Catégorie : Autres no-musique

  • « La France sous leurs yeux – 200 regards de photographes sur les années 2020 » à la Bibliothèque Nationale de France

    « La France sous leurs yeux – 200 regards de photographes sur les années 2020 » à la Bibliothèque Nationale de France

    C’est une exposition de photos un peu interminable présentée à la BNF site « François Mitterrand », fruit d’une commande publique du ministère de la Culture en 2021 pour établir un panorama de la France au sortir de la crise sanitaire, organisée en 4 parties – libertés, égalités, fraternités, potentialités. Il y eut 200 lauréats et chacun expose deux photos. A l’image de notre époque, les thèmes évoqués dans chacune des parties sombrent un peu dans le « wokisme » et la victimisation. Le thème « libertés » est introduit par un texte édifiant, notamment :

    La liberté d’expression est revendiquée dans la volonté d’affirmer, à travers son corps et sa sexualité, une identité émancipée des carcans et des stéréotypes.

    S’en suivent des photos plutôt tournées vers les minorités « défavorisées » et les questions « sociétales » qui auraient été cristallisés par la crise sanitaire. Tout y passe, les questions de « genre », de statut de la femme, de couleur de peau, de violence familiale, de cultes, de territoires ultra-marins… Cette vision de la France pèche sans doute par excès de misérabilisme, pas sûr ne qu’elle soit véritablement holistique. Lorsque nos descendants visionneront ces clichés dans 100 ans, ils ne se feront pas une idée très positive de notre art de vivre en ce début de XXIe siècle.

  • « L’affaire Abel Trem » de Gábor Reisz

    « L’affaire Abel Trem » de Gábor Reisz

    Un joli film du réalisateur hongrois Gábor Reisz, que l’on dirait tourné en Super8, narrant la petite histoire d’une famille hongroise sous le régime politique actuel de Victor Orban. Abel est un élève distrait qui échoue au bac. Par mégarde il a laissé épinglé sur son costume une cocarde qu’il portait pour la fête nationale mais qui habituellement marque aussi l’appartenance au parti au pouvoir. Il s’en suit un imbroglio dans lequel interviennent les parents d’Abel, plutôt conservateurs, un professeur plutôt progressiste, une journaliste plutôt jolie et fouineuse, une amoureuse d’Abel plutôt versatile, le tout ponctué des évènements ordinaires de la vie de Monsieur Tout le monde. Abel se pense incapable, sa fiancée le quitte mais ses parents comprennent son mal-être et, finalement, le réconfortent. On dirait aujourd’hui qu’il est « déprimé ». On ne s’ennuie pas devant ce film découpé en chapitres journaliers étalés sur une semaine estivale à Budapest.

  • « Il reste encore demain » de Paola Cortellesi

    « Il reste encore demain » de Paola Cortellesi

    Nous sommes en Italie dans l’immédiat après-guerre, il y a encore des soldats américains dans les rues de Rome, les tickets de rationnement sont toujours d’actualité, la condition féminine n’est pas la priorité du pays… Si nous en doutions ce film en noir-et-blanc suit la vie d’un couple modeste, Ivano et Delia avec leurs trois enfants et le grand-père (père d’Ivano).

    Lui est un beauf complet, violent contre sa femme qu’il bat comme plâtre et à qui il distribue une claque monumentale tous les matins au réveil, mais qui se sent légitime car il a fait les deux guerres et ne voit pas pourquoi les choses changeraient dans une société européenne enfermée dans un patriarcat qui dure depuis des siècles… Delia quant à elle courre toute la journée pour essayer de grapiller quelques sous entre les piqures administrées aux malades, de petits travaux de couture, sa copine du marché, les commères dans la cour de son immeuble, sa famille à nourrir, le grand-père à soigner et les colères violentes du mari qui s’en prend à elle pour tous motifs, la traitant plus bas que terre comme sa fille d’ailleurs dont il refuse qu’elle fasse des études car elle est femme, et dont il doit approuver le mariage. Fort et brutal, mais effondré devant le cadavre de son père qui a eu la mauvaise idée de rendre l’âme le jour qu’il ne fallait pas

    Le sujet de la maltraitance des femmes est abordé ici gravement mais avec beaucoup d’humour. La famille italienne est caricaturée sans doute avec vérité. Les séances de violence sont tournées en dérision en un tango sinistre joué par les deux époux. Le rôle du mari est magnifiquement joué en personnage moustachu, buté et primaire. La fin est inattendue et plutôt optimiste.

    En 2024, si l’on en juge par le nombre de femmes en France qui meurent encore sous les coups de leurs maris, le combat féministe est encore loin d’être définitivement gagné. Mais la vraie vie est sans doute bien moins drôle que ce film italien très réussi qui rencontre un grand succès en Italie.

  • « Les Indociles » de Jean-Marc Barr et Pascal Arnold

    « Les Indociles » de Jean-Marc Barr et Pascal Arnold

    Au cœur du confinement décidé en 2020 en France pour lutter contre la pandémie de Covid, Jean-Marc Barr et Pascal Arnold ont tourné cette histoire dans un hôtel de luxe déserté par ses clients habituels. Ils imaginent que le gérant et l’un des propriétaires (joué par Jean-Marc Barr) accueillent trois escort (deux filles et un garçon homosexuel), prostitués plus ou moins provisoirement par besoin mais aussi parfois un peu par désir, qui « travaillent » dans les chambres vides où ils reçoivent leurs clients. On voit ainsi défiler une population bigarrée, plutôt favorisée, et on partage les réflexions des escort sur leurs vies et leurs clients. Une comédie légère et pleine d’humour.

  • « Le jeu de la reine » de Karim Aïnouz

    « Le jeu de la reine » de Karim Aïnouz

    Nous sommes au XVIe siècle en Angleterre, Henri VIII (1491-1547), joué par Jude Law, est en fin de règne, physiquement très malade, progressivement gagné par la gangrène, il a déjà fait guillotiner deux de ses épouses pour trahison, exilé deux autres, la cinquième étant morte de maladie. Sa sixième épouse, Catherine Parr (1512-1548), jouée par Alicia Vikander se tire du procès en hérésie menée contre elle par le Roi et son âme damnée le cardinal Gardiner, elle survivra quelques mois à son époux. La fin du film montre son extraction de la prison pour répondre à la demande du Roi, agonisant, qui veut la voir seule sur son lit de mort pour s’assurer de sa loyauté et de son amour. Le scénario imagine qu’elle accélère sa fin, hypothèse non confirmée par les historiens.

    L’atmosphère du film est sombre, se déroulant soit en extérieur sous un ciel gris envahi par le brouillard, soit dans un château uniquement éclairé à la bougie. Nous sommes en Angleterre… Tout ce petit monde se débat dans des interrogations sans fin sur la religion. Henri VIII va d’ailleurs faire passer son royaume de la croyance catholique vers son pendant protestant, évolution notamment déclenchée par le refus du pape d’annuler son premier mariage avec Anne d’Aragon qui échouait à lui donner un héritier.

    Avec sans doute un peu de fantaisie par rapport à la véritable histoire ce film retrace les méandres d’une époque où les litiges politiques se réglaient à coups de décapitations et les relations entre Etats étaient basées sur des guerres sauvages et sans fin. Et au-dessus de tout, la religion dictait des dogmes qui s’imposaient à la politique. Mais c’est ainsi que se s’est constituée notre vieille Europe, même si certaines frontières sont encore disputées aujourd’hui, parfois par les armes, le continent est à peu près stabilisé. Il vaut certainement mieux vivre aujourd’hui que sous Henri VIII…

  • « Les nuits de la pleine lune » d’Éric Rohmer

    « Les nuits de la pleine lune » d’Éric Rohmer

    Arte-TV nous fait le plaisir de mettre à disposition gratuitement sur son site web le film de Rohmer. Et l’on se replonge dans ce film délicieux de 1984 merveilleusement joué par Pascale Ogier (1958-1984), toute en fragilité et indécision, face à l’amour, l’amitié, la vie urbaine, la tranquillité de la banlieue de Lognes, l’excitation des soirées parisiennes. Elle tente de conduire sa vie pour réconcilier tous ces contraires. Son amoureux possessif est plus intéressé par le tennis que les nuits au Palace, son ami journaliste parisien ne refuserait pas un peu plus d’intimité, un amant musicien-saxophoniste-musclé (lui aussi) de passage… Pas facile de trouver sa voie dans tout ce chaos. Et lorsqu’elle croit l’avoir tracée, entre la banlieue où elle vit avec son amoureux tennisman et son petit appartement dans la capitale où elle rencontre ses compagnons de sorties parisiennes, elle découvre qu’à Lognes l’oiseau s’est envolé avec une autre. Tout se termine dans les larmes.

    Le film nous replonge dans la nostalgie des années 1980 : Elli & Jacno dans les soirées (qui compose la bande originale), les bistrots un peu crasseux, les Renault 16 dans les rues, les cités clinquantes dans les banlieues pas encore dévastées. Pascale Ogier figure aussi au générique pour les costumes et les décors où elle affiche la même sensibilité que dans le rôle principal qu’elle joue. Hélas la vraie vie la rattrape et elle décède quelques mois après la sortie du film, à 25 ans, de retour d’une soirée au… Palace, alors haut lieu des soirées et des concerts parisiens ainsi que des excès et extravagances d’une époque désormais révolue. Officiellement elle souffrait d’un souffle au cœur qui l’aurait emportée.

    Ces « Nuits de la pleine lune » sont définitivement mélancoliques.

  • « Madame de Sévigné » d’Isabelle Brocard

    « Madame de Sévigné » d’Isabelle Brocard

    Le film d’Isabelle Brocard revient sur la relation passionnelle et intrusive que Madame de Sévigné (jouée par Karin Viard) partageait avec sa fille Françoise (jouée par Ana Girardot) au XVIIe siècle. Louis XIV règne à Versailles et toute une aristocratie désœuvrée se presse à ses fêtes où, dans l’une d’elle, le Roi essaye de séduire Françoise. Sa mère, féministe avant l’heure, met fin à cette tentative de Louis et, pour la mettre à l’abri, marie sa fille à un noble désargenté qui l’installe en Provence dans son château de Grignan. Il va s’en suivre une intense correspondance entre la mère et la fille, la première voulant accaparer la seconde qui cherche à se défaire de cette emprise morale et affective.

    Cette correspondance conservée par la fille sera publiée après la mort de sa mère en 1696 donnant ainsi le statut d’épistolière à Mme de Sévigné, qui traversera les temps. On écrivait beaucoup à l’époque et ces lettres font aussi un peu la chronique d’une époque de la noblesse française. Ses lettres furent parfois partagées de son vivant dans son petit milieu, déclenchant des réactions inattendues dans une cour royale futile et avide de cancans.

    Le film insiste sur la relation mère-fille, parfois destructrice. Mme de Sévigné, veuve depuis ses 25 ans, rêve de liberté pour sa fille mais lui arrange un mariage « de raison » avec un homme intéressée par sa dot confortable. Françoise l’aimera finalement de façon plutôt classique et sincère. Elle lui donnera neuf enfants et… sa fortune. Devant cette mère exclusive et exigeante, excessivement aimante, le couple comprendra son influence néfaste sur la santé psychique et physique de Françoise. Son mari exigera qu’elles rompent leurs relations, ce qu’elles feront tout en continuant à s’écrire pour transcender cette séparation. On apprend grâce à Wikipédia que la fille accueillera sa vieille mère ne Provence pour la fin de vie.

    Le film est agréable. Sans doute la lecture des Lettres de Madame de Sévigné sera encore plus instructive pour comprendre une époque et s’imprégner du style épistolaire de l’auteure que l’on dit travaillé et original.

  • « Hors saison » de Stéphane Brizé

    « Hors saison » de Stéphane Brizé

    Un film romantique qui fait l’éloge de la lenteur. Matthieu, acteur célèbre (joué par Guillaume Cannet) se repose de sa vie parisienne avec une thalassothérapie dans un village breton en plein hiver lorsqu’il retrouve par hasard une ancienne amoureuse italienne Alice (jouée par Alba Rohrwacher) qu’il avait quittée, sans doute un peu brutalement il y a une quinzaine d’années. Ils partagent quelques journées dans cet environnement désert où il y a plus de mouettes que d’humains sur fond de mer agitée et de grands espaces marins.

    Ils ont chacun fait leur vie, lui dans le milieu clinquant du cinéma parisien, elle, professeur de piano, mariée avec un médecin dans ce village du bout du monde. Ils vont renouer avec cet amour passé, elle avec toute sa sensibilité et la souffrance de cette séparation jamais vraiment digérée, lui se rendant compte de ce qu’il a infligé à Alice et s’en excusant. Et alors qu’ils se séparent une nouvelle fois pour revenir chacun à leur vie d’avant cette rencontre impromptue, elle lui fait promettre de ne plus jamais revenir. Ils se quittent, reconnaissants de ce qu’ils ont vécu et dit ces quelques jours et qui a probablement surpassé en intensité et en vérité toute leur vie commune d’antan. Ils ont ainsi clos avec élégance cette union commencée il y a quinze ans. La souffrance et les regrets vont ainsi mieux se dissoudre avec le temps, loin des reproches qui affleuraient.

    Un film doux comme un vol de mouettes immobiles dans l’azur, surfant sur le vent qui agite des vagues.

  • « Bye Bye Tibériade » de Lina Soualem

    « Bye Bye Tibériade » de Lina Soualem

    Lina Soualem représente la quatrième génération depuis son arrière-grand-mère qui a connu la « Nakba » en Palestine en 1948. Cette famille habitait Tibériade sur les rives du lac du même nom, lorsque la puissance mandataire, le Royaume-Uni, leur demanda de vider les lieux en quelques heures. La ville fut alors investie par des populations juives dont les forces paramilitaires avaient gagné la guerre l’opposant aux armées arabes levées pour s’opposer à la création de l’Etat d’Israël. Cette famille va alors errer à la recherche d’un point d’accueil qu’elle trouve dans le village de Deir Hanna, à une trentaine de kilomètres de Tibériade et désormais en territoire… israélien. C’est là que l’arrière-grand-mère installe sa famille sauf l’une de ses filles qui, dans la panique de l’exode, se retrouve dans un camp de réfugiés de Yarmouk en Syrie où elle passa une grande partie de sa vie, sans moyen de revoir sa famille, la frontière entre Israël et la Syrie étant fermée.

    C’est là que nait Hiam, la mère de Lina, l’aînée d’une famille de huit filles. Assez vite elle marque son indépendance et sa volonté de sortir d’un système patriarcal d’un autre âge. Elle veut être actrice, sortir avec des garçons puis se marier avec un Anglais dont elle divorcera rapidement… toutes choses difficilement acceptables par un père arabe traditionnel. Elle réussit à gagner la France, qui lui offre la double nationalité, pour vivre de son métier d’actrice. C’est là que nait sa fille Lina, d’un père d’origine algérienne. Diplômée d’histoire, elle devient actrice et réalisatrice. Son premier documentaire, Leur Algérie, est consacré à sa découverte de sa famille paternelle en Algérie. Le second est dédié aux femmes de sa famille palestinienne.

    Hiam a régulièrement ramené sa fille Lina, enfant, se baigner dans le lac de Tibériade dans les années 1990 et partager avec sa famille palestinienne. Son mari (dont elle a aussi divorcé) était vidéaste amateur et le film intègre nombre de passages de cette époque, ainsi d’ailleurs que d’images d‘actualité sur l’exode provoqué par la guerre de 1948. Les images contemporaines sont celles filmées par Lina lorsqu’elle ramène sa mère en Israël pour un retour sur les racines de la famille palestinienne. C’est surtout Hiam qui se raconte dans le film. C’est une histoire de famille, d’exil, de souvenirs gardés bien au chaud dans le cœur de chacun. Après le décès de la mère de Hiam, ses filles se retrouvent dans la maison de Deit Hanna avant qu’elle ne soit vendue. Ensemble elles vont ouvrir les boîtes à bijoux de leur mère, les albums photos revenant sur les épisodes familiaux heureux, Lina enfant dans les bras de son arrière-grand-mère déjà âgée, la peau parcheminée par le soleil méditerranéen sous son voile, lui parlant arabe, le mariage d’une de ses tantes et, toujours, le lac de Tibériade comme horizon.

    Un épisode émouvant est raconté par Hiam lorsqu’elle revient sur sa rencontre avec sa tante de Yarmouk après des décennies de séparation. Grâce à son passeport français elle put entrer en Syrie à sa recherche, et la retrouver dans ce camp gigantesque près de Damas, démantelé depuis.

    Ce film est plein de la douceur et de l’amour que porte Lina à son histoire et aux siens. Déracinée entre l’Algérie de son père, la Palestine de sa mère et la France où elle est née, elle reste travaillée par cette histoire de déchirement et d’exil. L’accueil que la France a prodigué à sa mère ne suffit manifestement pas à apaiser les tiraillements qui sont les siens au cœur de la violence de l’histoire du Proche-Orient et du Maghreb. Dans ce documentaire elle a su les exprimer avec subtilité et passion. Lors de la promotion du film, elle et sa mère ont fait savoir qu’elles ne souhaitaient pas s’exprimer sur la nouvelle vague de violence qui embrase actuellement le Proche-Orient.

  • « A Man » de Kei Ishikawa

    « A Man » de Kei Ishikawa

    Nous sommes au Japon, une société qui parait immobile, ancrée dans ses traditions, empesée dans son protocole et pas toujours très compréhensible pour l’Occident, quand le personnage principal du film, une femme se nommant Rie, découvre que l’homme qu’elle a récemment épousé, dont elle a eu une fille et qui est décédé accidentellement, n’est pas celui qu’il disait être. S’en suit toute une série d’interrogations existentielles, de quiproquos juridiques, de remises en cause fondamentales du passé et de l’amour partagés. Qui est cet homme décédé ? Qui est celui qui portait le nom qu’il s’est approprié ? Rie demande à son avocat de mener l’enquête. Celui-ci, d’origine coréenne, fait lui-même face à quelques difficultés de positionnement dans une société japonaise pas vraiment en paix avec son histoire coréenne. L’enquête aboutit mais les dernières images du film montrent un dialogue de l’avocat dans un bar qui plonge à nouveau les spectateurs dans la confusion…

    Comme souvent dans les réalisations asiatiques, le scénario se déroule tout en douceur et en retenue. On a le sentiment que l’on devrait s’ennuyer mais non, il s’agit juste d’une façon d’être, de se mouvoir, de s’exprimer, endossée par des acteurs qui sont en symbiose avec leurs cultures et leurs sociétés. Ils abordent ici avec délicatesse les questions parfois vertigineuses posées par le passé et la situation de ceux qui cherchent à manipuler ce passé pour changer le présent.

  • « Jersey Museum & Art Gallery and Victorian House » de Saint-Hélier (Jersey)

    « Jersey Museum & Art Gallery and Victorian House » de Saint-Hélier (Jersey)

    Un autre petit musée provincial, à Jersey aujourd’hui, un peu plus grand que celui de Guernesey. Normal puisque cette ile est également plus étendue que Guernesey. La salle consacrée à la repentance concerne cette fois-ci l’esclavage et son commerce triangulaire auquel les commerçants du coin semblent avoir participé et, pour certains, en avoir bien profité. Des photos et explications sont délivrées concernant le mouvement de « déboulonnage » des statuts représentant encore les profiteurs de cette époque dont, avec force photos, celle de Colson à Bristol, jetée dans le fleuve en 2020.

    Le musée est installé dans l’ancienne maison construite par la famille Nicolle dont le patriarche armateur avait accumulé une fortune confortable, aussi liée au commerce de l’esclavage. Après sa mort ses filles continuèrent à habiter cette belle demeure dont les fenêtres donnent sur le port de Saint-Hélier lorsque l’une d’entre elles s’éprit d’un médecin-homéopathe français, Dr Charles Ginestet, qui dut s’exiler à Jersey après la révolution de 1848, quelques années avant Victor-Hugo, du fait de ses visions révolutionnaires. Il dirigeait un journal qui s’appelait « L’œil du peuple ». Il était une espèce de Jean-Paul Sartre avant l’heure, le talent de philosophe en moins. Le garçon semblait plus doué pour soigner « les pauvres » gratuitement que pour les affaires. En quelques années il ruine sa belle-famille et doit retourner en France en catimini pour échapper à ses créanciers. Il organise en catastrophe une vente aux enchères de ses biens que sa banque réussit à bloquer pour se rembourser au moins en partie de ses dettes. Les meubles parsemés dans les pièces sont préparés et étiquetés en lot prêts pour la vente, des écrans vidéo montrent trois personnages (le couple Ginestet et une fille Nicolle) qui s’écharpent sur la faillite de Ginestet et sa fuite peu glorieuse.

    La demeure Nicolle est exquise, planchers en bois tropicaux rares, meubles raffinés, lits à baldaquin, portraits familiaux aux murs… on sent toute la réussite de l’armateur, ancêtre de la famille, qui a constitué cette fortune qui va finalement être dilapidée par un révolutionnaire français ! Elle a été transformée depuis en musée, c’est un moindre mal.

    Dans la partie moderne du bâtiment, quelques pièces expliquent l’histoire et les spécialités culinaires dont Jersey semble particulièrement fière. Le bateau pour Saint-Malo nous attend, pas le temps de goûter tout ceci. Un sandwich « crispy bacon & brie » en terrasse au soleil fera l’affaire, marquant si besoin en était le caractère anglais et normand de ces iles singulières.

    Voir aussi : Les iles Anglo-Normandes

  • « German occupation museum » de Guernesey

    « German occupation museum » de Guernesey

    28 juin 1940, l’armée allemande, qui n’a fait qu’une bouchée de la France après la bataille du même non entamée le 10 mai, bombarde le port de Guernesey de Saint-Pierre. Le 1er juillet, les premières forces aéroportées allemandes débarquent sur l’ile. Avec Jersey et les petites iles de l’archipel, ce furent les seules terres britanniques occupées par l’Allemagne qui y construit des fortifications similaires à celles du mur de l’Atlantique. La qualité du béton allemand ne s’étant jamais démentie, certaines subsistent encore sur la côte Ouest, voire ont été rénovées pour entretenir le souvenir.

    Les occupants appliquèrent leurs méthodes habituelles pour s’imposer face à une population pas vraiment accueillante. Une tentative de débarquement de commandos britanniques échoua en 1943. Après le débarquement en Normandie les alliés décidèrent de poursuivre la reconquête vers l’Est, sans prendre le temps de mener bataille dans les iles Anglo-Normandes qui ne seront libérées qu’en mai 1945. La dernière année d’occupation fut pénible car les liens avec la France libérée étant coupés, les iles Anglo-Normandes affrontèrent des difficultés pour nourrir leurs populations.

    Voir aussi : German Occupation museum

    Le musée a été édifié à l’initiative de Richard Heaume qui était gamin pendant la guerre et ramassait les douilles de balles sur les plages après la libération. Pièce par pièce il a constitué la collection exposée qui va des armes, aux uniformes et drapeaux des forces en présence, à nombre de documents écrits issus à cette sombre époque (ausweis, coupures de presse, affiches des occupants ou des résistants…). Il a également reconstitué des décors en grandeur réelle de l’environnement de cette époque : « occupation street » avec ses magasins et demeures, une pièce où un couple boit le thé en écoutant la BBC sur une radio cachée dans le tiroir, une prison où passèrent des juifs de l’ile avant d’être déportés, etc.

    On pourrait passer des heures dans ce petit musée artisanal tant la documentation accumulée est passionnante. C’est une très belle initiative privée pour garder la mémoire de cette sombre époque.

  • « Museum at Candie » Saint-Pierre-Port (Guernesey)

    « Museum at Candie » Saint-Pierre-Port (Guernesey)

    C’est un petit musée provincial, simple et bien aménagé, offert aux visiteurs de passage. La cafétaria donne sur les « Jardins de Victor Hugo ». La cafétaria donne avec au loin, les grues du port, la mer et l’ile de Sark. Chaque parterre du jardin est supposé avoir été composé en référence à l’écrivain, qui était très porté sur la nature, ou à son œuvre. Nous sommes en hiver, seuls les camélias sont en fleurs.

    Comme il se doit, la visite commence par une repentance : la Grande Bretagne fut un empire, et quelques pièces présentées ici sont issues de cet empire. Une vitrine présente des reproductions en verre de plantes et invertébrés marins réalisés par des verriers du cru au XIXe siècle. Leur succès fut tel qu’ils devinrent les producteurs officiels de toute une série de musées mondiaux qui, avant cette innovation, présentaient ces objets dans des bocaux de formol. Plusieurs pièces sont consacrées à l’histoire des iles Anglo-Normandes dont on apprend qu’elles étaient rattachées à la France il y a 7 000 ans, faisant partie intégrante du continent, la Manche était manifestement plus basse à l’époque. Une exposition de photos sur la biodiversité locale et nous sommes prêts pour la cafétaria, après un passage respectueux devant l’inévitable buste de Victor Hugo !

    Voir aussi : Les iles Anglo-Normandes

  • Sur la tombe de François-René de Chateaubriand

    Sur la tombe de François-René de Chateaubriand

    Derrière la tombe de Chateaubriand (1768-1848) face à la mer à Saint-Malo, est apposée une plaque sur laquelle est gravé le message :

    Un grand écrivain français a voulu reposer ici pour n’y entendre que la mer et le vent.

    Passant respecte sa dernière volonté.

    Voir aussi

    Saint-Malo – Total Blam Blam (rehve.fr)

    Lire aussi

  • « Victor Hugo tel que Juliette Drouet l’a connu », conférence de la société des Amis du Louvre

    « Victor Hugo tel que Juliette Drouet l’a connu », conférence de la société des Amis du Louvre

    La société des Amis du Louvre a invité l’universitaire Florence Naugrette, auteur d’une récente biographie de Juliette Drouet, et Gérard Audinet, directeur des Maisons de Victor-Hugo (1806-1883) à Paris-Place des Vosges mais aussi à Guernesey (Hauteville House) à deviser sur le rôle que jouât Juliette Drouet, maîtresse en titre de Victor Hugo (1802-1885), sur la personnalité et l’œuvre de l’écrivain.

    Ils nous déroulent l’incroyable destin de Juliette, bretonne née à Rennes, orpheline très jeune, pensionnaire d’un couvent parisien dont elle sort à peine adulte pour se livrer à une prostitution plus ou moins mondaine, avant de tenter sa chance comme actrice. C’est dans ce cadre qu’elle rencontre Victor Hugo et que naît ce coup de foudre qui va durer leur vie entière. Elle ne fut pas une très grande actrice semble-t-il et elle renonce assez rapidement à une carrière, décision facilitée lorsque Hugo s’engage à l’entretenir, elle et sa fille Claire Pradier. Hugo va alors emmener officiellement Juliette partout où il va vivre avec sa femme Adèle, qui elle entretient des relations équivoques avec Sainte-Beuve… Cette double vie n’empêche d’ailleurs pas l’écrivain de multiplier les conquêtes.

    Evidemment, à l’heure du féminisme un peu revanchard qui s’est fait jour au XXIe siècle, il est délicat de qualifier la frénésie affective et sexuelle de Hugo au XIXe, et ce jusqu’au crépuscule de sa vie, mais Juliette Drouet sera plus qu’une amante. Elle fut aussi sa muse, sa conseillère et sa partenaire. Elle lui a écrit au moins une lettre par jour durant 50 ans et ce sont 22 000 lettres que Mme. Naugrette a lues pour mener à bien ses travaux sur cette amante magnifique. Hugo fut par ailleurs un amant plutôt dictatorial voulant tout régir et surveiller dans la vie de Juliette.

    L’écrivain-poète, est également dessinateur et Juliette va couver le talent de son amoureux en exigeant toujours plus de lui dans ce domaine. Lorsqu’il quitte son appartement de la Place des Vosges qu’il occupe avec sa famille légitime elle lui installe un atelier de dessin chez elle dans le XIXe arrondissement où il dessine sous son regard amouraché. Une bonne part de la documentation préparatoire à ces dessins est accumulée lors de leurs voyages estivaux qu’ils partagent de façon tout à fait publique. Il développe un talent propre qui fait passer sa production de « dessin d’écrivain » au « dessin de Victor Hugo » qui veut traduire son âme et sa poésie. Et son cœur parfois où l’on voit ses initiales VH entremêlées avec des JD. Il offre nombre de ses dessins à Juliette encadrés dans des cadres souvent également peints par lui.

    Leur histoire d’amour se réalise aussi dans les lieux qu’ils partagent. A Paris ou dans les îles anglo-normandes Hugo laisse éclater sa créativité dans l’aménagement et l’ameublement de ses résidences familiales comme de celles de Juliette. Souvent ces dernières sont le miroir de celles d’Hugo. A Guernesey notamment Hauteville II, la maison achetée par l’écrivain pour sa maîtresse, est à l’image de Hauteville House occupée par lui et sa famille. Il développe une attention particulière pour l’ameublement en chinant des vieux meubles qu’il fait démonter et remonter selon ses instructions. C’est ainsi que l’on peut retrouver un bas de buffet réinstallé en haut d’une armoire car telle est sa fantaisie.

    Pour avoir une idée du style assez empesé et encombré qu’il chérissait, il suffit de se rendre au musée installé dans son ancienne demeure de la Place des Vosges à Paris : meubles tarabiscotés en bois sombre, lourdes teintures murales, plus un centimètre carré libre sur les murs remplis de tableaux et de dessins…

    Lire aussi : Victor-Hugo. Dessins, « Dans l’intimité du génie » au Musée Maisons de Victor-Hugo

    C’est ensemble aussi qu’ils affrontent le malheur, à quelques années d’intervalle : la perte de Claire, la fille de Juliette (âgée de 20 ans) et de Léopoldine la fille de Victor (âgée de 19 ans).

    Et alors que Louis Napoléon Bonaparte, président de la IIe République mène son coup d’Etat en 1851 pour rétablir l’Empire dont il prend les commandes sous le nom de Napoléon III, c’est Juliette qui persuade Hugo de prendre la route de l’exil, lui évitant ainsi sans doute l’emprisonnement tant ses positions politiques, exprimées en tant que parlementaire élu de la seconde République, étaient opposées à la dictature qui se mettait en place par celui qu’il appellera « Napoléon le petit ».

    C’est ainsi que Victor Hugo, sa femme, ses enfants (au moins pour un temps) et sa maitresse vont partir à Bruxelles, puis vivre près de vingt ans à Jersey et Guernesey. Il ne reviendra à Paris qu’en 1870 après la capture de l’Empereur à la suite de la défaite militaire de la France à Sedan face aux Prussiens. Sa femme Adèle est morte en 1868, son fils Charles en 1871, puis son autre fils François-Victor en 1873. Il s’installe avec Juliette à son retour à Paris où ils reçoivent à leur table le tout Paris politique et artistique. L’écrivain qui est devenu sénateur va alors faire des accidents vasculaires cérébraux qui l’affaiblissent mais ne l’empêcheront pas de défendre ses causes de cœur que sont l’abolition de la peine de mort, le pardon à octroyer aux « communards ». Juliette meurt en 1883, deux ans avant Victor. Elle a transmis au neveu d’Hugo tout ce qu’elle avait accumulé sa vie durant concernant l’écrivain : dessins, œuvres, objets, correspondances, jusqu’aux décors de sa maison Hauteville II à Guernesey.

    A sa mort en 1885 Victor Hugo reçoit un hommage national et près de deux millions de personnes suivent son cercueil le jour de son transfert au Panthéon le 1er juin 1885. S’il fut incontestablement « homme du siècle », les conférenciers qualifient Juliette Drouet de « compagne du siècle » ! Pendant cinquante ans Juliette a déployé amour, admiration et dévouement pour Victor Hugo ce qui a aussi contribué à l’œuvre gigantesque de cet homme de légende.

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  • « Étienne Dinet, passions algériennes » à l’Institut du monde arabe

    « Étienne Dinet, passions algériennes » à l’Institut du monde arabe

    L’IMA expose Etienne Dinet (1861-1929), peintre français dont peu de gens ont entendu parler. Représentant de la peinture orientaliste, il fait partie de ces artistes qui furent passionnés par l’Algérie et ses lumières, au point d’y passer une partie de sa vie, de se convertir à l’islam en adoptant le nom musulman de « Nasr-Eddine » et de s’être fait enterrer à Bou-Saâda aux portes du Sahara. Il apprend l’arabe, s’imprègne des légendes locales, illustre des livres publiés par des écrivains arabes.

    Les toiles présentées sont féériques, pleines des couleurs majestueuses de ces paysages qui s’étendent de la Méditerranée aux sables du désert. L’artiste a manifestement été emporté par les contrastes et la lumière de ce pays colonisé par la France au point d’en magnifier la représentation dans des toiles qui semblent parfois échappées des contes des Mille et Une Nuits. Une pièce est consacrée à des nus de femmes inspirés par les quartiers de la prostitution fréquentés, notamment, par l’armée d’occupation française. Les formes érotisées de ces femmes semblent montrer une liberté et une joie de vivre sans doute irréalistes compte tenu de leur condition réelle. Qu’importe, c’est l’œil et l’imagination du peintre qui parlent ici et cela suffit pour faire rêver le visiteur.

  • « La zone d’intérêt » de Jonathan Glazer

    « La zone d’intérêt » de Jonathan Glazer

    C’est un très bon film réalisé par le britannique Jonathan Glazer sur la vie domestique dans la maison du commandant du camp d’extermination d’Auschwitz-Birkenau, située aux pieds du mur qui la sépare des miradors du lager. Le thème de la vie « normale » de la population allemande, y compris celle résidant aux abords de camps, alors que la « solution finale » était en œuvre a été déjà abordé de nombreuses fois. Il l’est ici tracé de façon encore plus radicale et glaçante puisqu’il ne s’agit pas d’Allemands ordinaires mais de la propre famille de l’exécutant en chef avide d’améliorer la productivité de son entreprise morbide.

    Sa femme et leurs enfants sont d’une blondeur tout aryenne et organisent des goûters autour de la piscine dans le jardin aménagé avec amour avec l’aide d’un personnel mené à la baguette, sans doute extrait du camp, sous les fenêtres grillagées du camp et des cheminées crachant nuit et jour la fumée des corps qui y sont incinérés. Et quand Höss annonce à sa femme qu’il est muté ailleurs elle se désespère de devoir quitter ce petit « paradis » composé avec tout son art de femme d’intérieur. Sa mère, par contre, venue les visiter semble comprendre ce qui se passe et s’enfuit un matin sans demander son reste.

    Le génocide qui se déroule à deux pas de la piscine n’est jamais montré, seulement évoqué par le rougeoiement des cheminées et les bruits qui proviennent de derrière les murs, des bruits de répression, des hurlements, des coups de feu. Le spectateur averti sait évidement ce qu’il s’est passé derrière ces murs et réalise d’autant mieux l’anachronisme de la cohabitation entre la petite vie de la famille du commandant Höss et l’ampleur des tueries qu’il dirige à quelques mètres de là. Il n’est pas sûr que les plus jeunes qui iraient voir ce long métrage réalisent bien précisément de quoi il s’agit.

    Le film repose la question de ce que savait, ne savait pas ou ne voulait pas savoir le peuple allemand du génocide mené par le pouvoir qu’il avait porté aux commandes du pays via des élections régulières. Cette question est d’autant plus prégnante dans le cadre encore plus particulier de la famille Höss. Les psychologues freudiens parlent de « clivage », l’existence de deux « moi », l’un qui tient compte de la réalité, l’autre qui la « dénie et la remplace par une réalité produit par son désir », un mécanisme de défense permettant « d’éviter la tension psychique que la prise en compte par la conscience aurait provoqué[1] ». Peut-être un moyen d’accepter des ordres répugnants à tout être humain, de faire primer la discipline sur l’humanité…, on sait néanmoins que certains nazis exécuteurs de la « Shoah par balles » (mise en œuvre avant la mise ne service du gazage industriel des condamnés, notamment lors des premiers mois de l’avance des troupes allemandes vers l’Est en 1941) ont rencontré certains troubles devant l’ampleur des tueries qu’on leur demandait d’exécuter.

    Ce ne fut manifestement pas le cas de la famille Höss même si toutefois sa fiche Wikipédia indique que le commandant a souffert de ce qu’on appellerait aujourd’hui un « burn-out » durant quelques mois, sans que l’on sache s’il fut provoqué par un excès de « travail » ou un excès de remords. La même fiche indique que lors de ses confessions qu’il déroula en 1946 entre son arrestation et son exécution (sur le lieu de ses méfaits) Höss révéla qu’après avoir expliqué à son épouse la nature exacte de ses activités, celle-ci se refusa physiquement à lui. Ce point n’est pas abordé dans le film qui évoque néanmoins une relation sexuelle de Höss avec une détenue, sans doute juive, et le montre se laver consciencieusement ensuite de cette « souillure ».

    Ce film aborde, sans y répondre, les insondables questions que posent toujours la représentation ou l’évocation des camps de concentration et d’extermination mis en place au cœur de la vieille Europe au mitan du XXème siècle, dont un dans l’Alsace occupée. Comment cela fut-il possible ? Un tel mécanisme de mise à mort aurait-il été possible en France ? Le peuple français aurait-il exécuté de pareilles instructions avec la même discipline ? Et moi, comment me serais-je comporté face à des ordres et des processus aussi abjects ? Chacun se plaît à répondre de façon certaine et optimiste à ces interrogations, se référant à son « niveau de civilisation », mais le comportement humain est en fait un vertigineux mystère, tout spécialement dans des conditions aussi tragiques.

    Petit détail, l’acteur jouant Höss est coiffé à la mode de l’époque, touffu sur le crâne et bien rasé derrière les oreilles… une mode qui a été reprise par les punks dans les années 1970, l’extrême droite dans les années 1980-2000 et, aujourd’hui, par les fouteballeurs et hélas, les millions de jeunes qui les vénèrent et ignorent certainement à quoi se réfère cette coiffure. Triste chose car ils n’iront sans doute pas voir le film.

    Christian Friedel dans le rôle de Rudolph Höss

    [1] Psychologueparis-7.fr/mecanismes-de-defense-clivage/


  • « Corps à corps – Histoire(s) de la photographie » au centre Pompidou (Beaubourg)

    « Corps à corps – Histoire(s) de la photographie » au centre Pompidou (Beaubourg)

    Le centre Pompidou présente une vaste perspective de l’évolution de la photographie-portait depuis le début du XXème siècle. Des noms de photographes célèbres (Cartier-Bresson, Dorothea Lange, Boltanski, Weegee) et d’autres moins connus ont été retenus pour cette fresque du genre humain, du noir-et-blanc à la couleur, tous formats confondus, plus de cinq cents tirages sont sous nos yeux. Beaucoup, tournés vers la noirceur du monde, montrent la misère des milieux ouvriers au début des années 1900, le travail des enfants, la violence politique, l’exploitation de l’homme par l’homme… tous traduisent cette désolation au travers de visages et de regards pris sous tous les angles par des photographes inspirés. On découvre même des photographies prises par l’écrivain Claude Simon dans sa jeunesse à Madagascar où il est né.

    Heureusement, une pièce consacrée aux surréalistes vient apporter un peu de diversion avec Dora Maar photographiant Nush Eluard (clichés retenus pour l’illustration du tragique et déchirant poème « Le temps déborde » écrit par Paul après le décès de sa femme) ou Man Ray illustrant un roman d’Aragon, Breton s’auto-portraiturant…

    La photo c’est l’instinct de chasse sans l’envie de tuer. C’est la chasse des anges… On traque, on vise, on tire et… clac ! au lieu d’un mort, on fait un éternel.

    Chris Marker (1966)

    Une belle revue qui marque la puissance du média photographie pour restituer l’humain !

  • « Présence de Claude Simon » à la Maison de la poésie

    « Présence de Claude Simon » à la Maison de la poésie

    La soirée est organisée autour de Claude Simon (1913-2005) en coproduction avec l’Association des lecteurs de Claude Simon dont l’actuel président, David Zemmour, en profite aimablement pour appeler au recrutement de nouveaux membres. La petite salle du IIIème arrondissement est bondée. Alaistair Duncan, professeur écossais de littérature française anime un débat avec trois écrivains : Maylis de Kerangal, Christine Montabelti et Marc Graciano. Duncan est bavard mais finit par donner la parole à ses invités qui racontent alors leur découverte de Claude Simon.

    Pour Granciano ce fut à l’occasion du prix Nobel de littérature octroyé à l’écrivain en 1985, il a alors 19 ans, intéressé beaucoup par le football mais déjà un peu par la littérature. Son professeur de français l’a mis en garde de « ne pas faire du Proust sans l’avoir lu »… Il est frappé par la phrase descriptive de Simon qui fait naître le réel. Une espèce d’hallucination des mots, de remémoration de ce qui a été vu dans le passé pour créer du réalisme.

    De Kerangal est venue à Claude Simon du fait de l’aura qui l’entourait. Quelque peu intimidée elle découvre une langue « magmatique, convulsive » au gré de pages noircies par des blocs de lignes noires. Alors étudiante en histoire & géographie elle pense qu’elle « ne méritait pas » un tel auteur. Elle y reviendra 20 ans plus tard après avoir commencé à se forger une expérience de la littérature.

    Montabelti a 17 ans quand son petit frère lui offre « La Bataille de Pharsale », elle est alors fascinée par « l’étymologie de la lumière » qu’irradie cet auteur lui-même passionnément tourné vers la lumière naturelle. La longueur de ses phrases lui apparaît motrice, dynamisante pour le lecteur, un souffle « d’énergie désirable » qui a emporté Montabelti.

    Les trois auteurs lisent et commentent alors chacun quelques paragraphes de livres qui les ont marqués, en l’occurrence, « Leçons de chose », « L’Acacia » et « Le cheval ». On y retrouve la hantise de la guerre, très prégnante dans l’œuvre de Simon (il fut mobilisé en 1940 puis fait prisonnier par les Allemands avant de s’évader), et ces phrases qui donnent la sensation d’envelopper le lecteur qui se laisse emporter et enserrer par les mots dans lesquels il s’immerge. « Le bâti des phrases fonde l’œuvre comme un palais » exprime Montabelti. Elles sont une « mélopée ».

    S’en suit un débat un peu technique sur l’utilisation des parenthèses par Claude Simon qui « attestent la puissance en réserve de la phrase » car elles font surtout apparaître les parenthèses qui ne sont pas là selon Kerangal. Ces parenthèses créent un « effet ressac » pour Montabelti, qui aident le lecteur.

    Les invités planchent alors sur la question posée par l’animateur de savoir si Claude Simon est un auteur « difficile ». Avec un bel ensemble ils répondent, contre toute évidence, « non ». Le débat tourne alors quelque peu vers un verbiage légèrement germanopratin où il est question de désir qui dissout cette soi-disant difficulté qui n’est en rien décourageante face à la fadeur et la platitude de certaines autres catégories de la littérature. Au contraire, selon Kerangal, la « synesthésie » (association de deux ou plusieurs sens NDLR) de la lecture des descriptions fines écrites par Simon permet de mêler le son, le registre visuel, le descriptif, les souvenirs. C’est une expérience physique, intimidante parfois, mais certainement pas « difficile ».

    Une dernière citation permet de clore la table ronde, extraite du discours prononcé à Stockholm par l’écrivain après avoir reçu son prix Nobel :

    Eh bien, lorsque je me trouve devant ma page blanche, je suis confronté à deux choses : d’une part le trouble magma d’émotions, de souvenirs, d’images qui se trouve en moi, d’autre part la langue, les mots que je vais chercher pour le dire, la syntaxe par laquelle ils vont être ordonnés et au sein de laquelle ils vont en quelque sorte se cristalliser.

    Et, tout de suite, un premier constat : c’est que l’on n’écrit (ou ne décrit) jamais quelque chose qui s’est passé avant le travail d’écrire, mais bien ce qui se produit (et cela dans tous les sens du terme) au cours de ce travail, au présent de celui-ci, et résulte, non pas du conflit entre le très vague projet initial et la langue, mais au contraire d’une symbiose entre les deux qui fait, du moins chez moi, que le résultat est infiniment plus riche que l’intention.

    https://www.nobelprize.org/prizes/literature/1985/simon/25233-claude-simon-nobel-lecture-1985/


    Il y a dix ans, à l’occasion de la célébration du centenaire de la naissance de Claude Simon avait été organisé une exposition intitulée « Claude Simon – L’inépuisable chaos du monde » comme le rappelle Dominique Viart, professeur de littérature, essayiste et critique littéraire, qui a réalisé un film d’une heure trente sur cette exposition dont il présente ce soir un extrait de trente minutes. On y découvre l’aspect très iconique des plans des livres de Simon pour lesquels il utilisait un code couleurs dont chaque élément correspondait à l’un des personnages et qui étaient ensuite mêlées en une tache chromatique devant chaque titre de chapitre. Les miracles de la numérisation ont ainsi permisau réalisateur du film de composer un montage singulier durant quelques secondes en jouant de toutes ces taches sans plus les lier à leurs chapitres. Sont également montrés les cartes qu’il dessinait des lieux narrés dans ses romans avec les formes des maisons, des routes, des fleuves. On reste ébahi devant le travail préparatoire, presque scientifique, de cette littérature.

    Voir aussi : Claude Simon – L’inépuisable chaos du monde (2014)

    On fait également la connaissance de Rea Simon (1928-2017), grecque délicieuse, qui fut la seconde femme de Claude et l’accompagna tout au long d’une grande partie de son œuvre. Déjà assez âgée au moment de l’interview, une cigarette à la main, elle raconte de sa voix rocailleuse de vieille fumeuse, l’œil complice, les petits évènements qui peuplèrent leur vie commune : la « récupération » du bureau de Claude, avec l’aide de Jérôme Lindon, dans l’appartement de sa première épouse en son absence, Beckett qui buvait beaucoup, la relecture des manuscrits de Claude, les rares chamailleries sur le choix de certains mots…

    Le film dans son intégralité est disponible avec le livre éponyme dirigé par Viart qui synthétise les différentes rencontres tenues à l’occasion de l’exposition. Certains intervenants expliquent le rôle très large joué par Simon dans la littérature, bien au-delà du seul nouveau roman auquel on a parfois limité son influence. Successeur de Proust, il fut un écrivain géographe, rattaché à la terre qu’il n’a cessé de découvrir et de décrire comme un explorateur.

    C’est aussi l’occasion de se souvenir que Simon fut parfois, dans sa jeunesse, peintre et photographe. Une série de ses clichés pris à Madagascar où il est né sont exposés en ce moment à Beaubourg dans l’exposition « Corps à corps – Histoire(s) de la photographie ».

  • « May December » de Todd Haynes

    « May December » de Todd Haynes

    Basé sur une histoire vraie, le film retrace le parcours d’une actrice (Elisabeth jouée par Nathalie Portman) qui doit interpréter le rôle d’une femme (Gracie jouée par Juliane Moore) qui a causé un scandale des années auparavant en épousant un jeune américano-coréen d’une vingtaine d’années plus jeune qu’elle, éleveur de papillons, Joe. Par souci de vérité pour le futur rôle qu’elle doit incarner elle veut s’imprégner de la personnalité de son modèle et va alors découvrir les zones d’ombre de cette famille recomposée. Avec l’accord de Gracie elle rencontre son premier mari et les enfants issus de cette union, son employeur de l’époque, les enfants nés avec son nouveau et jeune mari, ses amis… Elle passe même une soirée torride avec Joe sans que l’on ne devine bien si c’est juste une question de désir ou de volonté de coller au personnage qu’elle doit jouer. La scène finale montre d’ailleurs la séance de séduction d’origine filmée et jouée par Elisabeth qui caresse un serpent qui la sépare de l’acteur jouant Jo…

    Comme souvent les films sur le cinéma sont troublants avec le vrai qui s’emmêle dans le faux et la fiction qui s’enroule autour de la réalité. Tout est possible et Haynes en profite pour ajouter sa vision des névroses qui agitent les personnages de son film sans que l’on ne sache vraiment si elles caractérisaient aussi les vraies personnes. Un film à voir.