Catégorie : Kronic concerts-rock

  • Etienne Daho – 2023/12/22 – Paris Bercy

    Etienne Daho – 2023/12/22 – Paris Bercy

    Flamboyant concert ce soir à Bercy de l’Etienne Daho Show qui met ici le point final à une tournée dans les grandes salles françaises. La mise en scène est gigantesque, plutôt inhabituelle pour notre crooner rennais habitué généralement aux salles classiques comme l’Olympia, plus propices à l’intimité de ses chansons tourmentées. Mais la tournée lancée après la parution cette année de son dernier disque, Tirer la nuit sur les étoiles, a volontairement pris le chemin d’un jouissif grandiose qui a émerveillé les Parisiens.

    Trois immenses murs de diodes LED bordent le fond de la scène, un quatrième au plafond et le sol brillant qui réfléchit les animations projetées referme la boîte à images dans laquelle sont positionnés les musiciens, comme dans un théâtre. Et le spectacle y est époustouflant, alternant animations et films naturalistes, le tout dans une permanente explosion de couleurs et de créativité assez exceptionnelle. Daho explique dans des interviews qu’il a fixé des mots clé pour chaque chanson afin que la société Mathematic Studio, habituée des grandes réalisations pour le rock (U2, The Chemical Brothers…), alliée à la puissance de calcul moderne, compose ce kaléidoscope féérique sur lequel sont posés les 26 morceaux joués ce soir.

    Lorsque les lumières s’éteignent les premières notes de L’Invitation retentissent. Daho apparaît au fond de la scène au pied des 4 lettres blanches composant son nom en 4 mètres de haut. Il est vêtu d’un pantalon noir et d’une veste sombre parsemée de paillettes dorées et cuivrées sur lesquelles vont se réfléchir la soirée durant les projecteurs braqués sur la vedette.

    Ah ! je brûle je brûle, les tentacules m’attrapant du fond des enfers
    Me donnent la cruelle sensation de marcher pieds nus sur du verre
    La bonté de ta main généreuse et parfaite qui me fait signe d’avancer
    Me donne l’aimable sensation d’être à la vie de nouveau convié, convié
    Ah ! qu’y puis-je ah qu’y puis-je, la liqueur volatile je veux toute la partager
    À la table des poètes, des assassins, tout comme moi ici conviés

    Volontiers j’accepte le meilleur traitement
    Que l’on réserve tout exclusivement
    Aux invités le festin nu, qui fait les langues au soir se délier, se délier yeah
    Yeah yeah yeah…

    On ne saurait si bien dire et 15 000 spectateurs font un triomphe à cette intro menée tambour battant, guitares et batterie marquant le beat brûlant de la chanson lançant l’éblouissante fantasmagorie de lumières qui va nous accompagner toute la soirée. Alors qu’il arpente le devant de la scène annonçant Sortir ce soir, Daho salue le public, le retrouvant avec affection dans la cathédrale de Bercy, expliquant que son « cœur explose » de jouer ici ce soir. Toujours timide et sensible, les années de métier n’ont pas entamé une émotivité à fleur de peau. Sur la scène immense sont étagés un quatuor à cordes (deux violons, un alto et un violoncelle), François Poggio (guitare), Colin Russeil (batterie), Marcello Giuliani (basse) et Jean-Louis Piérot (claviers & guitare).

    Les bases sont posées, le show commence, la soirée sera furieuse. Il enchaîne sur Le grand sommeil et Sortir ce soir, toute la mémoire musicale de nos jeunes années, quand Daho était portraituré par Gilbert & Gilles avec un perroquet sur l’épaule pour la couverture de La notte, la notte sortie en 1985, puis Le phare, extrait du dernier disque et annoncé comme « plein d’embruns », nous confirme que nous allons traverser près de 40 ans de la carrière hors normes de notre rocker français au cœur tendre.

    Crédit : Quentin Devillers

    C’est à Rennes, que Daho est entré sur la scène musicale alors très riche de cette ville bretonne. Il porte toujours autour du cou une chaîne avec un triskèle celte, emblème solaire symbolisant les trois états de l’astre : lever, zénith et coucher, et dont les trois jambes qui s’enroulent autour du centre pourraient aussi marquer le cycle de la vie, bref, du mystère et de la symétrie à l’image de ce concert. Le triskèle est diffusé sur les écrans au milieu des bandes noire-et-blanche du Gwen ha du, le drapeau breton, sur Le premier jour (du reste de ma vie), reprise de Sarah Crachnell popularisée par Edith Piaf qui occupe une place de choix dans le Panthéon musical de Daho.

    Il nous raconte ensuite sa première rencontre transie avec Gainsbourg rue de Verneuil pour lancer Comme un boomerang, chanson écrite par le maître pour Dani et que Daho avait réinterprétée avec elle, la sortant de l’oubli dans lequel elle était tombée. Car Etienne est aussi un artiste de la fidélité et de la reconnaissance à tous ceux qui ont forgé son univers musical. Plus tard il a interprété Comme un boomerang en duo avec Charlotte Gainsbourg… Il la chante tout seul ce soir pour une très belle version qui n’efface pas dans les yeux des fans les images de Dani ou Charlotte duettisant avec lui. L’enchaînement Saudade et sa ritournelle de piano avec Des attractions désastres aux riffs de guitare saccadés, revient sur l’excellent disque Paris ailleurs, enregistré à New York en 1991 avec Edith Fabuena à la guitare, cofondatrice du groupe Les Valentins, dont l’autre fondateur, Jean-Louis Piérrot, devenu compagnon de route de Daho, assure claviers et guitare ce soir à Bercy.

    Et puis il revient sur ce concert donné à l’Olympia où il repérât une fan en mezzanine « juste au milieu » qui avait dansé fiévreusement durant tout le show. Revenu dans les coulisses, il découvre que c’était… Jeanne Moreau. Il ressortit de cette rencontre impromptue une collaboration et la mise en scène et en musique (par Hélène Martin) du poème de Jean Genet « Le condamné à mort » dont Daho interprète ce soir Sur mon cou… C’est aussi le symbole d’une longue amitié-estime entre les deux artistes ; Jeanne fera même d’Etienne l’un de ses exécuteurs testamentaires à son décès en 2017.

    Nous n’avions pas fini de nous parler d’amour.
    Nous n’avions pas fini de fumer nos gitanes.
    On peut se demander pourquoi les Cours condamnent
    Un assassin si beau qu’il fait pâlir le jour.

    Amour, viens sur ma bouche ! Amour, ouvre tes portes !
    Traverse les couloirs, descends, marche léger
    Vole dans l’escalier plus souple qu’un berger
    Plus soutenu par l’air qu’un vol de feuilles mortes.

    Ô traverse les murs, s’il le faut marche au bord
    Des toits, des océans, couvre-toi de lumière
    Use de la menace, use de la prière
    Mais viens, ô ma frégate, une heure avant ma mort.

    C’est ensuite un melting-pot de ses tubes de légende : Duel au soleil, Week-end à Rome, En surface… Le public exulte, Tombé pour la France qui rencontre un franc succès avec ses montées d’accords tonitruantes sur huit temps, comme huit marches, pour lancer chaque couplet, comme pour recharger cette chanson d’amour endiablée lancée à la tête de celle qui n’est plus là :

    Dum di la, je m’étourdis, ça ne suffit pas
    A m’faire oublier que t’es plus là
    J’ai gardé cette photo sur moi, ce photomaton que t’aimais pas
    Si tu r’viens n’attends pas que je sois tombé pour la France

    Sur Le premier jour (du reste de ta vie), datant de 1998, les spectateurs, conformément au petit billet glissé sur chaque siège, couvre la lumière de leur téléphone d’un papier vert ou rouge et les agitent sur les paroles de cette chanson écrite aux temps dépressifs de Daho, qui fut reprise dix ans plus tard dans la bande originale du film éponyme de Rémi Bezanançon. Cette fois-ci le light-show vient de la salle et Daho, les larmes aux yeux, ne sait plus comment remercier son public énamouré, lui tendant ses mains ouvertes, comme pour le saisir dans ses bras.

    Alors que démarre Tirer la nuit sur les étoiles, les écrans se remplissent des images de Vanessa Paradis en très gros plan, virevoltant avec une longue robe blanche avant que ne surgisse du fond de la scène… Vanessa Paradis dans la même tenue, entourant Etienne de ses frou-frous, cette fois-ci sur scène, pour un duo charmant. Elle est éclatante et épanouie et tous deux débordent de la joie d’être ensemble à Bercy qu’ils concluent par un hug prolongé sous les hourras.

    Les meilleures choses ont une fin, Epaule tattoo vient nous le rappeler, interprété avec maestria sur ses riffs de claviers qui marquent le rythme entraînant de cette chanson inoubliable. Le déhanchement discret et félin de Daho émousse un public qui chante à tue-tête ce classique du répertoire.

    Après le délai de rigueur, le groupe réapparaît, Daho habillé d’un perfecto noir et clouté pour chanter Au commencement extrait de l’album Eden, avant un nouveau duo sur Boyfriend avec Jade Vincent, du groupe américain Unloved qu’elle a fondé avec Keefus Ciancia, dont Daho est un grand fan et avec lequel il a collaboré sur son dernier disque dont ce morceau est extrait, une ballade romantique, une histoire d’amour, d’amitié, de fidélité… on ne se refait pas. Mais il faut bien partir et c’est Ouverture qui clôt cette soirée. La chanson mystérieuse d’un amour difficile à trouver, entamée sur des nappes de clavier obsédantes en mode mineur, la voix sombre de Daho monte en puissance, puis éclate en une supplique scandée vers l’espérance alors que la batterie et les guitares entrent dans le jeu :

    Il fut long le chemin
    et les pièges nombreux
    avant que l’on se trouve
    Il fut long le chemin
    les mirages nombreux
    avant que l’on se trouve
    Ce n’est pas un hasard,
    c’est notre rendez-vous
    pas une coïncidence.

    Une fois leurs instruments délaissés, les artistes n’en finissent pas de saluer et ne savent plus comment nous quitter. Vanessa Paradis et Jade Vincent sont venues se joindre au groupe éperdu de bonheur. Daho remercie un par un tous ceux qui ont fait cette tournée magique et puis… les lumières se rallument pendant que la sono joue Noël avec toi, l’un des bonus de Tirer la nuit sur les étoiles.

    Quel talent, quelle élégance, quel parcours pour ce gamin né en 1956 en Algérie à Oran, expédié chez ses grands-parents à Cap Falcon pour fuir les horreurs de la guerre coloniale qui fait rage, délaissé très tôt par son père, exilé à Rennes où il devient la tête chercheuse de la pop électronique française des années 1980, ami ou admirateur des plus grands (Syd Barrett, Lou Reed, Françoise Hardy, Comateens, Dani, Chris Isaak, Alan Vega, Françoise Hardy, Eli & Jacno…), petit prince du rock français à la voix de velours il s’est inspiré de tout ce répertoire pour créer sa propre œuvre : des mots plein de tendresse et de nostalgie posés sur de superbes mélodies aux rythmes redoutables, entraînants et obsessionnels, donnant lieu à des prestations scéniques sans cesse renouvelées et toujours parfaites. Ce soir n’a pas dérogé à la règle en dévoilant un nouveau filon, celui d’une mise en scène numérique grandiose, à la fois hypermoderne mais aussi marquée d’images kaléidoscopiques dans lesquelles les symétries et les brisures ne sont pas sans rappeler des motifs Vasarely auxquels aurait été ajoutée la magie du mouvement.

    A 67 ans Etienne Daho nous surprend encore, continue à créer de la musique, à collaborer avec ses amis au gré d’improbables rencontres dans le monde du rock et de la chanson française et, surtout, à enchanter un public conquis. Ce soir, les spectateurs de Bercy sont sortis avec des étoiles plein les yeux. Pour ceux qui voudraient y revenir, le Zénith du 16 mai 2024 est déjà complet mais un nouveau show vient d’être annoncé pour le 15 mai dans cette même salle.

    Setlist : L’invitation/ Le grand sommeil/ Sortir ce soir/ Le Phare/ Comme un boomerang (Serge Gainsbourg cover)/ Virus X/ Réévolution/ Des heures hindoues/ Mon manège à moi (Jean Constantin cover)/ Saudade/ Des attractions désastre/ Sur mon cou… (Hélène Martin cover)/ L’homme qui marche/ Duel au soleil/ En surface/ Tombé pour la France/ Quatre hivers/ Bleu comme toi/ Soudain/ Le premier jour (du reste de ta vie) (Sarah Cracknell cover)/ Week-end à Rome/ Tirer la nuit sur les étoiles (with Vanessa Paradis)/ Épaule tattoo

    Encore : Au commencement/ Boyfriend (with Jade Vincent)/ Ouverture

    Song played from tape : Noël avec toi

    Warmup : Global Network, un duo de DJ’s qui chantent sur leurs machines et commentent leur présence à Bercy à grand renfort de « gros délires » et « trucs de ouf » qui manquent un peu de finesse. C’est sans doute la loi du genre mais on préfère quand ils ne parlent pas.

  • Archive – 2023/11/24 – Paris Bercy

    Archive – 2023/11/24 – Paris Bercy

    Plusieurs fois reportée pour cause de Covid, puis de maladie (Darius Keeler, cofondateur du groupe en 1994 a annoncé en 2022 souffrir d’un cancer), la tournée Call to Arms & Angel, du nom du CD sorti il y a deux ans a enfin été lancée cette année et passe pour une date parisienne à Bercy après plus d’une dizaine de concerts en France.

    L’immense scène de l’arène est occupée par une première ligne : Darius à gauche, Danny Griffiths à droite, tous deux aux claviers et machines, au milieu : Dave Pen et Pollar Berrier (Guitares et chant), et, de façon intermittente, Lisa Mottram (la nouvelle voix féminine du groupe) ; sur la deuxième ligne, entourant la batterie de Steve Barnard, le guitariste Mickey Hurcombe et le bassiste Jonathan Noyce. Les postes sur cette deuxième ligne sont séparés par des rampes lumineuses qui, ajoutées aux puissants projecteurs venant du fond de la scène, créent alternativement des atmosphères brumeuses bleues ou rouges, avec des déchaînements de lumières stroboscopiques accompagnant à l’infini les saccades de chansons tout aussi stroboscopiques.

    Le groupe entre en scène sur une intro musicale électronique et mélancolique dans une atmosphère bleue tamisée, où souffle une espèce de trompette fatiguée, qui se transforme soudainement en lumières blanches violentes et tournoyantes dès que retentit la batterie vigoureuse sur M. Daisy extrait du dernier album. La course est lancée.

    Get fucked if you think I’m in your shadow
    Run, run ’cause I’m gonna end your fun
    Smile, smile, gonna get you in your pile
    Get bent if you think I’m gonna bend

    Mr Daisy

    L’enchainement sur Sane (2006) puis The False Foundation (2016) est redoutable, tout en rythmes et riffs de guitares grincheuses. Seules les voix de Pollar et Dave, souvent en duo, amènent un peu d’harmonie dans ce déluge sonore. Il faut attendre Vice (2022) pour reprendre son souffle avec cette balade désabusée chantée par Pollar sur une ritournelle de piano :

    Life in a vice
    Tightening up inside
    Life in a noose
    No chance to get loose
    Break through the chains
    Hope through the shame
    Orchestrated life
    Orchestrated fight
    Command what we like
    Into me and you

    Vice

    Elle est enchaînée sans interruption sur Lights et sa singulière montée de tension, démarrée au piano que vont progressivement rejoindre tous les instruments puis la complainte de Pollard. Il s’agit d’une chanson sur la souffrance, de celle qui submerge l’âme et fait renoncer. Cette version live est commencée de façon plus directe qu’à l’habitude, l’imperceptible intro sur une note unique de piano est coupée pour passer directement à la ritournelle obsédante de clavier. Le morceau de dix minutes se termine dans le noir et en douceur, la voie de Pollard s’envolant bien haut dans les aigües et les voutes de Bercy.

    Dave Pen reprend ensuite le chant pour un enchaînement de Conflict mené tambour battant et Daytime Coma, encore une longue complainte (quinze minutes) sur fond de nappes de claviers, pas très gaie, dont le final explose avec l’arrivée de la batterie et des guitares sur le déchaînement vocal de Dave :

    I see a light
    In darkness
    Save me

    I feel you
    Through the air
    Hold me

    Daytime Coma

    Lisa Mottram fait son apparition sur Surrounded by Ghosts qu’elle interprète aussi sur la CD Call… Habillée d’une robe noire, elle danse en chantant, discrète et un peu en retrait, mais sa voix porte loin. C’est orignal cette volonté du groupe de changer de voix féminine régulièrement. Ils ne se sont jamais trompés mais on se dit à chaque fois que l’on va regretter la précédente, et puis non. De Roya Arab à Maria Q en passant par Holly Martin, nous ne sommes jamais déçus. Lisa reste ensuite sur scène pour chanter avec Dave sur The Skies Collapsing Onto Us, la bande originale d’un film Netflix puis Take my Head, retour à l’album du même nom sorti en 1999, le deuxième du groupe alors encore dans une période trip-hop, moins marquée pop. Elle se déchaîne et fait sa sortie sur The Crown, une espèce d’hymne rappé sur une tornade cadencée de guitares métalliques et de boîtes à rythmes qui semblent tourner sans contrôle.

    Quelques derniers morceaux extraits de Call… nous amènent doucement vers Gold qui clôture le show, un morceau emblématique de l’inspiration présente de ce groupe si créatif, et lorsque que les artistes s’effacent dans les coulisses leurs ordinateurs continuent à diffuser les quatre notes qui forment le thème de ce final dans les flashs des projecteurs tournoyants et les larsens extirpés par Dave de sa guitare.

    Ils reviennent bien sûr, pour deux rappels et terminent la soirée sur Again sur lequel la voix déchirante de Dave Pen nous narre l’histoire triste de la déchirure d’un amour perdu.

    C’était un nouveau concert d’Archive, pas de véritable surprise mais toujours l’enthousiasme d’assister à la performance jamais décevante de ce groupe inclassable qui sait mixer avec habileté rythmes, machines et romantisme. On ne s’en lasse pas !

    Setlist

    Mr. Daisy/ Sane/ The False Foundation/ Vice/ Lights/ Conflict/ Daytime Coma/ Surrounded by Ghosts/ The Skies Collapsing Onto Us/ Take My Head/ The Crown/ Fear There & Everywhere/ Enemy/ The Empty Bottle/ Gold

    Encore : Fuck U/ Bullets

    Encore 2 : Again

    Warmup : OCTOBER DRIFT

    Lire aussi

  • Brian Eno and The Baltic Sea Orchestra – 2023/10/26 – Paris la Seine Musicale

    Brian Eno and The Baltic Sea Orchestra – 2023/10/26 – Paris la Seine Musicale

    Brian Eno, musicien britannique né dans le Suffolk en 1948, magicien du son et inspirateur plus que musicien, se produit ce soir à la « Seine Musicale » de Paris avec le Baltic Sea Orchestra. Une soirée apaisée et méditative, emportée par des compositions mystiques et intergalactiques.

    Après des études de Beaux-Arts, Eno avait pourtant commencé sa carrière dans les excès et les fanfreluches du pur glam-rock où il tenait le poste de claviériste-bricoleur du groupe Roxy Music, créé par Bryan Ferry, qu’il rejoint au début des années 1970 pour le quitter deux années plus tard. Il emprunte alors une route plus innovante en inventant l’ambient music, sorte de musique sophistiquée pour supermarché. Il collabore avec Robert Fripp le guitariste et fondateur du groupe de rock progressiste King Crimson. Le duo Fripp & Eno produit une série de CD dont (No Pussyfooting) en 1973 dans lequel le guitariste si inventif déploie d’incroyables arabesques générées par des notes de guitares maintenues à l’infini avec l’aide d’un magnétophone qui passe et répète des boucles de guitare les unes sur les autres. Nous étions en 1973… bien avant l’invasion de l’électronique dans le rock.

    Et puis Eno se lance dans une carrière de producteur des plus grands artistes des années 1970 à aujourd’hui, à commencer par la célèbre « trilogie berlinoise » de David Bowie (« Low, « Heroes » et Lodger) avec, là encore, Robert Fripp qui commet le solo de guitare le plus brillant de toute l’histoire du rock avec Eno derrière les consoles pour forger un son si urbain et déchirant. Outre sa science de la technique musicale il exerce une forte influence intellectuelle sur les musiciens avec qui il travaille. Il est notamment connu pour utiliser un jeu de cartes conçu par Peter Schmidt et lui-même et dont chacune des cartes indique une stratégie énigmatique prêtant à interprétation. C’est ainsi lorsque l’inspiration semblait se ralentir au studio berlinois Hansa by the Wall où fut enregistré « Heroes » en 1977, Eno tirait les cartes de son tarot mystique er relançait la création. Ce pouvait être une injonction « chacun change d’instrument » ou une redéfinition des positionnements des musiciens et des micros dans le studio. Bref, il a ainsi aidé à accoucher des disques de légende.

    Après Bowie il a collaboré avec Devo, Talking Heads, U2, John Cale, Ultravox, Genesis (sur The Lamb lies down on Broadway)… les plongeant chaque fois dans sa marmite de sorcier dont ils ressortaient avec un son très spécifique, pas vraiment reconnaissable car propre à chaque groupe, mais travaillé jusqu’à l’extrême. Dans le même temps il a poursuivi sa propre création musicale, éditant sous son nom un nombre incalculable de CD aux sons étranges, fruit de ses réflexions intérieures et triturations techniques, sans aucuns objectifs commerciaux. Des disques expérimentaux exclusivement pour spécialistes !

    Depuis Roxy Music au début des années 1970 ses tournées sur scène sont extrêmement rares alors on ne manque pas celle de ce soir avec un orchestre classique scandinave dirigé par Kristjan Järvi. Quand les lumières s’éteignent les musiciens de l’orchestre font leur apparition en marchant tout en jouant sur la partie basse de la scène. Eno et ses musiciens, dont la soprano Melanie Pappenheim et un conteur, sont sur une estrade derrière leurs machines. Au deuxième étage figurent les percussionnistes. Il s’agit d’une musique que l’on peut qualifier de « contemporaine » autour de l’album « Ships » composé par Eno en 2016, dans le cadre d’une commande de La Biennale de Venise dont la première représentation a eu lieu le 21 octobre au Teatro la Fenice, en tant qu’œuvre centrale de la Venice Biennale Musica 2023.

    « L’album ‘The Ship’ est une œuvre inhabituelle dans la mesure où elle utilise la voix mais ne s’appuie pas particulièrement sur le format chanson. C’est une atmosphère avec des personnages occasionnels qui dérivent, perdus dans l’espace vague créé par la musique. En arrière-plan, il y a un sentiment de temps de guerre et d’inévitabilité. Il y a également une ampleur qui convient à un orchestre et le sentiment que de nombreuses personnes travaillent ensemble.

    Je voulais un orchestre qui joue de la musique comme j’ai envie de jouer de la musique : avec le cœur plutôt qu’avec une partition. Je voulais que les membres de l’orchestre soient jeunes, frais et enthousiastes. Quand j’ai vu pour la première fois le Baltic Sea Philharmonic, j’ai trouvé tout cela… et puis j’ai remarqué qu’ils portaient le nom d’une mer. C’était décidé ! ».

    Brian Eno

    La musique est aérienne et éthérée, des instruments classiques sont mixés avec les traitements du magicien. Eno chante sur certains morceaux, une voix grave et monotone, pas désagréable, parfois vocodée. Il s’excuse d’ailleurs d’être enrhumé, ce qui ne s’entend pas vraiment. Tous les artistes sont habillés de noirs et portent un T-shirt de la même couleur floqué de ce qui ressemble à un globe terrestre, de couleur différente selon les étages.

    Les allers-et-venus des musiciens sont lents comme la musique jouée est ample. On reconnait la reprise du Velvel Underground de Lou Reed : « I’m set free », considérablement ralentie, les cordes et claviers se substituant aux guitares :

    I’ve been blinded but now I can see
    What in the world has happened to me
    The prince of stories who walks right by me
    And now
    I’m set free
    I’m set free
    I’m set free to find a new illusion

    The Velvet Underground

    C’est ensuite la chanson “By This River », un classique d’Eno extraite du disque Before and after Science (1977). Le rappel est dédié aux populations palestiniennes sous les bombardements de la bande de Gaza. Applaudissements et youyous marquent le soutien du public à cette cause défendue par l’artiste engagé en faveur de nombreuses causes humanitaires.

    Le spectateur sort troublé par l’atmosphère musicale si apaisante et mystérieuse qu’Eno imprime à ses compositions et leur interprétation. C’est un voyage dans un monde immobile où tout semble apaisé, un sentiment transmis par une musique venant d’un autre monde, celui où Brian Eno nous emmène depuis cinq décennies. Il fallait bien sûr être présent à cette soirée pour tous ceux qui ont passionnément aimé la façon dont le maître a su inspirer et guider tant de grands musiciens, notre bonheur ce soir fut plus celui de la reconnaissance que de l’enthousiasme pour une musique qui s’y prête assez peu.

    Setlist : The Ship/ Fickle Sun (I)/ Fickle Sun (II) The Hour Is Thin/ Fickle Sun (III) I’m Set Free/ By This River/ Who Gives a Thought/ And Then So Clear

    Encore : Making Gardens Out of Silence/ There Were Bells

  • New Order – 2023/09/26 – Paris le Zénith

    New Order – 2023/09/26 – Paris le Zénith

    Joli concert de New Order ce soir au Zénith de Paris, les musiciens britanniques ont présenté un show classique, réjouissant et plutôt bien léché. Même la bande son précédant leur arrivée sur scène était choisie avec subtilité : Massive Attack, Tame Impala, Lou Reed, Magazine dont le Shot by Both Sides fut interrompu brutalement par l’arrivée des New Order.

    Un grand écran en format horizontal projette les images d’un plongeur tournoyant dans les airs au ralenti dont un extrait figure la couverture du disque live NOMC15 (New Order Complete 2025) sorti en 2017. Le costume et le noir-et-blanc font furieusement référence aux images de propagande de la cinéaste Leni Riefenstahl qui œuvrait sous le régime nazi. Nous ne sommes pas aux Jeux Olympiques de Berlin 1933, mais au concert de New Order en 2023.

    Et pendant que le plongeur déroule ses arabesques corporelles, un fond musical électro prépare l’arrivée des musiciens : Barney (67 ans) principal auteur-compositeur, guitariste et chanteur (Bernard Sumner de son vrai nom), Stephen Morris à la batterie, Gillian Gilbert aux claviers. Peter Hook (dit Hooky), bassiste fondateur du groupe les a quittés en plutôt mauvais termes il y a dix ans (voir ses mémoires « Substance – New Order vu de l’intérieur ») et est remplacé par Tom Chapman. Phil Cunningham fait le deuxième guitariste depuis bientôt vingt ans, avec talent. Ils sont tous habillés de noir sauf Gillian qui aborde une robe aux motifs chamarrés.

    Une fois en place ils démarrent alors Crystal rapidement interrompu au bout de quelques mesures par Barney qui semble avoir loupé quelque chose et endosse la faute en s’excusant platement devant le public. Le morceau est repris sans que l’on ne distingue vraiment de différence avec le début du précédent essai. Au moins va-t-il cette fois-ci jusqu’à son terme. L’écran diffuse le clip officiel de ce tube de légende sorti en 2001, on y voit une bande d’adolescents interpréter ce morceau sur scène dans un déluge de pogo et de riffs. Le plus drôle dans l’histoire est que les vrais ados de l’époque qui n’avaient jamais entendu parler de New Order ont pris pour argent comptant cette vidéo fake, ils ont longtemps cru que ce groupe venait de percer et que ses musiciens avaient effectivement l’âge des acteurs du clip… Il a fallu les détromper et leur rappeler que la génération de leurs parents, voire de leurs grands-parents, savaient également faire de la bonne musique.

    La setlist est ensuite déclinée sans temps morts, toujours magnifiquement accompagnée par un light-show aux images dépouillées et élégantes inspirées par Peter Saville, graphiste qui a composé toutes les couvertures si singulières des disques. L’écran ce soir semble composé d’une pièce, en réalité la magie de la numérisation permet de de le scinder en plusieurs sous-écrans en fonction des besoins. Y sont projetés des images réelles ou des figures géométriques qui s’enchevêtrent sans fin. Le choix des couleurs est subtil. Le groupe ne délaisse pas les rayons laser, procédé un peu classique mais qui déclenche toujours la même féérie dans une salle de concert.

    Depuis que New Order a pris la suite de Joy Division après le suicide de Ian Curtis son chanteur, la musique s’est faîte plus électronique et dansante. Dans les années 1980-1990 leurs tubes électro hantaient les dance floor et tous les jeunes de cette génération se sont déchaînés sur leurs rythmes à un moment ou un autre de leurs vies de nightclubbers. Mais c’était encore un temps ou les synthétiseurs et les boîtes à rythmes cohabitaient avec les guitares et les batteries et c’est ce qui fait tout l’intérêt des New Order encore aujourd’hui où cette bande de sexagénaires réussit à faire se trémousser des milliers de spectateurs comme un seul homme aux premières mesures de Temptation et autres hits de légende.

    Oh, up, down, turn around
    Please don’t let me hit the ground
    Tonight, I think I’ll walk alone
    I’ll find my soul as I go home

    (Temptation – 1982)

    Les sons des guitares sont clairs et métalliques, leurs riffs endiablés, les rythmes de la batterie sont renforcés par l’automatisme des boîtes électroniques, quelques nappes de claviers adoucissent le côté saccadé de la musique et la voix de Barney, pleine et un peu forcée dans les aigus, marque la mélodie et emmène cet ensemble parfait et déchaîné.

    Délaissant parfois sa guitare lorsque le vaisseau semble naviguer tout seul à la poursuite de son rythme infernal, Barney claque dans ses mains pour entraîner un public qui n’en a vraiment pas besoin. Gillian joue de la guitare sur Ceremony, Phil tapote parfois sur une boîte à rythmes entre deux riffs cinglants ou joue quelques notes de clavier pour épauler Gillian. Sur le final Blue Monday c’est Barney qui va jouer à quatre mains avec Gillian.

    Le rappel est, comme toujours, consacré à des reprises de Joy Division qui enchantent le Zénith pendant que s’affiche sur l’écran « FOREVER JOY DIVISION ». Sur les dernières notes de Love Will Tear Us Apart ce sont les couleurs du drapeau ukrainien qui jaillissent à l’écran.

    Les New Order sont maintenant les notables de l’électrorock, surfant toujours sur leur créativité de l’époque qui s’est prolongée jusque dans les années 2010. Leur dernier CD Music Complete est sorti en 2015 et c’était plutôt un bon disque dont l’extrait Restless a été joué ce soir. Un nouveau disque des Rolling Stones est annoncé, pourquoi New Order ne suivrait-il pas ce bon exemple ?

    Setlist : Crystal (with false start)/ Age of Consent/ Ceremony/ Restless/ Shake It Up/ Isolation (Joy Division cover)/ Your Silent Face/ World/ Be a Rebel/ Waiting for the Sirens’ Call/ Sub-culture/ Bizarre Love Triangle/ Plastic/ True Faith/ Temptation/ Blue Monday

    Encore : Atmosphere (Joy Division cover)/ Love Will Tear Us Apart (Joy Division cover)

    Warmup : Mark Reeder, DJ diffusant des morceaux souvent remixés de NO

    Lire aussi

    New Order – 2019/10/11 – Paris le Grand Rex

  • Louise Attaque – 2023/09/09 – Paris Bercy

    Louise Attaque – 2023/09/09 – Paris Bercy

    C’est un torrent de rock et de fraicheur qui a débordé sur l’arène de Bercy ce soir emportant tout sur son passage, le retour des Louise Attaque sur la route depuis fin 2022 a connu ici une apothéose.

    La scène ronde surélevée est installée au milieu du parterre avec en son centre comme une immense manche-à-air installée verticalement entre sol et plafond. Et lorsque les lumières s’éteignent et que retentit un sonore « Paris » lancé par Gaëtan, la manche à air se relève en s’enroulant sur elle-même, dévoilant une petite estrade ronde supportant le batteur et les trois Louise historiques qui jaillissent aussitôt pour s’égayer sur la scène. Des pieds de micro sont installés à chaque quart de la scène et les musiciens vont s’y relayer pour faire face alternativement à chaque quart de public. Tous les deux ou trois morceaux, un roadie se faufile discrètement sur la scène pour faire réaliser un quart de tour à l’estrade du batteur qui a ainsi l’occasion de battre devant tous les spectateurs.

    A peine toute cette installation stabilisée le groupe entame Amours. Gaëtan Roussel, grand gaillard, les veines saillantes sur son crane glabre, est habillé d’un blouson de cuir bicolor, bleu nuit et crème, et de sa guitare acoustique rayée de partout. Arnaud Samuel le violoniste porte une veste élégante et de grosses lunettes, Robin Feix est en tenue plus détendue derrière sa grosse basse acoustique sous une casquette de titi parisien. Le batteur est le jeunot du quatuor qui l’a rejoint en 2015 après le départ Alexandre Margraff.

    A peine terminé Amours sur les chapeaux de roue, Gaëtan court partout en interpellant « Paris » avec qui il va dialoguer tout au long du concert, pour nous annoncer cette fois-ci que le groupe va rejouer intégralement son premier disque, « Louise Attaque », sortie il y a 25 ans, déjà. Le groupe était alors totalement inconnu et ce disque rock, chanté en français, aux textes malins, a été alors vendu à 2 ou 3 millions d’exemplaires, déclenchant une bordée de tubes inoubliables qui sont tous repris ce soir dans l’enthousiasme général : J’t’emmène au vent, Les nuits parisiennes, Fatiguante… Et puis quand Gaëtan annonce une « vieille copine » on sait qu’il va nous reparler de l’inoubliable Léa :

    Léa
    Elle est pas terroriste
    Elle est pas anti-terroriste
    Elle est pas intégriste
    Elle est pas seule sur Terre
    Elle est pas commode
    Non, elle est pas comme Aude
    Elle est pas froide
    Elle est pas chaude pour une nuit, réaliste
    Elle est pas créditeur
    Elle est pas méchante
    Mais putain qu’est ce qu’elle est chiante…

    Repris en chœur par tous ceux qui connaissent si bien la vieille copine Léa !

    Sur Fatiguante, le final instrumental n’en finit pas lorsque Gaëtan nous crie « on est bloqués Paris, on est bloqués »… et de demander à la foule un gros effort pour crier et débloquer la machine. Et figurez-vous que cela fonctionne à la fin !

    Sur le final de Cracher vos souhaits la manche à air est re-déroulée jusqu’au sol, cachant la batterie. Les 3 Louise restant tournent autour en chantant a capella, la voix de Gaëtan juste posée sur la petite ritournelle de violon. Et puis la manche à air est enroulée, il n’y a plus de batterie sur la scène mais une nacelle qui descend du ciel avec à bord, la batterie et un second guitariste, pendant que qu’émerge du sol un claviériste et ses claviers. Les deux nouveaux portent fièrement le masque de Louise avec ses grands yeux et ses cheveux roux qu’ils gardent pendant la chanson Sortir de l’ordinaire qui introduit cette deuxième partie comme le dernier disque « Planète Terre ».

    Le set est plus électrique et puissant grâce à l’apport des deux musiciens additionnels. Sur La frousse, les trois anciens s’assoient sur la nacelle qui remonte à un mètre de hauteur pour la durée de la chanson. A l’atterrissage, chacun s’empare d’une guitare électrique pour une interprétation éblouissante de Si l’on marchait jusqu’à demain. C’est le seul moment où Arnaud laisse son violon, il est chargé de la petite ritournelle de guitare qui ponctue la chanson :

    Avalé par des yeux immenses
    En parler comme si c’était les miens
    Nager dans tes yeux leur élégance
    Voilà que moi, je baisse les miens

    Longer tes jambes, immenses
    Tout ça mais comme alors si de rien
    Et ta démarche, quelle élégance
    Si l’on marchait jusqu’à demain

    Oui mon chapeau, c’est une évidence
    N’a rien à voir avec le tien
    Mais notre amour, notre exigence…

    L’arène de Bercy transpire avec ses héros.

    Mais la fin du show se profile, sur un Tu dis rien qui s’étire à l’infini, les deux nouveaux musiciens chaussent leurs masques de Louise et Gaëtan joue une dernière fois avec son public en lui faisant réaliser des Hola ! avec téléphones allumés. C’est joyeux et bon enfant, suivi de la longue présentation des musiciens et de tout le staff, un par un suivi d’un sonore « s’il vous plaît » pour provoquer les applaudissements délivrés de bon cœur par une assistance aux anges.

    Pour le rappel, les 3 historiques sortent de terre sur la nacelle qui tourne sur elle-même, en chantant cette simple et mélancolique chanson, l’Insouciance, trois notes de bass et une ritournelle de violon.

    Ressentir petit à petit
    Plonger sans trouver d’abri
    Et l’insouciance qui me fuit
    Sentir son coeur qui s’amoindrit
    Il est si tard aujourd’hui
    Pas envie, pas envie, pas envie
    Et l’insouciance qui me fuit
    Voila le train qui me conduit

    Et puis comme personne n’arrive à partir, le groupe reprend J’t’emmène au vent, à six cette fois-ci, et termine le morceau dans la fosse en une longue chenille qui chemine au milieu des fans repus et débordant de bonheur, avant de disparaître par l’une des portes du fond avec un puissant « Paris on vous aime ».

    Ce groupe singulier et sympathique a marqué encore une fois par la qualité de sa musique et de ses textes, ainsi que par l’enthousiasme qu’il partage sur scène et déclenche dans les gradins. Une délicieuse soirée musicale !

    Setlist

    Set 1 : album Louise Attaque

    Amours/ J’t’emmène au vent/Ton invitation/ La Brune/ Les nuits parisiennes/ L’imposture/ Savoir/ Arrache-moi/ Léa/ Fatigante/ Tes yeux se moquent/ Vous avez l’heure/ Toute cette histoire/ Cracher nos souhaits

    Set 2 :

    Sortir de l’ordinaire/ Nous, on veut vivre nous/ La frousse/ Si l’on marchait jusqu’à demain/ Lumière du soir – Lumière du jour/ Si c’était hier/ Avec le temps/ Tu dis rien

    Encore :

    L’insouciance/ J’t’emmène au vent

    Warmup : Manon Bouquet présente Réalité dans lequel 3 danseurs et 2 danseuses sont lancés dans cet espace circulaire et tournicotent autour de la manche à air sur un fond musical dans une sorte de danse mi-contemporaine mi-hip-hop, pas désagréable à regarder.

    Lire aussi

  • Björk – 2023/09/08 – Paris Bercy

    Björk – 2023/09/08 – Paris Bercy

    Björk a délivré ce soir un show féérique dans l’arène de Bercy. La tournée de son spectacle Cornucopia avait été lancée en 2019 puis interrompue pour cause de pandémie avant d’être remodelée et relancée en Europe en ce mois de septembre. Les spectateurs sont avertis, il n’y a pas de première partie, il faut donc arriver à l’heure. En s’installant ils découvrent la scène masquée par un rideau de filins souples sur lequel est projeté une des images étranges qui peuplent l’univers éco-poétique de l’artiste, une sorte de gorgone sous-marine en couleurs pastel, pendant que sont diffusés les bruits de la jungle avec des cris d’oiseaux mélodieux.

    On voit derrière en transparence et toute la soirée sera un jeu permanent d’ouverture/fermeture des différents niveaux de rideaux s’étageant sur la largeur de la scène et sur lesquels sont projetées les vidéos fantasmagoriques de l’univers de Björk depuis la sortie de ses deux derniers albums Utopia (2017) et Futura (2022). Ce dernier est basé sur l’inspiration nouvelle trouvée par l’artiste dans les champignons et la terre quand Utopia parlait de la recherche de l’amour, l’urgence écologique, le féminisme et l’exploration de l’utopie.

    Au sujet de Futura, écrit et enregistré en Islande durant les confinements des années 2020-2021, elle écrit :

    Chaque album commence avec un sentiment que j’essaie de transformer en son. Cette fois, le sentiment était que j’arrivais sur Terre et que j’enfonçais mes pieds dans la terre. C’est aussi lié à la façon dont j’ai vécu l’instant présent. Cette fois, 7 milliards d’entre nous en ont fait l’expérience en restant dans nos maisons, en nous isolant assez longtemps dans un seul et même endroit pour que l’on prenne racine.

    Lorsque les lumières s’éteignent Björk et ses musiciens restent derrière le rideau frangé avant que celui ne s’entrouvre et laisse apparaître une scène divisée en deux pétales de nénuphar comme posés sur un lac, un peu décalés dans l’espace en hauteur et en largeur, et sur lesquels se succéderont les artistes. Une petite avancée circulaire au-dessus de la foule accueillera Björk ou l’un de ses musiciens au fil des morceaux. La disposition du parterre de Bercy est en places assises, pas d’excitation ni d’hystérie, juste la méditation que provoque la musique de l’artiste.

    Sur la gauche des feuilles de nénuphar trône le percussionniste devant ses caisses et des xylophones étranges. Sur une chanson il mènera le rythme sur une espèce d’aquarium sonorisé en provoquant des effets d’eau qu’il fait couler depuis des calebasses qu’il manipule. Sur la droite se trouvent le claviériste et ses ordinateurs. Les autres musiciens sont composés par le sextet islandais de flutistes-danseurs Viibra et d’une harpiste. Les flûtes sont traversières et certaines sont singulières, la partie dans laquelle on souffle étant coudée à 180° par rapport au reste de l’instrument. Ces flutistes sont costumés de blanc, leurs atours, spécifiques à chacun d’eux, les font ressembler à des libellules ou des oiseaux plein de pureté.

    Björk est habillée d’une robe bleue qui l’enserre de la tête aux pieds avec des excroissances en forme d’épaulettes, un drapé sur les jambes, un masque bleu-vert autour des yeux, descendant du front aux pommettes et, sur le ventre et le torse, comme un pétale d’hibiscus avec un grand dard dressé au milieu, au relent phallique et reproducteur peu caché, qu’elle portera fièrement durant tout le show.

    Le concert débute sur trois morceaux d’Utopia et dès les premières notes de The Gate on plonge dans la musique particulière de la voix de Björk, douce et métallique, sans vibrato, qu’elle porte parfois à un paroxysme d’aigus :

    My healed chest wound
    Transformed into a gate
    Where I receive love from
    Where I give love from

    And I care for you, care for you
    I care for you
    Care for you, care for you

    Ovule est la première référence à l’album de 2022 puis on remonte aux albums Début de 1993 avec Venus as a Boy et Medulla (2004) avec Show me Forgiveness avant de revenir à ses thèmes et disques plus récents : l’amour et la rencontre (Pagan Poetry), la souffrance (Losss), le désir (Blissing Me), la nature et les racines (Fossora), les origines (Sue me), le patriarcat (Tabula Rasa)…

    Chaque chanson est une chorégraphie en soi, un enchantement de projections sur les voiles vaporeux qui créent un environnement poétique céleste. On ne comprend pas grand-chose à ces formes qui se créent sous nos yeux, grossissent, rampent, s’absorbent de façon un peu inquiétante mais nimbées de couleurs douces et rassurantes. On n’arrive guère à qualifier cette musique éthérée, entre jazz et électro. Est-elle harmonieuse ? Est-elle rythmée ? Elle est Björk, tout simplement et nous transporte dans le monde si original et personnel fruit de l’imagination débordante de sa créatrice et de ceux avec qui elle collabore pour produire ses disques et ses spectacles.

    Avant que les musiciens ne reviennent pour le rappel, un discours de Greta Thunberg est projeté sur le rideau. Puis Björk revient habillée d’une robe classique crème à laquelle sont accrochées des tiges supportant des pétales de fleurs blanches sur le haut du corps et ce qui ressemble à des plumes qui entourent ses jambes. Le show se termine sur Notget, une ode à l’amour comme remède à la mort :

    we carry the same wound
    but have different cures
    similar injuries
    but opposite remedies

    after our love ended
    your arms don’t carry me
    without love i feel the abyss
    understand your fear of death

    i will not forget
    this not get
    will you not regret
    having love let go after our love ended

    your spirit entered me
    now we are the guardians
    we’ll keep her safe from death

    love will keep us safe from death

    Et Björk quitte la scène sur un cri en français : « merci beaucoup ».

    On n’est pas sûr d’avoir tout compris ni des mots, ni de la musique, ni des images, mais on a tous été transportés dans l’univers onirique de cette artiste si particulière et, après tout, c’est l’essentiel. Et puis, le nom donné à cette tournée, Cornucopia, est le mot latin qui veut dire « corne d’abondance », tout n’est donc pas perdu.

    Setlist

    01. Family (intro)/ 02. The Gate/03. Utopia/ 04. Arisen My Senses/ 05. Ovule/ 06. Show Me Forgiveness/ 07. Venus As A Boy/ 08. Claimstaker/ 09. Isobel/10. Blissing Me/11. Arpegggio flute solo//12. Victimhood/ 13. Fossora / Atopos/ 14. Features Creatures/15. Courtship/16. Pagan Poetry/17. Losss/18. Sue Me/ 19. Tabula Rasa

    Discours de Greta Thunberg

    Rappel

    20. Mycelia/ 21. Future Forever/ 22. Notget


    Lire aussi

    Björk – 2013/03/05 – Paris le Zénith
    Björk – 2008/06/25 – Paris l’Olympia
    Björk – 2007/08/26 – Paris Parc de Saint-Cloud

  • Buddy Guy– 2023/07/11 – Paris l’Olympia

    Buddy Guy– 2023/07/11 – Paris l’Olympia

    Buddy Guy, musicien américain né en Louisiane en 1936, émigré à Chicago, légende du blues et de la guitare, 87 ans, passe à l’Olympia ce soir dans le cadre de son « DAMN RIGHT FAREWELL TOUR », à ne surtout pas manquer ! Père d’une discographie impressionnante, 50 opus répertoriés par Wikipédia, dont le premier date de 1967 et le dernier de 2022, l’artiste est toujours productif même si le titre de cette tournée semble indiquer que l’on s’achemine doucement vers une fin…

    Buddy entre, habillé d’une resplendissante chemise à poids et d’une casquette grise, sa guitare crème en bandoulière. Il est accompagné d’un guitariste (Ric “Jaz” Hall) et d’un bassiste (Orlando Wright) qui pourraient être ses enfants, d’un batteur aux cheveux gris (Tom Hambridge) et d’un jeune claviériste (Dan Souvigny), tous deux blancs, qui ont d’ailleurs assuré la première partie.

    Le bonhomme déclenche son petit succès lorsqu’il apparaît, auréolé de sa légende du blues. C’est le dernier des survivants de tous ces guitaristes que l’on croirait sortis d’un champ de coton de la guerre de Sécession dans l’Alabama. John Lee Hooker, Muddy Waters, B.B. King, Albert King… tous partis. Alors ce soir Buddy Guy est un peu le dernier des mohicans, rôle qu’il assure avec aisance. Bavard comme une pie, malicieux avec son public, il mime les gestes de l’amour avec son bassin contre sa guitare sur She’s Nineteen Years Old, il pose celle-ci à plat sur une enceinte pour en jouer avec une baguette de tambour… mais le meilleur est quand il en joue normalement et là, c’est un déchaînement de virtuosité mêlé de sensibilité. On y retrouve ces années de blues où cette musique était écrite et jouée comme sa vie en dépendait. Mais Buddy Guy ne s’est jamais départi de son bonheur de vivre en trimballant sa guitare sur les scènes du monde entier même si pour les musiciens de sa génération la guitare et le blues étaient aussi, et surtout, des alternatives à la lutte pour les droits civiques dont les résultats furent des plus modestes au siècle dernier.

    Ce soir il interprète plus de reprises que de chansons originales, hommage à ses pairs, tous ces blueseux qui parcourent l’Amérique avec leur guitare pour s’extraire de leur condition misérable et, au passage, défendre l’émancipation des noirs dans leur pays. Cet extraordinaire sens musical leur a amené la reconnaissance et quand on voit leur influence sur le rock depuis des décennies on comprend la puissance de cette musique et l’incroyable talent de ceux qui l’ont créée et fait prospérer à travers les décennies. Il a joué avec les plus grands : Janis Joplin, The Grateful Dead, Eric Clapton, les Rolling Stones… Il a inspiré tant de groupes de rock et de guitaristes que l’on peinerait à les énumérer tous.

    Entre deux pitreries il redevient sérieux en évoquant les conditions de son enfance miséreuse en Louisiane, interpellant les premiers rangs d’un « vous ne savez sans doute même pas où est la Louisiane ! ».

    Mais il revient toujours à la musique et enchante l’assemblée lorsqu’il décline des solos avec une incroyable facilité. Et, lorsqu’il laisse la scène à son jeunot de guitariste, celui-ci développe une incroyable virtuosité, presqu’à l’égal de son Maître au meilleur de sa forme. Clou du spectacle : au terme d’une de ses envolées magiques, Ric « Jaz » fait tournoyer sa guitare comme une hélice de moulin ; elle est manifestement fixée sur un pivot accroché à sa bandoulière… Succès garanti !

    Après avoir convoqué et joué tous ses grands anciens, Buddy tire sa révérence sur I Let My Guitar Do the Talking, le premier titre de son dernier disque de 2022 :

    I left Louisiana
    Some 60 years ago
    Bought me a one way ticket
    To sweet home Chicago
    When I lost my way
    My fingers did the walking
    I don’t say too much
    I let my guitar do the talking

    Il quitte la scène un peu brusquement, signe quelques autographes sur des vinyles tendus à bout de bras par les spectateurs des premiers rangs, distribuent ses médiators et rejoint les coulisses. Il n’y a pas de rappel mais qu’importe, nous avons communié avec l’un des derniers soldats du blues, cause qu’il défend depuis toujours avec le même talent empreint d’une joie communicative. Bravo l’artiste ! Reverra-t-on Buddy Guy sur scène ?

    Dehors, une nuée de jeunes filles dorment sur le trottoir du boulevard pour être au premier rang du concert du groupe de bogoss britanniques The 1975 prévu demain. Avant-hier elles occupaient ce même trottoir pour assurer leurs places au concert de l’américaine Lana del Rey qui s’est déroulé hier. Pas sûr qu’elles connaissent Buddy Guy ?

    Setlist : Damn Right, I’ve Got the Blues/ I’m Your Hoochie Coochie Man / She’s Nineteen Years Old/ I Just Want to Make Love to You (Willie Dixon cover)/ Love Her With a Feelin’ (Tampa Red cover)/ Fever (Eddie Cooley cover)/ How Blue Can You Get? (Johnny Moore’s Three Blazers cover)/ Grits Ain’t Groceries (Little Milton cover) (with snippets of « Sunshine of… more)/ Boom Boom (John Lee Hooker cover)/ Voodoo Child (Slight Return) (The Jimi Hendrix Experience cover)/ Strange Brew (Cream cover)/ Drowning on Dry Land (Albert King cover)/ Skin Deep/ I Let My Guitar Do the Talking

  • Chris Isaak – 2023/07/07 – Paris l’Olympia

    Chris Isaak – 2023/07/07 – Paris l’Olympia

    Chris Isaak nous revient cette année l’Olympia sans que le temps ne semble faire effet sur lui. A peine quelques rides viennent marquer le beau gosse de Stockton (Californie), il a 67 ans tout de même, habillé d’un costume rockabilly, plutôt moins flashy que d’habitude, noir à parements verticaux argentés, bottes cloutées et petit médaillon fermant son col de chemise blanche. Ses quatre musiciens sont en costumes noirs et chemises blanches de rigueur.

    Pas de production discographique récente sinon un énième Christmas record sans doute de peu d’intérêt. Chris et son groupe tournent pour le plaisir et, peut-être un peu, pour remplir les caisses. Après tout la musique c’est aussi leur job.

    Le show démarre sur un dynamique American boy suivi d’un enchaînement romantique Somebody’s Crying/ Waiting dans lequel Chris joue de sa voix en or pour nous enjôler et de ses mots mélancoliques pour serrer nos cœurs :

    I know somebody and they cry for you
    They lie awake at night and dream of you
    I bet you never even know they do, but
    Somebody’s crying

    A peine remis de ses émotions, le public entend Chris démarrer Don’t Leave Me on My Own en descendant sans sa guitare dans l’une des allées de l’Olympia qu’il remonte doucement en chantant avant de monter dans la mezzanine en poursuivant sur I Want Your Love puis de revenir sur la scène. Les spectateurs sont attendris oubliant que l’artiste est coutumier du fait, un petit truc qui réussit toujours bien pour se mettre le public dans sa poche.

    Plutôt bavard ce soir, il prend le temps de nous remercier de soutenir la musique live par notre présence. La salle est pleine et disposée en format « senior » avec places assises dans l’orchestre dont les quinquas/sexas vont régulièrement se lever, parfois sur instruction de l’artiste, pour suivre le rythme.

    Une fois Chris revenu sur scène son guitariste historique, James Calvin Wilsey, embonpoint sous costume croisé, entame la mélodie lancinante de Wicked Game, devenu un hit mondial après avoir été utilisé par le réalisateur David Lynch dans Sailor and Lula. C’est encore une histoire d’amour sombre, de sentiments trop violents, de ruptures inévitables, de renoncement face au monde qui ne fait que briser les cœurs :

    Nobody loves no one

    Une partie du show se joue ensuite avec les cinq musiciens assis sur des tabourets sur le devant de la scène. Viennent les reprises de Roy Orbison : Oh, Pretty Woman et Only the Lonely, et le souvenir de la rencontre d’Isaak avec Orbison dont il assurait la première partie et qui insistât pour que tous deux figurent sur la photo de presse. Sa guitare acoustique est siglée CHRIS ISAAK sur la table là où celle de Woody Guthrie affichait THIS MACHINE KILLS FASCISTS.

    Il laisse ensuite cette guitare à son bassiste Rowland Salley, costume noir et chaussures rouges, pour interpréter une de ses propres compositions, Killing the Blues, rendue célèbre car reprise par un autre guitariste dont il feint d’oublier le nom, Robert Plant qui l’interpréta dans son duo avec Alison Krauss.

    Help Falling in Love reprise d’Elvis, Blue Hotel et San Francisco Days nous enchantent. Le final Notice the Ring est l’occasion de derniers déhanchements de Chris derrière sa guitare et d’une chorégraphie des trois guitaristes en ligne mimant des mitrailleurs montant au front.

    Nous sommes à Paris alors Isaak nous raconte avoir joué avec Johnny Halliday un immense rocker qui… lui faisait peur et avoir enregistré, il y a des années, Don’t leave me this way avec Etienne Daho dans un hôtel désert de Nashville dont il joue les premières mesures sur sa guitare. Le public adore.

    Pour le rappel il revient comme à son habitude dans son habit de lumière, pantalon-veste recouverts de petits miroirs, pour entamer Baby Did a Bad Bad Thing avec une voix grave, menaçante et contenue qu’il libère en criant sur le refrain, et ponctue le final avec gourmandise de la ritournelle musicale de James Bond. Le dernier rappel est une reprise de James Brown avant laquelle nous avons droit une nouvelle histoire de Chris jeune chanteur attendant devant la loge de Brown après l’un de ses concerts pour se présenter : « bonjour je suis auteur-compositeur-interprète à la Warner Bros compagnie » et son interlocuteur de lui répondre d’un borborygme « Hhhngnn » que Chris cherche encore à interpréter aujourd’hui.

    La musique d’Isaak est toujours un délicieux mélange entre rockabilly et pop mélancolique. Sa voix de velours lui permet de tout interpréter avec ses décrochements caractéristiques et sa montée en « voix de tête » dont il est capable de garder les notes très longtemps. Rien ne change vraiment dans l’ordonnancement de ses concerts sinon la couleur de ses costumes à motifs imprimés. L’homme est séduisant (élu en 1990 dans les 50 hommes les plus sexy par un magazine pipole américain, il est toujours célibataire), le musicien accompli, l’artiste émouvant… laissez agir, le plaisir des spectateurs est toujours aussi intense.

    Setlist : American Boy/ Somebody’s Crying/ Waiting/ Don’t Leave Me on My Own/ I Want Your Love/ Wicked Game/ Go Walking Down There/ Speak of the Devil/ Oh, Pretty Woman (Roy Orbison cover)/ Forever Blue/ Two Hearts/ My Happiness (Elvis Presley cover) (first verse only)/ Only the Lonely (Roy Orbison cover)/ Dancin’/ Killing the Blues (Rowland Salley cover)/ Can’t Help Falling in Love (Elvis Presley cover)/ Blue Hotel/ San Francisco Days/ Big Wide Wonderful World/ Notice the Ring

    Encore : Baby Did a Bad Bad Thing / Bye, Bye Baby / James Bond Theme/ Can’t Do a Thing (To Stop Me)/ The Way Things Really Are

    Encore 2 : I’ll Go Crazy (James Brown & The Famous Flames cover)

    Lire aussi : Chris Isaak – 2012/10/12 – Paris le Grand Rex

    Warmup : Haylen et son guitariste « Diogène ».

  • Depeche Mode – 2023/06/24 – Paris le Stade de France

    Depeche Mode – 2023/06/24 – Paris le Stade de France

    Ils ne sont plus que deux, les deux derniers membres historiques du groupe britannique d’électro-pop Depeche Mode fondé en 1980 : Dave Gahan, le chanteur charismatique et Martin Gore guitariste et principal compositeur. Vince Clark et Alain Wider (qui l’a remplacé) sont partis depuis longtemps, Andrew Fletcher est mort l’an passé mais le duo résiduel est toujours actif. Martin et Dave ont tous les deux 61 ans. Leur dernier disque, Memento Mori, est sorti au printemps et Fletcher a participé à son écriture.

    Lire aussi : Mort d’Andy Fletcher, membre fondateur de Depeche Mode

    Lorsque les roadies descendent le rideau noir qui cache le fond de la scène, un M gigantesque en relief apparait, comme collé sur un immense écran, les branches du M servant également de rampes de lumière. Deux autres vastes écrans entourent la scène. Les derniers rayons du soleil dardent les tribunes est quand les quatre musiciens apparaissent et que résonnent les premières notes de My Cosmos Is Mine, premier titre de Memento Mori.

    La formation est réduite, Fletcher n’a pas été remplacé numériquement. Les deux musiciens additionnels pour la tournée sont Christian Eigner à la batterie et Peter Gordeno aux claviers. Dave Gahan est habillé en noir avec des santiag blanches et un gilet au dos est jaune canari. Martin Gore est toujours vêtu d’habits noirs à mi-chemin entre un équipement de motard et une tenue sadomasochiste, il y a des chaînes et des sangles qui pendouillent, dont l’une lui reliant les deux mollets. Il alterne entre sa guitare et ses claviers.

    Le concert démarre avec deux morceaux du dernier disque Memento Mori, sorti récemment, envahi de noirceur, dont le titre signifie « Souviens-toi que tu vas mourir ». Il mérite certainement une écoute plus attentive pour l’apprécier à sa juste valeur mais le Stade de France attend pour l’instant les hits légendaires du groupe. Et ceux-ci arrivent avec Walking in my Shoes accompagné des premiers déhanchements torrides de Dave.

    Les morceaux se succèdent, entrecoupés des nouveautés de Memento Mori. Comme c’est la tradition, Gahan laisse la scène à Gore pour une interprétation solitaire de Home et Soul with me. Sa voix plus fluette et aigue que celle de son compère, grave et puissante, apaise le stade. Il a l’air un peu perdu seul au milieu de cette immense scène. Autant Dave tourne dans tous les sens, emplissant l’espace démesuré, agitant les bras en moulinets, alternant à droite de la scène, à gauche, et sur l’avancée au milieu des spectateurs, autant Martin est avare de ses gestes, statique derrière son micro. Des cheveux blonds-gris coiffés en brosse, des rides qu’il ne cherche plus à cacher, une démarche hésitante avec un costume compliqué qui de toute façon contraint ses mouvements, on est tout de même face à l’une des plus grands créateurs de hits électroniques de ces quatre dernières décennies. Sur Enjoy the silence il termine le premier set avec un solo de guitare sur le manche de laquelle il préfère en général déployer des arpèges en mode mineur, quand il n’est pas derrière ses synthétiseurs. Lorsqu’il chante avec Gahan, il l’accompagne à l’octave supérieure mêlant leur voix en un superbe duo affichant une complicité vocale reposant sur des années de partage, de disques et de tournées.

    Sur Word in my Eyes, les écrans affichent une image fixe en noir-et-blanc d’Andy Fletcher, encore jeune et le groupe lui rend ainsi hommage :

    Let me put you on a ship
    On a long, long trip
    Your lips close to my lips
    All the islands in the ocean
    All the heavens in motion
    Let me show you the world in my eyes

    Le show se termine sur un redoutable enchaînement, dansant et dynamique : Wrong/ Stripped/ John the Revelator et l’ultime Enjoy the Silence.

    Pour le rappel, Dave revient avec un gilet à dos rose… pour entamer un émouvant Waiting for the Night en duo avec Martin, tous deux sur l’avancée de la scène. Leurs deux voix sont parfaitement posées sur un fond de piano mélancolique :

    I’m waiting for the night to fall
    I know that it will save us all
    When everything’s dark
    Keeps us from the stark reality
    I’m waiting for the night to fall
    When everything is bearable
    And there in the still
    All that you feel is tranquillity

    La nuit est tombée maintenant sur Saint-Denis et les Depeche Mode vont bientôt nous rendre à notre tranquillité non sans nous avoir menés une dernière fois sur les grandes cavalcades de leurs tubes électro légendaires avec Just Can’t Get Enough/ Never Let Me Down Again/ Personal Jesus pour un feu d’artifice final.

    Un joli concert présentant la musique du groupe sous un jour un peu nouveau. Le non-remplacement de Fletcher donne plus de place aux voix qu’aux instruments, cette situation est encore accentuée par le dépouillement de la scène et du light-show. On s’y fait d’autant plus rapidement que le chant de Dave Gahan se bonifie avec le temps et sa voix puissante remplit sans effort l’enceinte du Stade de France. Il n’a pas perdu une once de technique, l’émotion ou le rythme affleurent à chaque couplet avec toujours autant d’énergie. Sa présence monopolise l’attention et ses pirouettes sont menées avec l’élégance d’un danseur classique. Les compositions de Martin Gore sont le réceptacle parfait pour les performances de ce personnage hors du commun. La scène semble lui faire oublier les phases troubles par lesquelles il est passé au long de sa carrière, de sa vie. Quarante ans après leurs débuts le groupe manifeste toujours un même enthousiasme, continue à composer et à remplir les stades. Ces Anglais ont la joie et la musique communicatives, c’est admirable et permanent.

    Setlist : Speak to Me (Outro)/ My Cosmos Is Mine/ Wagging Tongue/ Walking in My Shoes/ It’s No Good/ Sister of Night/ In Your Room (Zephyr Mix)/ Everything Counts/ Precious/ Speak to Me/ Home/ Soul With Me/Ghosts Again/ I Feel You/ A Pain That I’m Used To (Jacques Lu Cont Remix)/ World in My Eyes (Dedicated to Andrew Fletcher)/ Wrong/ Stripped/ John the Revelator/ Enjoy the Silence

    Encore : Waiting for the Night (Peter and Christian on keyboards)/ Just Can’t Get Enough/ Never Let Me Down Again/ Personal Jesus/ Happy Birthday to You (Mildred J. Hill & Patty Hill cover) (Dedicated to « Paris » after a spectator asked DM via a sign to sing « Happy Birthday » for a friend.)

    Warmup : Jehnny Beth, ex-chanteuse française du groupe britannique féminin Savages

    Lire aussi :
    > Depeche Mode – 2013/06/15 – Paris le Stade de France
    > Depeche Mode – 2010/01/19 – Paris Bercy

  • Roger Waters – 2023/05/04 – Paris Bercy

    Roger Waters – 2023/05/04 – Paris Bercy

    Roger Waters, 79 ans, bassiste cofondateur des Pink Floyd en 1965, fait parler de lui non seulement par des interventions politiques pas toujours très consensuelles, irriguées par un antimilitarisme et un antiimpérialisme (essentiellement dirigé contre les Etats-Unis) sur lesquels il s’est construit, et finalement de peu d’intérêt, mais, surtout par une tournée mondiale qui est passée ce soir à Paris. Sur le billet émis pour le concert il est écrit : « Roger Waters – his first farewell tour – this is not a drill ». Voilà qui semble laisser entendre que l’histoire n’est peut-être pas encore terminée. Si Dieu lui prête vie, nous devrions le revoir en concert !

    Le Pink Floyd fut l’un des groupes phare des années 1970-1980, toujours présent sur la scène rock ensuite, au hasard des brouilles entre ses membres et des reformations, jusque dans les années 2000. Waters en est devenu le meneur après le retrait de Syd Barett, en indigestion de LSD, place qu’il se disputât avec l’immense guitariste David Gilmour avant de définitivement abandonner le groupe au mitan des années 1980.

    La setlist de la tournée actuelle est surtout composée de morceaux des Pink Floyd. Lorsque les portes de Bercy s’ouvrent, les spectateurs découvrent une immense croix posée au sol au centre du palais et dont les quatre côtés de 3 ou 4 mètres de hauteur séparent la scène en quatre quarts, les huit côtés se transformant en huit gigantesques écrans.

    Lorsque les lumières s’éteignent démarre une version lente et sombre de Comfortably Numb pendant que les écrans diffusent des images vues de ciel d’une ville vide et dévastée, comme anéantie après un conflit nucléaire. Avec ces vues en vert de gris qui défilent lentement sur fond de bitume, de béton et de buildings, on se croirait dans un roman de Cormac McCarthy… Cette chanson est extraite du grand œuvre floydien de Waters : The Wall, et lorsque retentit le Hello répercuté à l’infini par la réverbération, les sexagénaires se retrouvent projetés d’un coup dans leur jeunesse, en 1979 année de sortie du double-vinyle qui donna lieu aussi à un film d’animation de légende signé par Alan Parker. Le thème de ce concept-album est celui de l’isolement qui mène à la folie…

    Hello? (Hello, hello, hello)
    Is there anybody in there?
    Just nod if you can hear me
    Is there anyone home?

    Come on (Come on, come on), now
    I hear you’re feeling down
    Well, I can ease your pain
    And get you on your feet again

    Relax (Relax, relax, relax)
    I’ll need some information first
    Just the basic facts
    Can you show me where it hurts?

    A la fin de cette introduction sur le chant majestueux d’une des choristes, la croix se soulève, et restera fixée au-dessus de la scène pour le reste du show, servant d’écrans de projection pour illustrer les morceaux et les messages de Waters.

    Roger Waters est habillé en jeans et t-shirt noirs, échangeant les instruments et les places sur la scène centrale au fur et à mesure de la progression du concert. Les morceaux défilent nous rappelant les albums des Pink Floyd dont cette musique psychédélique, souvent planante, a bercé les années 1960-1970 et dont des millions d’exemplaires ont été vendus à travers le monde : Another brick in the wall, Wish you were here, Shine on you crazy diamond, Money, Us and them… L’assistance se laisse aller gentiment sur ces mélodies du bonheur, même si les textes ne fleurent pas toujours une franche joie de vivre. Mais quelle créativité de ces musiciens, quelle somptuosité de cette musique !

    Quelques chansons en propre de Waters s’insinuent dans les interstices, elles sont moins connues.

    Sur In the flesh, Waters apparaît en manteau de cuir noir, costumé en dictateur avec un brassard rouge aux relents nazis, reprenant le personnage du film de Parker pendant que sont diffusés des slogans antifascistes, anti-impérialistes et anti-oppressions en tous genres. Les noms de quelques martyrs récents se succèdent en rouge sur les écrans, Anne Franck y croise… Adama Traoré qui déclenche un hourvari du public français. Entre les chansons il reprend son souffle en déclinant des discours politiques un peu simplistes mais sans doute sincères. Il réussit même à déclencher des « Macron démission » qui s’éteindront assez vite au milieu des spectateurs qui ont tout de même payé leurs billets en 100 et 150 euros. Aucun président américain ne passe la rampe et ils se font copieusement abominer par l’artiste. Le nom de Trump est même apposé sur le flanc d’un cochon volant qui parcourt l’espace en mémoire de celui volant entre les cheminées d’usine sur la couverture de Animals (1977) dont Sheep est joué ce soir en fin de première partie. Sur l’autre flanc du cochon-drone est inscrit un rageur « Fuck the poor ». C’est du deuxième degré bien sûr.

    Les projections suivent le rythme des morceaux. D’une qualité technique remarquable elles présentent toute la misère de la planète : des bombardements en Palestine, des drones de combat en Irak, la famine dans des camps de réfugiés, des images d’enfants désespérés… le tout agrémenté de slogans politiques en immenses lettres rouges. C’est la dévastation du monde transposée en format numérique. Impressionant !

    Sur Shine on you les écrans racontent son amitié avec Syd Barrett avant qu’il ne sombre dans la maladie et quitte le groupe n’étant plus en mesure d’y jouer son rôle. La chanson est un hommage à Syd, tous deux ont lancé l’une des plus formidables expériences musicales du XXème siècle, alliant psychédélisme et surréalisme sur fond d’une extraordinaire musique progressive rarement entendue à l’époque, ni depuis d’ailleurs. La folie et l’aliénation qui ont atteint Barrett ont aussi profondément marqué Waters qui en fera deux des thèmes particuliers de son œuvre inspirée.

    Remember when you were young
    You shone like the Sun
    Shine on, you crazy diamond

    Now there’s a look in your eyes
    Like black holes in the sky
    Shine on, you crazy diamond

    Les Pink Floyd ont aussi lancé le principe des concerts gigantesques avec des installations techniques innovantes à une époque où ce n’était pas si courant (écrans géants, rayons laser…) et auxquels se prêtaient si bien leur musique et leurs excès. Waters en perpétue la tradition ce soir avec l’apport de la technologie moderne et, sans doute, de gros moyens. C’est un spectacle complet mené de main de maître par une équipe de musiciens hors pair. Mention spéciale pour le guitariste David Kilminster, chevelu en perfecto noir, qui jouait déjà sur la précédente tournée du Maître, on peut dire qu’il se défend remarquablement bien. Un autre guitariste chevelu, à la voix plus douce, assure le chant réservé à Gilmour sur les disques. Remarqués aussi, deux merveilleuses choristes et un saxophoniste envoutant.

    Pour le final The bar et Outside the wall, tous les musiciens se rassemblent autour du piano sur lequel joue Roger avant de partager un verre de mescal à la santé de cette exceptionnelle soirée musicale. Les musiciens sortent à la queue-leu-leu et leur tête est filmée sur les écrans avec, inscrits en sous-titre, leurs noms et instruments utilisés.

    Le concert a duré un bon 2h30, ce soir le musicien Roger Waters a été sublime et a su faire vivre cette musique exceptionnelle qu’il a contribué à créer il y a plusieurs décennies.

  • Bruce Springsteen & The E-Street Band – 2023/05/15 – Paris Défense Arena

    Bruce Springsteen & The E-Street Band – 2023/05/15 – Paris Défense Arena

    Bruce Springsteen et les 17 musiciens du E-Street Band ont asséné un coup de massue aux 40 000 spectateurs de la Défense Arena ce soir pour le deuxième concert parisien de leur tournée mondiale. La dernière fois que ce groupe de légende et son leader de fer étaient passés par Paris remonte à 2016. A 73 ans, Bruce ne lâche pas l’affaire, continue à sortir des disques (en solo ou avec le E-Street Band), à faire des tournées internationales et, surtout, à déclencher le même déchaînement d’affectueuse reconnaissance de ses fans à travers le monde entier.

    Lire aussi : Bruce Springsteen & The E-Street Band – 2016/07/16 – Paris Bercy

    Ce soir n’a pas dérogé à la règle maintenant bien établie depuis le début des années 1970, les débuts du groupe et la sortie son premier album : Greetings from Asbury Park, N. J.. Seule la taille des salles les accueillant et la composition de la bande a évolué vers le toujours plus grand.

    Après le décès de deux membres fondateurs, Clarence Clemons, saxophoniste, en 2011 et Danny Frederici, claviériste, en 2008, tous amis très proches de Bruce, le groupe a été étoffé d’une section cuivre, dont Jack Clemons, neveu de Clarence, au saxophone et de choristes. Ce soir c’était 17 musiciens qui œuvraient sur scène pour encadrer Bruce et cela fait tout de même beaucoup de monde.

    « One-Two-Three-Four »

    Les lumières s’éteignent à 19h15 pour laisser entrer les musiciens qui montent, un par un, un escalier violemment éclairé pour atteindre la scène gigantesque, les images retransmises sur trois vastes écrans, déclenchant un hourvari grandissant des spectateurs, Springsteen arrivant le dernier dans un tonnerre d’acclamations. Ne perdant pas trop de temps à cultiver les applaudissement, Bruce n’a jamais le temps, il démarre le show sur My Love Will Not Let You Down et ne l’arrêtera que 3 heures plus tard, sans un instant de respiration, les notes finales d’un morceau devenant celles lançant la chanson suivante, lancée par les classiques « One, Two, Three, Four ». My Love est une chanson datant des années 1980 jouée plutôt rarement sur scène ; une excellente façon de démarrer cette soirée dont la setlist réservera d’autres surprises. Il enchaîne ensuite sur Death to My Hometown le single de Wrecking Ball sorti en 2012, reconnaissable à sa rythmique celtique jouée avec ardeur par les cuivres.

    Sur No Surrender Steve arbore une guitare décorée aux couleurs bleu et jaune du drapeau ukrainien :

    Blood brothers in the stormy night with a vow to defend
    No retreat, baby, no surrender

    There’s a war outside still raging
    You say it ain’t ours anymore to win
    I want to sleep beneath peaceful skies
    In my lover’s bed
    With a wide open country in my eyes
    And these romantic dreams in my head

    Because we made a promise we swore we’d always remember
    No retreat, baby, no surrender
    Like brothers in the stormy night with a vow to defend
    No retreat, baby, no surrender
    No retreat, baby, no surrender

    Régulièrement Bruce hurle « Come on Steve » et son vieux compère vient reprendre les refrains au même micro, à l’octave au-dessus, d’une voix un peu nasillarde, la tête toujours couverte d’un foulard-bandana, les oreilles décorées de plumes accrochées à des boucles, portant d’improbables costumes moitié-pirate, moitié-pacha ottoman, des bottes effilées à bouts (très) pointus et aux reflets argentés, ses guitares décorées de motifs cachemire plutôt originaux. Steve Van Zandt, le vieux pote du New Jersey, qui a déserté le E-Street Band quelques mois avant d’y redevenir le pilier qu’il n’aurait jamais dû cesser d’être.

    Le sombre Darkness on the Edge of Town vient calmer quelque peu l’ouragan qui fait rage dans l’Arena, extrait du disque du même nom, sorti en 1978, sans doute le meilleur de tous, dont est extrait également l’inégalable Badlands qui clôture le premier set du show.

    Il y en a pour tous les goûts

    Deux reprises (les Comodores [où a chanté Lionel Richie] et The Weavers [fondés par Pete Seeger]) donnent lieu, peut-être, à quelques longueurs durant lesquelles les cuivres sont en démonstration. Evidemment les vieux fans préfèrent la formation initiale du E-Street Band dans laquelle seul Clarence Clemons assurait les cuivres avec son sax, et il n’y avait pas de choristes. Aujourd’hui le groupe tourne parfois un peu au brass band de la Nouvelle Orléans s’éloigant de l’esprit rock d’origine. Tous ces musiciens ajoutés ne sont pas présents sur la scène pour tous les morceaux. Il y en a ainsi pour tous les goûts. C’est aussi bien.

    Last Man Standing est jouée par Bruce seul à la guitare acoustique avec seulement un déchirant solo de trompette au milieu. Springsteen explique en introduction (traduite en français sur les écrans) qu’il a écrit cette chanson après la mort de son ami George Theiss : « En 1965 il m’a fait intégrer mon premier groupe de Rock & Roll, The Castiles. Il sortait avec ma sœur et c’est très bien ainsi. Il a transformé ma vie pour toujours et maintenant je suis le dernier survivant de ce groupe. La mort offre aux survivants une vision élargie de la vie elle-même. Cela m’a permis de saisir à quel point il est important de vivre chaque instant. Alors soyez bons avec vous-mêmes, avec ceux que vous aimez et envers ce monde dans lequel nous vivons. »

    Born to Run

    Lorsque Springsteen entame une chanson au micro, il se débarrasse de sa guitare en la balançant à un roady en fond de scène dix mètres plus loin. Dans la brulante urgence qui saisit le concert, il n’a pas le temps de la déposer sur un support, les musiciens ont déjà lancé l’intro. Bruce n’a jamais le temps, « Born to run » est la devise ! Ce soir en tout cas le roady a réceptionné les guitares sans casse à chaque envoi…

    L’indestructible Roy Bittan, le seul non vêtu de noir mais d’une veste en cuir marron, entame l’intro de Because the Night, une ode à l’amour et à la jeunesse, coécrite en 1978 par Bruce et Patti Smith. Le pianiste virtuose apporte une touche particulière à l’atmosphère musicale du groupe. Il est plutôt rare de voir un piano à queue sur une scène rock mais en martelant ses accords sur les touches de son piano il enrichit l’électricité des guitares. Un cocktail parfait. Nils Lofgrens effectue un magnifique et original solo sur ce morceau. Il joue avec un onglet au pouce droit ce qui donne une allure particulière à son jeu de main. De petite taille il ressemble un peu au fou du roi : chapeau rond en cuir noir, tunique noire décorée de motifs blancs dans le bas, des morceaux de tissus sont accrochés au manche de sa guitare et volètent au fur et à mesure du jeu.

    La première partie se termine sur un Badlands enfiévré repris en chœur par des gamines de 17 ans pour un morceau écrit 40 ans avant leur naissance…

    Badlands, you gotta live it everyday
    Let the broken hearts stand
    As the price you’ve gotta pay
    We’ll keep pushin’ till it’s understood
    And these badlands start treating us good

    Un diabolique enchaînement

    Les dix-huit musiciens se réunissent sur le devant de la scène pour saluer, ne prennent même pas la peine de réintégrer les coulisses et repartent d’un seul homme sur leurs instruments pour les rappels avec un diabolique enchaînement de Born in the U.S.A./ Born to Run/ Bobby Jean/ Glory Days/ Dancing in the Dark. L’audience hurle, saute, trépigne, chante, déborde de bonheur et l’arène de Nanterre rend les armes, estourbie et comblée.

    Contrairement à l’habitude Bruce n’invite pas une spectatrice sur scène sur Dancing in the Dark, grosse déception dans les premiers rangs où manifestement toute une armada de jeunes filles se préparaient à ce quart d’heure de gloire dans les bras du « Boss ». De même, il ne propose pas à l’audience de demander des chansons particulières, généralement écrites sur un carton brandi devant la scène. Les cartons fleurissent mais sans succès.

    Les dernières notes de Tenth Avenue Freeze-Out retentissent alors que les images-hommage de Clarence et Dany défilent sur les écrans. Bruce se tient ensuite en haut de l’escalier et salue chacun de ses musiciens qui le redescendent, fourbus, débordant de bonne humeur, manifestement heureux de cette nouvelle messe rock célébrée à Paris. Le dernier à passer est Jack Clemons qui échange une longue accolade avec le Boss. C’est le neveu de son ami Clarence qui a tant donné au E-Street Band. Sans doute une relation filiale qui perdure…

    « The E-Sreet Band loves you Paris »

    Et Springsteen revient sur scène avec sa guitare acoustique pour une émouvante interprétation de I’ll See You in My Dreams, précédé d’un « on vous aime Paris » ! Une chanson douce et mélancolique de 2020 sur l’ami qui est mort mais dont on a gardé les disques et la guitare et qu’on reverra dans nos rêves pour vivre et rire ensemble, encore, car « la mort n’est pas la fin ».

    D’origine irlandaise par son père, italienne par sa mère, Bruce Springsteen a su capter comme aucun les humeurs et la vigueur de l’Amérique. Avec son incroyable et unique bande de copains-musiciens il délivre la puissance dont son pays est capable, avec ses mots simples il illustre la sensibilité des histoires de tout le monde. Sa voix rocailleuse soulève les âmes et les foules. Lorsqu’il chante les veines de son front se gonflent sous la tension, les jugulaires strient le cou, les rides sur ses joues s’étirent, ses yeux se plissent de joie et, le plus souvent, un rire éclatant illumine son visage rayonnant.

    Une légende vivante

    Alors bien sûr, à 73 ans les thèmes abordés tournent un peu à la mélancolie, mais qu’il parle d’histoires d’amour adolescentes, de vétérans de la guerre du Vietnam, des usines qui ferment, des Twin-Towers qui s’effondrent, des amis qui disparaissent, il le fait avec le feu et la tendresse qui lui valent le respect de tous, depuis plus de 50 ans.

    On ne sait pas bien quand Springsteen raccrochera ses guitares, sans doute jamais, ce genre d’artistes meure sur scène même si on lui, et nous, souhaite encore de nombreuses années de musique. Mais quand on se retourne sur sa carrière, l’œuvre immortelle déjà laissée laisse pantois. Quand on l’entend asséner Born to Run avec la même énergie qu’il y a 50 ans : chapeau bas ! Et puis l’homme inspire aussi tellement de sympathie comme l’illustrent sa flamboyante autobiographie en 2016 « Born to Run », ses engagements politiques, sa prestation avec Pete Seeger pour chanter This Land is your Land sous la statue de Lincoln à Washington pour la première investiture du président Obama…

    Bruce Springsteen, une légende américaine !

    Setlist

    My Love Will Not Let You Down/ Death to My Hometown/ No Surrender/ Ghosts/ Prove It All Night/ Darkness on the Edge of Town/ Letter to You/ The Promised Land/ Out in the Street/ Kitty’s Back/ Nightshift (Commodores cover)/ Mary’s Place/ Pay Me My Money Down (The Weavers cover)/ The E Street Shuffle/ Last Man Standing (acoustic, with Barry Danielian on trumpet)/ Backstreets/ Because the Night (Patti Smith Group cover)/ She’s the One/ Wrecking Ball/ The Rising/ Badlands

    Encore : Born in the U.S.A./ Born to Run/ Bobby Jean/ Glory Days/ Dancing in the Dark (followed by band introductions)/ Tenth Avenue Freeze-Out (pictures of Danny Federici… more)/ I’ll See You in My Dreams (solo acoustic)

    Composition du groupe ce soir

    4 historiques  

    1 guitariste (Steve Van Zandt), 1 bassiste (Garry Talent), 1 batteur (Max Weinberg), 1 pianiste (Roy Bittan),

    13 plus récents

    1 guitariste (Nils Lofgrens qui joue aussi dans le groupe de Neil Young Crazy Horse, presque désormais devenu « historique »), 1 clavier (Charles Giordano), 1 violoniste/guitariste/choriste (Soozie Tyrell), 1 percussionniste, 5 cuivres (dont Jack Clemons devenu le clone instrumental de son père et avec un vague air de Laurent Voulzy en plus costaud), 4 choristes.

    Patti Scialfa, Mme. Springsteen à la ville, choriste/guitariste, souvent présente sur les tournées n’est pas là ce soir.

    Lire aussi

  • The Stranglers – 2023/03/12 – Paris l’Olympia

    The Stranglers – 2023/03/12 – Paris l’Olympia

    Toujours debout

    Les Stranglers toujours debout, et même renouvelés ! Face à l’adversité quoi d’autre à faire que de continuer la route et la musique. C’est leur énième passage à l’Olympia et il n’est pas question de manquer la fête. Deux membres historiques sont morts ces derniers mois : Dave Greenfiels (claviers) terrassé par la Covid en 2020 (à 71 ans), Jet Black (batteur) emporté en 2022 (à 84 ans) après une longue vie ponctuée de divers excès. Avec Burnel (chant et bass) et Cornwell (chant et guitare, qui a quitté le groupe en 1990) ils étaient l’âme de ce groupe créé en 1976, devenu un sommet de la légende post-punk.

    Autour de Jean-Jacques Burnel (JJ), jouent désormais Baz Warne (chant et guitare) qui a rejoint le groupe en 2000, Jim Macaulay qui était le roady batterie de Jet et qu’il a remplacé au milieu des années 2010 lorsqu’il n’a plus été en mesure de jouer sur les tournées, et, le petit nouveau, Toby Hounsham, 36 ans, excellent claviériste inspiré par Ray Manzareck (The Doors) et… Dave Greenfields depuis ses débuts. Il a enfilé le costume des Men in black, rehaussé de lunettes noires et il fait l’affaire « dans les chaussures » de son glorieux et créatif prédécesseur.

    Lire aussi : https://thestranglers.co.uk/big-shoes-to-fill-toby-interview/

    Dark Matters

    Un nouveau disque est disponible au titre fort à-propos : Dark Matters. Dave a composé et joué ce disque avant de mourir.

    Le concert démarre avec Toiler on the sea, Duchess et Sometimes, retour fringant sur le début des années 1970, interrompu seulement par JJ qui évoque le « massacre » (53-10) commis par les français cette après-midi contre leur meilleur ennemi au rugby, l’Angleterre dont est originaire ce groupe so british ! Mais qu’importe, le show continue sur une setlist classique ponctuée des dernières compositions.

    « Ça dépote les géraniums », oreilles sensibles s’abstenir, nos quatre rockers s’en donnent à cœur joie. Cheveux gris, cheveux bruns, les musiciens ne comptent pas leur énergie. Mention spéciale pour Baz dont la voix grave et gouailleuse aligne les hits sans lâcher ses cordes. Il accompagne le tout de ses grimaces habituelles sous un crâne chauve et brillant. Sur Nice ‘n’ Sleazy, ses riffs à contre-temps et sa danse finale à côté de JJ, tous les deux accrochés à leur manche ils parcourent la scène synchronisés comme deux ballerines punk, un vrai délice !

    Le pogo des fans fait trembler l’Olympia

    Les nouvelles compostions tiennent la route et méritent manifestement d’être découvertes plus avant. Mais c’est encore sur Hanging Around, Something Better Change, Tank ou No More Heroes que le plancher et les murs de l’Olympia vibrent sous le pogo endiablé des fans heureux et déchaînés.

    Sur The last men on the moon Baz abandonne sa Fender noire pour une guitare orange, on ne l’avait jamais vu se départir du noir, ni pour sa tenue, encore moins pour ses guitares. Pas sûr que l’audience ait noté une véritable différence dans le son produit.

    Quelques chansons « douces » permettent au quatuor de retrouver son soffle : La Folie, Always the Sun… et il faut rappeler aux plus jeunes que malgré sa mélodie sucrée-tristoune Golden brown est une chanson sur la drogue… Tout le monde attend le bizut sur le solo clavier de Walk on by, son interprétation tend à la perfection en duo avec le solo de Baz sur cette sublime reprise de Burt Bacharach devenue un classique du groupe.

    Pour le premier rappel JJ et Baz réapparaissent sur la scène assis sur des chaises de bistrot pour jouer en acoustique The Lines et And If You Should See Dave après une petite introduction dans laquelle JJ explique l’immense perte pour le groupe du décès de deux de ses membres fondateurs, et amis de si longue date. Heureusement il reste l’ami Baz pour JJ et ces deux-là continuent à faire prospérer l’âme et la musique des Stranglers.

    And if you should see Dave
    Say hello

    I was meant to meet him here
    Before the great beyond

    And if you should see my friend
    Say hello

    Le concert se termine sur un No More Heroes joué par nos quatre guerriers sans peur et sans reproche qui se battent au service d’un rock éternel.

    Jean-Jacques Burnel vient de publier sa biographie amsi ce groupe semble ne jamais devoir finir de nous réconforter, que Dieu les préserve !

    Lire aussi : https://thestranglers.co.uk/jj-biography-out-now/

    Setlist : Intro (Waltzinblack)/ Toiler on the Sea/ Duchess/ Sometimes/ Relentless/ Nice ‘n’ Sleazy/ This Song (Disciples of Spess cover)/ Never to Look Back/ Always the Sun/ La folie/ Peaches/ Golden Brown/ The Last Men on the Moon/ (Get a) Grip (on Yourself)/ Sweden/ White Stallion/ Walk On By (Burt Bacharach cover)/ Hanging Around/ Straighten Out/ Something Better Change/ Tank

    Encore : The Lines/ And If You Should See Dave…

    Encore 2 : Go Buddy Go/ No More Heroes

  • Morrissey – 2023/03/09 – Paris Salle Pleyel

    Morrissey – 2023/03/09 – Paris Salle Pleyel

    Morrissey revient à Paris pour deux concerts Salle Pleyel les 8 et 9 mars. Après quelques shows récemment annulés pour cause d’épidémie, des difficultés avec ses maisons de disques pour ses deux dernières productions toujours attendues dans les bacs, rien de tel qu’une prestation live pour patienter.

    Les spectateurs s’installent devant la scène minutieusement arrangée, pas un fil ne dépasse ! En fond, un grand écran affiche l’image fixe en gros plan de la tête d’un homme à la mine un peu patibulaire, pas rasé, un sparadrap collé sur sa pommette en sueur. A la place d’une première partie seront diffusés des films et images sans doute choisis par l’artiste. Et cela commence très fort par la célébrissime scène d’Apocalyspe Now lorsque les ballets d’hélicoptères américains partent à l’assaut d’un village vietnamien au bord d’une plage idyllique. La différence est qu’au lieu de la Walkyrie de Wagner qui, dans le film de Copola était diffusée depuis les hélicoptères, c’est le Search & Destroy (Iggy Pop & The Stooges, produit par Bowie) qui s’écoule des enceintes. S’en suivent une quinzaine de minutes où l’écran flashe d’apparitions diverses sur un fond musical de choix, pas toutes identifiables, mais où l’on reconnait James Baldwin, les Sex Pistols filmés en train de hurler Anarchy in the UK sur un bateau sur la Tamise en face de Westminster où la Reine est en train de fêter un jubilée en 1977, David Bowie, les New York Dolls…

    Sans transition le groupe entre en scène à la fin du film, Morrissey habillé d’un élégant costume gris sur chemise blanche est accompagné d’Alan Whyte et Jesse Tobias aux guitares, Brendan Buckley à la batterie, Gustavo Manzur aux claviers et Juan Galeano à la bass.

    Morrissey c’est d’abord une voix exceptionnelle, franche et profonde, ronde et veloutée, devenue un peu plus grave avec le temps, sans fioriture en excès, moitié rock-moitié crooner, une voix que l’on reconnaît entre mille et qui a fait une partie du succès du groupe The Smiths, puis dans sa carrière solo après la dissolution du groupe au mitan des années 1980. Morrissey c’est aussi un parolier tout britannique (il est né à Manchester) brossant un portrait sombre et teinté d’humour noir du monde dans lequel il évolue.

    Il salue la salle d’un sonore « Voilà » avant d’entamer Our Franck, chanson d’ouverture de l’album Kill Uncle sorti il y a plus de 30 ans. Le son est fort, le compteur à côté de la table de mixage affiche 100 db, voire un peu plus, en permanence, mais tout est magnifiquement balancé. Le groupe est parfait, les guitaristes se donnent la main pour les solos. Le claviériste délaisse parfois ses touches pour s’emparer lui aussi d’une guitare. Nous sommes dans un groupe de rock, pas de techno… Les cordes sonnent clair, pas de distorsion, de fuzz, de trucs et de machins électroniques. Ça claque avec bonheur sous les doigts de vieux routiers des scènes du monde entier. Le groupe qui joue avec Morrissey depuis des années affiche une unité qui fait plaisir à entendre, c’est un pack de canonniers aux talents largement à la hauteur de celui du capitaine au long cours qu’ils servent.

    L’écran diffuse toujours des images, pas toujours facilement interprétables, sans doute inspirées par l’âme tortueuse de Morrissey. Sur l’une des chansons il affiche son engagement végan et le film montre une corrida où les taureaux sont achevés au couteau dans d’insupportables convulsions, mais aussi des toréros se faisant embrocher par leurs victimes… D’habitude ces visions sanguinaires sont projetées sur Meat is Murder qui n’est pas au répertoire ce soir.

    Morrissey est toujours impassible et plutôt froid en concert, quasiment jamais de sourire mais ce soir il parle un peu plus que d’habitude (ce qui n’est pas très compliqué), démarrant le show par un « I’m throwing my legs around Paris » en référence à la chanson I’m throwing my arms around Paris, il raconte même sa pérégrination à Pigalle hier soir après le concert de la veille. Comme toujours il chante avec un micro à fil et utilise ce fil comme un fouet avec lequel il lacère l’espace autour de lui.

    Lire aussi : Morrissey, ‘Autobiography’.

    Plus que ses maigres tentatives de dialogues sur scène ce sont ses textes qui sont véritablement intéressants. Ils se réfèrent au chaos de notre pauvre monde, à l’amour insaisissable, à l’amitié qui se dérobe, au désastre qui s’impose, aux relations humaines désespérantes, à la violence endémique des êtres et des choses, bref, ce n’est pas une vision très optimiste de la vie mais au moins est-elle inspirée. Les thématiques n’ont guère changé depuis The Smiths dont certaines chansons sont reprises ce soir :

    Haven’t had a dream in a long time
    See, the life I’ve had can make a good man bad
    So, for once in my life, let me get what I want
    Lord knows it would be the first time

    [Please, Please, Please Let Me Get What I Want (The Smiths song)]

    Comme la musique des Smiths, celle de Morrissey est harmonieuse mais ponctuée de changements de tonalité au milieu des morceaux, parfois élégamment dissonante et toujours agréable à l’oreille, sonnant souvent de façon inattendue. C’est la marque de ce grand musicien qui donne aussi ce caractère très original à son œuvre.

    Pour le rappel, la bande revient interpréter Sweet and Tender Hooligan, une chanson datant des Smiths, Morrissey a remplacé chemise et veste par un T-shirt à son effigie. Il raconte l’histoire d’un « sweet and tender » hooligan qui tue un vieil homme puis une vieille femme, mais ce n’est pas grave car il était déjà malheureux et elle, âgée, serait morte de toute façon…

    He was a sweet and tender hooligan, hooligan
    And he said that he’d never, never do it again
    And of course he won’t (oh, not until the next time)

    Puis sur le final « etcetera, etcetera, etcetera » répété à l’infini il déchire son T-shirt, le roule en boule et le jette dans la foule et quitte la scène suivi par ses musiciens

    Etcetera, etcetera, etcetera, etcetera
    In the midst of life we are in debt, etc
    Etcetera, etcetera, etcetera, etcetera
    In the midst of life we are in debt, etc

    Alors que les lumières se rallument on voit les vigiles intervenir pour mettre fin à une bagarre de fans se disputant les restes du T-shirt de Morrissey pendant que sur l’écran se répète sans fin le court film d’un personnage se tirant une balle dans la tête…

    Le monde est absurde, certes, mais Morrissey sait si magnifiquement le mettre en musique ! D’ailleurs le titre de son album annoncé s’intitule : Without Music the World Dies et il nous a dit qu’on pourra le trouver, un jour, chez « Intermarché au fond d’un paquet de Cornflakes ».

    Absurde vous dit-on, absurde !

    Setlist : Our Frank/ I Wish You Lonely/ Stop Me If You Think You’ve Heard This One before (The Smiths song)/ Jim Jim Falls/ Rebels Without Applause/ Sure Enough, the Telephone Rings/ Girlfriend in a Coma (The Smiths song)/ Irish Blood, English Heart/ Knockabout World/ The Loop/The Bullfighter Dies/ Without Music the World Dies/ Everyday Is Like Sunday/ Istanbul/ The Night Pop Dropped/ Half a Person (The Smiths song)/ Please, Please, Please Let Me Get What I Want (The Smiths song)/ Trouble Loves Me/ Jack the Ripper

    Encore : Sweet and Tender Hooligan (The Smiths song)

    Lire aussi : Morrissey – 2015/09/26 – Paris l’Olympia
    Morrissey – 2008/02/04 – Paris l’Olympia
    Morrissey – 2006/04/11 – Paris l’Olympia
  • John Cale – 2023/02/14 – Paris Salle Pleyel

    John Cale – 2023/02/14 – Paris Salle Pleyel

    L’indestructible John Cale est de retour à Paris. Né au Pays de Galles en 1942, il vient de sortir un nouveau disque à 80 ans : Mercy, et en assure la promotion à l’occasion de cette tournée. Entouré de trois musiciens (guitare, bass et batterie) c’est désormais un « vieux » monsieur qui se produit sur scène. La démarche un peu claudicante, habillé d’une tunique noire, il passe le concert derrière un clavier. Il ne joue ni de son alto, ni de ses guitares, mais uniquement de sa voix toujours bien assurée sur sur ses touches.

    Le concert pioche dans l’incroyable catalogue de cet artiste qui a signé des dizaines de disques, de bandes originales de films, de collaborations multiples avec des musiciens aussi variés qu’Iggy Pop ou Agnes Obel, en passant par Lio. Il a également produit deux albums de légende : The Stooges d’Iggy Pop & the Stooges et Horses de Patti Smith.

    Mais John Cale, c’est d’abord le cofondateur Velvet Underground en 1965 avec l’ami maléfique Lou Reed, sous la houlette d’Andy Warhol dans sa Factory new-yorkaise, un groupe fondateur du rock du XXème siècle qui influe toujours aujourd’hui nombre de groupes. De formation académique, il était le musicien du Velvet dans lequel Lou était le magicien des mots. Il s’était même initié à la musique contemporaine en croisant John Cage ou La Monte Young avant de rencontrer Lou Reed et de découvrir le monde du rock, et tous ses excès…

    Cale est expulsé du Velvet Underground en 1968 après d’incessants conflits avec Lou Reed, le tout dans un délire d’égos et de drogues en tous genres. Le groupe sera dissous peu après et chacun poursuivra des routes fructueuses et créatives dans le monde du rock. Ils se retrouveront à différentes occasions : une reformation éphémère pour une tournée du Velvet en 1993, un disque Song for Drella en hommage à Andy Warhol en 1990, notamment. Lou est mort en 2013, John est toujours sur la route.

    Le concert s’ouvre sur un morceau de 2006 Jumbo in tha Modernworld, une histoire improbable d’animaux de la jungle qui déjeunent ensemble sous les arbres mais semblent rencontrer quelques difficultés à s’intégrer dans le monde moderne. Le groupe se met en jambe, la voix de John est un peu tirée dans les aigues lorsqu’il imite le cri du singe dans le refrain. Sur le grand écran de fond de scène sont diffusées des images en ombres chinoises où tournoient des mobiles façon Calder. Puis est enchaîné un extrait de Mercy, Moonstruck (Nico’s Song), dédié à Nico. Sa tête est affichée en double sur l’écran, les deux faces se regardant, régulièrement déformées par un rictus composé sur un film de 10 secondes repassé à l’infini. Egérie du Velvet, créature d’Andy, mannequin allemande, elle passait par là s’est retrouvée chanteuse sur le premier disque du groupe après en avoir ensorcelé les membres. John Cale, qui l’a aimée, accompagnera la suite de sa carrière musicale comme producteur et musicien sur ses différents albums.

    You’re a moonstruck junkie lady
    Staring at your feet
    Breathing words into an envelope
    To be opened on your death
    Moonstruck (Nico’s Song)

    Bien que les nouvelles compositions n’aient plus grand-chose à voir avec le Velvelt Underground, la dédicace à Nico est le rappel de cette période fondatrice de la vie de Cale et de l’histoire mondiale du rock.

    Le concert se poursuit en abordant des morceaux bien sombres. Sur Wasteland, une histoire de terrain vague, de fantômes du passé, d’éléments hostiles… seuls « ses » bras (sans doute ceux de l’être aimé) réconfortent le narrateur dans l’obscurité. Le groupe laisse libre cours à son imagination et sort des sentiers battus de l’harmonie. Les sons dissonent, les larsens envahissent l’espace, des bruits étranges s’échappent des enceintes, les musiciens s’affairent sur leurs machines, le bassiste sort un archer… sur l’écran des insectes s’affairent sur une surface plane puis sont remplacés par une femme anorexique qui marche sur une plage en montrant ses membres et son torse d’une maigreur cadavérique. Ambiance…

    D’autres chansons sont moins tragiques mais l’atmosphère musicale délivrée par John Cale n’est pas portée par une grande joie de vivre, c’est le moins que l’on puisse dire. Qu’importe, il est un survivant d’une page de la musique qui est en train de se refermer. Il affiche un petit sourire sous sa chevelure uniformément blanchie, celui d’un musicien qui en a tant vu et qui a su nous faire partager tant de ses émotions et inspirations.

    Une chanson en rappel : Heartbreak Hotel, une reprise d’Elvis Presley.

    Setlist : Jumbo in tha Modernworld/ Moonstruck (Nico’s Song)/ Rosegarden Funeral of Sores/ Mercy/ Night Crawling/ Pretty People/ Wasteland/ Guts/ Noise of You/ Cable Hogue/ Half Past France/ Villa Albani

    Encore : Heartbreak Hotel (Elvis Presley cover)

    Warmup : HSRS

    Lire aussi

    John Cale – 2023/02/14 – Paris Salle Pleyel

    John Cale – 2005/10/06 – Paris le Café de la Dance

  • The Musical Box – 2023/01/10 Paris l’Olympia

    The Musical Box – 2023/01/10 Paris l’Olympia

    The Musical Box, le tribute band canadien de Genesis, époque « Peter Gabriel », a repris la route et revient présenter l’œuvre finale du groupe britannique de rock-progressiste : The Lamb Lies Donwn on Brodawy. Nous les avions déjà vu au même endroit en 2005. Le spectacle original qui date de 1974 n’a pas pris une ride… c’était il y a cinquante ans, l’âge moyen des spectateurs ce soir à l’Olympia est là pour le rappeler.

    Le spectacle, évidemment, n’a pas changé et est précédé d’une petite introduction vidéo sur les performances techniques que représentaient les shows de Genesis, avec, et même après Gabriel, à une époque où les outils n’étaient pas ce qu’ils sont devenus avec l’avènement de l’électronique et de l’informatique.

    La puissance musicale et lyrique de ce concept album narrant l’histoire délirante de Rael demeure éternelle. Elle a marqué son époque et ceux qui l’ont découverte alors. En 1975, les Genesis étaient sur la fin ; la personnalité de Peter et sa médiatisation écrasaient les autres ce qui provoquait un peu de mal-être semble-t-il. Il était temps de se séparer ce qu’ils firent après la flamboyante tournée américaine de The Lamb… Et, tous poursuivirent leurs routes musicales avec succès dans des genres qui leur furent propres. Mais jamais aucun d’eux ne sut recréer la magie du Genesis d’origine, fruit de l’incroyable créativité qu’ils ont su générer ensemble à cette époque.

    Peter Gabriel est resté ce trublion rock toujours curieux et novateur, apparaissant là où on ne l’attend pas, un fascinant lutin jongleur de mots, d’histoires et de mélodies. Ce n’est sans doute pas un hasard si son départ a transformé Genesis en une machine plus terne. D’ailleurs, Peter (72 ans) sera en concert à Paris cet été. Il continue à nous enchanter depuis son premier concert hors Genesis à la Fête de l’Humanité en 1977…

    Les musiciens du Musical Box ont un peu changé des dernières années, Denis Gagné reste le clone de Gabriel dont même la voix présente le timbre un peu rocailleux de celle, si caractéristique de Peter. On ne sait toujours pas bien s’il s’agit de sa voix naturelle ou si des traitements électroniques sont à l’origine de cette similitude en tout cas parfaite. Mais le temps a un peu passé depuis 2005 et sans doute a-t-il un peu perdu en agilité vocale, pas toujours aussi facile de monter dans les aigus… Ce n’est pas grave et la soirée passe comme une madeleine jusqu’au rappel sur Musical Box et Watcher on the Skies.

    Concert The Lamb… (la vraie histoire de Rael)

    Lire aussi : The Musical Box – 2005/05/18 – Paris l’Olympia

    Concerts Foxtrot et Selling England…

    Lire aussi : The Musical Box – 2007/03/24-25 – Paris l’Olympia

  • Pete Doherty & Frédéric Lo – 2022/12/10 – Paris, Salle Pleyel

    Pete Doherty & Frédéric Lo – 2022/12/10 – Paris, Salle Pleyel

    Deux musiciens se retrouvent en Normandie. L’un, Pete Doherty, enfant terrible du rock britannique (The Libertines, Babyshambles) est venu s’y apaiser auprès de son épouse française qui y habite, l’autre, Frédéric Lo, français, est moins connu mais a collaboré comme compositeur-arrangeur-producteur avec différents rockers français, dont Daniel Darc, ex-Taxi Girl qui mena ensuite une carrière solo guidée par Lo.

    Ces deux-là se rencontrent un peu par hasard car Lo désire faire participer Doherty à un hommage à Darc décédé en 2013 au terme d’une vie très bousculée de 53 courtes années. Du coup nos deux larrons vont se plaire et poursuivre une fructueuse collaboration ; les textes pour Pete qui retrouve le plaisir d’écrire et Frédéric à qui on ne la fait pas pour créer des mélodies poppy-mélancoliques pleines de douceur et de subtilité. Et les voici embarqués dans la magnifique maison normande figurant sur la couverture de l’album pour quelques semaines de création qui aboutiront à la sortie du CD The Fantasy Life of Poetry & Crime (voir le très joli documentaire tourné par Arte sur l’enregistrement : Peter Doherty & Frédéric Lo – The Fantasy Life of Poetry and Crime – @arteconcert disponible sur Youtube). C’est la touchante surprise de cette année 2022 qui se termine par une tournée du duo épaulé aux claviers par Mme. Doherty ainsi que par une violoniste et… les deux chiens de Pete.

    Après un premier show au Trianon, les revoici Salle Pleyel pour cette fin d’année ! Doherty a pris beaucoup de poids, il se dit que la lutte contre ses addictions se déroule difficilement ce qui laisse quelques traces sur son physique. Débraillé dans un costume avachi, il promène sa bonne bouille au bout de son micro. Voix enfantine sous une chevelure ébouriffée, il n’a rien perdu de sa capacité à émouvoir d’autant plus qu’il s’exprime dans une ambiance folk et non plus couvert par le feu de l’électricité. Lo est élégant et tout en noir, sous un chapeau de même couleur qu’il ne quittera pas de la soirée, accroché à une guitare folk qui accompagne si bien la voix poétique de son comparse. Les deux chiens jouent tranquillement sur la scène, pas impressionnés du tout par la sono qui reste malgré tout d’un volume modéré. Lors des shows précédents de Doherty c’étaient deux ou trois danseuses qui faisaient une apparition, c’est ainsi, Pete a besoin de compagnie et aussi de montrer qu’il continue, un peu, à s’affranchir des règles.

    En tout cas, s’il y a des règles qui sont magnifiquement respectées ce sont celles de l’harmonie et de la poésie qui insufflent à ce concert un romantisme désarmant. Les thèmes sont les sujets familiers qui hantent Doherty, la perte des siens, la drogue, la vie qui passe…

    Sur Abe Wassenstein un hommage à un ami disparu :

    He lived on a rock and you know he died upon a road
    You know he died upon a roll
    I sit and stare I say a prayer
    It’s a kind of, it’s a kind of prayer for a friend of mine
    He was a friend you know he was a friend
    He was a friend, friend of mine

    Sur The Monster, une référence à sa lutte contre les drogues :

    But the monster’s there for me
    And I have no doubt that when I go out lad the monster adores me
    Stand and deliver it felt so right
    The Lord knows
    « La vie est tendre, belle et violente »

    Sur la rédemption après tant d’errements, Yes I wear a Mask

    I sing the sweetest saddest song
    The sweetest saddest song
    To cloud all of my wrongs
    Confuse all of my wrongs

    It’s lovely to be free my friend in-style
    Sometimes to right all of my wrongs
    Occcasionally
    Occasionnally
    I scale the highest peak
    I find the peace I seek

    Yes I wear a mask my friend inside
    Outside to hide all of my crimes
    The sweetest saddest song
    I sing thе sweetest saddest song

    La roue qui tourne avec The Glassblower :

    Wine like a siren threads
    Between the lives I’ve led
    Wind swims in my naked hеad
    With my legs in the air
    My veil is two cеnturies long
    I sing forgotten songs amongst the sarees and sarongs
    There in is my lair

    La musique est douce et enveloppe tous ces titres introspectifs exactement comme il le faut, transformant en mélodie la mélancolie d’une vie brûlée par les deux bouts. Pour la première fois ce n’est pas lui qui l’a écrite et il s’est laissé guidé dans cette collaboration douce avec Frédéric Lo. Quelle chance que Pete Doherty puisse mener ce parcours solo dans lequel il semble retrouver une once de sérénité, un soupçon d’apaisement, et qui l’oriente vers une nouvelle voie musicale qui berce notre esprit et nos âmes.

    Au bout d’une heure, tout le nouveau répertoire est joué alors le groupe revient sur quelques morceaux du premier et merveilleux album solo Grace/Wastelands, ainsi que sur une reprise de Daniel Darc : Inutile et hors d’usage, et une chanson écrite par Lo : Cet obscur objet du désir chantée par lui et dont le refrain est repris en français par eux deux. Superbe et majestueux !

    Setist : Rock & Roll Alchemy/ The Epidemiologist/ You Can’t Keep It From Me Forever/ Yes I Wear a Mask/ The Fantasy Life of Poetry & Crime/ The Monster/ Invictus/ The Glassblower/ Keeping Me on File/ Abe Wassenstein/ Far From the Madding Crowd/ Half a Person/ Inutile et hors d’usage/ Cet obscur objet du désir/ Arcady/ Salome

    Lire aussi : Pete Doherty – 2016/11/17 – Paris le Bataclan & Pete Doherty – 2010/07/07 – Paris la Cité de la Musique
  • The Cure – 2022/11/28 – Paris Bercy

    The Cure – 2022/11/28 – Paris Bercy

    Assister à un concert des Cure en 2022 c’est un peu se lancer dans un voyage introspectif sur son passé musical tant ce groupe, formé en 1978, a accompagné le parcours musical des fans, et tout particulièrement français, The Cure ayant toujours rencontré un franc succès dans l’hexagone. Alors lorsque les lumières s’éteignent ce soir et que démarrent les notes amples de Alone, Bercy frissonne de plaisir. Les musiciens sont en place et joue une longue et lente intro quand Robert Smith fait son entrée, longeant lentement le bord de la scène, en log et en large, saluant les spectateurs avec un petit sourire timide. Sans sa guitare il est « en civil », un peu pataud avec ses kilos en trop, ses cheveux grisonnants-filasse en bataille, son éternel rouge-à-lèvres et ses fringues noires informes. Fidèle à lui-même il déploie avec son groupe la bande-son de notre vie.

    Robert Smith

    Après cette affectueuse entrée en scène il s’approche du micro pour entamer Alone, une chanson du disque The Lost World dont la sortie est annoncée depuis plusieurs mois mais sans cesse repoussée. On est toujours dans le sombre, la marque de fabrique des Cure :

    This is the end of every song that we sing
    The fire burned out to ash and the stars grown dim with tears
    Cold and afraid, the ghosts of all that we’ve been
    We toast, with bitter dregs, to our emptiness

    On ne peut pas dire que ces paroles débordent d’enthousiasme, pas plus d’ailleurs que le rythme pesant et étiré de sa musique, mais nous sommes à un concert des Cure pas à un show de chippendales …, et c’est comme ça que nous les aimons.

    Le groupe est composé du quatuor habituel : Robert Smith (chant et guitare), Simon Gallup (bass), Roger O’Donnell (clavier) et Jason Cooper (batterie), renforcé par Reeves Gabrels (guitare), qui tourne avec le groupe depuis 2012, et le revenant Perry Bamonte (guitare et clavier) qui fit partie du groupe dans les années 1990 ; il est un peu relégué tout seul à gauche de la vaste scène de Bercy.

    Une fois passée cette ouverture pour faire patienter encore un peu la sortie du nouveau disque, le groupe rentre dans une setist de bonheur déclinant 40 années de création. L’enchaînement A Night Like This/ Lovesong est sublime ; Lovesong, cette chanson écrite par Robert comme cadeau de mariage à sa femme Mary… quelle classe ! Charlotte Sometimes, Push, Play for Today sont des sommets qui déclenchent l’enthousiasme. Robert est serein derrière son micro, en pleine forme vocale. Si son aspect physique a pris quelques rides, sa voix est toujours la même, perchée dans les aigües, un peu forcée. Elle s’envole sous les voutes de Bercy et strie nos âmes, nous ramenant toutes ces chansons sur lesquelles les quinqua/sexa rattachent immanquablement nombre des étapes de leurs vies.

    Une petite frustration quand même est la sous-utilisation des talents de Gabrels. Quand on l’a vu sur scène avec Bowie, notamment sur la tournée Outside, développer une incroyable virtuosité appuyée par la maîtrise de la technique lui permettant de jouer des sons surréalistes avec seulement six cordes, on reste un peu sur notre faim de le voir entamer seulement deux petits solos sur A night like this et Endsong. C’est un peu maigre mais il n’est sans doute pas facile d’être le guitariste d’un groupe mené par un guitariste-chanteur ! Certes, la musique du groupe ne se prête pas complètement à la virtuosité guitaristique mais il nous semble que Porl Thomson qui a précédé Gabrels pour les tournées avait un peu plus l’initiative sur scène. Et puis, les quelques rares solos joués ce soir, et qui ne sont pas sur les disques, sont parfaitement placés et pourraient être mulitipliés.

    Reeves Gabrels

    Le show se termine sur Endsong, tirée également du futur CD à sortir. Le beat est lent, de lourdes nappes de claviers se répandent sur l’assistance, les guitares marquent le rythme répétitifs et pesant dans les aigües et le chant de Robert achève de faire tomber un voile de déprime au milieu des larsens déchirants…

    And I’m outside in the dark
    Staring at the blood red moon
    Remembering the hopes and dreams I had
    All I had to do
    And wondering what became of that boy
    And the world he called his own
    And I’m outside in the dark
    Wondering how I got so old

    It’s all gone, it’s all gone
    Nothing left of all I loved
    It all feels wrong
    It’s all gone, it’s all gone, it’s all gone
    No hopes, no dreams, no world
    No, I don’t belong
    AI don’t belong here anymore

    Mais pour relever le moral, le groupe revient pour deux rappels d’anthologie enchainant tous les tubes de leur si fructueuse carrière et Bercy se déchaîne. Des gamines de 17 ans hurlent et dansent sur In Between Days  sorti en 1985…, les moins jeunes sont debouts devant leurs sièges, trois générations de fans révèrent ce groupe de légende qui nous laisse bouillonnants sur Boys Don’t Cry… après 2h45 de musique.

    Voir aussi : Les photos de Roberto

    Setlist : Alone/ Pictures of You/ A Night Like This/ Lovesong/ And Nothing Is Forever/ The Last Day of Summer/ Want/ A Fragile Thing/ Burn/ At Night/ Charlotte Sometimes/ The Figurehead (Robert change « American » for « Parisian » girls)/ A Strange Day/ Push/ Play for Today/ Shake Dog Shake/ From the Edge of the Deep Green Sea/ Endsong

    Encore : I Can Never Say Goodbye/ Faith/ A Forest

    Encore 2 : Lullaby/ The Walk/ Friday I’m in Love/ Close to Me/ In Between Days/ Just Like Heaven/ Boys Don’t Cry

    Warmup : The Twiligth Sad

    Lire aussi : The Cure – 2016/11/15 – Paris Bercy
    The Cure – 2008/03/12 – Paris Bercy
  • Sigur Rós – 2022/11/05 – Paris le Zénith

    Sigur Rós – 2022/11/05 – Paris le Zénith

    Le quatuor islandais Sigur Rós joue deux soirées au Zénith à guichets fermés. On croyait le groupe mené par Jónsi cantonné à l’avant-garde pour spécialistes, les voici maintenant et depuis déjà quelques années, à l’origine d’un succès d’estime et commercial auprès d’un public international élargi, joyeusement représenté ce soir au Zénith.

    La scène est composée de groupes de filins tendus entre plafond et sol, qui vont se torsader selon les morceaux interprétés. L’éclairage est rouge ou vert-laser. Il s’enroule sur les filins donnant à la scène un aspect mystérieux et galactique. Les quatre musiciens sont habillés de noir et démarrent le show sur la ritournelle au clavier de Untitled #1 introduisant leur troisième disque, sans titre, dont on célèbre aussi ce soir le 20ème anniversaire via une réédition remastérisée et qui a la part belle de la set-list du jour. Les Sigur Rós occupent la scène pour deux parties séparées par un entracte.

    Jonsi, haut de taille, est sur le devant, jouant le grand prêtre de cette soirée mystique dans sa longue tunique noire. Maniant son archet de violoncelle sur sa guitare il déclenche l’orage avec le son épais de l’instrument lorsqu’il l’écrase sous la mèche de l’archet. Il nous charme avec sa voix de fausset nous emmenant très haut dans les aigus et faisant de cette voix si particulière le cinquième instrument du groupe. Parfois il chante la guitare devant la bouche et sa voix est alors transformée par les multiples traitements de l’instrument. Le claviériste, qui joue aussi du trombone à coulisse, marque l’atmosphère de ses longues et discrètes nappes de claviers, alternées avec des passages de piano aux notes sibyllines. Le batteur et le bassiste sont sur un registre plus classique, marquant confusément la rythmique d’une musique qui n’en n’a guère.

    Les écrans de fond de scène diffusent des images, le plus souvent en noir et blanc, parfois floues, de brumes, de fumées qui s’accordent si bien avec cette musique mystérieuse qui envahit le temple du Zénith. On se laisse porter par la magie des compositions, emporter par la grâce et la beauté incompréhensibles de cette production venue du grand Nord. Cette musique sort de l’imagination débridée de ces quatre lutins islandais tellement innovants et c’est un sommet de beauté et de poésie.

    Le Zénith en reste pétrifié avant de laisser éclater sa reconnaissance au groupe qui, à la fin du show, revient saluer deux fois en applaudissant à tout rompre les spectateurs enchantés. Sigur Rós reste ancré dans l’avant-garde et aurait tort de s’en éloigner tant il réussit aujourd’hui à la vulgariser sans compromettre. Il mène d’ailleurs une collaboration de longue date avec le groupe Radiohead autre légende de la musique indie qui la met à portée de beaucoup. Quel bonheur d’assister tout au long de ces années à la création de ces artistes toujours en recherche de la perfection !

    Setlist : Untitled #1 – Vaka/ Untitled #2 – Fyrsta/ Untitled #3 – Samskeyti/ Svefn-g-englar/ Rafmagnið búið/ Ný batterí/ Gold 2/ Untitled #7 – Dauðalagið/ Smáskifa

    Glósóli/ Untitled #6 – E-Bow/ Sæglópur/ Gong/ Andvari/ Festival/ Kveikur/ Untitled #8 – Popplagið

    Voir aussi : Les photos de Roberto

  • Arcade Fire – 2022/09/15 – Bercy

    Arcade Fire – 2022/09/15 – Bercy

    Arcade Fire se produit à Bercy pour un nouveau et gigantesque concert à l’occasion de la sortie de son excellent disque « WE ». C’est sur la moderne et dynamique Rhapsody de Gershwin que les lumières s’éteignent laissant les musiciens entrer sur scène. La ritournelle de piano de Age of Anxiety I envahit alors l’arène de Bercy qui s’illumine sur Win, pantalon bicolore, une jambe noire et la deuxième blanche, veste dégradée rouge et mauve et les cheveux arrangés comme l’as de pique parsemés de mèches blondes sur nuque rasée de près, Régine derrière ses claviers, et les autres musiciens autour, au sein desquels on note quelques changements par rapport à la dernière formation : il n’y a plus qu’une seule violoniste et un multiinstrumentiste à dreadlocks fait son apparition.

    Soul Kitchen

    Sous la grande arche qui domine la scène, debout sur son retour marqué « WE » en grandes lettres blanches, Win lance le show sur cette magnifique chanson au milieu de laquelle Régine le rejoint sur le devant de la scène, sous ses boucles rousses en robe noire sur collants à paillettes avec mitaines fluos, et on lui tend un clavier portable aux touches multicolores pour reprendre en duo :

    It’s a maze of mirrors
    It’s a hologram of a ghost
    And you can’t quite touch it
    Which is how it hurts us the most

    In the age of, living in the age of, living in the age of anxiety

    Il s’en suit deux heures de musique jouée par ce groupe exceptionnel qui diffuse sa joie de vivre si communicative sur des rythmes d’une folle énergie.

    Une B-stage est installée au milieu de la fosse sous une boule à facettes qui illumine la salle de ses rayons obliques et que Régine rejoint sur It’s Never Over, puis, installée devant un piano en plexiglas transparent pour My Body in the Cage et sur lequel grimpe Win pour interpréter cette triste comptine. La machine repart ensuite comme une troupe de purs-sangs au grand galop sur la broussaille de nos émotions, fringants, enthousiastes, inarrêtables même au bord de l’épuisement.

    Sur Reflektor, Régine apparaît drapée dans un imperméable transparent vert pomme pour exercer ses mimiques saccadées de poupée mécanique tout en chantant. The Lighting I et II sont enchaînés dans un déluge de riffs annonçant Rebellion (Lies), Régine au piano, Win debout sur son retour « WE », tenant sa guitare à bout de bras comme Zeus brandit son foudre, Mr. Dreadloks monté sur ressorts sautant partout en frappant son tambour. Un sommet !

    Le rappel est joué sur la B-stage avec End off the Empire, nostalgique déclinaison de la fin de l’Amérique délivré par le chanteur-créateur texan accroché à sa guitare, puis une reprise du groupe rennais Niagara, chanté par Régine en français et le final Wake Up qui se terminera dehors a cappella sur les marches de la rue de Bercy.

    Ces concerts du groupe canadien laissent toujours leurs spectateurs, un peu éberlués, totalement épuisés et des étoiles plein les mirettes. Celui-ci n’a pas dérogé à la règle, dédié à la couleur, celles de l’affiche promotionnelle, des touches des claviers, des costumes des musiciens, des lasers et du light-show et surtout les couleurs de leur musique tellement inspirée et dynamique, jouée sans relâche ni l’ombre d’un doute. Un groupe flamboyant qui pourrait risque de tomber un peu dans la grandiloquence s’il n’y prenait garde. Mais quelle jouissance de voir ces huit musiciens déchaînés et créatifs enchanter leur audience au cours de concerts d’anthologie.

    Setlist : Rhapsody in Blue (George Gershwin song)/ Age of Anxiety I/ Ready to Start/ Black Wave/Bad Vibrations (First time since 2008)/ It’s Never Over (Hey Orpheus) (Régine on B-stage)/ My Body Is a Cage (Win and Régine on B-stage)/ Afterlife/ Reflektor/ Age of Anxiety II (Rabbit Hole)/ The Lightning I/ The Lightning II/ Rebellion (Lies)/ Month of May (Tour debut)/ The Suburbs / The Suburbs (Continued)/ Unconditional I (Lookout Kid)/ Haïti (with Boukman Eksperyans)/ Sprawl II (Mountains Beyond Mountains)/ Everything Now

    Encore : End of the Empire I-III (Encore performed on B-stage)/ End of the Empire IV (Sagittarius A*)/ Pendant que les champs brûlent (Niagara cover)/ Wake Up (with a 15mn-outro a cappella outside the arena)

    Lire aussi :
    Arcade Fire – 2018/04/28 – Paris Bercy
    Arcade Fire – 2014/06/03 – Paris le Zénith
    Arcade Fire – 2010/07/05 – Paris le Casino de Paris
    Arcade Fire – 2007/03/19 – Paris l’Olympia

  • Joe Jackson – 2022/07/12 – Salle Pleyel

    Joe Jackson – 2022/07/12 – Salle Pleyel

    Le Joe Jackson Band est de retour à Paris pour un agréable show. L’artiste britannique de 68 ans se présente derrière son piano, costume bleu électrique sur chemise jaune col pelle-à-tarte posé sur le col de la veste, cheveux blanc peroxydés sur front dégarni, un rire éclatant affiché en permanence et une virtuosité toujours flamboyante. Il démarre le concert avec trois morceaux extraits de Look Sharp, son premier disque en 1978 et trois morceaux de Fool, son dernier disque sorti en 2019. La boucle est lancée, c’est pétillant, joyeux, emmené, électrisant, c’est Joe Jackson ! Son groupe, Graham Maybe (bass), Teddy Kumple (guitare) et Doug Yowell (batterie) a été renouvelé mais sait rendre cette énergie post-punk dans laquelle le public de sexagénaires se replonge avec délices. Seul Graham Maybe fait partie du groupe d’origine et remporte d’ailleurs un franc succès d’estime avec son jeu de bass toujours aussi énergique et tranchant.

    Après ces six premiers morceaux, ses compères du Joe Jackson Band quittent alors la scène décorée de lourdes tentures rouges et laissent leur leader seul derrière ses claviers pour des interprétations plus délicates dont une inattendue reprise du groupe suédois ABBA. Retranscrite par Jackson on en oublierait presque le côté poppy horripilant des Suédois bien passés de mode.

    Le concert reprend ensuite en formation à quatre avec des classiques jusqu’au dernier morceau du rappel, Steppin’ Out, joué dans sa version lente, celle éditée sur le Live in Sidney, avec une longue introduction au piano, puis le départ progressif des musiciens avant que Joe n’abandonne ses touches pour venir saluer la salle avec une affection qui lui est bien rendue.

    Joe Jackson a une bonne bouille, une bouche immense affectée d’un petit rictus qui crispe sa lèvre supérieure ce qui ne l’empêche pas de déployer sans retenue cette voix unique qui le caractérise. Il a surtout un talent de musicien hors pair qui a forgé parmi les très belles mélodies des années 1980. Et il inspire cette sympathie qui le rend irrésistible. Ses concerts sont un bain de jouvence et un grand bonheur musical.

    Lorsque les lumières se rallument une musique de Joe Jackson est diffusée sur la sono de la salle et le batteur une fois extrait de derrière ses fûts affiche une magnifique paire de pompes blanches comme sur la couverture de Look Sharp.

    Setlist : One More Time/ Big Black Cloud/ Sunday Papers/ Dave/ Look Sharp!/ Fabulously Absolute/ Solo (So Low) (Joe piano solo)/Real Men (Joe piano solo)/ Knowing Me, Knowing You (ABBA cover) (Joe piano solo)/ Love at First Light (Joe piano solo)/ The Blue Time/ Blaze of Glory/ Fool/ Sing You Sinners (Tony Bennett cover)/ Is She Really Going Out With Him?/ It’s Different for Girls/ I’m the Man

    Encore : You Can’t Get What You Want (Till You Know What You Want)/ Steppin’ Out

    Lire aussi : Joe Jackson – 2019/07/02 – Paris la Cigale

    Lire aussi : Joe Jackson & Todd Rungren – 2005/06/15 – Paris le Bataclan