Catégorie : Autres no-musique

  • « La Comédie Humaine » de Koji Fukuda

    « La Comédie Humaine » de Koji Fukuda

    Ce film du réalisateur japonais Koji Fukuda date de 2008. Il est composé de trois histoires entremêlées où l’on retrouve le tragique et le comique dans lesquelles tombent le plus souvent les relations humaines. On suit les parcours de jeunes hommes et femmes engagés parfois dans des situations burlesques : deux femmes se rencontrent et échangent sur les choses de l’amour autour d’un spectacle de danse contemporaine, une photographe attend désespérément des visiteurs dans la galerie où elle expose ses photographies, un couple dont la femme est enceinte affronte le sujet de l’infidélité et le mari au bras droit amputé par suite d’un accident se trouve confronté au syndrome du « membre fantôme ».

    Les acteurs passent d’une histoire à l’autre, on apprend dans le troisième sketch que le couple recomposé du premier est mort dans des conditions violentes, on retrouve au mariage des amis de la photographe de la deuxième histoire les actrices de la première, etc. Le réalisateur explique s’être inspiré de la Comédie humaine de Balzac et de sa capacité à observer la société des humains à travers les yeux de personnages évoluant dans leur époque. Le long métrage se regarde comme on lit Balzac, c’est social et… un peu long.

  • « Les feuilles mortes » de Aki Kaurismäki

    « Les feuilles mortes » de Aki Kaurismäki

    C’est le film finlandais un peu pesant et lugubre du réalisateur finlandais Aki Kaurismäki sur le choc de deux solitudes. Nous sommes dans un environnement industriel à Helsinki, les deux personnages errent entre chômage et usines, lui se console avec de la vodka, elle avec son chien. Et puis ils se croisent, se perdent et se retrouvent.

    Tout se passe plutôt de nuit, dans les bars, dans l’appartement d’Hansa. Les environnements sont dépouillés, les couleurs plutôt sombres et travaillées, un peu à la manière d’Almodovar. Les sourires sont rares, les acteurs restent silencieux face à leur errance. De ci de là on voit des affiches des films de la nouvelle vague : Godard, Visconti… qui ont manifestement inspiré le réalisateur.

    Le duo de sœurs finlandaises, la guitariste Anna Karjalainen et la claviériste Kaisa Karjalainen, jouent leurs propres rôles en expirant une chanson triste (Syntynyt suruun ja puettu pettymyksin) au cours d’un concert dans un bar fréquenté par nos héros et quelques autres zombies silencieux devant leurs verres d’alcool. Les mots las (traduits en français) sont aussi désespérants que la guitare aigüe et répétitive sur fond de nappes de claviers glacantes.

    Anna et Kaisa Karjalainen

    Finalement, on a l’impression que l’histoire se termine bien avec nos personnages qui partent tous les trois (y compris le chien) vers leur destin.

  • « Coup de chance » de Woody Allen

    « Coup de chance » de Woody Allen

    Une comédie de Woody Allen (87 ans) se déroulant à Paris, tournée avec des acteurs français. Une comédie, certes, mais avec tout de même deux cadavres… Nous suivons un couple dans un milieu « nouveaux riches », bien habillé, logé rue Alfred de Vigny à côté du Parc Monceaux dans un vaste appartement avec une servante à demeure, leur chauffeur les emmène le week-end dans une maison de campagne très cossue à Rambouillet au milieu des bois. Lui est financier aux activités, « enrichir les riches », que l’on suppose à la limite de la légalité. Elle, belle comme le jour, un peu nunuche aux dents blanches, travaillant dans une maison de ventes aux enchères (Artcurial), se laissant embarquer par son mari dans un monde ennuyeux et tape-à-l’œil, après avoir divorcé du précédent, musicien et drogué. On se laisse glisser avec douceur dans cet environnement luxueux où le seul bruit que l’on entend est celui de la Tesla glissant sur l’allée gravillonnée de Rambouillet et où tout est léger et inconsistant, sauf les nombreux zéros des comptes en banque. C’est alors que survient une rencontre inattendue et l’histoire ne va pas se terminer très bien pour tout le monde…

    Le film est agréable mais manque un peu d’énergie. On regrette l’humour décapant du Woody Allen d’antan. Jusqu’à quand fera-t-il encore des films ?

  • « Marc Riboud, 100 photographies pour 100 ans » au musée des Confluences de Lyon

    « Marc Riboud, 100 photographies pour 100 ans » au musée des Confluences de Lyon

    Le musée lyonnais des Confluences célèbre le centenaire de la naissance du photographe Marc Riboud (1923-2016). Issu de la grande famille bourgeoise lyonnaise des Riboud, il emprunte des chemins plus artistiques que ses frères, capitaines d’industrie. Ingénieur centralien diplômé après la seconde guerre mondiale il préfère courir le monde avec son appareil plutôt que de construire des ponts. Il imprime sur la pellicule nombre des grands évènements de la deuxième moitié du XXème siècle : les indépendances africaines, la guerre d’Algérie, celle du Vietnam, l’ouverture de la Chine au monde, etc.

    La présente exposition a sélectionné 100 photos parmi des dizaines de milliers issues de ses pérégrinations. Les clichés sont en noir-et-blanc, méthode favorite de l’artiste, centrées majoritairement vers l’Asie qui intéressait tant l’artiste. Certaines sont devenues iconiques comme celle de la manifestante américaine opposant des fleurs aux baïonnettes de la garde nationale lors d’une manifestation contre la guerre du Vietnam en 1976. D’autres sont terribles comme celles des gamins errant dans les ruines de la capitale impériale de Hué après les terribles bombardements américains en 1968.

    Washington DC 1967, manifestation contre la guerre du Vietnam

    Il y en a aussi de bien plus paisibles, montrant les paysages embrumés d’un lever du jour dans les Montagnes Jaunes ou de Dacca dans les fumées des braseros des cuisinières de rues.

    Dans une interview il parle de sa technique et du regard que doit porter l’artiste pour réussir une photo. L’appareil n’est rien et le sien était loin d’intégrer tous les automatismes inclus dans ceux d’aujourd’hui. Il devait se débrouiller avec trois boutons : la vitesse, l’ouverture et la distance, tout en précisant qu’un pianiste doit quant à lui gérer bien plus de touches…

    On sent le photographe appliqué à restituer le monde tel qu’il le voit : indéchiffrable s’agissant de la nature, le plus souvent dévastateur lorsque l’homme est alentour. Un univers en noir et blanc !

  • « Nicolas de Staël » au musée d’Art Moderne de Paris

    « Nicolas de Staël » au musée d’Art Moderne de Paris

    Nicolas de Staël (1913-1955) est exposé à Paris. Peintre né à Saint-Pétersbourg dans une famille noble qui émigre au moment de la révolution bolchévique en Pologne où ses parents décèdent, il est ensuite accueilli dans une famille aimante en Belgique avec ses deux sœurs où sa passion pour la peinture est révélée. Il poursuit ensuite son chemin en France (il est naturalisé en 1948) jusqu’à son suicide à Antibes à l’âge de 41 ans. Personnalité « intranquille et mélancolique » il vit des passions amoureuses tout au long de sa vie et l’éloignement de Jeanne Polge, le dernier amour de sa vie, n’est sans doute pas étranger à sa fin tragique. Jeanne lui avait été présentée par René Char avec qui le peintre entretint une forte amitié, parfois houleuse.

    La rétrospective suit l’inspiration et le travail de l’artiste tout au long de sa trop courte vie, en commençant par les tableaux abstraits, un peu confus et torturés, à base de couleurs sombres, noir ou marron. Différents voyages et résidences au sud de la France et en Italie vont progressivement ouvrir le peintre à la couleur dont le musée d’Art Moderne présente nombre d’œuvres flamboyantes illustrant ses séjours à Antibes, en Normandie, au Lavandou, en Sicile, en Ile-de-France ; des paysages dessinés à gros traits entassés de peinture épaisse, des couleurs éclatantes et originales relatant la vision très singulière du peintre, des formes floues évoquant des personnages sur la plage ou des bateaux en mer, des perspectives très épurées ; mais aussi des portraits du même acabit, notamment celui de sa fille Anne qui raconte dans une vidéo qu’elle avait 11 ans quand son père l’a fait poser dix minutes dans la maison de Ménerbes pour peindre ensuite la toile présentée aujourd’hui, une merveille de couleurs, de silhouette esquissée et de formes floues et fuyantes dont la grâce restitue toute la fragilité de l’adolescente. Il y a aussi nombre de tableaux des femmes qui l’ont inspiré, toujours de la même veine, des formes de corps évoquées dans la couleur plus que de véritables portraits.

    De Staël a commencé à vendre et exposer ses toiles dans les années 1950 et put sortir ainsi progressivement de la précarité matérielle qui a marqué ses débuts. Curieux et l’œil toujours en éveil il peint aussi des tableaux de grande dimension après avoir assisté à des concerts de musique, classique et jazz, ou à des matchs de football. Travailleur acharné il laisse de nombreuses toiles inachevées à sa mort en 1955.

    Nicolas de Staël fut un peintre fulgurant, emporté par ses passions, qui a marqué son époque. Ami de Braque, de Char, de Boulez, il a développé une insatiable soif de vivre que son œil et son talent hors du commun lui ont permis de restituer sur des toiles magiques. Quelle tristesse qu’il n’ait pu résister au côté sombre de sa personnalité qui lui fit interrompre prématurément sa vie et une œuvre artistique importante !

    Toute ma vie j’ai eu besoin de penser peinture, de voir des tableaux, de faire de la peinture pour m’aider à vivre, me libérer de toutes les impressions, toutes les sensations, toutes les inquiétudes auxquelles je n’ai jamais trouvé d’autres issues que la peinture.

    Nicolas de Staël
  • « Gertrude Stein & Pablo Picasso – l’invention du langage » au musée du Luxembourg

    « Gertrude Stein & Pablo Picasso – l’invention du langage » au musée du Luxembourg

    En 1905 la poétesse-écrivaine-féministe américaine Gertrude Stein, installée à Paris, rencontre Pablo Picasso, jeune peintre espagnol en devenir. Gertrude est par ailleurs collectionneuse d’art avec ses frères et uns solide amitié va se lier entre ces deux personnages. Par son œuvre littéraire et poétique, complexes, elle s’attache à inventer une nouvelle écriture, un usage réinventé des mots. Picasso de son côté œuvre au même objectif en dynamitant les normes de la peinture en ce début de XXème siècle. Il se dit qu’il n’a jamais lu les ouvrages de sa comparse mais qu’une étroite complicité est née dès leur rencontre pour révolutionner l’art d’écrire et celui de peindre. On dirait aujourd’hui qu’ils ont « déconstruit » les normes artistiques du moment avec une vision du réelle très singulière.

    Le musée du Luxembourg présente cette collaboration improbable entre ces deux exilés et l’influence qu’elle eut sur l’art de l’époque : l’apparition du cubisme avec des toiles de Picasso, Braque, la musique avec John Cage, la danse avec Merce Cunningham… C’est dans la foulée de l’influence de Picasso et Stein que naîtra aussi la culture underground.

    Le nom de Picasso dans le titre de l’exposition est attractif mais il y a finalement assez peu de toiles du maître qui sont montrées au Luxembourg, c’est plutôt de son influence dont il est question et de tout ce qui a suivi et accompagné son inventivité. Tout ceci est un peu étrange, voir hermétique, pour le visiteur lambda mais on sent ici le souffle de visionnaires qui ont façonné l’art moderne en Occident.

  • « India Song » de Marguerite Duras

    « India Song » de Marguerite Duras

    Ce film intemporel de Marguerite Duras est sorti en 1975, inspiré de son roman Le Vice-Consul publié en 1966. Nous sommes dans « les Indes » de l’empire britannique dans les années 1930, l’ambassade de France est encore située à Calcutta et nous suivons les déambulations d’Anne-Marie Stretter (jouée par Delphine Seyrig), épouse de l’ambassadeur dans les salons de la résidence où se déroule une réception diplomatique. On ne visualise que le salon où trône un piano à queue, et les cours de tennis dans le parc. Tout est filmé de nuit ou au crépuscule, le bâtiment est un peu décati comme le deviennent rapidement les immeubles, et les gens, sous les climats tropicaux (en fait le film a été tourné en France). Les personnages ne parlent pas, se contentant de glisser sur les tapis usés au milieu des miroirs et des fumées d’encens. Ce sont des voix off qui narrent l’ersatz d’histoire. Il y a Anne-Marie et quatre bellâtres, dont l’un qu’on imagine être l’ambassadeur, et le vice-consul de Lahore de passage à Calcutta. Ce dernier est follement amoureux de la femme de l’ambassadeur ce qui l’amène à des comportements inappropriés dans son exil du Pendjab : il tire au fusil sur les lépreux. La deuxième partie du scénario se déroule sur une ile sur le Gange, sorte de résidence d’été pour ce petit milieu diplomatique désœuvré.

    Tout est lent, moite et pénible. Il est question de solitude, de tromperies et d’amour vain. Ce personnel français exilé à l’autre bout du monde vit dans son cocon où le plus grand danger semble venir les moustiques et de l’ennui qui les ronge. Les attachés d’ambassade sont préoccupés par la séduction d’Anne-Marie autant que par leur prochaine affectation.

    La diction des voix-off est aussi mystérieuse (et parfois irritante) que le parti-pris du scénario d’une grande immobilité pour rendre le néant de la vie de ces Robinson du Bengale. On n’entend très peu de bruit de fond sinon quelques croassements de grenouilles et des bourdonnements de moustique. Tout est feutré et silencieux. Les personnages ne remuent pas les lèvres sauf pour effleurer parfois celles de l’ambassadrice. Ceux qui connaissent un peu le milieu diplomatique européen dans ces contrées tropicales y retrouvent quelques évocations de ce microcosme parfois lunaire.

    Tout se termine mal pour le vice-consul amoureux et l’on apprend qu’Anne-Marie est enterrée à Calcutta… C’est un film étrange que l’on peut revoir aujourd’hui en version remastérisée. Il faut être patient et ouvert, Marguerite Duras n’est pas une créatrice simple.

    Il y avait cinq spectateurs dans la salle Pathé au lancement du film ce samedi, nous n’étions plus que trois pour le générique de fin…

  • « Un métier sérieux » de Thomas Lilti

    « Un métier sérieux » de Thomas Lilti

    Thomas Lilti a réalisé ce joli film sur la vie d’une équipe de professeurs dans un collège de la région parisienne, on croirait presque un documentaire tant semble réaliste cette tranche de vie dans un établissement qui ne semble ni trop favorisé ni pas assez. La fiction ne sombre pas dans le misérabilisme habituel lorsqu’on évoque le thème de l’éduction nationale, mais relate la vie « normale » d’une bande d’enseignants de tous âges dans l’exercice de leur métier, eux-mêmes soumis à leurs propres difficultés avec leurs enfants, leurs couples…

    Le collège vit sa vie, au gré des petits évènements qui font son ordinaire, les enfants sont normalement agités, certains un peu plus que d’autres, l’équipe pédagogique est engagée dans sa noble tâche, discutaille sur les enfants dans la salle des professeurs, boit du champagne pour fêter l’anniversaire de leur aîné, se chamaille avec le directeur à la vision administrative, mais il faut bien administrer cette société, et tout ce monde cherche à faire fonctionner pour le mieux ce collège au service de l’éducation des plus jeunes.

    Les acteurs sont à leur place et jouent avec humilité le rôle de ces milliers d’enseignants qui, bon an mal an, enseignent à nos enfants à travers la France : le jeune (Vincent Lacoste) qui découvre le métier, l’ancien (François Cluzet) qui apaise ses collègues et les enfants, les autres (Adèle Exarchopoulos, Louise Bourgoin…) chacun animé de ses convictions et de ses doutes. On est probablement là au cœur de ce qu’est un collège moyen en France, ni point de deal, ni rassemblement d’enfants de CSP+, avec une équipe de professeurs motivés et impliqués. Ainsi va l’enseignement en France qui, cahin-caha, prépare les jeunes générations à assumer la direction du pays lorsque les vieux seront à la retraite.

  • « L’été dernier » de Catherine Breillat

    « L’été dernier » de Catherine Breillat

    L’histoire se déroule dans une famille bourgeoise, lui chef d’entreprise, elle avocate, toujours un verre à la main, hôtel particulier dans les bois, équitation pour les deux petites filles asiatiques adoptées, grosses voitures allemandes garées sur allées gravillonnées, lorsque le fils de son mari entre dans le paysage, sorte de post adolescent, mi-gouape mi-ange, et déclenche l’attirance physique de sa belle-mère.

    Elle va se laisser aller à cette passion charnelle, pleine de remords et de désir. Lui y trouve du plaisir et une revanche contre son père. Mais il va aussi croire tomber amoureux. Lorsque l’affaire éclate au grand jour, elle nie pour sauver son couple et sa carrière, il l’attaque en justice pour se venger, peut-être pour préserver un amour impossible, peut-être pour y trouver un avantage financier, sans doute les deux. Le mari croit aux dénégations de son épouse avant de se rendre à l’évidence…

    Ce film de Catherine Breillat relève du sujet de cœur de l’écrivaine-réalisatrice : le sexe, en l’occurrence, l’attirance d’une quinqua pour la chair fraiche. Il arrive que le désir fasse tomber les règles de bienséance ou empêche d’agir avec raison. C’est une vieille histoire, plutôt bien racontée dans ce film.

  • « Anatomie d’une chute » de Justine Triet

    « Anatomie d’une chute » de Justine Triet

    Palme d’or 2023 du Festival de Cannes ce film démonte la mécanique infernale du soupçon et de la justice qui écrasent une mère et son fils de 10 ans à la suite du décès du père et mari de façon violente. Est-ce un meurtre ou un suicide ? Si nous sommes dans le premier cas, la mère est-elle coupable ? Elle est en tout cas inculpée et voit ressortir toute sa vie au procès auquel assiste son fils qui devra lui-même témoigner.

    Le fils était parti en promenade avec son chien au moment du drame, c’est lui qui retrouve le corps de son père au pied du chalet de montagne qu’ils habitent tous les trois, un peu loin de monde. Seul le couple était sur place. Elle est écrivaine à succès, lui cherche à l’être et est professeur. Le couple est déchiré depuis quelques temps : bataille d’égos, frustrations de créateurs, affrontement des ambitions, amour à la dérive, prétentions à l’exclusivité de l’amour du fils (qui subit son handicap à la suite d’un accident alors qu’il était sous la responsabilité de son père) …

    Tous ces ingrédients de vies relativement ordinaires ressortent au procès, sont utilisés et abusés par un avocat général persuadé de la culpabilité de cette femme allemande, à la froideur toute germanique, contrecarrés par l’avocat de l’accusé, à moitié amoureux de sa cliente. On a même l’intervention au procès du psychanalyste du défunt qui dévoilent ce qu’il a compris de sa personnalité. Le rôle du gamin cherchant sa vérité dans ce drame dont il est un des acteurs est magnifiquement joué. La mère est acquittée, son fils est rassénéré. La justice a parlé mais le spectateur peut s’en faire une autre idée.

    Un beau film sur le thème du déraillement de la vie lorsqu’un grain de sable s’y faufile, en l’occurrence la mort d’un homme, et sur tous ces petits détails insignifiants de nos existences de tous les jours qui peuvent nous revenir en boomerang lorsqu’un processus judiciaire devient nécessaire. Crime ou suicide, on ne sait forcément si la vraie vérité est conforme à la décision de la justice. Mais que ce soit l’une ou l’autre des deux hypothèses, les dommages sont irréparables pour les survivants qui vont sans doute traîner doutes et regrets pour encore longtemps. Il faut être fort pour continuer à vivre avec les suites d’un tel bouleversement.

    On aurait pu se passer de la déclaration incendiaire de la réalisatrice contre la réforme des retraites en France lors de la cérémonie de remise de son prix à Cannes, dans un pays où la culture reste encore significativement subventionnée par les contribuables. Il faut bien trouver l’argent quelque part…

  • Musée de Pont-Aven

    Musée de Pont-Aven

    Au cœur de la charmante petite cité bretonne de Pont-Aven dans le Finistère sud, son musée retrace l’histoire des peintres qui sont venus s’y inspirer et créer de nouveaux styles pour dépasser l’impressionnisme. Les artistes ont été touchés par la symphonie des lumières, l’estuaire de l’Aven changeant au gré des marées, les magnifiques paysages maritimes adoucis sur les rives du golfe et l’accueil chaleureux de la population qui met aussi à profit la fréquentation de ces artistes bohèmes pour développer hôtels et bistrots. C’est l’américain Robert Wylie qui inaugure le lieu dès les années 1860, provoquant l’arrivée de nombre de ses collègues anglo-saxons. Puis Gauguin (1848-1903) rendit célèbre Pont-Aven où il séjourna à plusieurs reprises entre ses voyages en Polynésie.

    Le peintre Maurice Denis (1870-1943) a théorisé ce nouveau style avec Paul Sérusier, Gauguin et d’autres, qualifié de « synthétisme ». C’est comme un passage de l’impressionnisme vers l’abstraction, une sortie du carcan de l’académisme de l’époque. Les toiles sont en « deux dimensions », les personnages sont vaguement dessinés sans plus de précision qu’un liseré noir qui en marque le contour, les paysages sont des plaques de couleurs réunies entre elles (parfois « cubistes »), la perspective est étouffée dans l’ensemble.

    A la fin du XIXème siècle, une quête de mysticisme saisissait le monde artistique dont Gauguin fut l’un des plus célèbres parangons, se représentant parfois avec le Christ comme dans les célèbres tableaux de 1889 « Portait de l’artiste au Christ jaune », inspiré du Christ en croix de couleur jaune que l’on peut toujours voir à la Chapelle de Trémalo dans un petit bois au-dessus de Pont-Aven, ou du « Christ vert », reprenant le calvaire de l’église de Nizon un peu plus loin sur la commune de Pont-Aven.

    Maurice Denis, Paul Sérusier et Paul Gauguin vont faire prospérer ce qui deviendra « l’école de Pont-Aven » à l’orée du XXème, à la fois quête de spiritualité et innovation artistique. Le petit bourg est ponctué de panneaux scriptovisuels devant les situations que l’on retrouve sur leurs peintures : les lavandières sur l’Aven, les baigneuses dans le Bois d’Amour, les moulins à grains au bord de l’eau…

    Un peu plus tard, le poète breton Xavier Grall (1930-1980) poursuivra cette quête mystique à travers ses mots. Il est aussi fêté dans la ville avec un parcours dédié.

    Nous referons cette Cornouaille mortelle, secrètement dans le lit des hautes herbes. Et ton corps aux semences mélangées engendrera tout un pays de fougères et de genêts.

    Xavier Grall

    Bien sûr, le modeste musée de Pont-Aven n’a pas pu acquérir les toiles que ces géants y ont peintes. Il expose néanmoins des tableaux intéressants d’artistes moins connus et les utilisent pour retracer le destin de cette petite cité du Finistère sud, endormie au bord d’une charmante rivière donnant sur l’océan, qu’un improbable hasard et l’exceptionnelle créativité des peintres qui l’ont découverte il y a plus d’un siècle, ont transformée en source d’inspiration pour une génération d’artistes majeurs.

    Artistes Voyageuses

    Une exposition temporaire est consacrée aux « Artistes voyageuses » de la fin du XIXème jusqu’à 1944. Les femmes ont alors des droits civiques limités. Elles ne peuvent notamment pas accéder à l’Ecole des Beaux-Arts. Certaines, précurseurs, vont secouer l’immobilisme de la société de la IIIème République et, en 1900, un atelier de peinture réservée aux femmes est ouvert aux Beaux-Arts dont nombre de nos artistes voyageuses sont issues.

    Ces femmes valeureuses sont parties découvrir le monde, principalement eu sein de l’empire colonial qui s’étendait de l’Afrique à l’Indochine en passant par des possessions dans l’océan Indien.

    Elles en ont rapporté des tableaux, des photographies et des récits. Alexandra David-Neel fut la première femme à rentrer dans Lhassa au tibet en 1924. Isabelle Eberhardt s’est attachée à sa découverte de l’Algérie en se convertissant à l’islam, en parlant arabe, en parcourant le désert en tous sens habillée en homme, y croisant Lyautey et en déplorant les méfaits de la colonisation avant d’être emportée par la crue d’un oued en 1904.

    Lire aussi : CHARLES-ROUX Edmonde, ‘Nomade j’étais – Les années africaines d’Isabelle Eberhardt’.

    Ces femmes ont beaucoup peint et dessiné. Des podcasts sont mis à disposition des visiteurs qui peuvent écouter des extraits de leurs récits. Le musée expose certaines de ces œuvres qui ont aussi aidé à faire connaître l’ailleurs et, parfois, à dévoiler la triste situation de la colonisation, largement cachée par les expositions coloniales.

  • « Every day is Saturday” de Tom Wood au Centre d’art GwinZegal (Guingamp)

    « Every day is Saturday” de Tom Wood au Centre d’art GwinZegal (Guingamp)

    Tom Wood est un photographe né en Irlande en 1951, qui vécut une grande partie de sa vie près de Liverpool. Passionné par le dessin dès son plus jeune âge, il quitte l’usine de voitures dans laquelle il travaillait comme son père, pour suivre les cours d’une école d’art dont il ressort peintre avant de s’orienter vers la photo.

    S’il réfute le qualificatif de photographe « documentaire » que lui a attribué Martin Parr, il dit être à la recherche de LA bonne photo quel qu’en soit le sujet. Il n’en demeure pas moins qu’il a « documenté » nombre de sujets sociaux car tel était l’environnement de sa jeunesse dans une ville en pleine décrépitude : libéralisme échevelé de la politique « thatchérienne » mise en œuvre à l’époque avec son cortège de fermeture d’usines, de chômeurs, de jeunesse désœuvrée…

    Ses photos sont principalement des portraits de ces hommes et femmes de toutes générations, en groupe ou solitaires, prises dans le bus, dans les pubs, dans les usines, dans les banlieues décrépies… En couleurs ou en noir-et-blanc elles forment la mémoire de ce temps et marquent l’œil bienveillant de leur auteur. Une exposition de photos de Tom Wood c’est en fait un livre d’histoire.

    C’est le Centre d’art GwinZegal qui expose Tom Wood aujourd’hui. L’ancienne prison de Guingamp a été reconvertie en lieux tourné vers la photographie, non seulement à titre de musée, mais surtout un espace de création avec des artistes en résidences, des ateliers pédagogiques sur l’image. D’ailleurs, après Wood, le visiteur poursuit dans une salle adjacente où il peut regarder l’exposition « Les yeux ouverts – l’école du regard », fruits photographiques du travail réalisé par des habitants de la région, encadrés par des artistes, pour matérialiser leur représentation du monde qui nous entoure.

    Lire aussi : « Un village » exposition Madeleine de Sinéty au Centre d’Art GwinZegal de Guingamp

  • « Oppenheimer » de Christopher Nolan

    « Oppenheimer » de Christopher Nolan

    Le dernier film de Christopher Nolan aborde un sujet intéressant mais traité à la manière hollywoodienne, c’est-à-dire de façon un peu grandiloquente et légèrement horripilante avec force effets sonores et visuels qui n‘apportent pas grand-chose à la compréhension du scénario.

    Il s’agit de l’histoire de Robert Oppenheimer (1904-1967), savant physicien de génie, spécialiste de la mécanique quantique, nommé directeur technique du projet « Manhattan » qui permit aux Etats-Unis d’Amérique de développer de façon accélérée la bombe atomique durant la seconde guerre mondiale, en rattrapant le retard pris sur les scientifiques allemands. Berlin capitulera avant que le projet n’aboutisse mais deux bombes seront tirées sur le Japon en 1945, accélérant ainsi la capitulation nipponne et initiant une nouvelle époque où l’homme est désormais capable de se détruire intégralement.

    Le film insiste sur les états d’âme bien compréhensibles de ces scientifiques qui participent à un projet excitant mais destructeur qui a fait entrer les hommes et le monde dans une nouvelle ère, encore plus tragique que la précédente. Oppenheimer eut des accointances « de gauche » avant la guerre, sans jamais adhérer au parti communiste. Il aura des doutes sur la façon d’utiliser cette bombe atomique mise au point par l’équipe qu’il dirigea durant la guerre. Il eut des comptes à rendre durant la folle période du maccarthysme aux Etats-Unis durant la guerre froide.

    Accusé, puis blanchi, sa loyauté envers son pays est confirmée, mais il symbolise les tiraillements éthiques auxquels peut être confronté le monde scientifique face à la politique, surtout lorsqu’il travaille sur des sujets pouvant donner lieu à des applications militaires concrètes. Il faut trouver sa voie dans un enchevêtrement d’intérêts croisés, d’idéologies contradictoires, d’éthiques différenciées. La vie d’Oppenheimer illustre ces difficultés, et celles de ses collègues (dont Einstein qui apparaît dans le film) évoquent différentes options prises par ceux-ci, y compris la trahison de leur pays par certains qui livrèrent des informations scientifiques à l’Union soviétique croyant œuvrer ainsi en faveur de la paix. C’était aussi une époque où une partie de l’intelligentsia scientifique et culturelle occidentale pensait que le capitalisme vivait ses derniers instants et que l’Union soviétique allait imposer son modèle d’où nombre de « compagnons de route » du communisme dont certains ont été recrutés comme espions par l’URSS, y compris aux Etats-Unis. Ils se sont trompés sur ce point mais ils ont découvert la bombe atomique « capitaliste » avant les scientifiques nazis. On peut estimer aujourd’hui que ce fut préférable que l’inverse…

    La vie et les doutes d’Oppenheimer montrés dans le scénario illustrent ce dilemme qui saisit nombre d’intellectuels de l’époque. En ceci le film est intéressant.

  • « L’univers sans l’homme – les arts en quête d’autres mondes » au musée de Valence art et archéologie

    « L’univers sans l’homme – les arts en quête d’autres mondes » au musée de Valence art et archéologie

    Le monde a commencé sans l’homme et finira sans lui.

    Clause Lévi-Strauss, Tristes Tropiques, 1955

    L’art sans l’être humain : le musée de Valence expose différentes œuvres de la nature, de la technique, de l’abstraction où l’homme est partout présent dans la création mais sans cesse absent de ce que nous voyons. Une déshumanisation bienfaisante et fictive puisque c’est l’homme qui produit tous ces objets, jusqu’aux robots qui dessinent en direct devant les visiteurs, sur de petits bureaux d’écolier, des parties d’une nature morte sur laquelle ils projettent leurs caméras qu’une intelligence artificielle leur fait reproduire sur des feuilles A4.

    La dernière salle finit en apothéose avec trois toiles abstraites de grandes dimensions d’Hans Achtung, sorte de visions du monde intergalactique, face à deux compositions de sa muse, Anna-Eva Bergman, peinture et feuilles métalliques représentant l’horizon de la terre.

    Le poète René Char conclut ce parcours étrange :

    La vie aime la conscience qu’on a d’elle.

  • « Elliot Erwitt, une rétrospective » au musée Maillol

    « Elliot Erwitt, une rétrospective » au musée Maillol

    Elliott Erwitt est un photographe américain né en 1928 à Paris où ses parents russes de confession juive avaient émigré, transformant leur nom d’Erwitz en Erwitt. Grand voyageur il rejoint l’agence Magnum en 1954 à l’initiative de Robert Capa. Il a marqué sa profession par des clichés des grands de ce monde, sa vision d’évènements historiques, ainsi qu’avec des photos publicitaires originales.

    Mais le plus marquant est sans doute le regard qu’il a porté sur les gens ordinaires dans leur vie quotidienne, rendus sur de magnifiques clichés, généralement en noir-et-blanc exposés au musée Maillol. Le coup d’œil de l’artiste est évident dans les cadrages, les personnages, les attitudes, les contrastes et l’humour qui imprègne souvent les agrandissements. L’exposition de 215 photos se répartit sur trois étages dont l’un est consacré à un rapprochement intéressant entre certaines sculptures d’Aristide Maillol et les photos d’Erwitt. Des vidéos montrent le photographe parlant un excellent français, expliquant sa technique, ses planques, ses ruses, destinées à capter la photo parfaite, objectif souvent atteint.

    L’exposition rencontre un franc succès, mérité, et est prolongée jusqu’à septembre 2023.

  • « Paula » de Angela Terrail Ottobah

    « Paula » de Angela Terrail Ottobah

    « Paula » est un film qui dérange par son sujet, l’emprise d’un père sur sa fille, et du fait de la façon de filmer, tout en gros plans, au plus près des personnages, parfois à l’occasion de scènes peu ragoutantes. Il s’agit du premier long-métrage de la réalisatrice Angela Terrail Ottobah qui a déclaré avoir été victime d’inceste par son « père biologique » durant cinq années de sa jeunesse. Le film est donc un peu autobiographique mais la réalisatrice, qui a fait des études de philosophie et d’ethnologie, n’a pas voulu montrer l’inceste en lui-même, se « limitant » à l’emprise exercée par un père se remettant d’une maladie respiratoire et qui emmène Paula vivre avec lui dans une petite maison de « poupées » au bord d’un lac dans une forêt.

    La question du viol c’est si énorme, si violent que ça peut prendre tout la place dans le récit et en laisser très peu pour d’autres composantes de l’inceste qui sont fondamentales pour moi. Je voulais raconter l’emprise sur le psychisme et le corps, et cette espèce d’idée de l’amour. Paula, c’est l’histoire d’un père qui aime sa fille mais très mal, au point de la tuer.

    https://www.arizonafilms.fr/upload/PAULA/Paula_dp%2006-06%20web.pdf

    On voit la situation se dégrader avec la montée des exigences du père qui force sa fille à devenir végan tendance extrême, détruit l’intérieur de la maison pour la transformer en une pièce unique et dénudée aux fenêtres obstruées, déscolarise Paula, lui fait subir des épreuves qui la terrifient la nuit dans la forêt, la coupe de toute communication, notamment avec sa mère qui est en mission en Corée… et la jeune fille réalise progressivement la démence qui s’empare de son père à son encontre. Malgré la solitude dans laquelle il l’a plongée pour mieux l’asservir, Paula va se défendre.

    Un film inquiétant qui décrit, sans doute de façon réaliste, l’aspect dévastateur du crime d’emprise ou d’inceste d’un parent sur ses enfants. La performance d’actrice de Paula dans ce film est assez stupéfiante compte tenu du sujet et de sa jeunesse, espérons qu’elle eut la maturité suffisante pour faire la différence entre le scénario et la vraie vie !

  • « Les herbes sèches » de Nuri Bilge Ceylan

    « Les herbes sèches » de Nuri Bilge Ceylan

    Un beau et étrange film du réalisateur turc Ceylan ; celui-ci reçut déjà la Palme d’or pour Winter Sleep en 2014 et cette année c’est sa comédienne Merve Dizdar qui a été primée du prix d’interprétation féminine pour son rôle dans Les herbes sèches. Le scénario se déroule dans les montages que l’on imagine au Kurdistan. Cette localisation n’est qu’à peine suggérée par une référence à la langue que parlent les enfants et au bruit de la canonnade que l’on entend parfois au loin dans la nuit.

    La majorité du film se déroule en hiver, dans un petit village au milieu de la vallée écrasée de neige, cernée par les montagnes et le plus souvent sous la tempête de flocons. Deux professeurs de l’école du village cohabitent dans la même maison et travaillent dans la même école. Ils sont perdus au milieu de nulle part et, sortis de leurs salles de classe, se retrouvent pour boire le thé autour de leur poêle. Il fait froid, humide, le climat et la saison se prêtent au nombrilisme et chacun se lamente sur son sort.

    A l’école ils jouent un peu les coqs du village et s’abandonnent à un petit jeu puéril de séduction des fillettes qu’ils enseignent. Nous sommes dans un pays de traditions ancestrales au conservatisme pesant, ils vont devoir rendre des comptes sur leur comportement.

    Lorsqu’ils se rendent à la ville la plus proche ils jouent aussi au jeu de la séduction avec Nuray qui y enseigne l’anglais après un engagement politique (pro-kurde ?) qui lui a fait perdre une jambe lors d’un attentat. Ce n’est pas celui qu’on attend qui va l’emporter dans ce jeu trouble mais il va devoir se justifier de son non-engagement face à Nuray et de sa trahison face à son camarade d’infortune.

    Le film dure 3h15, une durée à l’image des longues conversations existentielles menées par les trois personnages principaux au coin des poêles rougeoyants où chacun s’enflamme pour expliquer ses lâchetés, ses petits arrangements avec ses convictions ou sa morale. Ces huis-clos lourds et pesants sont seulement ponctués par les paysages de montagnes blancs et floconneux, c’est le face-à-face de la minéralité des lieux avec l’inertie des hommes.

    Un film lent et méditatif.

  • « Anna-Eva Bergman – voyage vers l’intérieur » au musée d’Art Moderne

    « Anna-Eva Bergman – voyage vers l’intérieur » au musée d’Art Moderne

    Anna-Eva Bergman (1909-1987) est une peintre norvégienne (puis également allemande par son mariage avec Hans Hartung) qui a vécu et créé à Stockholm, Paris, Dresde, Berlin, Oslo, Minorque (Baléares), sur la Côte d’Azur ; une artiste profondément européenne inspirée par les paysages et, surtout, les couleurs si diverses, admirés du nord au sud de ce continent. Reconnue et exposée de son vivant, elle se sépare d’Hartung pour réaliser son art par elle-même, puis se remarie avec lui près de vingt ans plus tard.

    Ses tableaux de début de carrière sont présentés dans les premières salles de l’exposition mais l’intérêt du visiteur est surtout attiré par ses tableaux composés plus tard, en route vers l’abstraction, à partir de fines feuille métalliques assemblées sur des toiles peintes. Elle utilise et perfectionne ce matériau pour restituer la minéralité des pierres ou des rochers, ou l’éternité de l’univers. Elle revient pleine d’inspiration de ces infinis à l’issue d’une croisière dans le grand nord norvégien avec Hartung en 1950.

    Pour moi, [l’horizon] contient l’éternité, l’infini, le passage vers l’inconnu […] L’horizon est la limite de l’expérience humaine […] ; une limite que j’essaie de dépasser, une expérience que je tente d’élargir. Au-delà de la frontière de l’horizon se trouve un domaine qui, quoique physiquement inatteignable pour l’homme, existe et dont on peut faire l’expérience de la Nature, quelque chose d’atmosphérique, d’irrationnel, comme l’est la métaphysique, ou l’absolu.

    Anna-Eva Bergman, 1984

    Sa technique et son sens des couleurs rendent parfaitement ce que l’on imagine être la pureté glacée de la lumière de ces contrées maritimes septentrionales.

    Jour-Nuit (Anna-Eva Bergman)

    La nuit était indescriptible. Dépassant tout ce que je pouvais imaginer. Le plus merveilleux des soleils pendant toute la nuit tandis que nous glissions entre toutes les silhouettes magiques et étranges que sont les [îles] Lofoten. Une aventure glorieuse, puissante et improbable. Les montagnes semblent transparentes, plus rien n’a d’épaisseur. Tout est comme une vision, une possibilité non encore réalisée. Si l’on veut peindre cela, il faut trouver l’expression qui suggère l’atmosphère, l’effet des couleurs. En aucune façon naturaliste.

    Anna-Eva Bergman, 29/07/1950, Journey to the North Cape

    Ses marines ressemblent à des toiles de Rothko où les bandes horizontales tracent la division de l’infini entre ciel, terre et, parfois, minéralité. Ses bleus profonds varient subtilement selon qu’ils représentent le jour ou la nuit, des notions que l’on sait étroitement mêlés dans le Grand Nord. Elle porte un regard perçant et personnel sur ce qui nous entoure et que nous ne voyons pas.

    Elle a aussi suivi des études de philosophie, est fascinée par les sciences et la cosmologie et a beaucoup écrit sur son art, ses inspirations, ses œuvres. Des vidéos sont diffusées dans le cadre de cette exposition qui la montrent en train de composer ses tableaux, quasiment jamais en train de parler. Elle est grande et fine, les traits de son visage taillés à la serpe, les cheveux courts, elle donne l’air d’une personne fiévreuse, concentrée sur ses pensées et son art, pas particulièrement épanouie ni communicative.

    Anna-Eva Bergman : une artiste très intéressante du XXème siècle.

    Ecouter aussi : https://www.radiofrance.fr/franceculture/podcasts/bienvenue-au-club/anna-eva-bergman-lumiere-sur-une-artiste-oubliee-9806326

  • « Vers un avenir radieux » de Nanni Moretti

    « Vers un avenir radieux » de Nanni Moretti

    Un joli film de Nanni Moretti qui se met en scène lui-même dans « Vers un avenir radieux » dont il est l’acteur principal, Giovanni, réalisateur. Le film raconte le tournage d’un film par Giovanni au sujet d’une cellule du parti communiste italien en 1956 (cellule « Antonio Gramsci ») alors que les grands-frères soviétiques envahissent le « peuple frère » de Hongrie.

    Dans le même temps le réalisateur se montre embourbé dans les problèmes financiers de sa production, la psychanalyse de sa femme qui n’arrive pas à se séparer de lui, sa fille qui lui annonce son projet de mariage avec l’ambassadeur de Pologne de trois fois son âge, le monde du cinéma qui évolue au-delà de ce que Giovanni peut comprendre avec notamment un moment hilarant où une productrice Netflix lui annonce que son film est bon mais manque de moments « what the fuck! ». Les yeux ronds désespérés qu’ouvre Giovanni devant cette remarque attestent de son décalage avec le monde moderne dont il commence à prendre conscience.

    A défaut de se satisfaire du présent, il se jette à corps perdu dans le passé évoqué par son film dont il reprend la fin pour la rendre heureuse : le chef de la cellule « Antonio Gramsci » au lieu de se suicider devant la félonie du grand frère soviétique va prendre la tête d’une rébellion communiste pour forcer le PCI à prendre position contre l’invasion soviétique de la Hongrie de 1956. La vraie vie fut toute autre…

    Le film est délicieux et amère. L’humour de Moretti est toujours désopilant pour aborder les sujets légers comme tragiques. C’est le portait d’un septuagénaire et le tableau d’une époque qui s’effacent doucement, sans drame, avec l’élégance italienne.

  • « La Musique dans les camps nazis » au Mémorial de la Shoah

    « La Musique dans les camps nazis » au Mémorial de la Shoah

    Le Mémorial de la Shoah revient sur l’utilisation qui a été faite de la musique dans les camps de concentration et d’extermination allemands durant la décennie du pouvoir nazi. Pour la patrie de Brahms et de Beethoven la musique était, bien sûr, un élément fondateur de la culture aryenne, partie prenante de l’éducation de ses enfants et de son environnement militariste. Elle a accompagné la logique des camps et a été utilisée par leurs dirigeants pour ponctuer les entrées et sorties des camps, mais aussi des séances de tortures ou d’exécutions publiques, voire des fêtes organisées par les soldats « SS » pour un anniversaire ou une célébration quelconque.

    Les prisonniers devaient aussi apprendre des chants de guerre allemands pour marcher au pas et en rythme. Une vidéo hallucinante extraite du film « Shoah » de Jacques Lanzmann (tourné à la fin des années 1970) montre l’adjoint d’un camp de la mort chantonner l’hymne du camp écrit par son supérieur et dans lequel il est question de discipline, de bonheur par le travail et de lendemains enchanteurs…

    Les déportés musiciens bénéficiaient d’un statut légèrement favorisé par rapport aux autres. Du fait de leur faible nombre, les Allemands voulaient les garder en vie afin qu’ils assurent cette fonction orchestrale, à la fois « divertissante » mais aussi marquant la discipline qu’ils voulaient imposer à leurs prisonniers. Les nazis déifiaient Wagner, Beethoven, Strauss (décédé en 1949, son hymne olympique est joué aux Jeux Olympiques de Berlin en 1936, il est acquitté en 1948 par le tribunal de dénazification) qu’ils interdisent de jouer aux musiciens juifs de ces orchestres des camps !

    Manquant d’instruments et de partitions, les nazis en commandent à l’extérieur aux frais des déportés. Une contrebasse fabriquée à Mauthausen avec les moyens du bord est exposée.

    Immuablement, nous jouons matin er soir, par n’importe quel temps, qu’il gèle, qu’il neige ou qu’il vente ; il semble impossible aux Allemands d’envisager la sortie ou la rentrée des commandos sans notre concours. Lorsqu’il y a du brouillard, les commandos ne sortent pas avant qu’il ne soit dissipé : le brouillard favorise les évasions. Nous devons alors rester de longues heures à jouer des airs divertissants jusqu’à ce que l’ordre d’attaquer nos marches soit donné.

    Simon Laks, René Coudy, Musiques d’un autre monde, 1948

    Mais la musique est aussi un moyen de réconfort pour les déportés qui s’organisent pour en jouer et en composer à l’abri des regards et des oreilles allemands, dans l’intimité de leurs baraquements sinistres. Certains des poèmes mis en musique à l’époque sont exposés et des bandes-son sont proposées. Une des chansons bouleversantes a été écrite par un des membres du commando en charge d’incinérer les corps des prisonniers assassinés et qui reconnait celui de son fils.

    Qui a visité le camp d’Auschwitz-Birkenau se souvient de cette dalle, tout juste à droite après le portique d’entrée « Arbeit mach free » sur laquelle se tenaient les « musiciens » lorsque les déportés entraient ou sortaient, et se pose toujours la même question sans réponse de savoir comment la patrie de Brahms a-t-elle pu engendrer une telle horreur ?