La troublante Yasmine Hamdan revient au Trianon pour présenter son troisième album solo : « I Remember I Forget بنسى وبتذكر » paru en 2025, près de quinze ans après la sortie du premier. Artiste libanaise née en 1976 en pleine guerre civile elle réside aujourd’hui à Paris après avoir vécu dans différents pays avec sa famille pour fuir les guerres du Proche-Orient, celle du Liban, mais aussi l’invasion irakienne du Koweit, en 1990, où elle était installée avec les siens. Après être revenue au Liban en 1990 elle crée le groupe Soapkills, avec un compatriote beyrouthin, un duo original trip-hop définitivement décalé dans l’environnement local et qui a lancé sa carrière de compositrice dans l’environnement traumatique de ce pays.
Lorsque les lumières s’éteignent, le fond de la scène apparaît couvert d’une tenture noire sur laquelle ont été découpées des ouvertures aux formes aléatoires et qui reçoivent la lumière comme des fenêtres ouvertes sur l’extérieur. Yasmina est entourée ce soir d’un groupe de trois musiciens (guitare, batterie/percussions, clavier). Le jeu de scène est très sobre, elle est habillée d’un jean baggy noir et d’un haut vaporeux de même couleur laissant apparaître un triangle de peau sur l’une de ses hanches. Elle porte toujours une lourde et longue chevelure noire et se lance de temps à autres dans de discrets mais langoureux déhanchements sur les parties instrumentales de sa musique. Ses mains parfois accompagnent son chant en se crispant autour du micro lorsque sa voix se déchire dans des mélopées orientales.
Elle chante devant deux pieds de micro, dont l’un traite sa voix, tapote à l’occasion sur un petit clavier. Toutes ses chansons sont chantées en arabe ; avare de ses paroles elle dira seulement deux mots (en français) sur le lancement d’Al Jamilat, un long poème de Mahmoud Darwish qu’elle a mis en musique, pour s’inquiéter de savoir combien de Libanais et de Palestiniens sont présents ce soir. Ils sont nombreux bien sûr !
Elle n’évoque à aucun moment les nouvelles guerres qui s’abattent sur le Proche-Orient mais on sent que ces dévastations la hantent. Sur la vidéo de la chanson «I Remember I Forget » disponible sur son site web, on voit un dessin animé façon années 1980 où une jeune femme court droit devant elle à travers les ruines d’une ville qui pourrait être Beyrouth. Puis sa course saccadée se déroule devant un mur qui pourrait être celui séparant Israël des territoires colonisés, elle est poursuivie par le globe terrestre en feu qui roule dans sa direction. Sur le mur sont inscrits divers slogans et photos faisant référence à l’occupation, l’exil, la décolonisation, la violence… Et si on oubliait où l’on se trouve, des peintures murales nous le rappellent : ambulance à croix rouge, armes, barbelés… pendant que défilent les paroles en arabe peintes en rouge sur le mur (et traduites en anglais dans les sous-titres) :
I remember to forget It’s foul from within I remember to forget Murder, is normal Distortion, is normal Fiascos, normal Looting, is normal Manipulation, is normal Intimidation, is normal Normal Hysteria, is normal Despair, is normal Normal
I remember and forget I remember to forget
Et puis la jeune femme animée aux cheveux violets reprend sa course sur l’écran dans des champs de Tournesol survolés par des B52.
C’est toute la dévastation vécue par cette région depuis des décennies. Les symboles sont naïfs et désespérés mais ce sont ceux qui inspirent la création de Yasmine Hamdan qui vire à un Trip-Hop orientalisé, inspiré par les Massive Attack et Portishead qu’elle écoutait dans sa jeunesse. Elle a retenu l’esprit sombre de cette musique urbaine répétitive, inventée à Bristol par les descendants d’esclaves dont cette ville britannique fut l’un des centres de la traite occidentale, et l’a accommodée avec les arabesques musicales et vocales propres à l’Orient.
La nostalgie c’est aussi une histoire de famille alors sa sœur vient l‘accompagner sur la scène pour une chanson et un ami musicien vient jouer de la cithare sur une autre.
Le concert se termine sur un très beau et apaisé « Beirut », simplement accompagné au piano sur un tempo lent, et d’un synthétiseur au son aérien joué par le guitariste. Ce morceau, chanté tristement, ressemble presqu’à une comptine chantonnée par une grand-mère pour endormir sa petite-fille. Il exsude toute la nostalgie de Yasmina Hamdan à l’égard de sa ville de naissance et des regrets face aux catastrophes qui s’y succèdent. C’est le chant de l’exil.
Beirut Arak drinking Card playing Racehorse cheering Pigeon hunting The essence of Beirut Seduction crowd Cruising around Fooling about This is all there is on the minds Of the citizens of Beirut
Beirut
Ainsi se termine ce très beau concert d’une artiste à l’écriture poétique inspirée qui réussit une fusion subtile entre les mondes musicaux de l’Occident et de l’Orient.
Setlist : Reminiscence/ Hon/ Shmaali/ Al Jamilat/ Hal/ Vows/ Mor/ Shadia/ Abyss/ Assi/ The Beautiful Losers/ I Remember I Forget
Et revoilà Suzanne Vega parisienne après la sortie de Flying with Angels au mois de mai dernier. Sa présence en tournée parmi nous est aussi précieuse que ses chansons sont délicates et leur interprétation enchanteresse. Elle est accompagnée du fidèle guitariste irlandais Gerry Leonard et, pour cette tournée, d’une violoncelliste, Stephanie Wimers.
Suzanne porte un jean noir baggy, gilet et veste de smoking sur un chemisier noir à fines raies grises, collier d’or et boots en cuir souple, rouge à lèvres, cheveux longs blonds-roux et son traditionnel chapeau claque qu’elle déplie pour la première chanson, Marlene on the Wall, qu’elle pose ensuite sur une tablette à côté de sa tasse de thé avant de le rechausser à la fin du show pour Tom’s Diner. Cette coiffure lui donne un petit air troubadour en accord avec son statut de chanteuse folk.
Gerry porte un costume gris « déconstruit » que l’on dirait enfilé à l’envers, les coutures du pantalon et de la veste sont comme inversées et apparentes… Mèche orange sur cheveux gris, chemise blanche col relevé déboutonné avec une cravate ficelle de couleur violette, le garçon affiche sa singularité surtout par son très riche jeu de guitare capable d’accompagner David Bowie dans un style rock comme Suzanne dans ses compositions intimistes.
La violoncelliste est en jean noir, perfecto de même couleur, casquette gavroche d’où dégouline une longue mèche de cheveux noirs, elle joue un instrument qui semble en matière synthétique mais dont elle tire de tragiques mélopées qui se mêlent heureusement à la voix de Suzanne.
Les trois premiers morceaux nous plongent immédiatement dans l’atmosphère douce et mélancolique des années 1980-1990. A l’époque elle jouait ces chansons avec un groupe de rock, batterie-bass-guitare-claviers, et même des incursions dans l’électronique, certes point trop agressif, mais plus énergique que le format folk qu’elle a maintenant adopté depuis quelques décennies.
La quatrième chanson est une reprise de Françoise Hardy, Tous les garçons et les filles, qu’elle interprète en français en s’aidant d’un papier. Elle nous raconte qu’elle a déjeuné un jour avec la Française, « une personne très intense », qui lui demanda si elle n’avait jamais aimé quelqu’un « à en mourir ? ». Avec son humour discret et un petit sourire, Suzanne nous explique que les Américains ont peu l’habitude d’aborder ce genre de sujet… à déjeuner, et qu’elle a dû répondre quelque chose comme « let me think about it ». Plus tard Françoise Hardy dont on connait l’intérêt qu’elle portait à l’astrologie lui envoya son thème astral que Suzanne nous garantit avoir été 100% fiable. Elle ne chante que le premier couplet et nous promet la chanson complète pour la prochaine fois. Son apprentissage du français 20 minutes par jour depuis plusieurs années ne lui permettant pas pour le moment d’aller plus loin. Sourires dans la salle qui espère qu’elle ne perdra jamais cet accent américain si séduisant lorsqu’elle parle français.
Vient ensuite la découverte des chansons de Flying with Angels dont Speakers’ Corner en référence à ces prophètes qui racontent ce qui leur passe par la tête, debout sur une chaise, devant une assistance dense ou clairsemée, à Londres (Hyde Park) ou ailleurs. Elle dédie cette chanson à la liberté d’expression qui affronte quelques contraintes ces derniers temps, et pas seulement aux Etats-Unis…
All those full of wind and air Who howl and rant and rave Screaming out distorted facts About the souls they save Promising the miracles And pocketing the cash Pretending they have principles Preaching only ash
Speakers’ corner, there it stands In politics and song When it’s time to tell your tale Don’t wait too long
Bien sûr elle nous raconte à nouveau sa première amourette, à 18 ans au Royaume-Uni, que beaucoup connaissent déjà, mais enrichit cette fois l’histoire. Leur amour s’est fondé sur leur passion commune de Leonard Cohen et au moment de la séparation au bout des six semaines, elle offrit un poème à son amoureux, la chanson Gypsy, et il ne trouva rien d’autre à lui donner que… son bandana. Le premier rappel sur In Liverpool nous apprend qu’ils se sont revus, bien longtemps plus tard. Une histoire heureuse.
Avec Chambermaid on reconnait les accords de la chanson de Bob Dylan I want You dont elle s’est inspirée pour raconter l’histoire de la servante d’un « grand homme » qu’elle vénère et qui affirme n’avoir jamais rien volé, sauf… un baiser. Dans la vraie vie Suzanne nous explique qu’elle a rencontré Dylan une fois pour échanger sur cette chanson et que le grand homme lui a délivré un baiser lorsqu’ils se sont quittés, demandant à la revoir, ce qui ne s’est jamais produit à ce jour. Chambermaid jongle entre la fiction et la réalité, l’admiration et le désir, Dylan et Vega :
I’m the great man’s chambermaid I’ve seen where his hallowed head is laid I revere the places he has stayed And clean crumbs from his typewriter He is good to me There’s nothing he doesn’t see And he knows where l’d like to be But it doesn’t matter Mmm hmm
You want to know, did I ever steal? He never leaves anything out that’s real I took nothing he would miss But only once I stole a kiss
Le concert se termine sur l’enchaînement Luka et Tom’s Diner. La salle est aux anges, l’artiste salue ses musiciens et disparaît dans les coulisses avant de revenir pour deux rappels dont le premier commencé sur la reprise du légendaire Walk on the Wild Side de Lou Reed dont elle chante les grossièretés qu’elle contient avec douceur et élégance. Ces deux poètes new-yorkais sont frères de sang, la vision féminine de Suzanne vient adoucir la dureté urbaine de Lou, mais tous deux sont ô combien représentatifs de la musique que New York a su inspirer à ses artistes. En reprenant Walk on the Wild Side la première s’incline devant l’œuvre immense du premier :
Holly came from Miami, F-L-A Hitchhiked her way across the U.S.A. Plucked her eyebrows on the way Shaved her legs and then he was a she
She says, « Hey babe, take a walk on the wild side » Said, « Hey honey, take a walk on the wild side »
L’admirable Rosemary clôt définitivement cette soirée de charme avec cette ancienne chanson des années 1990 sur une passion et le désir de rester dans le souvenir de l’autre :
Live at duo Music Exchange in Japan 2005
And all I know of you Is in my memory And all I ask is you Remember me
A 66 ans l’Américaine affiche toujours la même élégance surannée dans sa musique, ses mots et sa présence sur scène. Sa vision du monde et des relations humaines est empreinte d’un humour apaisé et distant. Elle interprète ses créations de façon linéaire, pas de grands envols, juste la constance de la beauté. Sa voix brumeuse n’a guère varié depuis son premier album en 1985, dépouillée, pleine de douceur et de l’assurance que lui procurent 40 ans de route sur les scènes du monde et une dizaine d’albums.
Elle nous raconte simplement nos vies et nos sentiments, disséqués par son œil bienveillant et acéré, mais restitués avec toute la grâce qui émane de cette très belle artiste.
Une soirée avec Suzanne Vega, c’est un véritable délice !
@ruby_inthedust
Set list
Marlene on the Wall/ 99.9 F°/ Caramel/ Tous les garçons et les filles (Françoise Hardy cover) (1st verse only)/ Gypsy/ The Queen and the Soldier/ Flying with Angels/ Speakers’ Corner/ Chambermaid/ Left of Center/ I Never Wear White/ Some Journey/ Luka/Tom’s Diner
Encore : Walk on the Wild Side (Lou Reed cover)/ In Liverpool
Encore 2 : Galway/ Rosemary
Warmup
Marie Sarah : chanteuse métisse d’origine camerounaise, coiffure afro, sorte de Tina Turner rajeunie, accompagnée par un guitariste synchronisé avec des enregistrements de batterie et de claviers. Un duo sympathique soul/blues qui termine son set sur une reprise d’Amy Winehouse.
Les Black Rebel Motorcycle Club (BRMC) organisent une tournée pour célébrer le 20e anniversaire de leur troisième album Howl, dont le titre se référait au long poème d’Allan Ginsberg, écrit en 1956, texte fondateur de la beat generation, longtemps censuré aux Etats-Unis ; un texte abstrait de révolte contre l’Amérique matérialiste, plein de colère et de folie, mais qui conclut sur une rédemption possible. Le disque sorti 50 ans après le poème avait surpris lors de sa parution par son caractère plutôt introspectif.
C’est Peter Hayes (chant, guitare) qui chante en solo le morceau d’ouverture Devil’s Wantin’ en s’accompagnant à la guitare acoustique. Il porte un sweat à capuche qui lui descend sur les yeux qu’il ne quittera pas de tout le show, un jean noir et de gros godillots de même couleur façon bottes de motard. Ne seraient-ce sa voix et son jeu de guitare, on pourrait ne même pas savoir si c’est bien lui qui est sur la scène…
Robert Levon Been (chant, bass et guitare) et Leah Shapiro (batterie, ex-The Raveonettes.) le rejoignent pour Shuffle Your Feet et sa curieuse intro vocale « Time won’t save our souls » répétée plusieurs fois a cappella. Robert joue de la guitare et porte une espèce de manteau gabardine long dont on se demande comment il peut le supporter dans la chaleur qui règne déjà dans l’Olympia au complet. Il le jette en coulisse après quelques chansons. Peter est toujours sous sa capuche et tire de longues plaintes blues et métalliques de sa guitare. Leah a pris du poids mais n’a pas perdu le rythme. Tout est en place, vous êtes au concert des Black Rebel Motorcycle Club, laissons-nous aller dans cette musique sombre et brute.
Peter Hayes (BRMC – 09/12/2025)Robert Levon Been (BRMC – 09/12/2025)Leah Shapiro (BRMC – 09/12/2025)
Le disque Howl est presque joué en totalité nous ramenant deux décennies en arrière de cette musique intemporelle inspirée par l’histoire d’une Amérique souvent ambivalente mais dont la noirceur électrique nous évoque les cabarets enfumés où ces trois-là ont traîné leurs bottes. Leur musique exsude le blues, celui des champs de coton tristement récoltés par les esclaves noirs, mais aussi le folk de Guthrie et Dylan lorsque que les deux guitaristes chantent en duo sur le devant de la scène, et le rock psychédélique quand après avoir servi les chansons de Howl ils terminent le concert avec des classiques énergiques qui mettent l’assistance en joie.
Howl est un album à part dans la discographie des BRMC avec de longs passages nostalgiques accompagnés seulement par des rythmes lents des guitares acoustiques sur lesquelles se posent la voix de Pete un peu nasillarde et torturée et celle plus grave et profonde de Robert. Tous deux éprouvent manifestement du plaisir à emmener leur public sur le chemin plus doux de ces longues complaintes harmonieuses. Pete joue aussi régulièrement de l’harmonica et même du trombone sur un des morceaux. On le découvre à l’aise avec cet instrument à vent qui s’applique bien à l’atmosphère ambiante.
Il est bon aussi de voir nos rockers américains mettre en pause leur habituelle énergie démesurée pour un instant musical hors du temps et de la furie.
You try so hard to be cold You try so hard to not show I give you nothing to doubt, and you doubt me I give you all that I have, but you don’t see
(Howl)
Les fans savent aussi apprécier ce changement de pied d’autant plus que la fin du concert est dédiée aux morceaux plus classiques, séquence entamée à partir de la chanson Berlin. On retrouve alors le climat surchauffé d’un rock bluesy où parle l’électricité des guitares et le beat métronomique sourd de Leah. Pete part dans de longues glissades réverbérées sur ses cordes qui rebondissent sur les murs de la salle pour percuter nos tympans. Dans la fosse la foule ondule et transpire, la sécurité évacue les pogotteurs vers les coulisses en les portant par-dessus les barrières aux pieds de la scène. Pete, à genoux devant ses pédales torture sa guitare à grandes embardées de larsen et d’effets hurlants pendant que Robert tente une descente dans la fosse tenant sa bass sous le bras droit comme une kalachnikov dont chaque note serait une balle qui vient percuter nos sens.
Spread your love like a fever And don’t you ever come down Spread your love like a fever And don’t you ever come down I spread my love like a fever I ain’t ever coming down
She gave me love like a big fire I only saw it once She spread her love like a fever She’s bad, but not enough
(Spread your Love)
Le nom du groupe Black Rebel Motorcycle Club et sa référence au film L’Equipée Sauvage résonne aux oreilles de l’assistance en transe : cuir, vrombissements et cambouis, on se croirait dans une attaque du gang de motards mené par Marlon Brando…
Robert descend la capuche de son compère et ébouriffe ses cheveux bouclés gris avant qu’il ne recoiffe rapidement celle-ci. Le concert se termine après deux heures-et-demie et ce final de feu, il n’y aura pas de rappel, le dernier morceau, Open Invitation, fait redescendre la tension en douceur après un très beau concert de ce groupe original.
On and on I’ve been waiting on the open invitation You’re silent show me no relation In the rising cold Don’t you feel alone I’ll be standing with your sorrow All you left me’s gone away tomorrow And we may never be here again And we may never be here again
(Open Invitation)
Setlist
Devil’s Waitin’/ Shuffle Your Feet/ Howl/ Ain’t No Easy Way/ Still Suspicion Holds You Tight/ Promise/ Weight of the World/ Fault Line/ Complicated Situation/ Mercy/ Restless Sinner/ Sympathetic Noose/ Gospel Song/ The Line/ Red Eyes and Tears/ Red Eyes and Tears/ (reprise)/ White Palms/ Beat the Devil’s Tattoo/ Berlin/ Conscience Killer/ Whatever Happened to My Rock ‘n’ Roll (Punk Song)/ Spread Your Love (with Nuutti Kataja) (from Dead Combo)/ Shadow’s Keeper/ Open Invitation
Warmup
Night Beats (Robert vient jouer le dernier morceau avec le groupe).
On avait quitté Baxter Dury en 2018 en concert au Casino de Paris avec son album Prince of Tears, l’eau a coulé depuis sous les ponts de la Tamise, trois CD sont sortis dont le dernier Allbarone présenté ce soir, et l’on retrouve Baxter en pleine fièvre électro avec un groupe de choc sur l’agréable scène de la salle Pleyel.
Trois petites estrades accueillent un bassiste, un batteur, qui forment tous deux une redoutable rythmique, et l’extraordinaire claviériste-chanteuse française Fabienne Débarre (du groupe Evergreen, basée à Londres) dont la voix assure bien plus que les chœurs, mais un duo parfait avec le meneur de jeu. Elle est créditée sur différents albums de Dury. Elle porte ce soir un court body sous un ensemble pantalon-tailleur noir à paillettes qui brillent sous les lumières, des cheveux longs et affiche un petit sourire discret.
Les trois musiciens se mettent en place alors que la sono diffuse une musique africaine de Fela Kuti juste après Ashes to Ashes de Bowie. Les lumières s’éteignent au premier coup de batterie et entre alors Baxter Dury, élégant, les cheveux bouclés grisonnants, il a 53 ans et belle allure, une barbe de trois jours de la même teinte. Il est vêtu d’un costume croisé beige clair porté sur sa chemise jaune pâle largement ouverte sur de lourdes chaînes en or qui pendent à son cou, un peu façon gangsta-rap, et des baskets noires. Sa veste passe plus de temps descendue sur ses coudes que bien en place sur ses épaules, il en joue tout en parcourant la scène largement libérée pour lui devant les trois estrades. Comme un lion en cage il va, vient et prend la pose devant le public affichant quelques singeries corporelles à la façon de la célèbre flèche du sprinter jamaïcain Usain Bolt.
Mais quand il reprend le micro on retrouve sa voix sourde et profonde à l’accent cockney, chanté-parlé, crié-scandé, plutôt incompréhensible dans le charivari musical qui s’empare du groupe ce soir, mais qu’importe tant on est pris par les rythmes, pulsionnels mais jamais agressifs car toujours adoucis par le chant et les ritournelles électroniques de Fabienne. La voix de cette choriste de luxe est le plus souvent traitée par les machines et en sort transformée, en chœur nombreux alors qu’elle est seule, en voix de dessin animée ou carrément en voix masculine robotisée (Mr W4). Elle se tient devant trois petits claviers et un ordinateur sur lequel elle lance chaque morceau d’un petit click pour que tout s’enclenche et cela fonctionne merveilleusement, on entend parfois des riffs de guitare alors qu’il n’y a pas de guitare en action sur la scène, des aboiements de chien sur The Night Chancers, des boums et des cracs, tout un inventaire de bruits électroniques rigolos. C’est un peu elle qui mène la danse en lançant ses machines qui déclenchent cette folie musicale. L’ensemble est admirablement synchronisé et on se demande bien comment la technique arrive à assurer ce résultat probant avec seulement quatre humains sur la scène dont Baxter qui ne touche à aucun instrument ou machine à aucun moment. On vit vraiment une époque formidable !
Les morceaux s’enchaînent, le beat bass/batterie martèle nos cerveaux, les séquences électroniques se succèdent, les rengaines synthétiques se superposent, Fabienne bat la mesure avec ses épaules sous son costume brillant et « ses » voix nous font fondre, le tout sur une cadence à rendre jaloux un rappeur de banlieue. Baxter chante avec conviction en continuant d’arpenter la scène mais il semble physiquement un peu décalé par rapport aux rythmes urbains et saccadés furieusement délivrés par ses musiciens. Il est le flux arpentant la scène quand le trio, plus statique, déclenche rythmes hypnotiques et machines déchaînées.
Le disque Allbarone est presque servi intégralement avec quelques incursions dans le passé : It’s a Pleasure, Miami, Palm Trees transfigurées à la mode électro. L’enchaînement final est explosif sur Allbarone/ Shadenfreude. Des histoires un peu glauques. Celle d’Allbarone fait référence à la chaîne de bars en Grande-Bretagne (All Bar One prononcé pour l’occasion ‘alboroni’) où erre le narrateur au chœur de Piccadilly sous la pluie…
There’s a bitter light on the Piccadilly line Everyone can see where I was crying I told you I was a writer, you smuggled a grin You left me hanging an empty horizon
That night in Albarone, I sat in the rain Thought about all those promises made There’s a fragment of love left in a tattooed soul Before I’d even met you I booked a hotel
That night in Albarone, I sat in the rain Thought about all those promises made
Le rythme est éblouissant ponctué par les textes désabusés de Baxter et le chant suraiguë de Fabienne implorant une réponse à ses messages suggérant de se retrouver à Allbarone. Le clip de ce morceau se passe à Venise où l’on voit Dury un bouquet de roses à la main dans une gondole sur les canaux. Le climat tristoune de Londres sous la pluie nocturne délocalisé vers le romantisme de Venise, Baxter Dury cultive les contrastes, musicaux et visuels.
Sur Shadenfreude (« joie mauvaise » en allemand), le narrateur déambule dans des hôtels entre Stockholm et la Lituanie, son amoureuse joue ou chante dans un groupe qui récolte de mauvaises critiques, elle le délaisse et rit de lui dans son dos, il est amer, vit de mauvaises « descentes » de MDMA et se vautre dans la shadenfreude. Ambiance !
Pour le rappel Baxter revient avec un costume marron droit et des chaussures de ville de même couleur. Démarré avec les nappes de mellotron du superbe Mr W4 qui clôt le dernier album, il se termine sur un retour à la veine romantique avec Prince of Tears, titre qui donna son nom à l’album sorti en 2017.
Prince of tears, prince of tears No one’s gonna love you more than us
And the prince of tears Stood on his driveway Washing his hands of all the guilt And bad things
Everybody loves to say goodbye Prince of tears, don’t leave me like this laughing at you
Tout le monde salue les artistes et cette magnifique reconversion électro de Baxter Dury, sans doute sous l’influence de Paul Epworth, musicien britannique qui a produit des artistes comme Bloc Party, Primal Scream, The Rapture, Babyshambles… Il a co-écrit et produit Allbarone et certainement inspiré cette atmosphère musicale revigorante et jouissive.
Les lumières se rallument et Bowie revient avec Ashes to Ashes sur la sono. En quittant son rang, le spectateur jette un dernier regard sur le fond de la scène où s’affiche le logo de la tournée : la silhouette d’un homme sur fond pastel avec une jambe droite hypertrophiée faisant peut-être référence à son père Ian Dury (1942-2000), prince du punk (sophistiqué) et auteur, entre autres, du célèbre hymne Sex & Drug & Rock’n’Roll. Il avait souffert de la poliomyélite dans son enfance et avait gardé sa vie durant une démarche claudicante du fait d’une jambe atrophiée. Baxter a un fils, peut-être fera-t-il vivre une troisième génération de rockers Dury !
Setlist
Zombie (Fela Kuti song)/ Alpha Dog/ Hapsburg/ I’m Not Your Dog/ The Night Chancers/ Mockingjay/ Almond Milk/ Oi/ Aylesbury Boy/ Return of the Sharp Heads/ Kubla Khan/ Pleasure/ Palm Trees/ Miami/ Cocaine Man/ Allbarone/ Schadenfreude
Encore : Mr W4/ Celebrate Me/ Prince of Tears/ Baxter (these are my friends) (Fred again.. cover)
Warmup
Le rappeur nigérian Joshua Idehen, accompagné d’un DJ suédois, détaille sa philosophie avec bonhommie entre deux pas de danse, The pressure cannot hit a moving target ou Rytme is the weapon. Le garçon est bienveillant, après nous avoir rappelé qu’il a été élevé dans la religion chrétienne et qu’il n’est plus croyant aujourd’hui, il demande aux spectateurs, comme à la messe, de serrer la main de leurs voisins en leur disant « You are good! ». On s’exécute dans la bonne humeur.
La célèbre salle de concert parisienne présente ce soir Lucas Moinet Trio. Son créateur est Lucas Moinet, musicien passionné, qui a créé le Studio 937 autour duquel gravitent ses amis musiciens dont les cinq qui sont présents ici. Eh oui, le trio est en fait composé de six membres. Lucas devait se préoccuper de ses arpèges de guitare pendant ses cours de mathématique à l’école et nous n’avons qu’à nous en féliciter. Un sextet certes, mais un groupe plein de talent, d’enthousiasme et de sincérité. Lucas, multi-instrumentiste, exerce aussi des activités de DJ, de producteur et de patron de studio. Et quand il ne fait pas musique, il semble qu’il ait en plus un métier dans le « civil ».
Le programme du New Morning et les annonces du concert sur les réseaux dits « sociaux » parlent de jazz-fusion, de funk retro-futuriste, de boogie, de house ou de groove romantique, appellations quelque peu abscondes pour les plus de 30 ans mais qu’importe les termes puisque seuls comptent la musique et ceux qui la font et l’interprètent.
Lucas entre en scène, vissé sous sa casquette (portée à l’endroit), pour s’installer devant ses claviers et accueillir les musiciens qui le rejoignent un par un. La bassiste Camille Frillex qui est sans doute la virtuose du groupe, ses cheveux engoncés dans une casquette de titi parisien (portée à l’envers), sa guitare-bass tenue à l’épaule par une bandoulière aux couleurs rasta. Grande bringue impassible son jeu marque le rythme sur lequel se règle la musique. Son solo de fin de concert est éblouissant. La batteuse, Lulu Jems, lunettes noires et cheveux bouclés, tatouages et gros bras, assume un look hard-rock mais délivre un touché jazzy tout en finesse. Elle fait le duo rythmique parfait avec Camille.
Le saxophoniste Lukasa, à la chevelure romantique, souffle de façon flamboyante, et se recoiffe le reste du temps. Il joue parfois en duo avec un trompettiste invité et s’installe aussi derrière le piano à queue sur certains morceaux. Le guitariste « Stupid flash » est tout en riffs secs et pizzicatos délicats.
L’ambiance du New Morning est du genre cabaret pour bandes de jeunes cultivés alors, même pendant le show, les spectateurs continuent à parler (fort) et à se déplacer vers les bars pour remplir leurs pintes. Mais tout le monde est heureux sauf quelques vieux grognons qui auraient pu vivre avec un peu plus de concentration et un peu moins de lumière.
La musique s’écoule avec bonheur et naturel sous la direction discrète de Lucas qui anime le groupe avec un naturel de vieux professionnel. De longs morceaux de 10 mn aux rythmes chaloupés et élégants. Une espèce de muzak méditative qui pousse à la sérénité et à l’apaisement. Lucas pose sa voix vocodée sur l’ensemble. C’est lui qui compose les notes et écrit les mots… que l’on ne comprend pas du fait du traitement de sa voix. Qu’importe, on se laisse porter par la vague chaude et ondulante de cette musique qui nous envahit comme la crème brûlée coule dans le gosier. Il nous dit quelques mots de présentation avant certains morceaux. Sur New Morning, il explique que ses parents l’emmenaient régulièrement assister à des concerts dans cette salle quand il était jeune, lieu qu’il fréquenta encore plus quand il fut en âge d’acheter lui-même ses billets, d’où sa grande émotion d’y jouer ce soir avec ses amis ; Close to You, une histoire d’attachement pour ceux qui tiennent l’un à l’autre, Something about Us, une reprise de Daft Punk qui clôt le concert avant le rappel sur Waste my Time.
Avant la porte de sortie une table propose le disque du groupe Time Travel… uniquement en version vinyle. Les jeunes cultivés d’aujourd’hui n’écoutent plus que des vinyles, format que les vieux grognons ont abandonné avec leur jeunesse il y a cinquante ans. Dehors, un vendredi soir dans le Xe arrondissement parisien, l’atmosphère est aussi très jeune, sans doute un peu moins érudite, plus tournée vers la bière que le jazz-fusion. Il faut de tout pour faire le monde, et surtout de la musique. Merci au Trio et à leurs amis de combler si magnifiquement ce besoin vital !
Ayo c’est la coolitude totale, et encore plus depuis la crise sanitaire de la covid où elle s’est retrouvée confinée à Tahiti. Elle a aimé les charmes de la Polynésie alors elle y a posé son sac et y vit depuis 2020. Elle fait du surf et a adopté les tatouages tribaux, dont deux bandes noires sur ses omoplates qui apparaissent ce soir au-dessus du décolleté de la longue robe moulante beige qu’elle porte pour ce concert.
Comme elle le raconte elle a commencé sa carrière il y a vingt ans avec sa guitare dans le métro parisien, en sautant les portillons car elle n’avait pas de sous pour acheter des tickets. Aujourd’hui elle remplit régulièrement l’Olympia, a sorti sept albums studio et continue à séduire avec une musique soul-jazz-reggae aux intonations tropicales et une personnalité attachante.
Elle est cool Ayo lorsqu’elle entre en scène avec ses deux musiciens (contrebasse et claviers) et son grand et désarmant sourire. Elle démarre le show en frappant un djembé, histoire de rappeler ses origines nigérianes, pour Mami wata. Grande tige, elle ondule sur les rythmes doux et tropicaux et déjà sa voix stylée, un peu fluette dans les aigues, nous envoute de son vibrato délicieux.
Elle est trop cool Ayo quand elle dédie Beautiful à Nina, une jeune femme de Tahiti dont on comprend qu’elle affronte une maladie mentale et qu’elle nous explique dans son français joyeux que « nous sommes parfaits de nos imperfections, nous sommes beaux », qu’il ne faut pas se laisser pervertir par le show des apparences. Et de nous expliquer qu’elle-même, cédant à une mode africaine, a cherché à faire défriser ses cheveux à force de produits chimiques avant de revenir à une coupe naturelle afro, qu’elle porte en chignon ce soir…
Elle est coolisisme Ayo quand elle entame Ghandi, une nouvelle chanson sur la paix,et rend hommage au sage indien qui fut raciste à ses débuts lorsqu’il travailla en Afrique du Sud avant de devenir l’homme de paix que tout le monde connaît ! Elle chante cette chanson en s’aidant d’un papier pour se souvenir des mots en précisant qu’à « 44 ans on a plus sa mémoire d’antan… » Et à la fin de cette longue ode à Ghandi, Ayo descend au milieu des spectateurs, en continuant à chanter, pour échanger de long hugs avec certains d’entre eux.
Un peu trop bavarde, un peu trop naïve, Ayo enchante un public familial et bon enfant. Mais un peu d’innocence ne peut pas faire de mal dans un monde de brutes.
Warmup : Badie, un auteur-compositeur-interprète français au look rasta qui chante un folk-assuré, en jouant de la guitare et un peu d’électronique.
On ne se lassera jamais des concerts de Massive Attack qui provoquent toujours un embrasement de tous nos sens, mais il va falloir commencer à faire évoluer le format et renouveler la musique. Le groupe trip-hop semble un peu négliger la nouveauté et se transforme progressivement en groupe politique, privilégiant ses engagements à la musique, ou transformant celle-là en véhicule de celle-ci. Leur dernier CD, Heligoland, date de 2010, quelques rares EP sont venus meubler le vide depuis, le site web est inaccessible, leurs pages Facebook et Instagram sont converties en organes de soutien à la cause propalestinienne et de lutte pour la transition écologique. Toutes ces convictions du groupe ne sont pas vraiment inédites mais seraient d’autant mieux défendues avec une inspiration musicale renouvelée.
Qu’importe, laissons à ces sombres créateurs la sélection de leurs choix artistiques et politiques. Leurs shows restent un brasier sur lequel s’enflamment nos sens depuis des années, même sur une musique et des mots que nous connaissons par cœur. Leurs messages politiques, eux, évoluent au gré des tristes évènements qui agitent notre monde. Cette année ils sont tournés contre les effets nauséabonds des outils numériques utilisés pour contrôler les individus et, bien sûr, vers l’insoluble et mortifère conflit au Proche-Orient.
C’est d’ailleurs un groupe palestinien qui assure la première partie : 47SOUL ; un trio composé d’un guitariste, un claviériste (sur un instrument petit modèle), un batteur jouant sur un kit électronique. Mi-rap mi-rock, le groupe chauffe la salle plus que correctement !
Le show des Massive Attack débute ensuite sur un mode classique après que les écrans ont fait défiler un déluge de fakenews qui dégoulinent sur l’immense écran en courtes lignes comme les annonces des avions dans un hall d’aéroport, dénonçant ainsi l’insondable océan de cochonneries dans lequel se noient les gogos avec délices. Elles sont sans doute en partie prélevées sur les réseaux dits « sociaux » mais aussi « créées » pour l’occasion pour illustrer l’absurdité de ce monde de la connaissance qui allie la réflexion la plus élaborée avec la bêtise la plus crasse.
Défilent également des slogans de circonstances : Am I real? Can I know? Do I matter? Can I feel? Is choice real? certains en français : Puis-je craindre l’inexistence ? Tous un peu simplistes.
Alors que les musiciens s’installent la vidéo d’intro montre et commente un singe à qui la société Neuralink (détenue et dirigée par Elon Musk) a greffé deux puces dans le cerveau, connectées à un ordinateur. En manipulant un joystick le singe accède à un smoothie à la banane. Son activité neuronale est alors enregistrée, décodée, puis l’ordinateur est débranché et le code est diffusé sans fil vers les puces Neuralink du singe qui continue à actionner le joystick comme si l’ordre venait toujours de l’ordinateur, laissant imaginer sans trop de difficultés ce que pourrait donner cette technologie si elle aboutissait dans des mains malveillantes…
Deux batteries, un claviériste épisodique, le bassiste d’anthologie, deux guitaristes qui remplacent feu Angelo Bruschini, 3D (Robert del Naja) et Daddy G (Grant Marshall), les deux chanteurs-compositeurs historiques du groupe, Horace Andy le rasta au grand cœur et, en appui, Elisabeth Fraser et Deborah Miller pour les morceaux à composantes féminies. 3D porte un t-shirt siglé PRESS sous sa veste noire avec son habituel brassard au bras gauche. Daddy G, longiligne, dégingandé sous son blouson de cuir noir, affiche une démarche chaloupée. Horace, 74 ans, intégralement vêtu de cuir noir, ses dreadlocks gris dégoulinant sur les épaules et une croix autour du cou, toujours chéri par le public, est acclamé sur Angel.
Le concert démarre (et se clot), sur In My Mind, une reprise du DJ italien Gigi D’Agostino dont il n’est joué ici que le premier couplet chanté par 3D avec une voix traitée qui la fait ressembler à celle d’un petit chanteur à la croix de bois…
And in my mind, in my head This is where we all came from The dreams we have, the love we share This is what we’re waiting for In my mind, in my head
In My Mind (Gigi D’Agostino)
S’en suivent Risingson et un concert qui est grosso-modo le même que celui que nous avons eu l’été dernier au festival Rock en Seine 2024. A défaut de surprises, la musique urbaine des Massive Attack reste fascinante et ténébreuse. C’est le son de l’underground, le rythme halluciné de la ville et la noirceur des temps de ce XXIe siècle qui voit monter les angoisses, revenir les peurs et enfler les périls.
Les mots prêtent à toutes interprétations, les écrans flashent de lumières aveuglantes, des vidéos guerrières dénoncent les violences. Sur Black Milk les écrans montrent les rues de Gaza, les champs de bataille ukrainiens, des chaînes d’usines d’armement… La « célèbre » séquence où l’on voit Yahya Sinouar cheminer avec des enfants dans les tunnels de Gaza est acclamée, l’apparition de Netanyahou sur les écrans est sifflée, celle de Staline laisse froid… et la musique obsédante continue à marteler les esprits, sans répit ni espoir et à déverser son métal en fusion sur nos âmes.
Rockwrock, reprise d’Ultravox est un déchaînement de pur rock. Mais les Massive Attack savent aussi revenir vers une mélancolique douceur avec la simplicité instrumentale et la voix sublime d’Elisabeth Fraser (ex-Cocteau Twins) sur Teardrop et ses mots d’amour dont on ne sait pas s’ils sont rêve, désir ou cauchemar.
Love, love is a verb Love is a doing word Feathers on my breath Gentle impulsion Shakes me, makes me lighter Feathers on my breath
Teardrop on the fire Feathers on my breath
Night, night of matter Black flowers blossom Feathers on my breath Black flowers blossom Feathers on my breath
Teardrop on the fire…
Teardrop
Sur Karmacoma, 3D et Daddy G se passent la parole, leurs voix surnagent dans le beat de bass et de la double batterie, leurs silhouettes se dessinent en contre-jour sur un éclairage tournoyant d’un blanc des plus froids. L’audience est muette de plaisir ou inquiétée par le tempo lent et sauvage. Et c’est avec ce désormais classique du trip-hop qu’ils nous emmènent vers un In My Mind, susurré dans les vocodeurs qui termine le concert. Il n’y aura pas de rappel, les musiciens applaudissent le public et se retirent discrètement laissant les spectateurs abasourdis.
La fin d’un concert de Massive Attack c’est comme refermer la dernière page de La Route de McCarty, nous savons maintenant que nous ne nous en sortirons pas !
Setlist
In My Mind (Gigi D’Agostino cover)/ Risingson/ Girl I Love You (with Horace Andy)/ Black Milk (with Elizabeth Fraser)/ Take It There/ Future Proof/ Song to the Siren (Tim Buckley cover) (with Elizabeth Fraser)/ Inertia Creeps/ Rockwrok (Ultravox cover)/ Angel (with Horace Andy)/ Safe From Harm (with Deborah Miller)/ Unfinished Sympathy (with Deborah Miller)/ Karmacoma/ Teardrop (with Elizabeth Fraser)/ Levels (Avicii cover)/ Group Four (with Elizabeth Fraser)/ In My Mind (Gigi D’Agostino cover)
Pour fêter la réédition de ses albums « classiques » Archive est en tournée en Europe et présente deux soirées au Zénith de Paris, la première consacrée à You All Look The Same For Me (2002) et Noise (2004), la seconde aux deux disques Controlling Crown – parts I-IV parus en 2009.
L’équipe est au complet sous la direction du duo fondateur Darius Keeler et Danny Griffith. Lisa Mottram est seule au chant féminin ce soir. Elle est apparue dans le groupe lors de la tournée 2023et a parfois cohabité avec Maria Q. Les albums « classiques » comportaient des morceaux rappés par Rosko John, il est remplacé ce soir par Jimmy Collins, petit rappeur blanc, sec et nerveux. Le reste des musiciens est à l’identique des tournées précédentes.
Les deux soirées enchaînent des extraits emblématiques des quatre albums, dans un ordre différent de celui des disques. Le vendredi est consacré au passé des années 2002 et 2004 et le samedi à celui plus récent de 2009. Toutes les chansons ne sont pas reprises, il aurait fallu pour ce faire quatre concerts au lieu de deux, mais celles qui sont jouées le sont de façon flamboyante avec de longues périodes instrumentales prises dans le feu des lumières et la lave en fusion des rythmes répétitifs. L’atmosphère est survoltée, la maîtrise des musiciens parfaite, le son immense, les lumières simples (il n’y a pas d’écran ni de projections-vidéo), synchronisées sur le son.
Le déchirant Again qui démarre le disque You All Look The Same For Me est servi en version longue pour le rappel de cette première soirée. Un must !
Quel superbe ensemble ont formé ces quatre disques représentatifs de l’inspiration du groupe et de ses deux leaders-compositeurs principaux au cours des années 2000, mêlant la modernité de la musique au classicisme des claviers et des guitares utilisés, les rythmes trip-hop à la mélancolie des intonations, la folie de la répétition frôlant parfois l’hystérie au romantisme de certains passages voix et guitare. Bien sûr il y a de l’électronique dans tout ça, mais point trop envahissante. Une électronique de bon goût en somme.
La soirée suivante est dédiée aux deux albums publiés sous la bannière Controlling Crown. La petite ritournelle obsédante qui ouvre la Part I retentit pendant que les musiciens prennent place. Ils vont progressivement se substituer à la musique enregistrée et laisser la place à la formidable machine live de ce groupe qui tourne sur les scènes rock du monde entier depuis 30 ans. Et c’est un enchaînement de leurs plus belles compositions, regonflées et rallongées pour l’occasion de ce show anniversaire. Le public conquis compte les tubes tous basés sur le même concept, des nappes de claviers qui se superposent en mode mineur, inspirées du mellotron du King Crimson des années 1970, sur lesquelles se greffe une courte mélodie répétitive, souvent introduite au piano puis progressivement reprise par des machines électroniques au fur et à mesure que les rythmes s’emballent et que le son monte pour finir dans une explosion de décibels, d’instruments et de flashs de lumière stroboscopique hallucinants. Les finals sont atomiques et durent de longues minutes : 3 guitares sur le devant de la scène, celles des deux chanteurs Dave et Pollard renforcent celle du guitariste en titre, Mickey Hurcombe, Darius et Danny déclenchent sur leur claviers leurs symphonies de rythmes électroniques en mode super-presto, en deuxième ligne, guitare-bass et batterie assènent le beat convulsif, le tout servi avec un light-show qui transforme l’arène du Zénith en un chaudron volcanique, éblouissant des spectateurs dont tous les sens sont sur le point d’imploser.
La prestation du rappeur est impressionnante : vêtu de noir, sweat-capuche de circonstance, nerveux, court sur pattes, cheveux blonds peroxydés, il lâche son flot de phrases d’une voix métallique, projetant ses bras et ses mains en avant dans une chorégraphie de mouvements saccadés, au rythme d’une logorrhée de mots dont on se demande comment il arrive à contrôler en la gardant harmonieuse sur la musique qui l’accompagne. Ce chanter-parler nous emporte sous les arches du Zénith, il n’y a plus de sens, que du rythme et la voix obsédante du rappeur.
All hailstorms in to die for my sins, why am I accursed and not believing, death to damnation both forced arrest, enforced interrogation duress fire question, pressure point temple brainwashed disciple, shooting at me with a holy water pistol, I am not a heathen I’ll give you the reason, ten commandments and ten counts of treason, they can pass judgements while I plead, ignorance self defense dollars pounds and pence, because we live inside the age feelings hard to gauge, I just open up the book and keep turning the page,
Bastardised Ink
Le rappel de la soirée est en fait la Part IV du Controlling Crown qui débute avec l’obsédant Pills. Une sombre divagation où il est question de jours qui tirent vers l’abime et de pilules pour y sombrer, de souffrance noyée dans la foule, et de l’Autre, source de toutes les douleurs. Mais la cadence forcenée qui anime cette musique emporte sa mélancolie dans une fusion urbaine redoutablement efficace, et même extatique pour son public.
Pas vraiment gai mais ce Pills nous emmène vers l’apothéose de Dangervisit qui clôture deux soirées de rêve délivrées les Archive au sommet de leur art, pour notre plus grand bonheur musical.
Setlist
14/02/2025
Intro/ Get Out/ Numb/ Sleep/ Noise/ Love Song/ Meon/ Now and Then/ Finding It So Hard (full version)/ Fool/ Conscience/ Waste/ Pulse
Encore : Goodbye/ Again (full version)/ Hate/ Fuck U
15/02/2025
Controlling Crowds/ Bullets/ Kings of Speed/ The Feeling of Losing Everything/ Blood in Numbers/ Quiet Time/ Bastardised Ink/ Collapse/Collide/ Clones/ Words on Signs/ Whore/ Come On Get High/ Chaos/ Razed to the Ground/ Funeral
Encore : Pills/ Lines/ The Empty Bottle/ Remove/ Dangervisit
On avait quitté Jack Art en songwriter solitaire lors de son concert du mois d’octobre dernier, on le retrouve aujourd’hui à la tête d’un groupe, The Time Keepers, et autant le dire d’attaque : ça dépote !
Un groupe de choc avec ses deux fistons (Lucas à la batterie et Pablo aux claviers), un bassiste impassible et détonnant, Stephane Pastor, tout de noir vêtu, un guitariste joyeux et redoutable avec une cravate et sa bandoulière de guitare décorées à l’effigie de la Sainte Vierge (il joue aussi dans le groupe Jesus Volt), Jacques Mehard-Baudot, et Jack Art au chant et à la guitare.
Ce soir, plus de reprises mélancoliques de Springsteen ou de Carole King, mais du bon vieux rock qui fait tanguer la péniche où se déroule le show. Et dès les premiers morceaux il se confirme que ça dépote très sérieusement.
Les deux guitaristes se complètent magnifiquement pour donner son caractère électrique à ce concert. Pablo signale sans relâche ses problèmes de retour qui ne l’empêchent pas de jouer sur ses claviers. Et d’ailleurs il cède sa place à son père pour un morceau et s’empare d’une guitare électroacoustique sur le devant de la scène. Bogoss aux cheveux longs, pantalons pattes d’éléphant, veste Spencer, il a un air de Bowie période Thin White Duc, les filles des premiers rangs clament leur joie. Son frère Lucas marque avec le bassiste le rythme puissant sur lequel joue l’ensemble.
Ça continue de dépoter brillamment.
Toujours en veston et s’appuyant sur ce gang de musiciens multigénérationnels qui l’entoure avec affection et efficacité, Jack déroule ses compositions dont une bonne moitié encore inédite. Il passe d’un instrument à l’autre avec agilité. Une voix un peu nasillarde au vibrato élégant, il chante comme si sa vie en dépendait.
Le groupe ne s’économise guère et la péniche tient bon. Il y a quand même un Because the Night enflammé au milieu des compositions du groupe, mais cette ode crée et chantée par Patti Smith est maintenant élevée au rang de psaume, ce n’est même plus une reprise. Un Hey Jude des Beatles est offert pour terminer dans le calme cette soirée fiévreuse.
A la sortie les musiciens épuisés font une haie d’honneur aux spectateurs, le temps d’échanger un mot avec quelques-uns. On leur dit notre plaisir de ressentir leur joie partagée de jouer ensemble. C’est communicatif.
Jack Art & The Time Keepers, ça dépote vraiement grave !
Setlist : Walking a Thin Line/ Another Sunrise/ Like Mother, Like Daughter (In the Steps of Candy Rose)/ Hey Mr. Bartender/ Driving West/ Ayanna/ Chin Up Sally/ Running for Her Life/ Until We Fall Asleep/ Night Watch/ Never More Than Once/ Sitting on Top of the World/ Ghost Writer/ Lady Winter/ Necklace on My Chest/ Panic in the Kitchen/ Sunday Morning, NJ/ The Outsider/ Grand Hotel/ Because the Night (Patti Smith/Bruce Springsteen cover)/ The Craftsman/ Better Man/ Wild Side of Town/ Hey Jude (The Beatles cover)
Après un passage intimiste dans la salle du Hasard Ludique en mai dernier le duo finlandais Maustetytöt voit les choses un peu plus en grand pour son retour à Paris, cette fois-ci à la Gaîté Lyrique. Le concert et les décors sont identiques à ceux de leur dernière prestation parisienne. Seule différence, elles revêtent toutes deux une ample salopette rayée, style Coluche, sur un t-shirt noir.
La bande jouée pour leur entrée est une vieille chanson finlandaise connue dans tout le pays, nous explique notre voisin barbu, taillé comme un bûcheron de la taïga, finlandais, bien sûr. La musique des Maustetytöt (qui veut dire Spice Girls en finlandais) est toujours mélancolique et entêtante, poppy et électro. Le duo est parfaitement réglé, voix, instruments et machines tournent à la perfection pour nous emmener sur les grands espaces glacés de leur pays boréal.
Elles sont un peu plus bavardes ce soir. Peut-être parce qu’elles ont eu une journée libre à Montmartre hier après la longue route en van depuis l’Allemagne où elles se produisaient la veille comme illustré sur leur page Facebook. Elles nous parlent en anglais, présentent quelques chansons, commentent la vie, « nous sommes contentes que notre pays ne fasse pas la guerre en Ukraine », se lamentent que les Suédois raflent toutes les médailles aux Jeux olympiques et se consolent avec autodérision « mais nous en Finlande, nous sommes les plus heureux du monde » ce qui est bien sûr contredit par les taux d’alcoolisme et de suicide record d’un pays où il fait beaucoup nuit…
AnaLa Gaîté Lyrique
Les textes qu’elles introduisent sont tous hyperréalistes pour décrire un ordinaire où il ne se passe rien : Kaisa la guitariste explique une chanson par « ma mère est partie voir la mer et est revenue », une autre au sujet des anges qui ne savent pas voler sans ailes. Elles jouent avec humour de ce côté vide et déprimant, affichent un air renfrogné derrière leurs yeux bleus mais elles sont de bonnes musiciennes et nous enchantent de leurs mélodies un peu acides. On a du mal à les croire aussi tristes qu’elles veulent l’afficher. En tout cas c’est une mélancolie productive qui enchante la Gaîté Lyrique.
La première partie est assurée par Vilma Jää, une chanteuse violoniste également finlandaise et, bien sûr, blonde. Elle joue un folk nordique avec un ordinateur Apple pour les bass, son violon et une jolie voix. Elle parle des traditions de son pays avec des histoires de princesses perdue dans le grand nord, mais aussi de sujets de société, changements climatiques et droit à l’avortement inclus. Son site web (https://vilmajaa.fi/en/) est disponible en anglais en plus du finnois, peut-être une idée à suivre pour les Maustetytöt, ce qui éviterait aux lecteurs les traductions improbables de l’intelligence artificielle.
De la Finlande on connaît surtout sa frontière de plus de 1 000 km avec l’ogre russe, et ses aurores boréales. Avec Maustetytöt et ses premières parties on découvre aussi une ligne musicale intéressante et des personnalités artistiques attachantes et… très blondes.
Nick Cave et ses Bad Seeds sont sur la route du Wild God Tour qui assure au passage la promotion de leur dernier album Wild God. Et c’est le temps de la rédemption après les années et les œuvres dépressives qui ont suivi la mort de deux de ses enfants. Paris est la dernière étape de cette tournée européenne qui dure depuis « au moins cent ans » précisera-t-il dans l’introduction de O Children.
Dans une interview au journal Le Monde en septembre dernier, au journaliste qui l’interroge sur le titre de la chanson Joy, dans le nouveau disque, terme rarement utilisé ces dernières années d’épreuve, il répond :
J’ai pensé utiliser ce mot [joy] comme titre de l’album. Je ne l’ai pas fait, car beaucoup de gens le confondent avec la félicité. Pour moi, la joie surgit de la souffrance. Elle nous montre qu’on est en vie comme des êtres ascendants, c’est presque un sentiment religieux. La joie a été cultivée dans la mécanique du chagrin. Ce disque a été fait par quelqu’un qui a connu la perte mais qui est fondamentalement heureux dans l’existence. Je n’aurais pas pu dire cela il y a cinq ans.
Le Monde – 06/09/2024
La scène est étagée en plusieurs estrades autour d’un piano à queue, sur lesquelles s’installent six musiciens : un guitariste, un bassiste (Colin Greenwood du groupe Radiohead), une claviériste, un percussionniste, un batteur et Warren Ellis l’ami de toujours, violon et guitare. Trois choristes femmes et un homme surplombent l’ensemble du groupe, « racisés » et habillés de blanc, viennent apporter une touche de douceur gospel dans la musique des Bad Seeds.
Nick Cave entre en scène le dernier, longiligne, toujours habillé de son impeccable costume sombre cintré, chemise grise et cravate bleu-nuit, nez en trompette, ses cheveux permanentés teints en noir lui descendant sur le cou sans qu’un seul ne bouge le concert durant. Seule un peu de sueur apparaîtra sur sa chemise à la fin du concert fruits des aller-retours frénétiques qu’il pratique sur la scène. Warren est sur la droite, lui aussi en costume sombre mais sous une masse de cheveux blancs rejoignant sa longue barbe de la même couleur lui donnant un vague air de Georges Moustaki à la fin de sa vie. Il porte du vernis à ongles de couleur foncée sur les douze doigts couverts de bagouzes redoutables. Il est physiquement le négatif de son compère Nick mais le duo est fusionnel dans sa collaboration musicale d’exception. Warren réside en France, il dira fièrement et en français au cours du show « je paye mes impôts en France ! »
Le show démarre sur les trois premiers morceaux de Wild God joués dans l’ordre inverse du disque et durant lesquels sont projetées quelques paroles des refrains en lettre 3D sur un grand écran de fond de scène derrière les choristes, selon le même graphisme que celui de la couverture du dernier disque. Il est question de fées, d’un Dieu sauvage survolant les cités mourantes dans les flammes de l’anarchie, d’enfants au paradis et de « gun [in my] hand ». Le parti-pris musical est joyeux, les sons de mélotron se mêlent au chœur des vestales dans les aigus, mais tout est sombre alentour. C’est probablement l’atmosphère préférée de notre troubadour depuis qu’il a délaissé le simplisme punk il y a déjà longtemps. Dans son interview au Monde il parle de Wild God comme d’un disque « joyeux peuplé de morts ».
He was a wild god searching for what all old wild gods are searching for and he flew through the dying city like a prehistoric bird
He went searching for the girl down on Jubilee Street But she’d died in a bedsit in 1993
So he flew to the top of the world and looked around And said where are my people to bring your spirit down?
Wild God
Cave est plus qu’à son aise ici. Sa voix grave, parfois sépulcrale, diffuse énergie et profondeur. Son trémolo à la Bryan Ferry ajoute émotion et tendresse sur les morceaux plus tragiques.
Il introduit longuement O Children, en cherchant à nous faire partager sa culpabilité quant au monde que nous laissons à nos enfants… Warren en profite pour délivrer les pitreries dont il est coutumier, debout sur une chaise, dos au public, martyrisant son violon électrifié dont il tire des arabesques déchirantes pendant que Cave chante cette longue lamentation derrière son grand piano et fait participer le public sur le refrain « Children, rejoice, rejoice », ce qu’il fait à pleins poumons et avec enthousiasme.
La sublime chanson Jubilee Street raconte la triste histoire de Bee, la jeune femme qui inscrivait le nom de son amoureux sur toutes les pages de son cahier noir. La montée en tension de ce morceau est encore plus phénoménale que sur le disque. Commencé pianissimo dans des arpèges de guitare, elle se termine sur un déchaînement d’électricité. Warren est complètement débraillé à force de moulinets sur sa guitare, Nick alterne entre le piano et des cavalcades sur une avant-scène composée d’une étroite bande sur toute la largeur de la fosse, qui touche le public dont il saisit les mains des premiers rangs avant de se jeter dans leurs bras.
Long Dark Night vient calmer le jeu. Une longue et douce méditation au piano sur la dernière nuit :
Maybe a long dark night is coming down Maybe a long dark night, my precious one Maybe a long dark night is rolling around my head Oh Lord
From Her to Eternity nous ramène au premier disque de l’artiste en 1983. Le morceau est mené tambour battant. Warren y utilise son violon comme une guitare électrique, ajoutant au chaos musical ambiant.
I Need You dédiée à sa femme, qui est présente ce soir à Bercy, est interprétée avec grâce et fragilité. Une longue et émouvante chanson d’amour comme on en fait peu. Quelle inestimable cadeau à celle pour qui elle a été écrite !
Deux extraits de Carnage, le disque composé avec Warren au cœur du confinement lié à la Covid, sont interprétés ce soir et viennent compléter une setlist presque parfaite qui retrace la créativité de cet artiste hors normes. C’est rabâcher de noter une nouvelle fois que son charisme irradie le spectacle mais cette personnalité singulière, forcément un peu narcissique, forgée à travers les drames, les joies et les scènes du monde entier en impose à tous. Difficile de résister.
La magnificence de ce concert est surtout le fruit de textes et de compositions exceptionnels interprétés sur scène ce soir 2h30 durant par une troupe de musiciens de grand talent.
Nick Cave doit revenir à Paris bientôt et se produire cet été en solo avec Colin Greenwood au festival Days Off. Tout est déjà complet.
Setlist : Frogs/ Wild God/ Song of the Lake/ O Children/ Jubilee Street/ From Her to Eternity/ Long Dark Night/ Cinnamon Horses/ Tupelo/ Conversion/ Bright Horses/ Joy/ I Need You/ Carnage (Nick Cave & Warren Ellis cover)/ Final Rescue Attempt/ Red Right Hand/ The Mercy Seat/ White Elephant (Nick Cave & Warren Ellis cover)
Encore : O Wow O Wow (How Wonderful She Is)/ Papa Won’t Leave You, Henry/ The Weeping Song/ Into My Arms
C’est l’histoire d’une copine qui nous présente son nouvel amoureux et celui-ci est musicien. Alors quoi de mieux qu’un concert pour rencontrer l’artiste. D’ailleurs son nom de scène est « Jack Art », ça tombe bien. En avant pour une soirée artistique et amicale.
Avec une vingtaine de spectateurs ce petit théâtre de poche du XVIIe arrondissement est plein. Un piano, une guitare acoustique et une guitare électrique sont placés sur la scène que va rejoindre Jack. Auteur-compositeur-interprète, multiinstrumentiste, musicien passionné, il n’a pas toujours vécu de son art mais il y est revenu depuis quelques temps et a sorti un disque solo en 2020.
Sur scène on voit débouler un grand gaillard en veste et jeans, transcendé dès qu’il passe sa guitare en bandoulière. Il est à l’aise et souriant Jack quand il chante ses chansons (en anglais). Et puis il met tout le monde dans sa poche en plongeant immédiatement l’audience dans son inspiration, celles de tous ces grands songwriters américains qui ont fait la légende du folk-rock sur les horizons infinis des Etats-Unis : Dylan, Bob Seger, Carole King et, au-dessus de tous, Bruce Springsteen.
D’ailleurs Jack nous raconte qu’il a passé quelques années à New York où il a écrit son disque The Outsider. Un jour, en panne d’inspiration dans sa cuisine un dimanche matin, il décide de se rendre dans l’Etat d’à côté, le New Jersey, à Freehold, la ville où grandit Bruce. Et là, attablé dans un dinner, devant un café où flotte l’âme du Boss, au milieu des habitués il termine sa chanson Sunday Morning, NJ :
Sunday morning at Sweet Lew’s Cafe Unraveling the mysteries of deep Jersey Real people talking about real things Far from the city’s fake lighting
There’s a living spirit out there Ringing echoes of a glorious past I’m thousands miles from my own place But I could feel home here, away from home
Vraiment touchante cette histoire de communion de Jack avec Bruce. Alors pour marquer cette fusion il interprète magnifiquement Racing in E Street, une mélancolique ballade extraite de Darkness on the Edge of Town, la grande-œuvre de Springsteen, une histoire de bagnole, une histoire de vie banale et d’espoirs fous tournés vers le grand Ouest, une histoire d’Amérique. Il reprendra ensuite The River, encore une histoire ordinaire, émouvante et profonde, celle de sa sœur et de leurs souvenirs au bord de la rivière.
Suivent d’autres compositions de son cru et d’autres reprises de ses Maîtres en musique folk-rock. Tout le monde est aux anges et Jack semble heureux. D’autant plus qu’il annonce la formation d’un groupe, The Time Keepers, qui sera bientôt en concert. On a passé une belle soirée et on se dit qu’il a bien fait de revenir à la musique Jack.
A la sortie il nous dédicace son disque et puis comme il est tout seul avec son amoureuse et le directeur du théâtre on l’aide à ranger ses guitares et à les trimballer dehors pour trouver un bistrot encore ouvert pour servir à manger. Mais on n’est pas à Freehold ici et les cafés ne servent plus à diner à cette heure tardive. On pourrait presque en faire une chanson : Saturday Night after-show, Paris-17. On continue à papoter sur le trottoir histoire de se souvenir que le premier concert de Springsteen à Paris était bien sur l’Ile Saint-Denis en 1981, ou que la reprise par Bryan Ferry sur Dylanesque du morceau de Dylan interprété ce soir (Make You Feel My Love) était aussi excellente.
Il est vraiment sympa Jack !
Setlist : Turn the Page (Bob Seger cover)/ In the Morning/ Brand New Life/ Make You Feel My Love (Bob Dylan cover)/ Necklace on My Chest/ Only Time Will Tell/ Sitting on Top of the World/ House by the Sea/ Downtown Train (Tom Waits cover)/ Never More Than Once/ Providence Laugh/ Chin Up Sally/ The River (Bruce Springsteen cover)/ Driving West/ Who’ll Stop the Rain? (Creedence Clearwater Revival cover)/ So Many Questions, Far Too Few Answers…/ You’ve Got a Friend (Carole King cover)/We’ll Always Have Paris/ Sunday Morning, NJ/ Racing in the Street (Bruce Springsteen cover)/ The Man on the Train/ The Craftsman/ Wild Side of Town/ The Outsider
A peine plus d’un an après leur dernier passage à l’Olympia, les quatre Stranglers sont de retour dans cette salle parisienne pour y fêter le… 50e anniversaire de leur arrivée sur la scène rock. Cinquante ans déjà ! Eh oui, c’est en 1974 que Jet Black et Hugh Cornwell ont lancé les prémices de ce qui allait devenir The Stranglers. Et c’est en 1977 que sortait leur premier disque Rattus Norvegicus, dont la couverture du verso, un rat furetant sur fond de pleine lune, marque le début de l’attirance du groupe pour un bestiaire inquiétant. Suivront le corbeau sur The Raven, la panthère noire sur Feline, mais le rat restera leur emblème, véhiculant son cortège d’odeurs nauséabondes, de ténèbres et de peurs populaires.
Le temps a passé, le bassiste J.J. Burnel est le seul musicien d’origine. Cornwell a quitté le groupe à la fin des années 1980, les autres sont morts. Mais les Stranglers sont toujours 4 aujourd’hui pour le plus grand plaisir de leurs fidèles admirateurs, eux-aussi blanchis sous le harnais.
Pour ces noces d’or le groupe assure la totalité du concert et nous sert une première partie tous habillés en veste de smoking noir et chaussures cirées. Retour au T-shirts noirs pour la seconde lancée après l’entracte sur l’inoubliable instrumental Waltzinblack. La scène est dépouillée, l’estrade où trônent le batteur et le claviériste, ainsi que le mur du fond, sont recouverts de draperies grises. Trois lustres royaux sont accrochés au plafond. Pas d’image ni de vidéo diffusée, juste de la musique forte et bonne.
Superbe retour sur ces cinquante années de musique. Leur énergie est la même, revitalisée par la jeunesse des nouveaux venus (Bazz Warne, guitare-chant, 60 ans ; et les deux gamins Jim Macaulay, batterie et Toby Hounsham, claviers). A 73 ans Burnel est le guide qui a d’ailleurs composé une bonne partie des chansons de ce demi-siècle, même si celles-ci sont toujours signées « The Stranglers », sympathique mutualisation de la créativité (et sans doute des droits d’auteur) du groupe quelle qu’en soit la formation.
La première partie synthétise la période post-punk avec des extraits des premiers albums (Hanging Around, The Raven, Princess of the Streets …) jusqu’à l’incroyable Down in the Sewer (Au fond des égouts) dont le final mêlant les envolées oniriques des claviers de Toby sur les riffs hypnotiques des guitares nous emmène jusqu’à l’entracte.
There’s lots of rats down here You can see the whites of their eyes They got sharp teeth Deep breath And lots of diseases
People say you shouldn’t stay down here too long Lose your sense of light and dark Lose your sense of smell
20 minutes plus tard les musiciens reviennent habillés en noir plus décontracté pour aborder une période moins sombre de leurs chansons, plus poppy, moins prisée des vieux fans. Les mélodies mélancoliques de Skin Deep, Always the Sun, Relentless sont presque romantiques quand on sort de Hanging Around. Enfin, « romantique », il ne faut rien exagérer et Something Better Change (1977) et Tank (1978) nous ramènent aux rythmes primaires et parfois brutaux des influences punk de ce groupe pas comme les autres.
Les Stranglers ont le sourire pour cet anniversaire. Leur complicité musicale fait plaisir à voir et surtout à entendre. Les bagarreurs d’antan n’ont rien abandonné de leur hargne mais elle est désormais plus policée, toujours au service d’une musique d’une redoutable efficacité.
Et ils nous laissent sur un No More Heroes mené tambour battant et repris à pleins poumons par une audience aux anges.
Whatever happened to All the heroes? All the Shakespearoes? They watched their Rome burn
Whatever happened to the heroes? Whatever happened to the heroes? No more heroes anymore No more heroes anymore
En arpentant l’avenue de l’Opéra les oreilles encore bourdonnantes et les pulsations cardiaques au plus haut, les sexagénaires se demandent finalement s’il ne reste pas encore quelques héros…
Le concert est filmé et pourra être donc être revu, très bonne nouvelle !
Le concert est filmé et pourra être donc être revu, très bonne nouvelle !
Première partie
Just Like Nothing on Earth/ Hallow to Our Men/ The Raven/ Baroque Bordello/ North Winds/ Genetix/ Princess of the Streets/ Breathe/ Hanging Around/ Down in the Sewer
Seconde partie
Waltzinblack / Who Wants the World?/ Dagenham Dave/ Duchess/ Time to Die/ Ships That Pass in the Night/ Peaches/ Threatened/ Skin Deep/ Always the Sun/ Golden Brown/ Relentless/ 5 Minutes/ Lost Control/ White Stallion/ Something Better Change/ Tank
Joe Jackson nous surprend toujours. A 70 ans, 4 ans après la sortie de l’admirable album Fool et la tournée qui s’en suivit, il a repris la route pour un tour de chant façon cabaret. Il rend hommage à Max Champion, artiste de music-hall anglais de la fin du XIXe siècle, mort au champ d’honneur durant la première guerre mondiale, dont on ne sait pas grand-chose sinon que ses partitions avaient disparu et sont remontées à la surface dans les années 2010. Joe Jackson s’en est emparé pour monter ce merveilleux spectacle.
La première partie est une prestation solo de Joe Jackson et son piano électrique. L’homme est toujours joyeux, grand pianiste et immense mélodiste. Il nous déroule ses classiques avec bonhommie et c’est toujours le même plaisir d’entendre sa voix agile glisser sur les trilles du piano avec un sommet de charme sur « Stepping out » publiée en 1982 dans l’album Night and Day, un point d’orgue de la new-wawe.
Pour la seconde partie le fond de la scène est décoré d’une photo représentant une rue londonienne de l’époque, animée et traversée par un pont. Tous les musiciens sont habillés de costumes également d’époque : 3 cordes (violon, alto et contrebasse), 4 instruments à vent (une trompettiste-clarinettiste, un flutiste-picolo, un basson et un trombone), un batteur, un pianiste et Joe Jackson qui arrive en redingote et chapeau haute-forme pour interpréter Max Champion et mener le show.
Il est très prolixe notre Joe pour annoncer les chansons dont l’argot cockney rend la compréhension difficile pour les non anglophones. Il prend un malin plaisir à détailler l’histoire de « l’évêque et de l’actrice » :
Oh, the bishop and the actress Had a very bold affair Or it would have been, if they were seen Out in the public square Instead it was in secret They cuddled and they kissed And spread fresh gossip with each tender tryst
The Bishop and the Actress
La bande danse et tressaute sur les rythmes du music-hall. Jackson jubile sous son chapeau-claque de nous offrir ce retour dans un Londres, déjà musical il y a plus de cent ans. Cette ville et son inspiration ne cesseront jamais de nous surprendre. Joe prend un malin plaisir à emmener ses spectateurs dans un monde qu’il n’a même pas connu mais dans lequel il se recycle.
Un spectacle original mené par un rocker éternellement curieux.
Setlist
Joe Jackson
Dave/ Take It Like a Man (Joe Jackson Band song)/ Stranger Than Fiction/ You Can’t Get What You Want (Till You Know What You Want)/ Real Men/ Steppin’ Out/ It’s Different for Girls/ On Your Radio/ Waterloo Sunset (The Kinks cover)/ Hello, Hello, Who’s Your Lady Friend? (Harry Fragson cover)/ My Old Dutch (Albert Chevalier cover)
Max Champion
(Overture): Why, Why, Why?/ What a Racket!/ The Bishop and the Actress/ Health & Safety/ Think of the Show! – A Thespian’s Lament/ Dear Old Mum – A London-Irish Lament/ Monty Mundy (Is Maltese)!/ Never So Nice in the Morning/ The Sporting Life
Encore
Is She Really Going Out With Him?/ Worse Things Happen at Sea
Voici 10 ans que l’on n’avait plus fréquenté les pelouses du parc de Saint-Cloud pour le festival Rock-en-Seine. Depuis l’édition de 2014 plus exactement, celle d’un émouvant concert de Portishead le samedi soir. Le cadre n’a pas changé, peut-être une scène de plus, la Firestone ? Les fumets de merguez flottent toujours dans la partie centrale.
En revanche l’incontournable coin LGBTQIA+ a été ajouté aux différents stands et un système cashless bien pratique est désormais obligatoire pour consommer. Un QR code a été ajouté au bracelet délivré à l’entrée qui se recharge avec sa carte de crédit, il y a même un comptoir d’aide pour les vieux qui n’arrivent pas à recharger leurs bracelets.
Et puis, aux contrôles d’entrée, ceux qui ont mal cachés leurs produits illicites se les font confisquer par les cerbères plutôt aimables.
On vit vraiment une époque formidable, bienvenue au 20e festival Rock-en-Seine !
The Kills (grande scène)
Le duo The Kills parait sur la grande scène : lui (Jamie Hince) en costume noir fines raies grises et mocassins blancs, breloques dorées autour du cou ; elle (Alison Mosshart) en collant noir et veste léopard, cheveux longs blonds sur racines noires. Leur jeu est maintenant bien rodé depuis presque 25 ans qu’ils tournent ensemble. La rythmique est enregistrée sur bande et ils insèrent sur ce son basique un rock brut fait de guitares métalliques, au besoin dissonantes, et la voix sauvage d’Alison qui parcourt la scène comme une panthère en cage. Il y a une énergie sexuelle dans ce groupe post-punk. Le jeu de guitare ne fait pas dans l’harmonie mais plutôt dans l’atonal, servi par un virtuose qui prolonge le garage-rock avec brio.
Mais on les quitte avant la fin du show pour être présent au démarrage des Blonde Redhead sur la scène de la Cascade.
Setlist : Kissy Kissy/ U.R.A. Fever/ Love and Tenderness/ 103/ Going to Heaven/ Baby Says/ New York/ Wasterpiece/ Black Balloon/ Last Day of Magic/ LA Hex/ My Girls My Girls/ Doing It to Death/ Future Starts Slow
Blonde Redhead (scène de la Cascade)
Après la furie des Kills, les Blonde Redhead nous offre un concert tout en délicatesse. Le fond de la scène est décoré de longues banderoles verticales en tissu sur lesquelles sont brodés des motifs étranges et un peu enfantins. On se croirait dans un temple tibétain.
Le groupe a sorti un nouveau disque en 2023, Sit Down for Dinner, que l’on ne connait pas encore très bien. Lancé au début des années 1990 par deux jumeaux italiens, Amadeo (guitare et chant) et Simone (batterie) Pace, associé à la japonaise Kazu Makino (chant, clavier et bass), le groupe dégage un charme exceptionnel. Avec dix albums à leur actif, ils organisent leurs tournées dans des salles de taille moyenne, privilégiant l’intimisme de leur musique romantique.
Amadeo porte une tenue blanche avec un pantalon moucheté de petites broderies, et un bandana turquoise. Kazu, en short, affiche un large foulard façon keffieh mais qui doit plutôt illustrer ses origines japonaises. Dès que la musique démarre son expression corporelle est renversante : elle danse avec une grâce merveilleuse, les genoux fléchit elle ondule comme une liane autour de sa guitare qui reste l’élément fixe de sa chorégraphie. Même derrière son clavier elle bouge avec un érotisme torride. Sa voix haut perchée dans les aigues est brumeuse et bouleversante. Elle se loupe sur l’introduction de Sit Down for Dinner et le groupe reprend l’intro en souriant.
Et lorsque Blonde Redheads joue ses classiques Dr. Strangeluv et 23, tout en douceur,le public frissonne et quelques gouttes de pluie viennent masquer l’émotion. Les caméras montrent les Kills qui sont en coulisse. Ce festival démarre magnifiquement bien.
Setlist : Falling Man/ Dr. Strangeluv/ Doll Is Mine/ Elephant Woman/ Snowman/ Melody Experiment/ SW/ Sit Down for Dinner, Pt. 1/ Sit Down for Dinner, Pt. 2/ Spring and by Summer Fall/ 23/ Kiss Her Kiss Her
The Offsprings (grande scène)
On repasse ensuite sur la grande scène pour la la fin du show de The Offsprings. Du rock californien post-punk qui dépote. La soirée s’annonce chaude sur Saint-Cloud.
Massive Attack (grande scène)
On n’avait plus vu Massive Attack sur une scène française depuis la tournée Mezzanine XXL et leurs deux concerts au Zénith parisien en 2019. Angelo Bruschini leur guitariste depuis des années est mort l’an passé, il est remplacé ce soir par deux guitaristes, plus discrets et moins flamboyants que leur prédécesseur. Les Massive Attack jouent toujours avec le concept de géométrie variable autour de leur noyau dur Robert Del Naja (3D) et Grant Marchall (Daddy G). Ce soir les invités sont le groupe Young Fathers, l’Ecossaise Elisabeth Fraser (ex-Cocteau Twins qui chantait sur l’album Mezzanine en 1998 et lors de la dernière tournée) et Deborah Miller, chanteuse habituée des concerts de Massive Attack.
Le show est sans trop de surprises mais délivre toujours autant de bonheur. Pendant que la nuit tombe sur le parc le beat lourd et hypnotique des Massive Attack monte vers Saint-Cloud tandis que les voix de 3D et Daddy G déjà se répondent sur Risingson. Horace arrive sous ses dreadlocks pour chanter sur Girl I love You extrait du dernier disque studio du groupe, Heligoland, qui remonte déjà 14 ans (2010). Les nappes de clavier et la bass hypersonique enrobent le tremolo inimité d’Horace Andy qui remporte toujours un franc succès sur scène :
Girl, I love you but your loving has gone Forever Gonna miss you but my love has gone Forever
Elisabeth Fraser fait son apparition pour Black Milk. Cheveux uniformément blancs et lunettes à grosses montures, sa voix aérienne et mystérieuse fait toujours des merveilles dans les hauteurs où l’emmènent les sons de Massive Attack. Cette voix d’ange se marie exceptionnellement avec la noirceur de la musique.
Le trio Young Fathers est aussi de la partie ce soir comme lors de la tournée XXL. Les Massive Attack les ont pris sous leurs ailes. Etonnant d’ailleurs, ils sont un peu trop hip-hop et pas assez trip-hop. La pulpeuse Deborah Miller vocalise sur Safe from Harm avec sa voix d’opéra d’une énergie dévorante pendant que 3D déroule son chanter-parler obsédant et électronique :
Serious, in-, serious, in- Serious, infectious, and dangerous Friends and enemies, I find it’s contagious I was looking back to see if you were looking back at me To see me looking back at you
Le show est grandiose, ponctué des messages politiques auxquels tient le groupe dont son soutien au combat palestinien qui rencontre un franc succès à Saint-Cloud lorsque « STOP GENOCIDE » s’affiche sur les écrans. Modernité et obscurité accompagne cette musique sortie des tréfonds de la terre pour percuter nos âmes. Il n’y manque qu’un peu de nouveauté pour les habitués de leurs concerts.
Pas de CD annoncé pour le moment !
Setlist : (Gigi D’Agostino cover)/ Risingson/ Girl I Love You (with Horace Andy)/ Black Milk (with Elizabeth Fraser)/ Take It There/ Gone (with Young Fathers)/ Minipoppa (with Young Fathers)/ Voodoo in My Blood(with Young Fathers)/ Song to the Siren (Tim Buckley cover) (with Elizabeth Fraser)/ Inertia Creeps/ Rockwrok (Ultravox cover)/ Angel (with Horace Andy)/ Safe From Harm (with Deborah Miller)/ Unfinished Sympathy (with Deborah Miller)/ Karmacoma/ Teardrop (with Elizabeth Fraser)/ Levels (Avicii cover)/ Group Four (with Elizabeth Fraser)/ In My Mind (Gigi D’Agostino cover) (Reprise)
Dimanche 25 août 2024
Roisin Murphy
Roisin Murphy, une blonde Irlandaise déjantée : habillée en jupe noire, chemisier blanc et chaussures vernies à talons, elle change de veste à chaque chanson, passant du boa synthétique à la tenue smoking. Ses musiciens alternent leurs instruments avec des machines. Le tout donne un mix entre électro et musique de cabaret. La personnalité originale de Roisin donne une sacrée saveur à l’ensemble. Une belle découverte !
PJ Harvey (grande scène)
Le concert de PJ Harvey se déroule au crépuscule sur la grande scène. Celle-ci est décorée avec du mobilier d’intérieur cosy : une table avec des chaises où la chanteuse s’assoit parfois pour boire un thé, une écritoire où elle déplie son cahier d’écolier et y prend des notes…
Le fidèle ami et musicien John Parish, multi-instrumentiste et arrangeur-producteur de nombre des disques de PJ est présent. A la batterie, une vieille connaissance aussi, le batteur français Jean-Marc Butty. Le reste des musiciens assurent leur partie avec discrétion derrière Poly Jean qui apparaît, telle une vestale, habillée d’une longue robe blanche sur laquelle elle porte une cape pour les premiers morceaux avant d’enlever celle-ci, dévoilant les dessins de la robe dont elle nous expliquera qu’ils ont été réalisés par les membres du groupe à chacune des étapes de leur tournée européenne qui se termine ce soir à Saint-Cloud.
Le groupe joue ses classiques avec un beau retour sur le CD Let England Shake pour lequel elle prend sa guitare sur The Glorious Land, l’histoire désespérée des combattants britanniques de la première guerre mondiale, et la cithare pour The last living rose.
Sur le déchirant Down by the Water, l’histoire d’un infanticide commis par une mère qui noie sa fille, elle assure les percussions avec deux petites baguettes en bois qu’elle frappe en rythme devant son micro :
I lost my heart Under the bridge To that little girl So much to me … Little fish. big fish. swimming in the water. Come back here, man. gimme my daughter.
Et on continue dans la nostalgie avec The desperate kingdom of love presque chanté a cappella sur quelques notes de guitare. Et le concert se termine sur un énergique To bring you my love datant de 1995 et soulevant toujours l’enthousiasme.
PJ Harvey et ses fidèles musiciens déroulent avec toujours autant de subtilité un rock alternatif de tendance arty. Poétesse inspirée, auteur-compositrice de talent, multiinstrumentiste assumée, elle creuse son sillon solitaire et singulier depuis la fin des années 1980 au sein d’un rock britannique qui ne manque certainement pas de personnalités originales.
Un beau concert !
Setlist : Prayer at the Gate/ The Nether-Edge/ I Inside the Old Year Dying/ The Glorious Land/ Let England Shake/ The Words That Maketh Murder/ A Child’s Question, August/ I Inside the Old I Dying/ Send His Love to Me/ 50ft Queenie/ Black Hearted Love (PJ Harvey & John Parish cover)/ Angelene/ The Garden/The Desperate Kingdom of Love/ Man-Size/ Dress/ Down by the Water/ To Bring You My Love
Pixies (scène de la Cascade)
Et on poursuit dans le rock alternatif avec les Américains de Pixies menés par Black Francis. Guitariste lui-même il est également épaulé par le guitariste historique du groupe : Joey Santiago, et il faut dire que ces deux-là font bruyamment le spectacle. Le groupe fondé en 1986 a été novateur dans le mouvement post-punk américain et a inspiré nombre de musiciens bien au-delà de leur continent. Une musique simple faite d’alternances entre couplets calmes et refrains endiablés dans lesquels se déchaînent la rythmique et les guitares. Les textes de Black Francis sont beaucoup plus mystérieux, souvent inspirés par la Bible et autres fantasmes de cet auteur-compositeur.
Bref, un rock dur et régénérant qui ravit l’assistance. Assister à un concert des Pixies donne le sentiment de partager un moment avec un mythe musical. La foule reprend en chœur le final sur Where is my mind? Une chanson de 1988 inspirée à Francis par une expérience de plongée sous-marine dans les Caraïbes et reprise un nombre incalculable de fois par d’autres groupes ou utilisée dans des films, des publicités, des défilés de mode… Un marqueur des Pixies !
Setlist : Gouge Away/ Wave of Mutilation/ Head On (The Jesus and Mary Chain cover)/ Isla de Encanta/ Monkey Gone to Heaven/ Caribou/ Hey/ Mr. Grieves/ Debaser/ Bone Machine/ Tame/ The Vegas Suite/ Chicken/ Velouria/ The Happening/ In Heaven (Lady in the Radiator Song) (Peter Ivers & David Lynch cover)/ Vamos/ Here Comes Your Man/ Wave of Mutilation (UK Surf)/ Where Is My Mind?/ Winterlong (Neil Young cover)
LCD Soundsystem (grande scène)
Le groupe a bien grandi depuis le festival des Inrocks en 2004 où il s’était produit en trio pour un set incendiaire. Aujourd’hui il assure la soirée de clôture du festival parisien. Ils sont désormais nombreux sur scène et jouent avec brio une musique plus détendue toujours sous la houlette de l’américain James Murphy.
La musique reste basée sur une rythmique répétitive et obsédante mais la multiplicité des musiciens et des instruments la rend plus fluide. La mise en scène est aussi plus colorée. Les musiciens sont habillés de façon bigarrée, notamment le guitariste leader qui a le visage peint en bleu et rouge au niveau des yeux et porte un chapeau de paille. Les claviers principaux sont assurés par deux femmes d’origine asiatique, les autres musiciens alternent leurs instruments avec des machines. L’ensemble est terriblement entraînant et cette formation montre son incroyable capacité à produire et tenir ces rythmes mécaniquement, avec des humains jouant d’instruments, plutôt qu’avec de l’électronique pure. Bien sûr les machines se mêlent aussi aux instruments pour produire cette réjouissante fusion sur laquelle se pose la voix saccadée de Murphy. LCD Soundsystem produit ce soir un mix harmonieux entre l’électronique, les instruments et le chant. Une très belle évolution de ce groupe américain original.
Malgré cet enchantement rythmique et musical, le chroniqueur, un peu fatigué rentre chez lui avant la fin du show. Son absence ne sera pas remarquée par l’enthousiaste James Murphy qui lui pardonnera certainement…
Setlist : Song played from tape, Real Good Time Together (Lou Reed song)/ Get Innocuous!/ I Can Change (Intro featured a « Radioactivity » (Kraftwerk) snippet)/ You Wanted a Hit/ Tribulations/ Movement/ Tonite/ Someone Great (Dedicated to Justin Chearno, who passed away on 23rd August, «Your Silent Face» – New Order outro)/ Losing My Edge ((with snippets of « Ghost Rider » by Suicide, « Robot Rock » by Daft Punk and « Don’t Go » by Yazoo))/ Home/ Dance Yrself Clean/ New York, I Love You but You’re Bringing Me Down/ All My Friends/ Song played from tape, Shout (Tears for Fears song)
Et hop, encore un concert de Garbage à Paris. C’est propre, bien enlevé et oh combien réjouissant ! Shirley, les cheveux blonds peroxydés est engoncée dans un étrange costume de plumes qui la fait ressembler au Bowie déguisé en clown sur le clip de Ashes to Ashes. Steve le premier guitariste est toujours habillé d’un costume-cravate surmonté de son éternel chapeau. Duke, son alter-ego à la guitare, a désormais l’allure d’un ZZ Top, le crâne glabre et une longue barbe blanche. Butch assure fidèlement la batterie. La nouveauté du jour est le remplacement du bassiste intérimaire de ces dernières années Eric Avery, qui a rejoint Jane’s Addiction, par Ginger, une femme, blonde patine qui assure aussi certains chœurs.
Le groupe est arrivé ce matin de Cologne en car et Shirley nous raconte son émerveillement devant le lever du jour sur la ville lumière et la découverte de la salle de théâtre du Grand Rex. Pour l’occasion, ils sont venus en famille et elle embrasse les siens depuis son micro.
La scène est largement dégagée sur le devant, les quatre musiciens regroupés en formation autour de la batterie. Dans sa jeunesse Shirley avait l’habitude de continuellement parcourir la scène durant le show en tournant en rond comme une lionne en cage. L’âge venant (elle a 58 ans) et son nouveau costume du genre encombrant l’ont apaisée, elle est moins fébrile et, du coup, la scène paraît un peu vide. Rien de grave, seule la musique compte.
En l’absence de nouveau disque, la setlist reprend les trente années de la flamboyante carrière des Garbage en picorant dans leurs sept albums enregistrés en studio et c’est un bonheur pour les fans de parcourir ainsi leur passé rock. Petite faute de goût, une fan « enthousiaste » balance son gobelet de bière sur Shirley qui accuse le coup, menace la coupable d’un vigoureux doigt d’honneur avant de lui faire la morale à la fin du morceau, se plaignant de puer l’alcool, pendant que son mari (encore un clone de ZZ Top) passe la serpillère…
Garbage c’est un groupe de guitaristes posés sur la personnalité adente de sa chanteuse à la voix définitivement rock. Voilà trente ans qu’ils animent la scène du monde entier avec leur musique post-punk matinée de grunge, simple de de bon goût. Ça dépote et on reste admiratif de cette énergie qu’ils déploient sans compter au service de ce rock enflammé et jouissif. Shirley dédie même une chanson à M’Bappé et présente une reprise Siouxsie and the Banshees, une autre égérie du rock, des années 1970-80 cette fois-ci, et dans sa version new-wave.
Le concert se termine sur le légendaire Only Happy When It Rains :
I’m only happy when it rains I feel good when things are going wrong I only listen to the sad, sad songs I’m only happy when it rains
Mais ce soir nous avons tous été très heureux sous le beau temps de cette soirée d’été au Grand Rex !
Setlist
Happy Home (Instrumental – Partial)/ #1 Crush/ Godhead/ I Think I’m Paranoid/ Cherry Lips (Go Baby Go!)/ Special/ The Men Who Rule the World/ Metal Heart/ Run Baby Run/ Hammering in My Head/ The Creeps/ The Trick Is to Keep Breathing/ Bleed Like Me/ Stupid Girl/ Wolves/ No Gods No Masters/ Cities in Dust (Siouxsie and the Banshees cover)/ Vow/ When I Grow Up/ Why Do You Love Me/ Push It
Encore : Milk/ Only Happy When It Rains
Warmup
Lucia & the Best boys
Un sympathique groupe écossais indie, qui joue sous la houlette inspirée de sa chanteuse longiligne Lucia Fairfull
Antony Hegarty, né au Royaume Uni en 1971 s’est d’abord fait connaître comme leader du groupe Antony & the Johnsons qui sort un premier CD en 2000. Il a souvent fait allusion dans sa création à des questionnements sur son identité « de genre » au travers de ses textes, de ses références musicales et artistiques, de ses attitudes. Au début de sa carrière il s’est produit dans des groupes de drag-queens. On se souvient qu’il avait joué son concert de 2009 à la Salle Pleyel habillé en femme. Il a suivi depuis sa transformation en femme trans. Elle se fait appeler désormais Anohni depuis 2015. Elle a continué à signer des disques sous ce seul nom ou celui de Anohni & the Johnsons comme la formation de ce soir qui se produit à la Philharmonie de Paris dans le cadre du festival Days Off.
Son dernier CD, My Back Was a Bridge For You To Cross, affiche sur sa couverture un portrait de Marta Johnson, célèbre militante drag-queen afro-américaine qui s’est battue en faveur des droits homosexuels en participant notamment aux émeutes Stonewall uprising en 1969 lorsque la police new-yorkaise harcelait la communauté dans cette boîte gay très connue à Greenwich Village. Sur le premier disque d’Anthony figurait le portrait sur son lit de mort de Candy Darling, une autre icône trans qui paraissait à la fin des années 1960 dans l’univers d’Andy Warhol. Lou Reed, lui aussi proche d’Andy Warhol, lui rendit hommage à travers ses chansons Take a Walk on the Wild Side (1971) et Candy Says (1969). Lors de sa tournée Berlin de 2006, Antony assurait les chœurs sur la partie américaine de celle-ci, mise en image par Julian Schnabel qui a donné lieu à l’édition d’un DVD d’une grande beauté ; le rappel du concert était Candy Says chanté en duo par Lou et Anthony qui en livrent une bouleversante interprétation.
Lou Reed a toujours été un fervent soutien d’Anohni et a chanté sur son deuxième disque avec les Jonhsons. I’m a bird now (2005), Anohni a chanté une très belle interprétation de Perfect Days sur l’un des derniers CD de Reed : The Raven (2003). Une courte histoire d’amitié (Lou Reed est mort en 2013) et de musique transgénérationnelle entre ces deux artistes.
Les Johnsons entrent en piste à l’extinction des lumières, ils sont neuf, tout de blanc vêtus et s’assoient sagement sur leurs chaises en arc de cercle sous un grand écran. Ils sont emmenés par le guitariste britannique Jimmy Hogarth, auteur-compositeur-producteur qui a collaboré avec de nombreux artistes, co-écrit et produit le dernier disque d’Anohni & the Johnsons. Une section de cordes (un violoncelle et deux violons) amène sa touche de classicisme lancinant bien à propos sur la musique ce soir.
Une danseuse apparaît sur la scène, enveloppée d’un voile blanc vaporeux, la tête surmontée de bois de cerf, collaboratrice d’Anohni depuis de nombreuses années. La danse et le corps sont au centre de leur inspiration commune et c’est une excellente façon d’introduire ce show dont on sait qu’il sera étrange. La même clôturera la soirée, cette fois-ci habillée de noir.
Anohni, vêtue d’une robe et d’un châle blancs, les cheveux longs, blonds peroxydés, vient ensuite démarrer le concert sur Why Am I Alive Now? susurré sur les accords légers de guitare et une batterie juste effleurée. Un morceau presque guilleret ne seraient-ce les paroles d’inquiétude écologique devant la nature qui s’effondre alors que nous sommes toujours en vie. Le morceau suivant, 4 Degrees, extrait de son disque solo HOPELESSNESS, sur une rythmique plus violente et désespérée, enfonce le clou du désastre écologique qui déjà nous cerne.
L’univers d’Anohni est des plus sombres. Et lorsqu’il ne s’agit pas de la planète chancelante c’est de son âme et de son cœur dont il est question, et ce n’est guère plus positif. L’auditeur pourrait être trompé par une voix de tête, agile dans les aigus, parfois plongeant dans les graves avec élégance, donnant une impression de légèreté. La lecture de quelques textes suffit à nous ramener à la réalité de l’artiste qui est un bloc de souffrance. Même sa façon de se tenir exsude la douleur, lorsqu’elle chante ses mains s’imbriquent et se tordent l’une avec l’autre, ses lèvres tremblent sur ses vibratos singuliers, comme si elle allait s’effondrer en pleurs…
The way you talk to me, it must change The things you do to me The way you leave me The seeds you give to me, it must change It must change The death inside you That you pass into me The truth is that I always Thought you were beautiful In your own way
That’s why this is so sad That’s why this is so sad
(It Must Change)
You are my sister marque le retour à Antony. Elle est chantée sur le disque sorti en 2005 en duo avec Boy George, autre égérie du monde trans, accompagnée à la guitare par Devendra Benhart. Un très beau moment au mitan de cette soirée.
You are my sister, we were born So innocent, so full of need There were times we were friends but times I was so cruel Each night I’d ask for you to watch me as I sleep I was so afraid of the night You seemed to move through the places that I feared You lived inside my world so softly Protected only by the kindness of your nature
You are my sister And I love you
(You Are My Sister)
Le concert s’écoule dans la douceur, tout en subtilité. Le groupe est soudé autour d’Anohni, l’encadre sans s’imposer, comme s’il voulait s’effacer derrière sa voix exceptionnelle et émouvante. L’ensemble est parfait.
Anohni nous parle un long moment de son association Future Feminism pour la défense des droits des femmes, qui organise un festival pour la cause, pendant que défilent sur l’écran les images de femmes martyrisées du fait de leur condition, trans ou pas. Dans la salle, nombre de représentants du monde queer, bien visibles, manifestent leur soutien en applaudissant à tout rompre.
En rappel, Anohni, assise au piano, interprète Hope There’s Someone, le second retour à Antony, qui clôt merveilleusement bien cette soirée musicale bien mélancolique mais tellement belle, transcendée par la délicatesse des compositions portées par la voix d’Anohni.
Hope there’s someone who’ll take care of me When I die, will I go? Hope there’s someone who’ll set my heart free Nice to hold when I’m tired
(Hope There’s Someone)
Un final plein d’émotion de la part de cet artiste inclassable, à la sensibilité à fleur de peau, dont les récents changements de genre ne semblent pas avoir véritablement solutionné le mal-être, mais ce sont sans doute eux qui fondent aussi une part de cette inspiration si singulière.
Setlist
Why Am I Alive Now? (Preceded by performance by Johanna Constantine dressed in white with deer antlers)/ 4 Degrees(ANOHNI song)/ Manta Ray (ANOHNI song)/ Cut the World/ Breaking (Marsha P. Johnson interview video short)/ Hopelessness (ANOHNI song)/ It Must Change/ You Are My Sister (Interpolation of spoken speech)/Sometimes I Feel Like a Motherless Child (Cover traditional song)/ Can’t/ Everglade/ Another World (New arrangement)/ Drone Bomb Me (ANOHNI song)/ Man Is the Baby (Followed by performance by Johanna Constantine dressed in black with deer antlers)/ Her Eyes Are Underneath the Ground (Was performed wearing a veil)
Encore : Hope There’s Someone (performed with Anohni on piano)
Le groupe
ANOHNI
Jimmy Hogarth, guitare
Leo Abrahams, guitare
Chris Vatalaro, batterie
Gael Rakotondrabe, piano, percussions
Sam Dixon, basse
Julia Kent, violoncelle
Max Moston, violon
Doug Wieselman, multi-instrumentiste
Mazz Swift, violon
Johanna Constantine, danse
Vidéos
Les vidéos d’Anohni sont disponibles sur son site web :
La sympathique fratrie australienne folk Angus & Julia Stone revient avec un nouvel album : Cape Forestier, et une tournée mondiale qui passe ce soir par le Grand Rex.
Un grand tapis est installé au centre de la scène, pointe vers le public, sur lequel se répartissent les musiciens, tous assis sur des chaises de bistrot. Des lampes et lampadaires sont réparties de-ci de-là, la scène est surmontée par d’autres luminaires multicolores. On se croirait dans le salon d’une maison de bucheron du bush australien, il ne manque que le feu de cheminée. Julia est vêtue d’une longue robe dans les verts, recouverte d’un voile vaporeux. Angus a réduit son système pileux, cheveux et barbe, qu’il affichait plutôt fourni lors des tournées précédentes. Leur guitariste reste dans la totale coolitude, queue de cheval et chapeau de cow-boy, alternant la guitare avec la slide guitare, en passant par le banjo, avec nonchalance. Ses quelques solos discrets sont la marque d’un vrai talent. La bassiste vient d’Auckland, la batteuse est de Sidney, elles assurent aussi les chœurs.
Angus & Julia Stone (tounée 2024)
Leur nouveau disque est inspiré par les grands espaces, ceux de l’océan, mais aussi ceux des sentiments et de l’introspection. Il a été écrit et enregistré dans le studio de Sugarcane Moutains, installé dans le manoir d’Angus à Murwillumbah sur la côte est de l’Australie. Les photos du lieu parsèment le livret du CD et donnent une idée de l’atmosphère feutrée des compositions. D’autres chansons furent écrites au hasard des chambres d’hôtel fréquentées lors de leurs tournées. Comme toujours, ils autoproduisent leur musique qui est donc réellement issue de leur créativité qui assemble simplicité et élégance. Sur leur site web ils écrivent :
Cape Forestier, our latest record, holds a really special place in our hearts – a chapter in the ever-unfolding book about the road we’re traveling together.
It feels reminiscent of our earlier records in terms of style; there’s a real acoustic rawness to the sound. However, the songwriting and performances are naturally tied to the humans we are right now, with all the branches of experience hanging in there. We couldn’t be more excited to share this music. It’s been an incredible experience writing and recording these songs together.
Le concert commence avec cette longue mélopée, Santa Monica Dream, extraite de leur premier album, chantée en duo sur des notes de guitare toutes simples. La voix de Julia est accompagnée en sourdine par Angus, merveilleux duo fraternel. Il est question de souvenirs enfantins, de ceux que l’on traîne toute une vie, de choses qui furent et d’êtres que l’on aimât, que l’on trompa, que l’on quitta mais qui restent vivaces au plus profond de nos mémoires.
You tell me stories of the sea And the ones you left behind Goodbye to the roses on your street Goodbye to the paintings on your wall Goodbye to the children we’ll never meet And the ones we left behind
Le ton est donné avec cette ballade mélancolique sortie en 2010, comme pour rappeler l’inspiration originelle du groupe malgré quelques incursions plus électriques et rythmées au cours des albums. Losing You est le premier extrait de leur dernier disque. Encore une histoire de fuite et de séparation, de regrets et de poursuite. Down to the Sea est le single de ce CD, posé sur une rythmique douce et entraînante. Cape Forestier interroge à nouveau sur nos origines et nos destinations, un joli solo de guitare électrique nous montre la voie vers un destin apaisant.
Julia délaisse sa guitare de temps en temps pour jouer d’un petit clavier posé sur un guéridon, ou elle s’empare d’une trompette de la main droite sans lâcher sa guitare de la gauche. Elle demande l’aide des spectateurs pour une reprise de la chanson de Joe Dassin Aux Champs-Elysées et fait revenir Solann qui a assuré la première partie pour l’interpréter en sa compagnie. Ce fut difficile nous dit-elle, d’apprendre ce texte en français, elle apprécie d’autant plus le partage avec le public parisien qui le lui rend bien. Derrière un look d’éleveur de l’Outback en gros godillots Angus affiche sa grande finesse. Il a un toucher de cordes très singulier, sa main droite les effleurant en restant à plat. Sa voix se perd un peu dans le lointain lorsqu’il s’éloigne du micro en accompagnant sa sœur.
Avant Wedding Song, Julia raconte que, lorsqu’ils étaient enfants, elle et Angus écoutaient leurs parents qui leur ont enseigné la musique, classique et folk, et qui chantaient dans des groupes de reprises pour des mariages ou autres cérémonies où ils jouaient les Beach Boys, Dylan, Neil Young… Et justement, Wedding Song a été écrite par Angus à cette époque, lorsqu’il avait 15 ans, puis ressortie des cartons pour le disque de 2024.
Le show se termine sur le très beau Big Jet Plane qui nous ramène au point de départ, celui de l’album Down the Way.
Le rappel est une reprise de Neil Young, Harvest Moon, l’un des inspirateurs du duo. Elle est jouée par tous les musiciens du groupe réunis, debout, sur le bord de la scène. Une merveilleuse chanson d’amour dédiée aux rêveurs :
Come a little bit closer, hear what I have to say Just like children sleeping, we could dream this night away But there’s a full moon rising, let’s go dancing in the night We know where the music’s playing, let’s go out and feel the night
Leurs deux voix si joliment posées font penser à des duos célèbres comme celui de Simon & Garfunkel ou aux harmonies vocales produites par les Beach Boys. Angus et Julia ont parfois tourné séparément mais c’est ensemble qu’ils réussissent cette fusion magique de leurs voix légères, éthérées, profondes, souvent à la limite de la brisure.
Angus & Julia Stone (Sugarcane Mountains studio)
Le Grand Rex fond sous le charme de ce duo si séduisant dont la musique coule de source comme une évidence pleine de douceur. Julia rend un hommage appuyé à son petit frère et on ne peut s’empêcher de penser au caractère légèrement incestueux de cette fratrie qui coécrit des chansons d’amour et de rupture, les met en musique et les interprète ensemble sur les scènes du monde. C’est leur histoire à deux qui est aussi à l’origine de cette musique, c’est leur complicité qui permet cette interprétation si touchante.
Setlist : Santa Monica Dream/ Losing You/ Yellow Brick Road/ Nothing Else/ Just a Boy/ Flowers (Miley Cyrus cover)/ Draw Your Swords/ Down to the Sea/ Private Lawns/ Cape Forestier/ Wherever You Are/ Bella/ Les Champs-Élysées (Joe Dassin cover) (with Solann)/ The Wedding Song/ Love Song/ For You/ Chateau/ Big Jet Plane
Beth Gibbons (59 ans), la si mystérieuse et sincère chanteuse du groupe de trip-hop Portishead revient à Paris dans le cadre d’une tournée mondiale pour la sortie de son deuxième album solo : Lives Outgrown dont le titre (Des vies dépassées) marque bien les rivages introspectifs et mélancoliques sur lesquelles vogue toujours cette artiste si attachante. Elle fait partie de la bande de Bristol (Royaume-Uni) qui a lancé le mouvement trip-hop (Massiv Attack, Tricky…), une musique sombreet glaçante marquée par une rythmique urbaine obsessionnelle. La légende veut qu’elle ait rencontré Geoff Barrow dans la salle d’attente d’une agence de recherche d’emploi en 1991 et qu’ensemble ils aient décidé de créer Portishead avec Adrian Utley. Avec quelques autres musiciens (dont le batteur de Radiohead) le groupe a créé trois albums majeurs entre 1994 et 2008, réussites dans lesquelles le chant de Beth et sa participation aux compositions et à l’écriture des morceaux ne fut pas pour rien. Portishead semble retiré du monde la musique pour le moment mais qui sait s’ils ne reviendront pas un jour ?
Beth Gibbons avait déjà sorti un premier disque solo en 2002, Out of Season, en collaboration avec Rustin Man ex-bassiste du groupe Talk Talk : une réussite. 22 ans plus tard, Lives Outgrown est aussi le fruit d’une collaboration avec Lee Harris, le batteur de Talk Talk, et James Ford, producteur d’Artic Monkey, Blur… Une seconde réussite vertigineuse. Elle a aussi participé à nombre d’albums, dont celui de Jane Birkin en 2004 : Rendez-Vous.
Peu sensible à son apparence, elle apparaît depuis 30 ans toujours vêtue des même jeans-baskets et pull foncé un peu informe. Elle n’a pas non plus changé de coiffure depuis ses débuts avec ses cheveux roux et raides. Et elle marque toujours la même timidité face à son assistance. Elle se tourne souvent vers le fond de la scène lorsqu’elle ne chante pas, ou même stationne devant son claviériste, dos au public, comme si la vue de celui-ci la troublait. Autrefois elle fumait beaucoup sur scène, on dirait qu’elle a arrêté. Les lumières sont toujours tamisées et on sent qu’elle se cache un peu dans l’intimité de ce clair-obscur. Lorsqu’elle chante elle s’accroche à son micro avec les deux mains. Celui-ci est placé un peu plus haut que sa bouche alors elle est tendue vers lui et paraît comme une hirondelle solitaire sur son fil, prête à une grande migration vers l’inconnu.
Derrière elle, sept musiciens sont déployés en arc-de-cercle, comme pour l’entourer et la soutenir, mais elle est seule au milieu de la large scène de la salle Pleyel : Eoin Rooney – guitares, Emma Smith et Richard Jones – violon et alto (mais aussi guitares sur certains morceaux, Tom Herbert – bass, Jason Hazeley – claviers, Howard Jacobs (véritable homme-orchestre) – percussion, flute, sax, vibraphone, gong, guitare frappée avec des baguettes et bien d’autres instruments bizarres, James Ford – batterie. Tous ces musiciens dévoués à leur chanteuse-compositrice si fragile assurent aussi les chœurs.
Le show démarre sur Tell Me Who You Are Today, une intro toute en douceur jouée subtilement, comme en sourdine, sur laquelle s’élève la voix plaintive de Beth pour nous dire cette complainte.
If I could change the way I feel If I could make my body heat
Free from all I hear inside
Come over me Listen to me
Burden of Life qui est joué ensuite est aussi un long questionnement musical sur le poids de la vie que l’on porte sans fin mais qui a au moins l’avantage de ne jamais nous laisser seuls… Puis I’m Floating on a Moment qui nous dit l’impossibilité de comprendre où nos pas nous mènent (All going to nowhere/ To afraid… to be free) avant une reprise de l’album son premier album solo et le déchirant Lost Changes sur l’instabilité du monde et des sentiments alors que l’amour passé était si doux comme le léger sifflement qu’elle prodigue dans son micro sur le pont du morceau.
We’re all lots together We’re fooling each other… … And all that I want you to want me That way that you used to And all that I want is to love you The way that I used to
La musique est mélancolique comme une larme salée qui coule sur la joue devant le temps qui passe. Les musiciens sont unis dans la douceur et la délicatesse pour accompagner cette voix unique. L’atmosphère est feutrée dans les lumières le plus souvent bleu électrique. Beth Gibbons n’a pas voulu bien entendu copier les rythmes du trip-hop et son folk sombre se déploie sur des percussions plus classiques, discrètes, qui encadrent parfaitement l’ensemble. Les cordes amènent aussi leur touche originale et parfois lancinante, avec un petit côté oriental qui pimente cette musique.
Beth ni ses musiciens ne manifestent aucune émotion particulière, ni démonstration quelconque. Tous sont concentrés pour délivrer ce concert exceptionnel tout en réserve, tourné vers nous-mêmes. Après une deuxième reprise de Out of Season le groupe nous emmène jusqu’au terme du show avec un Whispering Love susurré dans nos oreilles et pour nos cœurs, avec ce petit grincement de violon répété à l’infini dans les aigus pour accompagner ce final à l’image de cet instant musical délicieux dont la beauté et l’élégance transcendent la tristesse qui en émane.
Leaves of our tree of life Where the summer sun… always Shines through… the tree of wisdom Where the light is so pure… oh that summer sun Moon time will linger… through the melody Of life’s… shortening, longing view … Oh whispering love Come to me… when you can
Le rappel reprend Roads de Portishead. Le public n’en demandait pas tant. D’autant plus que Beth remercie et nous crie en riant à plusieurs reprises « Paris, je t’aime ». En trente années de carrière, on ne l’avait jamais entendu parler ni vue sourire…
Setlist : Tell Me Who You Are Today/ Burden of Life/ Floating on a Moment/ Rewind/ For Sale/ Mysteries (Beth Gibbons & Rustin Man cover)/ Lost Changes/ Oceans/ Tom the Model (Beth Gibbons & Rustin Man cover)/ Beyond the Sun/ Whispering Love
Encore : Roads (Portishead song)/ Reaching Out
Warmup : Bill Ryder-Jones, ex-guitariste du groupe The Coral, qui joue ce soir avec une violoncelliste.
Les amateurs de films d’art & essai qui ont vu le film « Les feuilles mortes » du finlandais Aki Kaurismäki y ont découvert le groupe Maustetytöt (Spice Girls en anglais) qui jouait une de ses chansons au milieu de cette fiction glaçantes. Elles deux sœurs, Anna et Kaisa Karjalainen, l’une chanteuse & claviers, l’autre guitare & chant, blondes comme seuls les pays scandinaves savent engendrer de pareils torrents de cheveux couleur paille. La petite salle du Hasard Ludique est comble.
Habillées toutes deux de jupes noires, Anna porte une élégante chemise en Bazin de la même couleur, Kaisa est en T-shirt noir. Le light-show rayonne de couleurs bleutées, les musiciennes sont souvent en contre-jour et dans l’obscurité de la salle on ne voit que l’or de leurs chevelures, comme un champ de blé dans un tableau de Van Gogh. Anna joue de ses claviers et active une boîte à rythme ; après chaque morceau elle tourne les pages d’un petit carnet sur lequel sont sagement inscrits les accords de la prochaine chanson. Kaisa porte en bandoulière sa guitare Rickenbaker qu’elle jouera durant tout le concert. Toutes les deux chantent merveilleusement bien. Si Anna assure le chant principal elle est le plus souvent accompagnée de sa sœur, à l’octave ou décalée, voire avec un murmure, un filet de voix qui arrive dans les enceintes comme un instrument supplémentaire.
La musique est de base électronique, harmonieuse et plutôt mélancolique. Bien sûr on ne comprend pas un traître mot de ces chansons écrites et chantées en finnois. Anna nous précise, en anglais, qu’elle est consciente de cette incommunicabilité en dehors de la Finlande mais, alors qu’elle se croyait la chanteuse d’un groupe à textes, elle découvre que ce n’est pas que ça puisqu’elles rencontrent le succès à l’international, dont Paris ce soir. Dans le film de Kaurismäki, leur chanson était sous-titrée en français et on trouve sur Youtube des traductions en anglais de certaines autres. Les mots sont à l’image du film et de l’impression qu’elles veulent donner par leur attitude et leur musique : froideur et élégance. Elles font d’ailleurs un peu dans l’autodérision sur scène vantant les mérites de la Finlande le pays « le plus heureux du monde » quand on sait que le taux de dépression et de suicide y est plutôt plus élevé que la moyenne…
Sur scène elles ne sourient jamais, parlent plutôt peu et déroulent leur musique un peu mécaniquement. Aucune attitude démonstrative bien sûr mais l’harmonie de leur chant et leurs notes suffisent à emporter l’enthousiasme des spectateurs. Et lorsqu’elles lancent Syntynyt suruun ja puettu pettymyksin (Né avec tristesse et vêtu de déception), le morceau qu’elles jouent dans Les feuilles morte, c’est une salve d’applaudissements qui couvre l’intro. Elles sont toutes deux froides comme des glaçons de la Baltique au fond d’un fjord en plein hiver mais elles nous font fondre de bonheur devant l’harmonie musicale et visuelle qu’elles prodiguent.
Les deux musiciennes affichent leur sororité sans avoir besoin de l’exprimer, leur complicité est subtile et le résultat est parfait, celui d’une musique électronique portée par la mélancolie et le charme des voix. Le dernier morceau est chanté par Kaisa et brode autour du thème : « si tu n’étais pas ma sœur il n’y aurait rien dans la vie ».
Après le concert elles dédicacent des sweat-shirts ornés d’un emoji qui affiche sa tristesse… Tout un programme !
Maustetytöt
Le groupe est très populaire en Finlande et le film Les feuilles mortes est en train de leur apporter un succès bien mérité au-delà de leurs frontières nordiques. En plus elles sont sympas : ce sont elles qui accordent leurs instruments sur scène avant leur prestation, et modestes : elles voyagent en Van. Quelques jours avant le show de Paris elles publiaient une photo d’elles deux, dépitées devant leur véhicule en panne dans un garage ce qui les a obligées à annuler le concert prévu le soir même à Cologne.
Warmup : Mikko Joensuu, musicien folk, lui aussi… très blond et talentueux !