SoulWax est de retour à Paris après sa prestation au Festival des Inrock, avortée pour cause de couvre feu. Ils sont précédés d’une honorable première partie : Whitey qui sonne dur et hargneux.
Fondé par les frères Dewaele, les SoulWax, groupe de cinq musiciens belges, vedettes de la soirée, arrivent ensuite, tous de noir vêtus, sur fond de décor crypto-ska (à moins d’une réminiscence de Parallel Lines de Blondie ?), lignes noires et blanches verticales.
Guitares et machines synthétiseurs composent la base de cette musique de DJs qui mixe le rock et l’électro. Le son est fort et les rythmes brutaux. Le chanteur dégoise dans un micro à l’ancienne, style Elvis. Désertant par moment leurs guitares et micros cette équipée sauvage de musiciens déjantés se penche sur ses ordinateurs, tournant boutons et agitant curseurs, nous délivrant du Kraftwerk revisité transe.
Avec les Radio4 et autres The Killers, cette nouvelle vague de gamins fringants et pressés reviennent à une punk attitude modernisée du meilleur effet. A suivre de près.
Une petite foule passionnée d’habitués se presse ce soir au Trabendo pour de nouvelles découvertes rock. La programmation de cette annexe du Zénith se fait pointue pour le plus grand bonheur des parisiens qui assistent dans une ambiance bar-boîte à la présentation des groupes de demain.
Nadj démarre le show par une demi-heure rafraîchissante. Une jeune néo-punkette grenobloise emmène un trio de choc qui ne mesure pas son énergie pour nous servir de courts morceaux plaqués de riffs vengeurs. C’est carré, charmeur et concis. Trois musiciens de circonstance se font plaisir en nous présentant leur création et en rêvant de gloire future. Je laisse 10 euros au comptoir pour repartir avec le disque de Nadj
Les cinq new-yorkais de Radio4 prennent la suite. Proprets, ils cachent bien leur jeu lorsque démarrent la lourde bass du chanteur-leader qui nous révèle un musique urbaine et saccadée. Un percussionniste placé sur le devant de la scène enrichit la classique batterie d’une touche exotique tirant parfois sur l’hystérique. Un guitariste funky sur le fil du rasoir assène des riffs électriques, grimaçants et coupants. Un clavier joue les utilités en trifouillant dans des machines au son techno. C’est une réincarnation des Talking Heads, moderne et attirante comme la formation de leurs glorieux aînés, peut-être pas encore aussi machiavélique.
La musique file à toute allure sur les rails d’une dance-punk originale et évidente. La salle s’en donne à cœur joie et goûte une félicité sans partage. Après un premier rappel, les musiciens, cédant aux hourras, reviennent sans instrument pour expliquer qu’ils ont joué toutes les chansons qu’ils connaissaient. On ne aurait bien réécouté une ou deux. Rideau !
Kasabian, le groupe dont on parle est en tournée à Paris. C’est le Trabendo qui accueille cette joyeuse bande de va-nu-pieds de 25 ans, chevelus et barbus, à l’humour crypto lycéen : Kasabian est le nom de la petite amie de Charles Manson…
Dans cette petite salle au plafond bas plane l’atmosphère garage rock qui sied excellemment à ce groupe vainqueur assurant ici la promotion de son premier et unique disque. A la découverte du rock nouveau, on se prend à se souvenir de la Factory si créatrice sous l’ombre tutélaire d’Andy.
La musique de Kasabian est tendue, servie par un light show stroboscopique ajoutant à l’urgence de ce rock. La rythmique prééminente emmène l’ensemble dans une logique résolument moderne, pleine de joyeuse énergie. Les musiciens se relaient aux claviers pour produire quelques arabesques sonores synthétisantes qui viennent briser l’axe évident suivis par les guitares.
La voix grave du chanteur-compositeur Sergio Pizzorno déclenche l’hystérie de jeunes girls qui grimpent sur la scène pour déposer de bruyants smack sur ses joues mal rasées, débordant les body-guards qui ne savent plus où donner de la tête.
Puisqu’il est de bon ton de faire référence à Primal Scream, n’hésitons pas à confirmer. Avec Kasabian, Radio4, The Strokes et quelques autres, c’est le rock du 21ème siècle qui balbutie pour trouver ses marques. Rien de fondamental mais simplement des gamins de notre temps, avides de musique, qui nous développent une vitalité audacieuse et enthousiasmante.
C’est la finale du Festival des Inrockuptibles ce mardi soir à l’Elysée Montmartre. Quatre groupes au programme à partir de 18h pour terminer avant la deadline incontournable à 23h pour cause de couvre-feu urbain.
Nouvelle Vague ouvre le feu et nous sert la quasi intégralité de son disque qui caracole en tête des ventes. Deux gamines sucrées qui susurrent les standards punks de l’époque de leurs parents, accompagnées du guitariste arrangeur (qui, lui, a du hanter les concerts du Clash) et d’un clavier. Robe-noire-collants-verts, robe-blanche-bottes-crèmes, elles sont douces sur Love Will Tear Us Apart (Joy Division), langoureuses sur Making Plans For Nigel(XTC), rythmiques sur Just Cant Get Enough (Depeche Mode), émouvantes sur This Is Not A Love Song (PIL), polissonnes sur Too Drunk To Fuck (Dead Kennedys), décidées sur Guns Of Brixton (The Clash), originales sur le bonus de la soirée Ever Fall In Love des Buzzckoks. Quelle merveilleuse idée que ce disque de reprises qui coule comme un filet d’eau fraîche dans une gorge assoiffée. On a envie de leur refourguer tout notre catalogue de classiques pour qu’elles les ré-assaisonnent à leur sauce toute en rondeurs et bossa-nova. Sucrées-salées, aigres-douces, Camille et Mélanie s’en donnent à cœur joie sous la baguette inspirée de leur producteur et nous collent la joie au cœur lorsqu’elles s’arrosent en finale sous un déluge de bière.
Estelle prend la suite et installe son combo black pour un set soul-hip-hop. Huit garnements venus de Londres rappouillent sur les ziggouillis d’un DJ en casquette à l’envers. Ca reste globalement mélodique et ponctué de messages peace & love délivrés par Estelle affublée d’un turban de mama sénégalaise. Pas inoubliable !
LCD Soundsystem entre ensuite en piste et on parle un autre langage avec ce gang dur et hargneux venu de New York. Retour sur une électronique urbaine en noir et blanc. C’est fort et violent, définitivement dance et agrémenté de ritournelles à la New Order jouées par une petite asiatique cachée derrière des fils et ses machines, fondue dans une incroyable rythmique soulignée à l’occasion par deux bass. James Murphy, leader-chanteur, est immense à la tête d’un show incendiaire mené sans respiration. Le rideau noir retombe sur un set de braises, la température de l’Elysée est sérieusement montée sur le mercure du beat. Pour ceux qui en redemande, on retrouve LCD aux cotés de The Rapture et d’autres sur la récente compilation mijotée par DFA, le nouveau label hype lancé par EMI et… Murphy.
Tout le monde est en retard et lorsque que les Soul Wax, groupe phare de cette soirée, entrent en scène, ils n’ont que 20 minutes avant l’extinction des feux. Juste de quoi faire saliver l’assemblée et monter le plaisir. La scène s’ouvre sur un ensemble de lignes verticales noires et blanches et nos flamands tous de noir vêtu qui alternent entre leurs instruments à manches et à cordes, et des boîtes à électronique qui font couler la lave. On a juste le temps de se forger l’image d’un groupe inspiré de Kraftwerk mâtiné de Devo déchaînant le feu hypnotique du 21e siècle sur nos esprits dérangés, et Soul Wax plie bagage sous les huées des festivaliers frustrés par ce coitus interomptus affichant des doigts d’honneur à un parterre de VIP branchouilles dégustant des coupes de champ à la balustrade de l’Elysée Montmartre. Les Inrokuptibles, bon prince et incorruptibles, annonceront le lendemain un nouveau concert de Soul Wax en janvier, gratuit pour les rescapés qui auront conservé leur souche de billet. Il y a une morale, même au royaume de la dance.
Pour la deuxième année consécutive, un politicard quadra, ex-rocker-soixante-huitard-PSU œuvre en faveur de l’organisation d’un festival de rock aux portes de Paris. Elu chef de la région Ile de France il oublie les lambris de la République en se replongeant dans l’univers de ses jeunes années. L’embonpoint gagné grâce aux cuisines des ministères du VIIe arrondissement n’a pas entamé le bon goût de l’impétrant, la programmation de ce festival reste excellente. Nous nous en félicitons !
White Stripes, Archive
Il a plu ce week-end et les flaques de boue donnent un petit air Woodstock au parc, pas désagréable. La jeunesse en jean et piercing passe des stands de merguez aux deux scènes mises en place au pied des collines boisées. Les White Stripes ont fait flamber Saint-Cloud hier. Ce soir samedi de lourds nuages noirs survolent le festival quand Archive entre sur la petite scène à 20h30. Avec un nouveau disque Noise ce groupe britannique continue sa route trip hop et un relatif succès d’estime. Trois claviers, deux guitares et une rythmique pour une musique pesante et triste à qui le live donne une touche de réalité. C’est du Massiv Attack mâtiné de The Cure et on aime ça. Une Nouvelle Vague réinventée à la sauce bionique et glaçante. Les morceaux sont construits sur une intro lente peuplée de stances vocales tragiques et nappes de claviers amers. Le climat est sombre et propice à la montée de tension. Les guitares entrent dans le jeu et transforment une mélodie horizontale en une déchirure verticale où les riffs métalliques ouvrent la route vers l’apocalypse et l’électronique est supplantée par les cordes au service de la violence. Les textes parlent d’amours diaboliques et d’ivresses désespérées, de larmes et de fuites. Les harmonies en mode mineur bousculent la voix élastique d’un chanteur-guitariste qui n’est qu’un élément de ce groupe à l’unité percutante qui nous aura ravi une bonne heure durant.
Certains spectateurs désertent avant la fin du show pour ne pas rater le début de celui de Muse sur la scène principale. Pour ceux-ci et pour les autres qui en redemandent, Archive sera de retour à Paris le 1er décembre à L’Elysée Montmartre.
Muse
Le temps d’enjamber quelques flaques de boue et on arrive au milieu de l’extravagante prestation de Muse emmenée par un Matthew Bellamy multi instrumentiste de génie et chanteur virtuose. La scène est immense, comme l’autorisent ces festivals de plein air, et notre trio de choc l’occupe pleinement. Un anonyme n°4 apporte un peu de renfort à la prestation live en pianotant quelques touches et complétant les chœurs.
La pleine lune s’est levée sur Saint-Cloud et ajoute son éclairage trouble à une musique qui ne l’est pas moins. Le souffle des Muse est porté par un son à la hauteur de l’évènement, vaste et puissant. On retrouve dans les compositions les envolées symphoniques qui ont fait les beaux jours du rock progressiste mais les temps ont changé et il ne s’agit plus de planer même si le rêve est de mise. L’électricité trépidante rythme l’inspiration dramatique de cette musique urgente venue d’ailleurs.
Le light-show est violent, les stroboscopes alternent avec les images spatiales aux couleurs crues projetées sur un écran découpé en tranches verticales. Les pupilles des spectateurs explosent sous les flashes et leurs tympans peinent à suivre les décibels. C’est un monde d’excès sensoriels au sein duquel on se sent bien.
Bellamy passe des guitares aux claviers avec la même maestria et une emphase redoutable pour créer une musique d’espace, de volume et de géométrie avec au centre de ce nouvel univers, sa voix à la voilure gigantesque qui emporte tout sur son passage. Cette voix est le quatrième instrument du trio, soleil autour duquel tournent les autres. Qu’il susurre ou qu’il tonne, dans les graves ou les aigus, Bellamy semble connecté avec une autre galaxie. Quand sa voix élégiaque s’élève, il parcourt de nouveaux territoires en nous donnant un redoutable aperçu des horizons qui sont les siens.
Muse est le groupe de trois albums dont les plus grands tubes seront joués ce soir, avec une préférence pour ceux extraits du dernier : Absolution. Après un rappel unique, Bellamy se jette dans les caisses de la batterie laissant une scène sens dessus dessous et un désordre identique dans l’âme des spectateurs qui tentent de reprendre leurs esprits:
Sing for absolution / I will be singing / And falling from grace / Our wrongs / Remain unrectified / And our souls / Won’t be exumed.
Et l’impératif d’absolution révélé par un trio rebelle s’élève vers les immeubles huppés qui bordent le parc de Saint-Cloud…
Muse, c’est l’histoire de trois copains d’enfance anglais qui ont créé leur premier groupe à 13 ans et qui voguent depuis aux altitudes stratosphériques d’un rock baroque et unique qu’ils ont su inspirer. Le tout est un peu clinquant, mais c’est la Loi du genre.
A l’année prochaine pour le troisième festival Rock en Seine !
Il est quelques valeurs inamovibles qui ponctuent notre vie ordinaire pour nous rappeler au sacré ; Patti Smith et ses inspirations sont de celles-ci. Le Bataclan était rempli pour deux soirées de ce mois de juillet d’un auditoire en quête d’élévation spirituelle et de nostalgie. Les spectateurs, conquis d’avance, furent comblés par la prestation fulgurante de la Mother Courage du Rock !
A l’occasion de la sortie de son dernier opus, le très remarquable Trampin’, Patti a repris la route accompagnée du fidèle Lenny Kaye aux guitares, et de son groupe. Lorsque que s’éteignent les lumières, un tournesol sur l’épaule, elle nous (ré)-apparaît inchangée, cheveux longs, jeans délavé, T-shirt aux couleurs de la paix, veste noire sur chemise blanche et démarre par Trampin’, un Negro spiritual des années 30, chanté a cappella, évoquant les déambulations terriennes vers le paradis Try’n-a make heaven my home… Nous en sommes tous là !
Les choses sérieuses débutent ensuite sur Jubilee et les guitares lourdes accompagnant cette pérégrination sur le questionnement de la vie : People don’t be shy / Weave the birth of harmony / With children’s happy cries / Hand in hand / We’re dancing around / In a freedom ring.
Un écran en fond de scène diffuse les images inspirant notre vestale poétesse. On y voit défiler les photos de sa mère sur Mother Rose et ce long hommage à celle qui lui a donné la vie : Roses shall divine / Holy mother / … / She felt our tears / Heard our sighs / And turned to gold / Before our eyes / She rose into the light.
Tous les morceaux de Trampin’ seront joués, parfois entrecoupés de longues déclamations poétiques sur fond de murs sonores construits par les guitares exprimant tous les sentiments, de la terreur nucléaire à la douceur d’un amour de printemps. Patti déclame ce que la vie devrait être : Come on move where dreams increase / Where every man is a masterpiece (Stride of the Mind).
Patti clame ses admirations et ses illusions. Le Peuple doit exiger puisqu’il est le Nombre : Awake from your slumber / And get ’em with the numbers / Long live revolution (Gandhi).
Patti disperse sur nos têtes embrumées les pétales de roses de la tolérance et de la non-violence. C’est beau et inutile, mais ça réchauffe nos cœurs cirrhosés par trop de cynisme : And the golden flowers / Of the young girls / Well they dropped all around / They dropped like candy / And people cried / Gandhi Gandhi / Awake little man / Awake from your slumber (Gandhi).
Patti susurre ses tendresses à l’oreille de sa fille qui l’accompagne au piano sur son disque : Come my one, look at the world / Bird beast butterfly / Girls sing notes of heaven / Birds lift them up to the sky / Spring is departing (Cartwheels).
Patti hurle ses furies et ses révoltes en reprenant un Because the Night d’anthologie qui rejoint People have the Power, tubes planétaires des 80’s, joués pour une assemblée déjà baignée dans la chaleur torride de la Foi.
Patti à la voix cassée rend hommage à ses inspirateurs, Blake (My Blakean Years), King, Gandhi et bien sur Rimbaud et sa célèbre photo en jeune premier, nœud blanc à la manche, qui à dix sept ans avait terminé son œuvre diabolique et partait sur une Route incertaine. Avec quarante années de plus, Patti emprunte toujours les mêmes voies. Celle, notamment, de la fidélité qui marque son œuvre. Fidélité aux idées, aux amis (Lizzy Mercier-Descloux, l’ange décédé début 2004 à qui hommage est rendu au cours de la soirée), à ses musiciens, ses dévots, ses rythmes, ses poètes. Fidélité comme guide de sa vie à une époque de zapping systématisé.
Ultime référence à l’urgence de la révolte, Patti présente Radio Baghdad avec une longue introduction qu’elle joue à la clarinette (hommage, encore, à Fred « Sonic » Smith, son professeur en la matière et le père de ses enfants, précocement disparu). Les images de Nabuchodonosor alternent avec la fabuleuse architecture des mosquées de Baghdad : You sent your lights / Your bombs / You sent them down on our city / Shock and awe / Like some crazy t.v. show / They’re robbing the cradle of civilization. L’écran diffuse les images des révoltés anti-guerre de Washington. Patti en nouveau Saladin à l’assaut des croisés continue à déclamer, debout sur une cité de cendres : Drop Bush, not bombs.
On se souvient de Patti Smith en première partie de REM à Bercy en 1999. On l’avait crue apaisée sur la voie de la méditation comme substitut à la révolte. On l’a retrouvée ce soir, debout, tenant fermement l’étendard de la contestation, souquant vigoureusement sur un océan de braise avec ceux qui continuent à se battre envers et contre toutes les violences. Elle n’a pas abdiqué, elle continue d’écrire en suivant son chemin, traçant derrière elle l’inépuisable sillon de ceux qui se tiennent debout.
Les mains ouvertes vers les spectateurs en un geste subtil, tel le Christ montrant ses blessures à ses apôtres. Elle s’offre à tous, indifférente aux quolibets, elle donne son cœur, sa vérité, son combat. Elle donne sa vie à la lutte ! Une vie de passion, une vie de musique, une vie d’engagement. Une Vie vraie !
Ce soir j’ai pleuré des larmes amères en écoutant Patti Smith fiévreuse sur la scène du Bataclan. Comme toujours, cette artiste honnête sait faire remonter du plus profond de nous-mêmes des émotions ordinaires recluses par les conventions, cachées par les habitudes. Au gré des mots et des hymnes elle met à jour nos blessures et nos remords, elle met à vif la somme de nos compromissions avec le système. Elle est restée debout à scander We are the People quand nous avons pactisé avec le renoncement et oublié nos principes. Notre vie dévastée apparaît encore plus absurde et inutile à l’écoute de People have the Power, chanté le poing levé. Toujours elle parie sur l’Homme quand nous avons abdiqué pour la possession.
Ce soir j’ai pleuré des larmes de nostalgie, hanté par un passé carbonisé. Il y a 25 ans tout était possible lorsque Patti nous emmenait sur les cavalcades sauvages de Horses. Aujourd’hui tout est vain et je suis seul sur un glacis de sentiments dévoyés, un permafrost d’idées abandonnées en chemin vers nulle part.
Ce soir j’ai pleuré des larmes de bonheur lorsque Patti est revenue chanter Gloria, épuisée mais heureuse d’avoir, comme toujours, convaincu.
Set list : Swells/ The Dream’s Dream/ 1880 or So/ Venus/ Balloon/ Stax/ Little Johnny Jewel/ Prove It/ Squaggle/ Call Mr. Lee/ The Sea/ Persia/ See No Evil/ Marquee Moon/ Psychotic Reaction
Nouvelle Vague nous revient au Café de la Danse, lieu discret pour musique élégante. Pas de grandes nouveautés depuis leur prestation au festival des Inrocks en octobre dernier, on parle d’un disque pour la rentrée. Juste le plaisir de voir se poursuivre une expérience musicale heureuse.
Camille, en pleine promo de son disque solo Le Fil, joue la star de la soirée. Se succèdent également sur scène : Mélanie, Phoebe et Marina. Le répertoire n’a pas vraiment changé, elles interprètent avec la même innocente originalité les standards de l’album sous la direction unificatrice du guitariste arrangeur Olivier Libaux : Love Will Tear Us Apart (Joy Division), Making Plans For Nigel(XTC), Just Cant Get Enough (Depeche Mode), This Is Not A Love Song (PIL), Too Drunk To Fuck (Dead Kennedys), Guns Of Brixton (The Clash), et quelques extras comme Ever Fall In Love (Buzzckoks) et Mongoloid (Devo). Un quatuor de nanas qui nous chantent des chansons de mecs avec aplomb et créativité. Au-delà du choc divin provoqué en 2004 par la découverte de ces musiques post-punk rafraîchies en bossa-nova, on attend de Nouvelle Vague qu’il nous surprenne de nouveau comme il en a les moyens. L’effet réinterprétation s’estompe doucement, l’arrangement est éphémère dans la véritable composition. Alors il nous reste le phantasme généré par ces gamines ravivant The Clash dans nos neurones embrumés.
Mais on prendra tout de même avec beaucoup de plaisir le prochain disque où l’on devrait retrouver les bonus de la soirée gravés dans ce CD étape II.
David Byrne, ex-leader-créateur-concepteur-animateur d’un groupe phare des années 80, The Talking Heads, s’est installé pour une soirée au Bataclan à la tête d’une troupe originale et rafraîchissante qui outre batteur et bassiste, met en scène un ensemble de cordes (quatre violonistes et deux violoncellistes) et un redoutable percussionniste : The Tosca Strings. Ils viennent de sortir un disque ensemble : Grown Backwards.
L’homme n’a guère changé. Seuls ses cheveux ont sévèrement blanchi mais on retrouve le même pantomime en baskets, dont les pas de danse sont aussi furieux que les riffs de guitare. La voix haut perchée est toujours mélodieuse et agile. L’ensemble est souple et intelligent. Au milieu de ses nouvelles créations, dont des musiques de film, on reconnaît sans peine quelques standards des Talking Heads (Heaven, I Zimbra, Life During Wartime, Blind, Psychokiller) qui déclenchent l’enthousiasme du petit monde intello-parisien qui se pressent auprès de l’artiste britannique ; Sophie Calle est de la partie.
Avec Talking Heads on avait un groupe éminemment urbain qui nous a ouvert sur les rythmes de la ville et de la folie. En association avec Tosca Strings il crée une fantastique rythmique sud-américaine qui transpire le soleil de Rio et la violence des favelas, c’est le carnaval à notre porte.
Mais après quoi courent The Stranglers depuis vingt-cinq ans? Tout ce temps passé depuis le déferlement punk jusqu’à la vague électronique n’a pas fait dévier d’un iota nos hommes en noir. Exsudant toujours la même sinistrose, teintée de violence urbaine et inspirée d’un bestiaire obscur : entre la peste vicieuse du rat et l’élégance racée de la panthère noire, le vol rectiligne du corbeau vient nous rappeler que la fin rode.
A l’écart des grands courants du Rock, ils continuent de décliner les mêmes rythmes tribaux en montant à l’assaut de notre tranquillité bourgeoise. Ils sont restés fidèles à la pureté initiatique du Rock premier lorsque leurs camarades de couloirs de maisons de disques dérivaient vers des formats FM sans âme. Et pendant que Sid Vicious chantait My Way sur les plateaux télé en prime time Hugh Cornwell et sa bande composaient la mélodie dévastatrice de No More Heroes en faisant poser Jean Jacques Burnel sur la tombe de Troksky… c’était en 1977 !
The Stranglers ne courent finalement plus après grand-chose. Ils emmagasinent simplement le plaisir d’aller jusqu’au bout d’une idée, celle de l’essence d’une musique/attitude à une époque où le zapping est érigé en standard de vie.
Et maintenant, que la Scène, oubliant ses renoncements, redécouvre le Rock, les Stranglers reviennent en odeur de sainteté. Ils sortent même en single Norfoalk Coast, chanson éponyme de leur récent album, alors que, fâchés avec l’industrie du disque, ils s’étaient toujours refusés à toute promotion de leur œuvre. C’est sous les nuages lourds et sombres de la cote britannique que Burnel est allé composer cette ode solitaire :
I was a looser in the loving wars / I took my treasure to the Norfoalk Coast /… / I walked alone on the Norfoalk coast / And the screams of the birds they echoed around my mind
Il en résulte un petit joyau de musique entêtante qui sera présenté au cours de la soirée.
Le concert a lieu au Trabendo, bar-boîte aux pieds du Zénith. Peu d’espace et une atmosphère confinée. La ritournelle aigre-douce de Waltzinblack annonce, comme depuis des années, l’arrivée du groupe sur scène. Tous de noir vêtu, ils attaquent Norfoalk Coasti suivi de Skin Deep, Bing Thing Comming, Long Black Veil. Les trois lascars d’origine ont pris quelques années mais tiennent leurs places : Burnel à la basse, un Jet Black balzacien, barbe et cheveux blanc, à la batterie, et Dave Greenfield aux claviers. Paul Roberts le chanteur, qui a rejoint le groupe depuis 10 ans et Baz Warne (ex-guitariste des Small Town Heroes) depuis 4, rajeunissent la bande, mais on les dirait nés Stranglers. Une étrange nostalgie émane des textes de ce groupe tourné vers un futur urgent où la révolte rémanente continue d’irriguer une inspiration fataliste sur l’incontournable nécessité d’accompagner ce Temps qui passe en laissant les loosers dans le fossé : There is a new time coming / We’re gonna have to change / Big thing coming and it’s comming real soon. Mais malgré tout, comment oublier les souvenirs fondateurs qui sont finalement si proches : To sin and repent just wasn’t for me / I’ve been wild / I’ve been wild.
Les chansons défilent non-stop, celles du dernier album et des reprises, notamment : Always The Sun, Duchess, Something Better Change, Walk On By, Five Minutes.
Ces hymnes sont menés sur le même rythme ardent qui a fait le son du groupe : une ligne mélodique de basse appuyée, des nappes de claviers obtuses et entêtantes ajoutant une touche gothique à l’ensemble, une batterie épileptique portant la voix grave du chanteur sur des mélodies sulfureuses et concises. Bref, la même furia sophistiquée qui les avait fait détester par les Sex Pistols et adorer des frustrés de la vague punk. Mais à force de crier No Future, les punks sont morts et les Stranglers nous font danser sur leur tombe :
I need a dream where I can live what I said / I need a place where I can put my head / I need a hole where I’ll find darkness now…
Quelques rares moments de respiration avec Golden Brown, une ode à l’héroïne composée sur une bluette pour clavecin ou Tucker’s Grave et son envolée de claviers de cathédrale.
Le groupe reprend sa course effrénée avec Lost Control, Who Wants The World, Grip, Tank, I’ve Been Wild…, la salle chauffe, Roberts ouvre sa chemise et dévoile des pectoraux qui font se pâmer les jeunes femmes, on voit même quelques sourires se dessiner sur la bouche des musiciens. La machine infernale Stranglers trace son sillon dans un terreau qui reste des plus fertiles : celui du Rock’Roll honnête et dur, prévisible donc éternel.
Pour terminer le deuxième rappel JJ frappe sur sa basse et lance No More Heroes et son hallucinante mélopée synthétique aux relents purificateurs :
Whatever happened to all the heroes? / All the Shakespearoes? / They watched their Rome burned / Whatever happened to all the heroes? / No more heroes any more…
Et nos héros sont partis ! On les retrouvera 48 heurs plus tard pour un dernier concert en direct sur FIP avant de poursuivre une tournée européenne. On espère que le prochain disque avant les cinq années qui furent nécessaires à l’accouchement de Norfoalk Coast !
Tel/ Je me dore/ Faites monter/ La nuit je mens/ Sommes-nous/ Aucun express/ Le Dimanche à Tchernobyl/ L’Irréel/ Mes prisons/ Fantaisie militaire/ Volontaire/ Étrange été/ Légère éclaircie/ Bombez !/ What’s in a Bird/ Mes bras/J’passe pour une caravane/ Osez Joséphine/ Les Grands Voyageurs/Samuel Hall/ Vertige de l’amour/ 2043/ Faisons envie (en duo avec Chloé Mons)/ Cantique des cantiques (en duo avec Chloé Mons)/ Madame rêve/ Ma petite entreprise/ Martine boude/ Bijou bijou/ Angora/ Malaxe
(setlist d’après le DVD live « La tournée des grands espaces »)
The Strokes arrivent en France précédés d’une dithyrambique réputation et le public parisien se presse au Zénith pour découvrir « le nouveau Velvet » encensé par la presse rock internationale. Leur dernier disque Room On Fire est disponible dans les bacs depuis un mois. Il déclenche a priori moins d’enthousiasme que le premier.
Et l’on voit débouler sur la scène nos cinq trublions new-yorkais qui entament leur set avec Reptila sous une lumière éblouissante de stroboscopes flashant la salle. Avec son refrain déclamé sur un rythme effréné :
I said please don’t slow me down / If I’m going to fast
le ton est donné, et personne ne viendra ralentir ni tenter de décourager cet emballement musical.
Ils sont dégingandés, fagottés dans d’improbables Jeans/Converses, le cheveu dégoulinant, le jeu de scène plutôt statique. Julian Casablancas, auteur compositeur du groupe, promène sa rogue hésitante entre deux cigarettes et trois pirouettes avec le public. Fils du patron de l’agence de mannequins Elite, on imagine sa vie sentimentale plutôt fluide. Il développe une voix rocailleuse qu’un traitement électronique rend nasillarde. Il déclame des onomatopées sur les couples, la gloire, l’après, les nuits urbaines, le temps qui manque, bref l’urgence de la vie sur une planète hystérique.
Ce look désabusé n’empêche pas un déferlement d’énergie stupéfiant. Le son est puissant, les riffs saccadés crachent l’urgence sans rémission (Give me some time, I just need a little time / Is this how it ends?), les guitares déchaînent le beat furieux de nos temps modernes. Les solos sont réduits au strict minimum, quelques notes qui s’échappent par accident de la machine infernale en route vers l’enfer (Never was on time). Le tout est prévisible mais furieux, contrôlé mais débridé. On ne croule pas sous le déluge des notes ni des accords mais on reste pantois de leur maîtrise répétitive et machinale du fond musical. Guitares, bass et batterie sont au carré pour déployer le tapis pourpre d’une cadence hallucinante. C’est la grande force des Strokes d’impulser un rythme itératif et féroce sur lequel se placent à bon escient la voix et les mots de Casablancas.
Les morceaux de leurs deux disques se succèdent tels les flots de voitures dans les rues de Manhattan, seulement ponctués des Walk / Don’t Walk de feux impuissants à enrayer le déferlement : What Ever Happened, Automatic Stop, 12 :51, New York City Cops, Hard To Explain, Someday, Last Nite, …
Hommage aux Maîtres, ils nous offrent une redoutable reprise de Clampdown du Clash prélevé sur London Calling. Et plutôt que les références journalistiques au Velvet Underground ou à Blondie, on tient avec The Clash la réelle inspiration de ce groupe hargneux qui hurle à la cantonade :
The end has no end the end has no end
The Strokes nous sert un final éblouissant avec Take It Or Leave It et après une petite heure de musique enfiévrée, plie bagage pour ne plus revenir, laissant frustré un Zénith dans le feu du coitus interomptus.
Ce départ précipité relève de la faute de goût, d’autant plus qu’elle est récurrente. Mais soyons généreux, il s’agit seulement d’une bande de cinq gamins de 23 ans, à la morgue rafraîchissante, qui nous ont fait rock’n’roller aux rythmes incandescents de la rue new-yorkaise dans la joie et la bonne humeur. C’est revigorant et percutant. Ca pulse, ça déménage et ça réveille es morts. Ce n’est peut-être pas l’avenir du Rock’nRoll mais c’en est un présent emblématique.
Et puis des garnements qui inscrivent Thank You au dos de leurs disques ne peuvent pas être simplement de mauvais garçons.
Paris Bercy les 20 & 21 octobre, Marseille le 14 novembre
Un an à peine après son album Heathen et une superbe tournée dans des salles de dimension moyenne, David Bowie nous revient dans une forme éblouissante pour nous présenter son nouveau disque Reality et reformater l’un des plus subtils catalogue de chansons de notre époque.
L’équipe est la même que l’an passé, diabolique et soudée, au service d’une musique qui traverse le temps avec tellement de bonheur. Earl Slick et Gerry Leonard aux guitares (la légitimité rock associée à la technologie), Sterlling Campbell et sa frappe ahurissante à la batterie, Catherine Russel chœur et percussion, Mike Garson de plus en plus rondouillard dans ses trilles et ses costumes, et l’ineffable Gail-Ann Dorsey basse et chant.
Les lumières s’éteignent sur le lancement d’une intro filmée projetée sur un vaste écran vidéo : on y découvre un groupe de marionnettes colorées et naïves attaquant un instrumental rythmé, se transformant petit à petit en chacun des personnages, oh combien réels, que l’on voit se mettre en place pour le show. Comment mieux introduire les mues continuelles de l’artiste qui ont finalement abouti à ces soirées parisiennes ?
Bowie resplendissant rejoint ses musiciens qui entament The Jean Genie ; Bercy s’enflamme et ondule au gré des riffs légendaires (Sits like a man but he smiles like a reptile / Jean Genie let yourself go) ! Le temps de se dévêtir d’un improbable queue de pie en jean, de s’emparer d’une guitare et la machine repart sur New Killer Star, l’évocation de nos barbaries sur Battery Park mais l’espoir ténu d’une lumière au bout du tunnel : I got a better way / I discovered a star / A New Killer Star / The stars in your eyes / Oh my nuclear baby / Let’s face the music and dance.
Dans la foulée sont enchaînées Cactus, China Girl, Hallo Spaceboy. L’audience crie grâce après un tel déchaînement. Tout est carré, rythmé par l’inconcevable martèlement du duo Dorsey/Campbell à porter aux nues de la légende du rock ! Le son claque, les instruments sont réglés au quart de tour, pas une fausse note, pas une hésitation, la machine folle écrase tout sur son passage sauf la voix de Bowie. Et quelle voix ! Portée à merveille par un son surpuissant mais précis, il déclame ses textes, chuchote ses angoisses, crie ses menaces, donnant le La à une troupe de grognards, à lui dévoués, à la vie à la mort.
Mais quand il faut respirer au milieu de l’enfer, notre armée des ombres sait faire dans la dentelle, au besoin en reléguant provisoirement en coulisses les plus violents d’entre eux. Et Bowie interprète de délicieuses versions de Under Pressure superbement co-chantée par Dorsey, The Motel ou un si bouleversant et actuel Loving The Alien. Seul sur le devant de la scène, attentif et fragile, hanté mais libéré, il nous dévoile une nostalgique tendresse en plaçant sa voix éthérée sur les portées pleines de grâce et de détermination d’une musique complexe et sophistiquée.
Lors du deuxième Bercy, il jouera dans le même registre Days, complété à Marseille par Life on Mars et Five Years.
Le retour au rock se fait via l’éternel White Light, White Heat de Lou Reed, suivi de I’m Afraid of Americans toujours aussi terrifiant. Le spectacle de tous les membres du groupe hurlant dans la tourmente d’un vortex musical d’acier en fusion : I’m afraid of Americans / I’m afraid of the world / I’m afraid I can’t help it devant un parterre de français médusés de découvrir que God is an American, réconcilie avec le siècle en donnant un nouveau sens au mot Rock’n Roll pourtant tristement galvaudé de FM en Star’Ac !
Puis on écoute d’autres morceaux extraits du dernier album : Pablo Picasso, Fall Dog Bombs the Moon, Never Get Old. Le set du 21 octobre donne lieu à une troublante plongée dans l’album Low avec Sound and Vision, Breaking Glass, Be My Wife et Always Crashing in the Same Car. On y retrouve les trottoirs enneigés de Berlin quand Eno et Fripp, face au Mur de la honte, accompagnaient Bowie dans son parcours initiatique à la musique électronique, déclinée depuis sous d’autres formes bien navrantes.
The Man Who Sold the World sera au programme du concert de Marseille où Bowie se remettait d’une extinction de voix qui l’avait forcé à écourter Nice et annuler Toulouse.
Comme le veut la tradition, tous les shows se terminent par Ziggy Stardust et un vent d’émotion qui balaye l’assemblée, melting-pot de générations éblouies qui toutes reprennent en choeur : Making love with his ego / Ziggy sucked up into his mind / Like a leper messiah / When the kids had killed the man I had to break up the band, pendant que défilent B O W I E en lettres géantes sur le fond de la scène.
Ziggy traverse le temps et inspire son Maître sans cesse renaissant. Bowie, Faust conquérant, égrène ses productions tel un voyeur errant dans une humanité désarticulée entre le Mal et le Bien, The Beauty and The Beast.
La partie hexagonale de cette tournée mondiale nous a révélé un artiste réconcilié avec les mythes éphémères qu’il a engendrés puis exorcisés. Seulement, à conjurer les légendes on en sacrifie la magie sauvage. Ces shows pétillants, merveilleux de perfection ont manqué de l’alchimie qui nous a ensorcelés des années durant lors de chaque apparition bowienne. L’ambition de cette tournée était un peu à la baisse, d’un niveau comparable à la taille basse des jeans dont il s’est affublé sur son nouveau look. Etait-il bien opportun de faire applaudir l’assemblée sur Heroes ?
Moins d’élégance exquise que l’an passé. C’est la tournée de la sérénité, de l’épanouissement, de l’énergie canalisée sur le thème : Bowie expliquée à ma fille… Mais ne boudons pas notre plaisir, la performance était immense, les compositions restent inégalées, la vision du monde toujours percutante et l’artiste au dessus de tous. Un groupe qui s’amuse et surfe en permanence sur l’axe effilé de la pure jouissance musicale. On en redemande !
Depuis plusieurs semaines Paris bruisse de commentaires sur les dernières œuvres de David Bowie : pleine page dans Le Monde en juin où notre star britannique débat sur « l’écho du chaos », show annoncé aux Arènes de Nimes en juillet suivi d’un concert improvisé à l’Olympia, soirée spéciale sur Arte et interview sur Canal+ en septembre. Et surtout, sortie de Heathen, son dernier opus, terminé devant Ground zero post 11 septembre dévasté par notre folie, à deux pas de sa résidence new-yorkaise sur le palier de laquelle voisine Moby qui a remixé une étrange version de Sunday (Nothing remains/Its a beginning of an end/And nothing has changed/In your fear of what we have become/Take to the fire/Now we must burn/All what we are). Ce vingt-cinquième album est un disque d’exception, coproduit par Tony Visconti, le compagnon des premières années. On y retrouve une inspiration existentielle et sombre. Sur la quatrième de couverture cohabitent Einstein, Freud et Nietzsche… les briseurs de certitudes délétères : le temps est élastique, l’inconscient gouverne tout et Dieu n’existe plus. Nothing remains, encore le chaos !
Ce 24 septembre, une joyeuse assemblée multicolore et poly-générations se retrouve au Zénith pour un concert qui sera jubilatoire. Les plus anciens amènent leurs enfants et leur passent le relais en se souvenant de Heroes déclamé en 1977 aux abattoirs de La Vilette, à deux pas d’ici, à presque trois décennies de là !
La mise en scène est dépouillée. Un B-O-W-I-E composé de puissantes ampoules meuble le mur du fond en ajoutant à l’ensemble une note un peu clinquante. Le concert démarre à 20h.
Pendant que Mike Garson déroule quelques trilles au piano, Bowie entre, vêtu (par Hedi Slimane) d’un costume rouge corail à reflets moirés, chemise blanche, cheveux blonds longs qu’il passera beaucoup de temps à recoiffer, souverain et souriant, serein et félin, il entame Life on Mars pour nous narrer une fois encore la triste comptine de cette fille étrange aux cheveux mousy, seule et perdue devant un mauvais film, le freakiest show.
Le reste du groupe ensuite les rejoint : un trio de choc aux guitares, Earl Slick, lunettes noires et manteau cache poussière, Mark Platti, barbu, affublé d’un couvre-chef Yoruba et Gerry Leonard, cheveux blonds coiffés au pétard avec un air de Johnny Rotten. Une rythmique noire : Sterling Campbell à la batterie, Catherine Russel percussions-claviers-choeur et bien sûr, Gail Ann Dorsey, la bassiste-chanteuse fétiche de ces dernières années, crâne rasé et tenues affriolantes. Tout ce petit monde est brillant et détendu, professionnel et déluré. Ils entament une plongée torride dans les pérégrinations du Major Tom avec un Ashes to Ashes sous haute tension, martelé froidement, Bowie répétant mécaniquement pour ceux qui l’auraient oublié que Tom est un junky.
Ce sera d’ailleurs la marque de la plupart des reprises de ce concert : le sceau du Rock pur et l’évacuation des influx funky ou des tentations techno qui ont pu marquer certaines créations des récentes époques. Le set de trois guitaristes est là pour marquer ce retour aux bases. L’apothéose de cette nouvelle vision rock est illustrée avec les arrangements terrifiants de I’m afraid of Americans, Hallo Spaceboy, ou Cactus (de Black Francis des Pixies), qui seront joués sur la même veine : Dorsey arc-boutée sur son instrument, souriant malicieusement, écrase tout d’une rythmique brûlante et barbare pendant que Bowie accroché au pied de son micro, tendu en avant, hurle ses peurs et déclame ses angoisses. On approche l’enfer. La salle est en feu. On baigne dans la violence de la musique et des mots. Les rappeurs des cités peuvent aller se rhabiller !
Entre deux, un retour lumineux sur l’album Low avec Breaking Glass et A New Career in a New Town calme le jeu et nous rappelle l’époque berlinoise glaçante de la collaboration avec Eno du milieu des années 70. Ces deux morceaux sont enlevés, joués avec enthousiasme, la pesanteur originale en moins. Nous aurons même droit à une reprise de Heroes au début méconnaissable avant que ne retentisse la stridence des guitares, zébrant l’inutilité de feu le Mur de la honte. Bowie n’oublie pas combien exceptionnelle fut cette époque, marquée au fer de l’Histoire, dans son périple musical. Nous non plus !
Après, une grande partie du dernier album sera jouée sur scène : Slip Away et son final au stylophone, 5 :15 the Angels have gone, Afraid, Sunday, Everyone says « Hi ». Heathen (The Rays) terminera la première partie dans une beauté froide, digne de Warzawa, enrobée de nappes de claviers surnaturelles venues des entrailles de la terre, et comme dans une longue incantation l’artiste revisite les stances de ses doutes d’une voie profonde et tragique : Waiting for something/Looking for someone/Is there no reason?/…/I can see it now/I can feel it die.
Une seule référence à Hours, l’avant-dernier album : ce sera Survive pour laquelle Bowie prend la 12 cordes. Puis des chansons plus anciennes : China Girl, jouée ici sur un rythme effréné teinté jungle, retour à la noirceur de la version initiale écrite pour Iggy Pop (My little china girl/You shoudn’t mess with me/I’ll ruin everything you are/I’ll give you eyes of blue/I’ll give you man who wants to rule the world), Fame précédée d’un mime, Fashion et Rebel Rebel.
Tous ces morceaux sont chantés avec élégance. Moins dansant que par le passé, Bowie déborde de sérénité sur scène, gestuelle mesurée et diablement troublante. Bien sûr, toutes les femmes de l’assistance fondent à chaque déhanchement. Il parle beaucoup, rit encore plus. Sa voix a mûri, parfaitement contrôlée, plus grave mais toujours terriblement à l’aise pour grimper dans les registres aigus qui se terminent par un trémolo si particulier. L’artiste est simplement heureux de jouer ses compositions et de ce retour généreux à la simplicité basique du Rock.
Pour le rappel, Bowie revient habillé de noir avec une longue redingote aux reflets toujours moirés. Le compte à rebours de la fin de ce concert est lancé. Il s’achèvera sur une version inattendue de Let’s Dance, tube phare des années jet-set et une ultime référence au passé avec Ziggy Stardust. Les guitares grasses et lourdes dégorgent alors leurs riffs ravageurs des murs d’enceintes sur la foule électrisée et comme pétrifiée qui replonge dans le mythe fondateur et destructeur des aventures intergalactiques de la bande déjantée des Spiders from Mars. Cet instant qui tend au sublime est éphémère (qui en eut douté ?) et la star, les bras écartés scande une dernière fois « Making love with his ego/…/Ziggy played guitar » alors que les lumières s’éteignent. Le groupe, libéré et apaisé, salue la foule en repartant bras dessus dessous, laissant pantois les fans de trois générations successives sur le parterre du Zénith.
En voyant Bowie quitter la scène, on ne peut s’empêcher de repasser dans nos neurones les images accélérées de quatre décennies de transformations et d’innovations mémorables, parfois stupéfiantes, orchestrées d’une main manipulatrice, durant lesquelles il a sans cesse repoussé les frontières de son imagination. Il nous a fait nous épuiser à le suivre et rêver dans des univers stratosphériques et sombres, et quand la réalité dépassait la fiction l’artiste se noyait en s’approchant des frontières dangereuses de la déraison. Fort de ses expériences théâtrales et de son goût pour le mime Bowie a toujours interprété ses chansons plus qu’il ne les jouait, à commencer bien sûr par le personnage de Ziggy Stardust inspiré par le théâtre japonais et assassiné sur scène dans un autodafé purificateur le projetant vers d’autres créations et de nouvelles perversions. Il a beaucoup dérangé et on a aimé qu’il le fasse à notre place. Avec lui nous avons vécu par procuration et nous étions aussi des Rebel. De mutations en dérisions, de métaphores en introspections, de vertiges en folies, il a poursuivi son chemin flamboyant. Il a ingéré toutes sortes d’influences musicales en les retraitant à l’aune de ses propres visions. Il a sauvé de la mort artistique nombre de ses coreligionnaires et inspiré tant de vagues musicales qui peuplent les hits internationaux d’aujourd’hui.
Dorian Gray funambule, fil après fil il a tissé une toile de quarante années d’un itinéraire unique. Il s’est caché derrière une panoplie de personnages fantasmagoriques, figurines de cristal brisées après usage comme on jette un verre vide de vodka derrière son épaule, ombres mouvantes occultant la personnalité de son compositeur pour en concentrer les clés dans sa musique et elle seule.
Avec cette tournée 2002, Bowie, voltigeur sublime, nous propulse à nouveau aux sources de l’énergie primale du Rock, sans fioriture, mais toujours utopique. De Life on Mars à Ziggy Stardust nous avons repassé ce soir, telle la locomotive emballée de Station to Station, les étapes d’une carrière unique. Les spectateurs ont vécu avec ardeur le retour sur trente années de jalons musicaux et fictionnels qui ont marqué ô combien leur propre imaginaire. Ultime clin d’œil, Bowie, à 55 ans, ressuscite Ziggy, qui en a 30, en guise d’adieu. De la réalité à la légende, où comment l’artiste d’une génération, tragédien intergalactique, a érigé le mythe à la portée de tous !
Il y a vingt cinq ans, un Ange descendu d’un opéra rock faisait déferler un torrent d’émotion sur les cent mille spectateurs de la fête de l’Humanité écoutant, le cœur serré, Peter Gabriel interpréter Here comes the flood, seul face à son piano à queue.
Après nous avoir fascinés aux commandes de Genesis avec des fastes de lutin incestueux et créateur, il avait délaissé ce vecteur pour continuer, solitaire, un chemin de traverse qu’il parsèmera de jalons fondateurs dépassant largement le strict domaine musical qui néanmoins en reste la sève.
Solitaire ? Pas tout à fait. Notre artiste polymorphe a consacré ces vingt dernières années à s’ouvrir au monde via son label Real World, à construire son château/studio de la banlieue de Londres, à conceptualiser la World Music, à voyager et collaborer avec des artistes bigarrés, à gérer des engagements politiques, à mixer ses convictions, à inventer des clips retentissants, à commettre des productions innovantes, bref, à toujours nous étonner.
Depuis dix ans Gabriel avait disparu de la scène discographique pour courir vers d’autres cieux. La sortie de son disque Up et la tournée actuelle mettent fin à cette longue absence musicale.
Et il nous revient physiquement transformé : enrobé, le cheveux blanc et ras, affublé d’une petite barbichette de sage du Tonkin. Il nous apparaît moralement assombri même s’il jongle toujours entre des textes dérangeants et le sentiment de chaleur d’une voix unique, à l’enrouement caractéristique, voguant entre deux décrochements. La musique reste subtile mais heurtée, frappée de cassures de rythmes qui la font vivre.
Le disque comme le show démarrent avec Darkness, longue évocation des peurs d’un homme qui affronte le naufrage du vieillissement et se rapproche de la tempête annoncée de la mort:
I’m scared of swimming in the sea Dark shapes moving under me … I’m afraid I can be devil man And I’m scared to be divine … The deeper I go, the darker it gets.
Sur scène, habillé d’une tunique à col Mao, moins mobile qu’auparavant, il reste sur le coté, de profil, manipulant ses claviers. Sa fille Melanie chante et joue des percussions un peu en retrait. Avec eux, notamment, les deux fidèles crânes chauves de toujours : Tony Levin la plus grosse paluche du rock à la basse et David Rhodes, guitare, qui assène des riffs secs et glaçants, coupants tel un sérac de banquise bleue qui s’effondre dans l’antarctique.
Gabriel décline son nouvel album à la sensibilité complexe centrée sur le triptyque naissance-sexe-mort. Il hante les terres infinies de perdition de son âme qui enfourche des angoisses incontrôlées de fin, additionne des doutes et interrogations :
My ghost likes to travel so far in the unknown My ghost likes to travel so deep into your space … The breathing stops, I don’t know when/In transition once again – Growing up.
D’autres chansons sur la mort, la séparation et la souffrance :
I grieve, Sky blue, No way out, Digging in the dirt (Stay with me I need support I’m digging in the dirt To find the place I got hurt Open up the places I got hurt I’m digging in the dirt.
Quelques chansons plus gaies, voire ironiques, avec Red rain, Sledgehammer, The Barry Williams show, Upside down.
Derrière cette noirceur, il y a l’étrange sérénité d’un homme sage, en lutte pour que la création soit la Mère de toute existence ; l’optimisme du père d’un tout jeune bébé et de Melanie qui chante en duo avec lui un bouleversant Mercy Street :
Looking for mercy In your daddy’s arms.
Derrière cette peur il reste l’espoir, insufflé comme bouée de survie, et la certitude qu’il ne faut jamais abandonner (Don’t Give Up – qui ne sera pas repris sur scène cette fois-ci). On ne peut pas lutter contre le temps qui passe inexorablement (In the ashes and the dust/Life carries on and on and on – I Grieve) mais il convient d’emmagasiner la sagesse qui permet d’attendre l’échéance ultime en activant le processus créatif et émotionnel.
Le show se termine par Father and sun et In your Eyes une si belle chanson d’amour, de survivance et de dépendance :
In your eyes The light the heat In your eyes I am complete I want to touch the light The heat I see in your eyes.
Peter Gabriel a ravi une audience déjà conquise. Sa capacité à s’adresser avec une grande simplicité aux ressources intimes de chacun frappe au cœur. Il a déroulé avec délicatesse sa propension à transcender nos misères. Dans une époque où le cynisme et le mépris sont érigés en modes de vie, il nous rappelle que seule l’émotion donne un sens à l’existence et peut panser les blessures.
Bryan Ferry, ex-chantre glamour du rock décadent, ex-leader de feu et flamboyant Roxy Music, ex-dandy marié à Jerry Hall, ex-crooner so british, et encore un peu de tout ceci, nous revient. Il a réalisé son rêve d’enfant en enregistrant un album de reprises de classiques du jazz des années 30 qui ont bercé sa jeunesse : Cole Porter, Kurt Weill etc. Il nous présente son nouveau show à l’occasion d’une tournée dont la dernière étape passe par le Grand Rex à Paris.
L’ambiance est résolument jazzy, la salle s’y prête. Sur fond de lourdes tentures noires sur lesquelles flashent des étoiles, le band entre en scène. A tribord, une section cordes : violons, alto, violoncelle tenue par quatre jeunes créatures de rêve blondes, sanglées dans des pantalons de cuir noir et body microscopiques de même couleur. A bâbord, une section cuivre : saxophones, trompette, clarinette de quatre sexagénaires en smoking, bedonnants et chauves. Au milieu en figure de proue une harpiste, blonde bien sûr, et trois smoking à la guitare, la bass et au piano à queue. C’est un doux mélange de Cotton Club et Sexy Parade sur les grands boulevards.
Le navire trace sa route, les douze musiciens souquent ferme dès le déhalage et lancent le show avec deux instrumentaux jazz. La croisière s’annonce sportive mais raisonnable. Le Capitaine peut prendre la barre.
Ferry entre en scène, pantalon de cuir noir, veste de smoking sur chemise blanche. Et toujours tellement d’élégance féline. Il fait le lien entre cuivre et cordes, la synthèse du cuir et de l’alpaga. Il démarre avec As Time Goes By et enchaînera quasiment toute sa dernière production discographique : Where or When, Sweet and Lonely, Love me or Leave me, Falling in Love again, I’m in the Mood for Love etc. Le tout est résolument plus optimiste, plus léger, que les derniers disques solos de Ferry à la beauté sombre et tragique.
La musique est fluide et coule comme de l’eau pure sur des rochers de diamants. Le groupe est dynamique, parfaitement contrôlé par le pianiste maestro. La voix de Ferry, mûrie avec l’âge, nous emmène sur des sommets de légèreté et de profondeur. C’est de loin l’instrument le mieux maîtrisé sur scène. Il en joue avec délicatesse et tellement de charme.
C’est comme de la crème brûlée qui fond sur le palais. C’est onctueux comme un câlin au coin du feu. C’est doux comme un sourire d’enfant. C’est noble et inutile comme l’Union Jack flottant sur les restes de l’Empire.
Premier retour vers le passé avec Casanova suivie de Out of the Blue où le violon enfiévré d’Eddie Jobson est remplacé avec brio par celui de blonde n° 1 debout pour reprendre ce classique que devaient fredonner ses parents.
Intermède de douceur avec The Only Face. Ferry assis au piano dialoguant avec le cello de blonde n° 2. Oh ! ce cello si déchirant marquant avec délicatesse la voix soignée de notre crooner : no backstreet woman / you drive me crazy / I want to be alone / me myself no-one else.
Avalon et Jealous Guy sont enchaînées avec grâce. L’assistance pétrifiée de bonheur, retient son souffle pour ne manquer aucune intonation de cette voix si chaude, si douce, dont ferry joue avec une redoutable et manipulatrice séduction. Le solo éthéré de Yannick Etienne sur Avalon est remplacé, sans l’égaler, par la trompette nasillarde de smoking n° 3.
Le jeu de scène de notre crooner est à l’image de ses compositions, simple et de bon goût, élégant et parfois un peu distant. Sa façon de se mouvoir est empreinte de cette touch of class propre à la vieille noblesse européenne enfermée dans des rêves du passé et qui ne veut pas mourir. Ses mains rythment la musique, miment la guitare, ponctuent le beat. Quelques pas de danse parfois, on croit entendre des claquettes sur fond de trompette en sourdine. Sa lourde mèche de cheveux bruns marque son opposition à l’ordre établi. La seule rébellion dans un show si délicat.
Ferry qui en a vu d’autres n’hésite pas à quitter son micro pour donner la vedette à ses partenaires, blondes ou smokings, délaissant la scène pendant de longues minutes. alors que l’orchestre déploie une énergie maîtrisée.
Pour le rappel, un peu de liberté et blondes n° 1, 2 et 3 ont détaché leurs cheveux qui volent en rythme. Elles portent un T-shirt noir qui couvre maintenant leurs épaules. On ne peut pas tout avoir ! Debout, elles font les chœurs de Love is the Drug. Les archers sont remisés. Les blondes s’amusent, et nous avec. Comme il se doit au terme d’un concert ferryen, Do the Strand clôture une prestation qui déclenche le tonnerre d’applaudissements d’un public conquis. Ferry n’ose partir et, se tournant vers le maestro au piano lui fait signe de relancer la machine pour un ultime As Time goes by qui clôturera cette magnifique soirée : it’s still the same old story / a fight for love and glory / a case of do or die ! Ferry a largement gagné ce combat. Quelle sera la prochaine étape ?
Et lorsque le chroniqueur encore ému quitte le restaurant du coin de la rue pour retrouver son stylo, il croise Ferry sortant du Grand Rex dans un loden, sans un faux pli bien sûr, coiffé d’une casquette de titi parisien qui lui donne un air de gavroche des rues. Avec beaucoup de gentillesse et un grand sourire l’artiste serre quelques mains, signe des autographes, se fait prendre en photo avec des fans avant de monter, seul, dans un taxi qui l’emmènera dans un grand hôtel parisien, à moins que quelques soirées de la ville lumière se disputent l’honneur de s’approprier cette étoile qui brille d’un feu si chaud, si rassurant, et encore pour longtemps.
Grand-Rex, Paris, fauteuils larges et profonds, programmes sur papier glacé, King Crimson est en ville. Flashback.
En pleine lumière Fripp leader-créateur-concepteur-killer-rédempteur de King Crimson accueille ses invités, seul en scène, avec sa musak d’aéroport à mi-chemin entre Klaus Shulze et Tangerine Dream. L’électronique a remplacé les Revox d’antan, le clignotement des diodes s’est substitué au déroulement des bandes magnétiques. De l’analogique au numérique, c’est toujours l’électricité qui court, guidée par l’inspiration du musicien pour créer les ondes du plaisir délétère.
L’homme est le même : costume noir, petites lunettes rondes, cheveux court taillés, mimique posée et attentive, peut-être ironique. Une bouille de Trotski sans la barbichette. Il est relié par des vagues de fils à son armoire d’amplis. Sa guitare est posée en équilibre sur un genoux, une main sur le manche pendant que de l’autre trifouille les machines, branche les prises, pousse les curseurs, sans que cela semble d’un quelconque effet sur les sons étranges qui sortent de la six-cordes autonome. Il s’amuse. On s’installe !
Puis Fripp s’en retourne vers les coulisses le temps de laisser les lumières s’éteindre. King Crimson entre en scène. Trente ans plus tard, les quadra frémissent. Sur le devant, l’inévitable Adrian Belew, aussi bon guitariste que piètre chanteur. Il a joué pour les plus grands : clown hystérique du Frank Zappa de Cheik Yerbouti, guitare frippienne de David Bowie sur le Heroes Tour, second couteau des Talking Heads lorsqu’ils se sont rapprochés de Brian Eno et puis retour avec Fripp et King Crimson depuis 10 ans. Il écrit des textes parfaitement hystériques et pourtant on lui donnerait le bon dieu sans hésitation ni même confession. On dirait un cadre de banque, mais il tire de sa guitare d’incroyables et effrayantes sinusoïdes sonores.
Fripp, en arrière plan au bout de ses fils, est toujours juché sur son tabouret, à moitié caché dans la pénombre. Bill Bruford et Tony Levin ne sont pas du voyage. Leurs successeurs font plus que de la figuration.
Les anciens ont profité de cette longue mise en place pour se remémorer le parcours éclectique du Roi pourpre et de sa cour. Des mélodies douces de Moonchild aux ironies désespérées de Epitaph en passant par les délires métalliques de Red, les Rois Crimson nous ont habitué à tellement d’avance sur leur temps qu’ils en furent souvent incompris de la masse et adulés de l’élite. Passant avec bonheur et subtilité de l’harmonie au désenchantement, du déchirement à la cacophonie, ils ont inspiré la musique progressiste des années 70 d’une manière fondatrice. Les nombreux musiciens qui ont joué sous l’étiquette de King Crimson ont ensuite essaimé l’âme du Maître au hasard de leurs vies musicales. Genesis a acheté son premier mélotron à Fripp et Peter Gabriel découvre à peine les mérites de cet instrument alors que les Crimson en ont fait le tour en berçant l’intelligentsia hippie de la vieille Europe sur les nappes d’harmoniques de In the wake of Posseidon. Alors que Bill Bruford leur batteur inspiré les quitte pour rejoindre Yes, Jon Anderson chanteur-compositeur de Yes retrouve Fripp sur Lizzard. John Wetton, bassiste-chanteur des derniers enregistrements, auteur des chants les plus bouleversants du groupe ne se remettra jamais de la séparation et errera dans des groupes dénués d’inspiration, à la recherche de son passé. Et lorsque Gabriel brise le rêve de Genesis, il fait appel à Fripp pour produire et jouer sur ses premiers disques solo. On le devine même, à Londres sur scène, caché, comme toujours derrière les amplis, jouant dans les coulisses pour la première réapparition de Gabriel en public.
Mais notre homme était déjà ailleurs. Il a approché les frontières troubles et démoniaques du délire métallique de la guitare kamikaze et répétitive sur Red et Lark’s Tongues in Aspic, il ne va plus quitter ce nouveau monde.
Nous sommes à la fin des années 70, le progressisme n’est déjà plus qu’un bon et lointain souvenir, la nouvelle vague éclate. Le Clash et les Stranglers explorent l’environnement primaire mais Ô combien réjouissant d’une musique basique rythmant les affres du chômage et de la crise économique durable. Pendant ce temps, Fripp débute une errance musicale et intellectuelle qui le mènera à jouer les invité sur Parallel Lines de Blondie, à quémander un poste d’intérimaire chez Devo ou à commettre de longues solitudes musicales sur les créations éphémères de Brian Eno sur No Pussyfooting ou Evening Star.
Et alors que David Bowie, quittant la Cité des Anges où il fréquenta la folie et ses compagnes malfaisantes, erre dans Berlin et tente de se refaire une santé et une morale, entre schizophrénie et guerre froide, parcourant à vélo les allées enneigées de Tiergarten au milieu des porteurs de valises de la CIA, Fripp exorcise ses démons dans une école de discipline au fin fond des Etats-Unis d’Amérique.
Bowie, entre chien et loup, équilibriste désarticulé sur son fil, travaille avec Brian Eno et Tony Visconti dans le studio Hansa by the Wall, bâtisse délabrée au pied du Mur qui servit de salle de bal à la Gestapo en d’autres temps. Ensemble ils explorent, ils visionnent, ils inventent la musique de demain. Comme chaque matin, à la conquête de nouvelles compositions, à la recherche de permanentes inspirations, Bowie se penche par la fenêtre du studio pour regarder tristement le Mur de la honte et, comme chaque matin, il découvre, au pied de l’ouvrage, le même couple d’amoureux se câlinant à l’ombre des baïonnettes des Vopos. Ainsi lui viendra le texte de Heroes, point d’orgue de la trilogie berlinoise glaciale Heroes – Low – Lodger.
Avec Heroes Bowie et Eno tiennent, ils le savent, le morceau d’anthologie de la guerre froide et de l’amour vainqueur, mais il leur manque…, que leur manque-t-il d’ailleurs ? Penchés sur le Mur, guettant les ombres, ils veulent marquer le déchirement d’une fin de siècle si sombre, Fripp leur apparaît comme une révélation. Il atterrit 48 h plus tard à Tempelhof où les Dakotas du Luftbrücke ont nourri Berlin en 1948, assailli par la famine et le blocus communiste. Aussitôt amené à Hansa by the Wall, encore dans les brumes du décalage horaire et de l’arrachement à sa méditation, Fripp commet l’inoubliable, l’achèvement ultime de ce que un immense talent et une guitare peuvent produire : hurlement dantesque, stridence hallucinée qui rythme les mesures de Heroes, douleur constante qui vrille le cerveau de tout être, marquant la séparation fulgurante qui pose le Mur au milieu de tout.
Fripp poursuivra une collaboration avec Bowie sur Lodger et Scary Monster et se lancera dans d’étranges récitals solo intimistes avec guitare et Revox, pour lesquels il accueille personnellement ses spectateurs en leur serrant la main à l’entrée de la salle et erre parmi eux durant la première partie, avant de déployer ses étranges arabesques musicales, seul, assis devant une table basse où est posée sa théière.
Au début des années 80, ragaillardi et sûr de lui après ses aventures berlinoises il relance King Crimson avec trois condisciples : Bill Bruford, Tony Levin et Adrian Belew. Leur premier disque est surprenant. Il s’appelle Discipline. C’est un long dialogue de guitares où Fripp et Belew se passent le relais, démarrant à coup de pizzicatos parfaitement convergents, d’un brio éblouissant avant de diverger indiciblement, pour superposer deux partitions séparées d’un huitième de mesure chacune, mêlant les dissonances et les cassures de rythme. C’est le sang d’une époque, l’âme de la future House music où la mélodie est oubliée au profit du rythme et de la répétition.
S’en suivent une série de productions du même tonneau, difficiles à aborder, où parlent l’acier en fusion et la performance des guitares, agrémentés de textes délirants chantés par Belew : Beat, Thrak, Dekonstruction of light. Ces trois créations constituent l’essentiel de notre concert. Et toujours on se demande comment l’homme qui a engendré les mélodies ambrées de Starless peut maintenant générer un tel Hiroshima sonore. Imperturbable, Fripp décline sa logique de la boucle : Lark’s Tongues in Aspic créé en 1973 revient comme un jalon référentiel tout au long de ses productions, chaque fois plus torturée et violente. Lark’s Tongues in Aspic – part four nous est resservie trente ans plus tard dans son dernier disque et en final de cette soirée. Le Grand Rex est en feu. Les héros se retirent.
King Crimson revient sur scène et, du haut de son tabouret, Fripp enclenche à nouveau le solo mythique, le concert se termine sur Heroes. Quittant la salle, les fans du début chantonnent Confusion will be my epitaph.
Le chroniqueur est abattu. Dolorès et ses Cranberries étaient de retour à Paris après leur sublime prestation d’avril dernier au Zénith. Mais pour Bercy ils avaient vu les choses en grand et le résultat fut piteux. Mise en scène tape à l’oeil avec deux musiciens supplémentaires et inutiles, juchés sur des présentoirs surélevés, pour renforcer le quatuor habituel. Dolorès passe d’un cache poussière léopard à une mini jupette cuir et body microscopique, telle une Sheila décatie. Ses maquilleuses travaillent toutes les quatre chansons pour lui en remette une couche. Elle était blonde, elle est redevenue rousse. Le son est fort et nasillard. Le répertoire classique passe comme un boulet. Le bon peuple aime. Du délicat au vulgaire, du ciselé à l’outrageant, du rock au yéyé, du blond au roux, Cranberries dérape sans contrôler. On espère un recadrage rapide car les compositions sont toujours d’exception et la voix superbe. Il reste à changer de directeur marketing. Le chroniqueur désespéré reste confiant et relit sa chronique du 14 avril 1999 !
Le couple fringuant du rock écossais des années 80 est de retour. Annie Lennox et Dave Stewart ont reformé Eurythmics et entamé une tournée aux relents humanitaires, qui fait suite à la sortie d’un nouveau disque.
Bercy n’est pas plein lorsque le groupe entre sur scène et quelques problèmes techniques d’éclairage et de son confirmeront tout au long du show que tout notre petit monde n’est plus très ajusté ; depuis le temps… Stewart toujours blond, Lennox grande et mince avec ses cheveux courts et roux, cachée derrière ses lunettes noires ; tous deux et leurs musiciens sont uniformément vêtus de costumes en style camouflage, tendance forces spéciales russes en Tchétchénie qui dénotent quelque peu avec les sponsors de la tournée : Amnesty international et Greenpeace. Sans doute un message antimilitariste qui vient compléter le titre de l’album du jour : Peace !
Mais tout ceci n’est de guère d’importance car la longiligne Annie chante toujours aussi bien et ses vocalises vibrionnantes envahissent le Palais de Bercy dont elles remplissent l’espace et comblent les oreilles des spectateurs. Elle occupe le devant de la scène avec son partenaire ; leurs musiciens et les trois choristes, essentiellement black-soul, sont relégués à l’arrière. Stewart à la guitare, qui a pris du ventre, s’écoute un peu jouer et s’avère toujours meilleur compositeur que grand virtuose. La scène est dominée par un large écran rectangulaire qui affiche alternativement des images filmées en direct du groupe et des compositions picturales informatisées aux couleurs vives du meilleur effet.
Eurythmics nous fait revivre avec bonheur et énergie tous ses tubes chéris il y a dix ans et chacun écoute avec émotion les rythmes appuyés de I need a Man, Would I lie to You et autre Missionary Man qui déclenchent quelques ondulations dans la foule conquise par avance. Le nouveau disque est décliné sans que l’on note de véritable évolution musicale par rapport aux compositions du passé. Eurythmics ne brille plus de l’éclat de son originale modernité des années 80 mais la musique tourne rond, harmonies et rythmes sont au bon endroit. La voix d’Annie s’est fortifiée avec le temps : puissance, justesse et précision particulièrement bien mises en valeur par la bonne acoustique. Elle en use en grande virtuose tout spécialement dans les morceaux lents : The Miracle of Love, There must be an Angel…
Le rappel est commencé par notre couple qui réapparaît devant un mur de sapin verts pour un set acoustique et vocal de bonne tenue et se termine avec l’ensemble du groupe sur Sweet Dreams, après un petit racolage de circonstance pour les sponsors de ce Peacetour.
Mercredi, la rumeur enfle dans Paris : David Bowie en concert à l’Élysée Montmartre jeudi 14. Seules 700 places sont à vendre. La bagarre sera rude…
Jeudi soir, dans l’attente du Thursday’s child, bracelets oranges et bracelets jaunes distinguent les invités des fans qui ont consenti à cinq heures d’attente au petit matin devant les guichets du boulevard Montmartre pour obtenir le sésame.
Bowie entre en scène avec Mike Garson, son pianiste d’antan, et chante Life on mars, très simplement et sans fioritures, comme le sera l’ambiance tout au long de ce concert. Il est vêtu d’un pantalon de nylon marron et d’un polo turquoise dont les manches longues se terminent en mitaines. Ses cheveux longs et châtains lui tombent en mèches sur les épaules. Très détendu il rit beaucoup. Il nous annonce que ce concert est un peu une répétition publique. Un chevalet est posé à coté de son micro, s’il tourne les pages de ses partitions consciencieusement entre chaque morceau, il ne les consulte pas pendant. Comme répétition, on a vu plus improvisé !
Les musiciens montent en scène après ce rappel du passé : Page Hamilton, le guitariste et leader du groupe Helmet, Gail-Ann Dorsey et son crâne rasé à la basse, Sterling Campbell à la batterie et Mark Plati comme guitariste rythmique, plus deux choristes pas très utiles. On regrette l’absence de Reeves Gabrels qui a co-écrit tout le dernier disque, pour cause de fâcherie semble-t-il !
Et l’on rentre dans le vif du sujet avec Thursday’s child et Something in the air, les deux premières chansons du nouvel album Hours…, presque fredonnées. C’est un retour nostalgique et parfois angoissé sur la vie qui s’est déroulée et sur le passé qui s’éloigne. Et quand la seule chose qui justifie et fait accepter ce passé c’est l’Aimée dont on a brisé l’amour en se demandant encore pourquoi, alors il faut survivre. Et Bowie enchaîne le si déchirant Survive.
Nouveau flash-back avec un China girl extatique et très dur, bass prédominante et rythme effréné. Des retours sur image qui font vibrer les bracelets jaunes : Driving saturday, Changes, Always crashing in the car, Repetition, Word on a wing et même son premier enregistrement Can’t help thinking about me.
On craignait un concert promotionnel centré sur Hours…, nous aurons un brillant résumé d’un parcours musical unique peuplé de visions fantasmagoriques. Les extravagances d’antan ne sont plus de mise. Bowie est apaisé et élégant, et cela suffit à nous consumer de bonheur. Il est heureux sur scène et la sérénité inonde ses gestes. Bowie sourit et reste souverain même en nous déclinant ses amertumes de quinqua.
Le rappel commencé par Seven (I got seven days to live my life/or seven ways to die) se termine par Rebel Rebel. Mais la rébellion n’est plus de son fait, il est maintenant le Maître du monde. Tel Orphée sublime et décadent dont le chant a charmé les Dieux et les mortels pour tenter de sauver Eurydice, il parcourt le système solaire où il a propulsé Major Tom dans l’orbite de nos rêves schizophréniques avant de nous révéler, vingt ans plus tard, que le Major était un junky.
Histrion démoniaque grimé de Ziggy Stardust en Scary monster, il nous a emmené aussi loin que possible dans ses mythes planétaires. Il nous accompagne de nouveau sur ce parcours initiatique pour tenter d’oublier qu’Orphée a perdu Eurydice et terminé sa vie désespéré et solitaire.
Maintenant que Ziggy et le Thin white duke voguent à jamais dans les poussières d’étoile de l’espace intergalactique, David Bowie explore la planète Internet depuis sa maison des Bahamas qu’il partage avec Iman. Du rêve de l’âge lunaire au pouvoir du silicium, le héraut britannique continue à tisser sa toile de modernité sur BowieNet.
Le problème avec un tel artiste c’est que l’on se sent bien peu de chose sur la Terre face à ce géant. Mais heureusement nous savons maintenant qu’il y a la vie sur Mars.
Vendredi, les bracelets jaunes sont encore en transe pendant que les bracelets oranges qui ont suivi la star pour une soirée privée au Man Ray transpirent sur leurs copies. La presse du jour étale déjà leurs chroniques désabusées où, à défaut de pouvoir critiquer ce concert au-delà du sublime, ils en tancent les buts soit disant commerciaux. Bref, les pisse copies dégorgent leurs désillusions mondaines mais les fans savent qu’ils ont croisé Bowie pour une nouvelle étape de sa création, plus introspective mais toujours flamboyante.