Catégorie : Notes de lecture

  • ROBBE-GRILLET Alain, ‘Les gommes’.

    ROBBE-GRILLET Alain, ‘Les gommes’.

    Sortie : 1953, Chez : Union Générale d’Edition.

    Alain Robbe-Grillet (1922-2008) est souvent considéré comme l’un des chef de file du « Nouveau roman » avec Nathali Sarraute ou Claude Simon. Ce mouvement littéraire est apparu dans les années 1950 en opposition au roman du XIXe avec un début, une fin et une intrigue qui se déroule de façon logique et réaliste (Balzac, Zola, etc.)

    « Le Nouveau roman se veut un art plus conscient de lui-même, s’organisant à partir de principes formels. La position du narrateur y est notamment interrogée : quelle est sa place dans l’intrigue, pourquoi raconte-t-il ou écrit-il ? »

    https://fr.wikipedia.org/wiki/Nouveau_roman

    Au-delà des arguments un peu intellectuels et « fumeux » de ses partisans, le Nouveau roman a concrétisé le désir d’écrire autrement d’un certain nombre d’écrivains et c’est très bien ainsi. Comme la Nouvelle vague au cinéma, le mouvement a marqué un besoin de changement, de révolution, aussi dans le domaine littéraire. Les autojustifications de ce mouvement et les polémiques qui l’ont accompagné ne sont pas grand-chose, le mieux est de lire le Nouveau roman.

    « Les gommes » est l’un des premiers du genre qui raconte une enquête menée par un policier des services secrets, Wallas, sur un assassinat, sans doute politique, qui s’est déroulé dans une petite ville de province. Hélas il n’y a pas de cadavre et des arrangements divers entre services de l’Etat semblent expliquer cette absence. Wallas ne sait pas tout et le lecteur, qui sait dès le départ que « l’assassiné » n’est pas mort, va découvrir les informations au fur et à mesure des deux jours sur lesquels se déroule l’intrigue.

    Le style est d’une froideur clinique, c’est la marque du genre semble-t-il, l’auteur est capable de décrire l’épluchage d’une tomate en deux pages ou de revenir à plusieurs reprises sur l’obsession de Wallas pour l’achat d’une gomme à dessin d’un type particulier. Les personnages ne semblent pas ressentir de sentiments ni d’émotions, ce n’est d’ailleurs pas l’objet du roman. Les narrateurs respectifs se contentent juste de dérouler minutieusement une enquête un peu emberlificotée dans des mystères dont certains se dévoilent, d’autres pas, laissant l’imagination du lecteur libre d’en rajouter.

    Les analystes plus perspicaces de ce nouveau roman (voir le prologue de l’édition de 1953 « Clefs pour les Gommes » par Bruce Morrissette) y voient des « références œdipiennes », un « cercle du temps » qui se referme sur Wallas… Le lecteur lambda (dont nous sommes) ne voit rien de tout ça bien entendu et s’agace un peu du côté cérébral qui entoure ce concept de Nouveau roman, très « BHL [Bernard-Henri Levy] » qui était d’ailleurs un ami proche de l’auteur. Sans doute Robbe-Grillet a mis dans son roman tout ce que les critiques germanopratins y ont vu mais on peut tout de même passer un bon moment de lecture sans les y remarquer.

  • SCHMITT Eric-Emmanuel, ‘Juste après Dieu, il y a papa’.

    SCHMITT Eric-Emmanuel, ‘Juste après Dieu, il y a papa’.

    Sortie : 2026, Chez : Albin Michel.

    Eric-Emmanuel Schmitt illustre le lien père-fils en revenant sur la vie et les exploits de Wolfgang Amadeus Mozart (1756-1791), fils de Léopold, lui aussi compositeur et musicien. Les relations parents-enfants peuvent déjà être naturellement troublées, elles sont d’autant plus complexes quand la création artistique interfère.

    Le petit Mozart se révèle rapidement un incroyable génie dont la virtuosité au violon et au piano, puis la qualité de ses compositions, vont rapidement surpasser celles de son père. Celui-ci a un peu de mal à le laisser s’envoler vers la gloire. L’amour paternel sait mettre de côté la jalousie devant le talent du fils, mais pas complètement la frustration d’être un peu oublié par Wolfgang qui mène sa carrière, avec des hauts et des bas. Mozart aime toujours son père, bien sûr, mais les journées n’ont que 24 heures et, à l’époque, il n’est pas si facile d’écrire « La Flute enchantée » et de courir en même temps de Vienne à Salzburg pour prendre des nouvelles de sa famille… Mais l’amour filial est plus fort que tout, les Mozart restent unis malgré les épreuves, et réunis toujours par la musique.

    Schmitt raconte avec vivacité cette histoire d’amour et de musique. On retrouve le personnage d’Amadeus découvert dans le film éponyme de Milos Forman (1984), espiègle et déluré, mais surtout un immense compositeur dont la vie entière fut inspirée par la musique, jusque dans ses derniers instants où il composait encore son Requiem quil laissa inachevé. On peut être un géant, l’amour (ou l’absence) de ses parents dicte forcément une partie de ce qu’on devient. Mozart a perdu sa mère lors de leur séjour à Paris alors qu’il avait 22 ans. Son père est resté son seul guide, souvent contesté mais toujours adoré.

  • RONDEAU Emmanuel, ‘Les Frères d’Astier de La Vigerie, Français libres’.

    RONDEAU Emmanuel, ‘Les Frères d’Astier de La Vigerie, Français libres’.

    Sortie : 2025, Chez : Tallandier

    Les d’Astier de La Vigerie, famille anoblie sous la monarchie de juillet, ont vu le Baron Raoul d’Astier de la Vigerie (1850-1922) épouser Jeanne de Motalivet issue d’une noblesse plus ancienne, dont un ancêtre servit Napoléon comme ministre de l’intérieur. Bref, du beau monde dont trois héritiers, François (1886-1970), Henri (1897-1952) et Emmanuel (1900-1969) firent preuve d’un comportement exemplaire durant les deux guerres mondiales du XXe siècle. Le récit d’Emmanuel Rondeau raconte cette épopée.

    François, l’aîné qui hérita du tire de baron, s’engagea dans la carrière militaire, combattit en 1914-1918 et rejoint de Gaule à Londres en 1940 dont il fut l’adjoint. Il portait 5 étoiles quand l’homme du 18 juin n’en affichait que 3. Henri mena des affaires peu brillantes en temps de paix, défendit l’Action française d’inspiration monarchiste et nationaliste, mais s’illustra durant les deux guerres, notamment en structurant les mouvements de résistance en Afrique du nord durant la seconde, qu’il termine à la tête des « commandos de France » qui précédèrent les troupes alliées progressant vers l’Alsace. Il fit partie du complot qui fomenta l’exécution de Darlan à Ager. Emmanuel, trop jeune pour avoir combattu lors de la première guerre mondiale se rattrapa dans la seconde durant laquelle il fédéra les courants de la résistance au Sud de la France avant d’être ministre de l’intérieur du Gouvernement provisoire dirigé par de Gaulle en 1944. Il mena ensuite une carrière d’écrivain en restant engagé dans la politique comme gaulliste « de gauche ». Compagnon de route du parti communiste français, son aveuglement pour Staline lui fut longtemps reproché.

    Outre le parcours de cette famille d’exception (la génération suivante fut également engagée dans les combats de la résistance) le récit plonge le lecteur dans l’effroi que constitua la défaite de la France face aux Allemands, encore une fois… C’était le chaos militaire matérialisé par l’armistice et la poignée de mains de Pétain à Hitler à Montoire en 1940, mais aussi idéologique tant la France était désemparée devant un tel désastre. Chacun réagit comme il le sentait, ceux qui ont rejoint Londres en 1940, d’autres un peu plus tard. Ceux qui ont ouvertement collaboré, ceux qui ont attendu de savoir dans quel sens tournait le vent. Les militaires qui obéissaient à Pétain, le « vainqueur de Verdun », par sens de la discipline ou par ambition, ceux qui ont joué du conflit apparent entre les Etats-Unis de Roosevelt et de Gaulle pour essayer de se placer. Et puis les résistants qui ont pris les armes, au début dans une totale désorganisation où les conflits de pouvoir et d’égos étaient prégnants, puis, progressivement en se réunissant jusqu’à la victoire. Beaucoup sont morts, souvent dans des conditions effroyables. Les trois frères étaient sous une bonne étoile. Ils ont survécu.

    Sans hésiter les D’Astier choisirent la résistance, sans même se consulter. Ils se sont d’ailleurs très peu croisés durant cette guerre, chacun œuvrant de son côté. Ils furent tous les trois nommés « Compagnons de la Libération » par le Général de Gaulle, au terme de ces évènements fondateurs de la France de la deuxième moitié du XXe siècle. Ce livre se dévore comme un roman policier tant les parcours différenciés, mais tournés vers le même but, la libération de la France du joug ennemi, animés de la même certitude, celle de la victoire, sont fascinants. Différence de taille pour les lecteurs sexa-septuagénaires : ce n’est pas un roman mais l’histoire que vécut la génération de nos grands-parents !

    Une petite rue parisienne rend hommage à cette fratrie dans le XIIIe.

  • BERGEN Véronique, ‘Patti Smith – Horses’.

    BERGEN Véronique, ‘Patti Smith – Horses’.

    Sortie : 2018, Chez : DISCOGONIE densité.

    Véronique Bergen, philosophe-essayiste, se penche sur « Horses », le disque emblématique de Patti Smith et du rock novateur, à mi-chemin entre punk et alternatif, sorti en 1975. Patti alors âgée de 29 ans erre dans New York, entre squats improbables et le Chelsea Hotel. Elle baigne dans le climat de contreculture explosive que cette ville déglinguée inspire. Elle s’essaye au dessin, à la photographie, à la peinture et, surtout à l’écriture poétique. Elle rencontre Jimi Hendrix, Janis Joplin, Sam Shepard, Robert Mapplethorpe, les poètes de la beat generation… Bref, elle vibrionne dans l’ambiance urbaine, dévastatrice et foisonnante de New York où a éclos l’art underground.

    Eprise de la poésie française du XIXe siècle, et tout particulièrement de Rimbaud, Smith va utiliser le rock comme vecteur de sa vision poétique du monde. Avec les huit plages de « Horses » elle va créer l’œuvre fondatrice du rock du dernier quart du XXe siècle.

    Véronique Bergen partage sa vision de l’âme de ce disque. Elle en explique les influences musicales, littéraires et poétiques et passe en revue chaque chanson, les reprises comme les originaux, en expliquant leur atmosphère, leurs références (bibliques ou poétiques), l’état d’esprit dans lequel elles ont été créées, les collaborations musicales auxquelles elles ont donné lieu et même les tonalités et suites d’accords utilisées. Passionnant !

    L’album Horses est construit comme un vol d’oiseau, comme un trip spatial, mental. D’une plage à l’autre, l’oiseau ouvre ses ailes, prend son envol, avec des allers-retours dans l’amplitude, flux et reflux « sac » et ressac de la marée. Son voyage converge vers l’apothéose, le soleil noir de « Land ». Patti Smith est une Icare qui, n’ayant pas besoin d’une machine volante, d’ailes mécaniques pour planer, ne se fracassera pas dans la mer (dernière partie de « Land ») lorsque, s’approchant trop près de l’astre, la cire des ailes aura fondu.

  • MARTIN Xavier, ‘Television – Marquee Moon’.

    MARTIN Xavier, ‘Television – Marquee Moon’.

    Sortie : 2026, Chez : DISCOGONIE densité.

    C’est l’histoire d’un disque fondateur du rock américain, édité en 1977 alors que le punk explose au Royaume-Uni. Quatre américains admirateurs des poètes français « maudits » du XIXe siècle, Rimbaud, Verlaine, Baudelaire vont créer un groupe majeur et un style remarquable du rock de la contre-culture mondiale. Le leader-fondateur du groupe, Thomas Miller, prend le nom de scène de Verlaine en hommage à Paul. Le premier bassiste, Richard Meyers, choisit quant à lui celui de Hell en référence à « Une saison en enfer » de Rimbaud. Tous deux écrivent des poèmes et adoptent la musique comme vecteur de leur poésie. Ils se trouvent qu’ils sont également d’excellents et très novateurs instrumentistes. Verlaine et son compère guitariste Richard Llyod créent un genre complexe et singulier de jeu de guitares qui s’entremêlent en déroulant des arpèges obsédantes sur lesquelles se pose la voix aiguë de Tom.

    Un peu comme les disques du Velvel Underground, « Marquee Moon » rencontre un grand succès d’estime dans le petit monde musical du New York underground où se croisent Blondie, les Talking Heads, Patti Smith, les New York Dolls, Andy Warhol…, mais n’explose pas vraiment au niveau commercial. Il faudra encore quelques années pour qu’il devienne l’une des œuvres de référence du rock américain et même mondial.

    Les paroles de Tom Verlaine sont souvent mystérieuses. Il demande lui-même qu’on ne leur cherche pas forcément une signification rationnelle mais évoque plutôt la traduction de sentiments diffus, une déambulation poétique de leur temps. L’ensemble mots et musique est imprégné de l’atmosphère urbaine, et souvent délétère, qui règne dans la ville de New York à la fin des années 1970 : bouillonnante, toxique et tellement créatrice. On est partagés entre la noirceur du monde présenté par ces auteurs-compositeurs et la lumière apportée par cette musique lunaire.

    Time may freeze,
    A world could cry.
    All this night running loud
    I hear the whispers I hear the shouts.
    And tho they never cry for help…

    Xavier Martin raconte de façon intelligente et très documentée la grande histoire de ce disque et revient sur quelques petites anecdotes que tout le monde connait mais que les admirateurs de cette période musicale ont toujours plaisir à relire : l’amour que Verlaine a porté à Patti Smith qui s’est éloignée de lui pour vivre une aventure avec le bassiste du groupe, les débuts du CBGB’s où se produisirent tous les créateurs du rock underground américain, les réglages des guitares et des amplis, les relations avec les producteurs (dont Brian Eno), les maisons de disques, la photo de couverture du disque issue d’une photocopie ratée, bref, tout ce monde fascinant du rock new-yorkais des années 1970-1980 qui a engendré ces géants.

    La petite maison d’édition densité DISCOGONIE qui publie ce livre consacre un ouvrage à un disque. On trouve dans la liste : Nebraska (Bruce Springsteen), L.A. Woman (The Doors), The Idiot (Iggy Pop), Closer (Joy Division), Horses (Patti Smith), Violator (Depeche Mode), et bien d’autres. Une jolie collection à cultiver.

    Lire aussi

  • ROMAINS Jules, ‘Psyché 3/3 – Quand le navire…’.

    ROMAINS Jules, ‘Psyché 3/3 – Quand le navire…’.

    Sortie : 1929, Chez : Gallimard.

    On avait laissé Pierre dans le tome précédent alors qu’il embarquait pour New York à l’issue d’une lune de miel ardente avec sa femme Lucienne. Elle reste sur le quai de Marseille alors que lui, premier commissaire sur un paquebot transatlantique, part travailler sur l’océan.

    Leur mariage impromptu les a réunis dans un amour profond renforcé par le plaisir de la chair si délicatement abordé dans le volume précédent, « Le Dieu des corps« . Alors la séparation, même s’ils la savent provisoire, les plonge dans l’introspection, une forme de tristesse et une forte attente de se retrouver, teintée de crainte que ce ne soit plus comme avant.

    Sous l’agrément de son décor et les complications de sa machinerie, le bateau était quelque chose de simple et de terrible : un instrument de séparation. Sa marche déroulait derrière lui non pas tant le loch que l’absence. Sa vitesse était une vitesse d’arrachement.

    Au milieu de l’Atlantique, Pierre retrouve son vieil ami Bompard, médecin du bord, avec qui il devise sur les mystères de l’état amoureux. Fuyant la vie sociale du bord Pierre se réfugie régulièrement dans sa cabine pour méditer sur Lucienne et même la retrouver sans une espèce de transmission de pensées. De retour à Marseille, Lucienne continue d’accepter de partager avec lui ses notes journalières personnelles et il constate qu’à peu près le même jour au cours de la traversée où il avait cru halluciner en la voyant dans sa cabine (et une trace de son passage comme si elle s’était assise sur son lit), elle-même écrit s’être transportée par la pensée à bord du navire pour retrouver son Pierre.

    Je [elle] me dis que dans l’union l’âme arrive à une exaltation trop intense, à un sentiment de ses pouvoirs trop aigu, pour qu’ensuite quelque chose d’aussi grossier, d’aussi absurde que la distance suffise à tout effacer.

    Evidemment, l’épisode où ils se retrouvent fictivement sur le bateau est un peu surréaliste mais n’est-ce pas aussi un des effets de l’amour de transcender le réel ? Quoi qu’il en soit, les réflexions de Pierre sur la séparation d’avec l’être aimé, sur la pensée de cet amour qui envahit à tous moments son corps et son âme, sont belles et pleines de pudeur. Le dernier chapitre se déroule bien des années plus tard et l’on comprend que le couple est toujours uni, que la violence de leur amour s’est apaisée mais que chacun garde pour lui avec pudeur le souvenir de ces moments rêvés qui les ont amenés à « remettre le monde en question ».

    Il y a du Albert Cohen (« Belle du Seigneur ») dans cette capacité à décrire de façon si précise et dans la longueur le sentiment amoureux. Cohen a publié cette œuvre 40 ans après celle de Romains. Mais le sujet est éternel et seuls les grands écrivains savent à ce point le disséquer. Il ne reste aux lecteurs lambda qu’à espérer le vivre.

    Voir aussi

  • KRASZNAHORKAI Laszlo, ‘La mélancolie de la résistance’.

    KRASZNAHORKAI Laszlo, ‘La mélancolie de la résistance’.

    Sortie : 1989, Chez : Gallimard.

    Laszlo Krasznahorkai est un écrivain hongrois né en 1954 qui reçut le prix Nobel de littérature en 2025. Il convenait donc de faire connaissance avec lui. Ce roman de 1989 est basé sur une histoire absurde : un groupe de forains, traînant avec eux un cadavre de baleine, débarquent dans une petite ville hongroise en hiver. Il y a soudainement un déclenchement de violence qui entraîne l’intervention de l’armée pour rétablir l’ordre.

    On suit le déroulement de cette aventure à travers les yeux de personnages incongrus, souvent alcoolisés qui observent ce qui se passe tout en se plongeant dans d’improbables et sombres introspections du monde et d’eux-mêmes.

    …nous sommes les misérables sujets d’un échec insignifiant au sein de cet éblouissant univers, et toute l’histoire de l’humanité se résume, pour vous citer un exemple pertinent, aux pitoyables fanfaronnades de pauvres parias stupides et sanguinaires repliés dans les lointaines coulisses d’une scène gigantesque, à la douloureuse confession d’une erreur, la lente reconnaissance d’une vérité cruelle : ce monde n’est pas franchement une brillante réussite.

    Réflexion de M. Eszter, l’un des personnages..

    Le style est plutôt ardu, des phrases-chapitres très longues, lourdes comme les nuits d’hiver dans lesquelles se déroulent beaucoup de scènes. Il fait penser à celui de l’écrivain roumain Mircea Cartarescu (https://rehve2.fr/2020/03/cartarescu-mircea-solenoide/), sans doute le style propre à cette région d’Europe centrale et orientale. Les intervenants sont rustres ou délirants, collants comme la neige salle dans les caniveaux du bourg. Ces phrases sans fin pour développer les raisonnements absurdes de personnages à la dérive relèvent un peu de l’exercice de style et très peu d’un récit haletant.

    Bref, un roman un peu interminable…

  • ROMAINS Jules, ‘Psyché 2/3 – Le dieu des corps’.

    ROMAINS Jules, ‘Psyché 2/3 – Le dieu des corps’.

    Sortie : 1928, Chez : Editions Gallimard.

    Jule Romains (1885-1972), écrivain-poète français, normalien, membre de l’académie française, a publié une trilogie romanesque intitulée « Psyché » dont « Le dieu des corps » est le deuxième volume : un roman-récit sur l’amour et le désir. Un officier de marine se marie soudainement avec une belle et mystérieuse pianiste. Il tient la chronique de leur lune de miel de deux mois avant qu’il n’embarque et que les évènements ne les séparent, provisoirement.

    Homme d’expérience, il découvre avec émerveillement, et narre avec une grande finesse, la beauté de son épouse et l’attrait réciproque qu’ils éprouvent. Publié en 1928, à une époque plutôt pudique dans la littérature, c’est un exploit de concentrer ces mots sur l’amour physique sans jamais déborder d’un cadre relativement strict. Le texte est très subtil et si juste, tout en évocations et détails susurrés. Rien n’est voilé mais la force de l’attirance physique est dévoilée avec éclat comme fondation d’un amour parfait.

    Certains chapitres rédigés en italique évoquent aussi le processus d’écriture du narrateur et ses interrogations sur le ressenti intérieur de sa femme sur ce qu’ils vivent ensemble, la passion des corps prélude à l’amour total. Apprenant qu’elle rédige également un journal il va obtenir qu’elle en partage quelques pages avec lui histoire de confronter leurs sentiments, ceux sur lesquels on peut rebuter à échanger oralement.

    Une belle performance littéraire, celle d’une époque où le style et la richesse de la langue pouvaient remplacer la crudité des mots privilégiée dans le roman contemporain. C’est aussi une ode à l’écriture comme moyen de révéler le fond de son âme à celle qu’on aime. C’était en d’autres temps…

  • YON Adèle, ‘Mon vrai nom est Elisabeth’.

    YON Adèle, ‘Mon vrai nom est Elisabeth’.

    Sortie : 2025, Chez : Editions du sous-sol.

    Adèle Yon est une jeune autrice trentenaire, normalienne, qui au cours de ses études a mené des recherches généalogiques sur son arrière grand-mère que les rumeurs et informations familiales disaient schizophrène. Son enquête a servi de base à une thèse de doctorat en 2024 avant d’être transformée en récit.

    L’univers familial dans lequel elle plonge apparait plutôt sombre, composé de secrets accumulés et d’une époque où la psychiatrie était balbutiante. Alors il est question pour Elisabeth « Betsy » d’un amour éperdu, d’un internement psychiatrique désespéré (dix-sept ans durant), de neurochirurgie barbare, d’un retour douloureux chez ses parents, du rejet par son mari. Beaucoup de souffrance et de malheur qui ne furent pas sans conséquences sur les générations suivantes où l’on compta quelques suicides et un pesant silence.

    Par cette écriture thérapeutique Adèle Yon cherche aussi à briser l’enchaînement du malheur et, en mettant à jour la vérité du parcours de son arrière-grand-mère, s’assurer que les générations suivantes pourront suivre un destin plus apaisé. Le texte est séparé en trois origines, chacune rendue avec une police de caractère spécifique : les courriers anciens échangés entre Betsy et son mari durant la guerre, les courriels reçues et envoyés à l’époque contemporaine et la rédaction d’Adèle qui digresse aussi sur le processus de la connaissance familiale acquise sur base de documents intimes plutôt banals dont il faut tenter de reconstituer le contexte. Elle complète cette quête par une plongée dans l’univers medico-psychiatrique de l’époque qui permet de mieux comprendre le sort barbare auquel a été soumis son ancêtre.

    Le dernier chapitre est un résumé de la vie dévastée de Betsy telle que déduite par l’autrice après ses années de recherche et de dialogues avec ceux qui l’ont approchée. C’est simplement la vraie histoire d’une femme martyrisée. Un récit émouvant et perspicace.

  • OUOLOGUEM Yambo, ‘Le devoir de violence’.

    OUOLOGUEM Yambo, ‘Le devoir de violence’.

    Sortie : 1968, Chez : Editions du Seuil.

    En 2021 le prix Goncourt fut attribué à Mohamed Sarr, écrivain sénégalais de langue française, résidant en France, pour son roman « La plus secrète mémoire des hommes » qui s’inspirait de la vraie vie de Yambo Ouologuem (1940-2017), écrivain malien qui lui aussi fit des études en France et écrivit dans la langue de Molière. « Le devoir de violence », publié en 1968, est le premier roman et grand œuvre de Ouologuem qui remporta le prix Renaudot la même année.

    Dans un style débridé et foisonnant il retrace des siècles de violence sur le continent africain, symbolisé par un pays fictif, le Nakem, dirigé par la dynastie des Saïfs. En suivant l’arbre généalogique de cette famille puissante on parcourt des siècles de la comédie du pouvoir sur le continent où se mêlent l’esclavage, les traites arabe comme atlantique, les guerres, la lutte contre l’administration coloniale mais aussi la compromission avec elle lorsque les intérêts des Saïfs le commandent, les ruses, les crimes, la marchandisation des humains et la perversion des âmes. L’influence religieuse sur l’action des hommes, présentée comme plutôt néfaste, n’est jamais loin. Le sexe comme aiguillon des comportements humains est abordé de manière relativement crue pour l’époque dans la littérature africaine.

    Le style est mordant et ironique, toutes les communautés en prennent pour leur grade, rien n’est épargné à personne, des représentants de Dieu aux plus modestes serfs de la brousse, en passant par les administrateurs coloniaux et les roitelets locaux. C’est la narration d’un monde où la violence est instaurée en mode de fonctionnement et en instrument privilégié de la conquête. La ruse permet de largement combler l’impuissance. Le plus faible n’est pas celui qu’on croit, c’est la seule morale de cette histoire tellement actuelle. Un roman vraiment réjouissant.

    Ce livre innovant de Yambo Ouologuem suscita quelques polémiques lors de sa publication : accusations de plagiat de Graham Greene et André Schwartz-Bart, mais, surtout, contestation de la vision assez peu politiquement correcte de l’Afrique dont la plupart des pays venaient d’acquérir leur indépendance. Malgré son prix Renaudot, dépité, Ouologuem est retourné au Mali à la fin des années 1970 où il se réfugiera dans le silence jusqu’à sa mort en 2017.

  • ADIMI Kaoutcher, ‘La Joie ennemie’.

    ADIMI Kaoutcher, ‘La Joie ennemie’.

    Sortie : 2025, Chez : Stocks.

    Crédit photo d’entête : Par Mariap201 — Travail personnel, CC BY-SA 4.0, https://commons.wikimedia.org/w/index.php?curid=70462522;

    Kaouther Adimi est une écrivaine, née en 1986 à Alger, vivant actuellement en France. Cédant à une mode artistique un peu « mondaine », elle passe une nuit dans un musée, l’Institut du monde arabe (IMA) en l’occurrence dans le cadre d’une exposition consacrée à la peintre algérienne Baya (1931-1998). Ce moment nocturne lui a permis de formaliser le récit « La Joie ennemie » qui tourne autour de l’Algérie au travers la vie de Baya, orpheline à 10 ans, et la sienne, deux existences à deux générations d’écart, percutées par la violence, celle de la colonisation, de la guerre de décolonisation pour la première, et celle, plus contemporaine, de la guerre religieuse qui a ensanglanté la décennie 1990 en Algérie pour l’écrivaine. Ce livre entremêle la vie de de ces deux artistes dont le talent a pu émerger malgré des circonstances tragiques.

    Le père de Kaouther a signé un contrat avec l’armée algérienne pour financer des études qu’il suit en France à Grenoble, avec sa famille, de 1990 à 1994, avant de revenir en Algérie, au cœur de la « décennie noire », par sens du devoir, pour défendre son pays en pleine guerre civile provoquée par le Front islamique du salut (FIS). La famille se retrouve alors en plein chaos : les cadavres de soldats à leur arrivée à l’aéroport, un faux barrage islamique qui leur aurait réservé le pire si le statut militaire du père avait été identifié, les attentats et les assassinats qui peuplent ces années barbares et religieuses. Ses parents, aimants, tentent de préserver les enfants du pire, les remettent à la langue arabe pour qu’ils paraissent « normaux » à l’école ». Une époque où il faut se méfier de tout et de tous, même des voisins. Même surprotégés les enfants absorbent et intériorisent quand même une bonne partie de la violence de l’atmosphère.

    Relativement insouciants Kaouther et ses frères ne comprennent pas tout ce qui se passe. Devenue lectrice insatiable lorsqu’elle était en France, la jeune fille n’a plus le même accès à la lecture alors elle se met à écrire ses sentiments et des histoires sur ses cahiers d’écolière. Elle somatise la terreur ambiante et est prise de violents maux de ventre qui la poursuivent encore aujourd’hui. Quand le feu de la guerre civile s’apaise un peu, elle suit des études de lettres à la faculté d’Alger avant de venir s’installer en France en continuant à voyager fréquemment vers l’Algérie où sont restés ses parents et une partie de son âme.

    Alors que l’écrivaine médite durant cette nuit au musée, solitaire dans le pays qui a colonisé le sien, face aux tableaux de Baya qui, elle aussi, a connu cette guerre religieuse à la fin de sa vie, c’est tout un passé trouble qui envahit son cœur et sa mémoire. Quarante ans auparavant, grâce à l’aide d’artistes français dans l’Algérie coloniale, au soutien d’Albert Camus et à la compréhension de son juge des tutelles qui acceptât qu’elle voyage seule en France, elle, Baya, une jeune femme musulmane, peintre autodidacte, à la fin les années 1940, part exposer en France où elle rencontre Camus, Picasso, Braque… La voyant évoluer au milieu de ce petit monde artistique qui reconnaît et admire son art naïf et coloré, Camus la qualifie de « princesse au milieu des barbares ».

    Sous la plume d’Adimi, Baya et elle-même symbolisent la création comme voie de survie lorsque tout s’écroule autour de soi et que les sentiments les plus bestiaux s’emparent de leur environnement : guerre, comportements moyenâgeux, colonisation, dérives étatiques dictatoriales, etc. Alors qu’elle interroge son père, bien plus tard, sur la raison de leur retour à Alger en 1994 en pleine guerre civile, il lui répond :

    Je vous offre un pays. Ici, personne, jamais, ne vous dira que vous n’êtes pas chez vous. Bon sang, je t’ai offert tout un pays.

    Il n’est pas sûr que cette prophétie ait été vraiment réalisée, mais on sent toujours l’auteure du récit déchirée au milieu de ces deux pays entre lesquels elle n’a pas su vraiment choisir. La lumière d’Alger continue d’inonder son cœur en la ramenant vers l’enfance et ses origines, mais la raison, et son talent, lui dictent de rester en France. Baya, elle, n’a quitté son pays que pour de courts voyages artistiques, ce qui semble renforcer l’admiration que lui porte Kaouther qui, elle, est partie. Dans les deux cas ces artistes ont du s’exiler à un moment ou un autre pour que leur art puisse émerger.

    Peinture de Baya

    Après les ravages de la colonisation, et de la guerre qui s’ensuivit pour aboutir à l’indépendance en 1962, l’Algérie s’est donnée à un régime militarisé qui n’a pas vraiment réussi a la placer sur la voie du développement ni sur celle de la démocratie. Pire, la guerre religieuse des années 1990 a achevé de traumatiser une population dont toutes les familles ont eu à souffrir d’une façon ou d’une autre. Les artistes ont été une cible privilégiée pour le terrorisme islamique, beaucoup sont morts, d’autres se sont exilés. La famille Adimi a zigzagué entre ces contraires, un père militaire et patriote, une mère et ses enfants qui ne demandent qu’à vire apaisés. Heureusement la carrière littéraire de Kaouther a éclos plus tard, et elle est venue la réaliser en France dans un environnement sans doute plus propice à l’épanouissement culturel.

    A 40 ans, Kaouther Adimi est une digne représentante de cette génération de créateurs algériens qui a côtoyé le pire mais apporte, à sa façon, sa pierre pour une tentative de réconciliation, ne serait-ce qu’en racontant avec émotion le parcours de sa famille plongée dans les évènements terribles. Car au bout de ces années de sang, des années 1960 comme des années 1990, les Etats concernés n’ont pas toujours voulu dévoiler la vérité sur ces périodes sauvages, ajoutant à la frustration de ceux qui les ont vécues. Baya comme Mme. Adimi, chacune à leur façon, parlent de leur pays et de ce qui s’y est produit avec une grande sensibilité. Elles font ainsi acte de bravoure et de vérité !

  • SNYDER Timothy, ‘Terres de sang – L’Europe entre Hitler et Staline’.

    SNYDER Timothy, ‘Terres de sang – L’Europe entre Hitler et Staline’.

    Sortie : 2010, Chez : Editions Gallimard.

    Timothy Snyder est un historien américain né en 1969 spécialiste de l’Europe centrale et orientale, ainsi que de l’Holocauste. Dans ce livre de 700 pages il mène un rapprochement entre l’histoire et la géographie, plus exactement un territoire composé, en gros, de la Pologne (dont les frontières ont été mouvantes durant le XXe siècle), des pays Baltes, de l’Ukraine et de la Biélorussie durant la période 1930-1945. Ces régions ont affronté les effets de toutes les barbaries que l’Europe a été capable d’engendrer durant ces années terribles : purges staliniennes, déportations vers les goulags soviétiques, pogroms antisémites, plans de colonisation et d’extermination nazis, famines et expulsions de populations, affamement des prisonniers de guerre soviétiques dans les camps allemands, revanches communistes après la défaite allemande, déplacements massifs de populations dans tous les sens avant, pendant et après la seconde guerre mondiale, etc. Snyder évalue le résultat de ces massacres successifs à 14 millions de morts civils hors des victimes militaires directement liées à la guerre, ni ceux victimes de l’holocauste. C’est pourquoi il a baptisé ces territoires, comme son livre : « Terres de sang ».

    L’auteur évoque dans l’ordre chronologique les tueries de masse ordonnées par les pouvoirs allemand comme par soviétique, qui se sont abattues sur ces populations durant une période de temps finalement assez courte, 15 ans, de 1930 à 1945. L’histoire commence avec les purges initiées par le régime stalinien lors de la Grande Terreur contre les citoyens soviétiques, puis les Ukrainiens volontairement affamés par la politique de collectivisation de l’agriculture, puis les Polonais exécutés par les forces allemandes et soviétiques qui s’étaient partagé la Pologne entre 1939 et 1941, puis les citoyens soviétiques (majoritairement russes, polonais et biélorusse) affamés par les Allemands après la rupture du pacte germano-soviétique, puis les millions de juifs exterminés par la nazis et enfin les représailles allemandes en Biélorussie et à Varsovie. Ce total de 14 millions de citoyens tués lors de ces massacres de masse est vertigineux, à l’image des pouvoirs qui les ont commandités et exécutés au cœur de la « vieille Europe » !

    Timothy Snyder détaille avec minutie les décisions politiques allemandes et soviétiques qui furent à l’origine de tout ces malheurs, sans affect mais avec rigueur. Il accompagne le lecteur dans sa découverte de l’indicible qui a germé dans les cerveaux pervers de dirigeants hystériques submergés par les effets mortifères de ces idéologies nées sur le sol du continent européen.

    L’Ukraine joua à son corps défendant un rôle central dans cette histoire de sang. « Purgée, affamée, collectivisée et terrorisée », Staline a soumis cette République qui nourrissait l’Union soviétique et faisait tampon avec l’Occident. Hitler l’a vu ensuite comme son grenier pouvant nourrir la « Grande Allemagne » et les territoires qu’elle avait conquis sur son flanc est. Alors lorsque les Soviétiques ont reculé en Ukraine devant l’avancée des Allemands en 1942, les populations locales ont pu croire que l’oppresseur nazi serait moins terrible que le soviétique. Mal leur en a pris, et quand les Allemands ont à leur tour reculé devant l’armée rouge après la bataille de Stalingrad les Soviétiques se sont vengés des Ukrainiens…

    Snyder relève aussi l’ironie de cette histoire sauvage de conquêtes lorsque l’Allemagne antisémite est devenue le premier pays juif d’Europe avec sa conquête des territoires à l’est (Pologne, Biélorussie, pays Baltes, Hongrie, Russie occidentale) et des nombreuses populations juives qui y résidaient. Près de 5 millions de juifs passèrent sous la coupe de l’Allemagne qui envisagea différentes possibilités de déportation de ces populations, vers Madagascar notamment, avant de décider la « solution finale » pour éliminer ceux qu’elle avait conquis. Autre effet pervers, alors que la jeunesse allemande est mobilisée par l’armée sur le front de l’Est, la bureaucratie allemande rapatrie des populations slaves pour travailler à son économie de guerre. Les soldats allemands tuent des Slaves considérés comme des « sous-hommes » afin de pouvoir importer des millions d’autres « sous-hommes » qui « faisaient en Allemagne le travail que les Allemands auraient fait, s’ils n’étaient pas occupés là-bas à tuer des « sous-hommes » ».

    La Pologne fut le pays le plus martyrisé de cette période ayant souffert à plusieurs reprises des totalitarismes soviétique, puis nazi, puis de nouveau soviétique, avec l’insoutenable point d’orgue de l’insurrection de Varsovie en octobre 1944 lorsque l’Armée rouge attendit le long de la Vistule que les forces allemandes réduisent la rébellion afin d’éviter d’avoir à le faire elle-même sur la route de Berlin.

    Ces évènements tragiques ont durablement marqué ces « terres de sang » et permettent de mieux comprendre des positions prises aujourd’hui par la Pologne, l’Ukraine ou la Russie dans un contexte de nouveau guerrier et conquérant. Cette politique de massacres de masse est qualifiée par l’auteur de « coproduction des Soviétiques et des nazis » illustrée par le plan « Molotov-Ribbentrop » de 1939. Ils furent le fruit d’idéologies qui ont emporté la raison et les lumières, justifié l’ignominie. L’Europe, la vieille Europe, patrie de Bach et Pascal, la Grande Russie qui a engendré Chostakovitch et Tolstoï, se sont réunies dans ces barbaries du XXe siècle et ne s’en sont jamais remises. C’est tout simplement une histoire terrifiante !

    Lire aussi notre rubrique

    « Nacht un Nebel »

  • BRODESSER-AKNER Taffy, ‘Fleishman a des ennuis’.

    BRODESSER-AKNER Taffy, ‘Fleishman a des ennuis’.

    Sortie : 2019, Chez : Calmann-Lévy.

    Après un passage tonitruant dans l’émission de radio « Les Matins de France Culture » le 12 décembre dernier, la France découvre Taffy Brodesser-Akner, écrivaine américaine née en 1975 à New-York qui s’est lancée dans l’écriture de fiction après avoir rencontré le succès comme journaliste, notamment au New York Times et à GQ (un magazine masculin). Pleine d’humour, d’à propos, de vivacité, elle a illuminé l’interview de Guillaume Erner au sujet de son dernier roman « Le compromis de Long Island » dont elle assure la promotion.

    Du coup, son formidable premier roman « Fleishman a des ennuis » est épuisé et il fallut attendre un peu pour le lire. Mais l’attente valait la peine. On dévore cette histoire d’un trio composé de deux garçons et d’une fille (la narratrice) qui se sont connus lors d’un échange universitaire en Israël et qui se retrouvent 20 ans plus tard. Seth, financier à succès est toujours un séducteur invétéré, Toby Fleishman est un médecin père de famille en plein divorce d’avec Rachel et Elisabeth a renoncé à sa carrière de journaliste pour se consacrer à une vie de famille paisible.

    Le divorce de Toby est rocambolesque. Sa femme autoritaire lui mène la vie dure, lui reprochant son manque d’attrait pour la réussite, particulièrement financière, pendant que lui découvre les applications de rencontre et l’excitation de séduire des femmes simplement à la recherche d’aventures sexuelles. Fleishman rumine ses reproches à l’encontre de sa future ex-femme en se vautrant dans le stupre avec curiosité. Nous sommes à Manhattan dans un milieu juif, le regard de Toby est acéré sur les personnes de ce milieu qu’il fréquentait avec sa femme et dont il se détache.

    Quand soudain Rachel disparaît et n’exerce plus ses devoirs de mère, il est obligé de s’éloigner de l’hôpital où il exerce comme hépatologue, pour s’occuper des enfants. Sa carrière s’en ressent, du coup il tente de séduire sa jeune interne qui, prudemment, repousse ses avances pendant qu’une de leurs patientes se meurt dans sa chambre… Alors Elisabeth rencontre Rachel, dévastée, par hasard à la terrasse d’un café. Ensemble elles rembobinent l’histoire du couple, et cette version est bien entendu très différente de celle vécue par Toby. Cette nouvelle histoire est pleine de ses angoisses personnelles, d’un passé d’abandon et d’ambitions forcenées pour mettre leurs enfants à l’abri des traumatismes qu’elle a elle-même vécus.

    C’est l’histoire finalement tellement banale d’un couple dysfonctionnel qui ne sait pas échanger, lui très nombriliste, elle trop angoissée, alors que tout semble devoir leur réussir. Rien n’échappe à l’ironie mordante de Taffy Brodesser-Akner qui traverse les petits évènement de cette vie bourgeoise, l’agitation débridée de Toby comme les grands traumatismes de Rachel, pour nous amener vers une fin improbable. Un roman jouissif !

  • MONTHERLANT Henry, de, ‘Le chaos et la nuit’.

    MONTHERLANT Henry, de, ‘Le chaos et la nuit’.

    Sortie : 1963, Chez : Editions Gallimard.

    Montherlant poursuit dans ce roman sa description minutieuse de personnages grognons et aigris. Le contexte ici est celui d’un républicain espagnol à la fin des années 1950, Célestino, exilé en France depuis 20 ans avec sa fille, qui ressasse sans cesse sa douleur de la défaite des siens contre la dictature de Franco, et qui revient sur ses méthodes « expéditives » mise en œuvre par la révolte républicaine qui était alors largement infiltrée par le communisme soviétique auquel croit toujours notre héros. A Paris il ne voit que des amis espagnols, exilés comme lui, et sa fille née en France qui essaye de l’accompagner pour atténuer l’amertume dans laquelle il se complait. Il y a du Céline dans le cynisme avec lequel il dépeint son environnement humain. Personne ne rencontre son indulgence, chacun n’est qu’accumulation de défauts et de travers, de petitesse et de pingrerie. C’en est réjouissant de noirceur.

    Son monde parisien est celui du bistrot où il rencontre ses rares amis avant de se fâcher avec eux, à la terrasse duquel il reconstitue des guérillas urbaines imaginaires sur le modèle ce celles auxquelles il a participé en Espagne deux décennies plus tôt, mais aussi son domicile où il rédige des articles politiques, traduits par sa fille et difficilement publiables. Il est complètement enfermé dans son univers, politique et guerrier, à mille lieux de son environnement bien loin des affres de la guerre d’Espagne. Et puis l’opportunité d’un retour au pays se présente à l’occasion du décès de sa sœur. Il ne va pas la laisser passer et ce voyage va se terminer en apothéose après un ultime spectacle de corrida et un accès délirant de paranoïa qui se révèlera en partie justifié car la police politique de Franco a de la mémoire…

    Montherlant fut lui-même très hispanophile et a participé à des courses taurines dans sa jeunesse. Sa description de la corrida dans les derniers chapitres du livre est stupéfiantes de réalisme, on sent la poussière, le sang et la sueur des arènes alors que le taureau est mis à mort. Il développe une passion pour ce combat qui n’est pas sans similitude avec celui mené par la résistance républicaine lors de la guerre civile, ou celui de Célestino contre un monde qui l’oppresse. L’arène de Madrid est métaphorique d’un monde à feu et à sang dont la fin est écrite : la victoire des tyrans. Et à la fin, le taureau est mort !

    Un très beau roman, passionné, au style d’un autre siècle qui réconcilie avec la richesse de la langue française quand elle est bien maîtrisée par un homme de lettres, membre de l’Académie française.

  • MONTESQUIOU, Alfred, de, ‘Le crépuscule des hommes’.

    MONTESQUIOU, Alfred, de, ‘Le crépuscule des hommes’.

    Sortie : 2025, Chez : Robert Laffont – Pavillons.

    C’est un récit romancé haletant qu’a écrit Alfred de Montesquiou, jeune journaliste-écrivain-documentariste (né en 1978) qui a reçu, notamment, le prix Albert Londres en 2012 pour sa couverture écrite de la guerre de Libye, et le prix Renaudot « essai » pour le présent ouvrage. Haletant, certainement, et pourtant tout le monde en connaît la fin avant même de l’avoir ouvert à la première page puisqu’il s’agit de raconter le procès du Tribunal militaire internationale (TMI) mis en place en 1945 après la capitulation allemande pour juger les grands dirigeants nazis, tout du moins ceux qui ont survécu à la guerre et qui ont pu être arrêtés par les troupes alliées.

    Une volumineuse littérature, historique, juridique, politique (citée en bibliographie), a été écrite sur le sujet permettant à l’auteur du « Crépuscule des hommes » de bien documenter ce qu’il raconte des personnages de son livre qui sont tous réels. Tout tourne autour du photographe américain Ray D’Addario qui travaille pour l’armée américaine et est resté présent tout au long du procès à Nuremberg, la ville symbolique du système nazi dans laquelle les alliés avaient choisi d’ériger le tribunal dans le Palais de Justice qui, miraculeusement, avait plus au moins résisté aux bombardement massifs de la ville en 1945 et fut retapé par l’armée américaine pour l’occasion.

    L’ampleur des crimes et la barbarie de leurs auteurs furent telles qu’il n’était pas besoin d’en rajouter, la « vraie vie » suffisant largement à nourrir le scénario. Montesquiou a simplement mit dans la bouche de ses personnages des mots et réflexions vraisemblables, souvent même ceux qu’ils ont eux-mêmes rapportés dans des livres et articles que nombre d’entre eux ont écrits pour graver dans le marbre leur action dans cet évènement multinational exceptionnel qui se voulait rédempteur.

    Alors au fil de ce récit on voit défiler des intellectuels venus s’imprégner du procès (Elsa Triolet, Joseph Kessel, Dos Passos), on découvre les conflits d’égos entre les magistrats originaires des quatre nations alliées (Etats-Unis, Union Soviétique, Royaume-Uni et France), les amourettes liées autour du bar du Faber-Castell, réquisitionné à un noble allemand pour loger les journalistes, on croise les 22 prisonniers accusés de complot, crimes contre la paix, crimes de guerre et crimes contre l’humanité et auxquels Ray aura accès dans leurs cellules pour prendre des photos historiques. Alors on revient sur l’emprise exercée par Göring sur les autres prisonniers allemands, la folie réelle ou simulée de Rudolph Hess, l’absence de Robert Ley qui s’est suicidé avant le procès pour éviter d’avoir à y rendre des comptes, la déstabilisation du procureur américain Robert Jackson après son interrogatoire raté de Göring, la montée en puissance du juge américain Biddle dont la femme est l’amante de Saint-John Perse et qui fraye à Nuremberg avec la journaliste de renom Rebecca West…

    Mais surtout on voit les premières conséquences de la guerre froide entre le monde occidental et le monde soviétique, qui a débuté alors que l’encre de l’acte de reddition allemand n’est pas encore sèche. Les relations entre la délégation de juges envoyée par Moscou (et sous les ordres de Vychinski, le sanguinaire procureur des procès de Moscou des années 1930) et celles des anglo-saxons sont exécrables, celles entre les journalistes de ces deux bords s’apaisent souvent devant des bouteilles de vodka.

    Montesquiou raconte la vie quotidienne des acteurs de ce procès, des magistrats aux traducteurs en passant par la presse, alors que d’anciens nazis rodent encore dans la ville en ruines. Il y a de l’exceptionnel celui des crimes jugés, mais aussi de la routine et de l’ennui dans ce procès qui a duré une année complète. Le souci de précision et de documentation des responsables de ce procès hors norme, pour des motifs pédagogiques, transforme le tribunal en une grosse bureaucratie qui ronronne sur elle-même avant d’arriver au verdict et à l’exécution des douze condamnés à mort par pendaison, pratiquée par un bourreau américain, volontaire pour cette tâche qu’il semble ne pas avoir réalisée dans les « règles de l’art ». Dernière « mauvaise action » nazie, Göring, scandalisé qu’on lui refuse d’être fusillé comme pour le militaire qu’il est, mais qu’il doive être pendu comme une vulgaire canaille, arrive à se fournir une capsule de cyanure et se suicide quelques heures avant l’heure prévue pour son exécution. Les corps des douze condamnés (11 exécutés plus 1 suicidé) seront ensuite incinérés dans les fours crématoires à peine refroidis du camp de concentration de Dachau dans la banlieue de Munich avant que leurs cendres ne soient rejetées dans une rivière locale à Garching. « Mission accomplie » prononça alors l’officier américain en charge de faire disparaître les cendres maudites !

    Montesquiou retrace de façon passionnante cet épisode fondateur de la justice internationale, lui-même élément du nouvel ordre mondial qui a émergé après la seconde guerre mondiale et qui est sérieusement mis à mal depuis le début du XXIe siècle. Il n’est pas inutile d’y revenir pour réaliser ce que peuvent convenir des hommes et des nations faisant primer l’intérêt général sur les intérêts nationaux. De quoi rester un minimum optimistes en ces temps troublés !

  • FRANCHINI Philippe, ‘Continental Saïgon’.

    FRANCHINI Philippe, ‘Continental Saïgon’.

    Sorti : 1976, Chez : Equateurs (2015).

    Philippe Franchini est né à Saïgon en 1928. Son père, Mathieu, né en 1900 à Ajaccio en Corse, s’est installé en Indochine au temps de la présence française. Sa mère est vietnamienne, issue d’une riche famille locale. Mathieu est arrivé dans le pays à la suite d’un oncle pour y monter une petite affaire de mécanique automobile en 1924 avant d’acheter l’Hôtel Continental quelques années plus tard. L’établissement construit en 1880 dans la célèbre rue Catinat, en face du théâtre, présente un style colonial aujourd’hui un peu suranné. Il devint assez rapidement le centre du petit monde colonial français et de la grande bourgeoisie vietnamienne.

    Enfant à Saïgon Philippe découvre cet univers colonial, pas toujours très brillant, entre soirées mondaines dans la capitale et plantations dans les deltas, entre le business de l’opium et une armée en lutte contre différents mouvements de rébellion. Durant la deuxième guerre mondiale il apprend les compromissions du pouvoir colonial avec les forces de l’Axe pour conserver une illusion d’indépendance de l’Empire colonial français en Asie, jusqu’à ce que les Japonais occupent finalement le pays.

    Lui-même métis il est victime du racisme ambiant autant de la part des colons que des « indigènes ». Lorsqu’il reprend le Continental en 1965 des mains de son père, après quelques années passées en France, la défaite militaire française de Dien Bien Phu de 1954 a marqué la fin de la colonie indochinoise et l’indépendance du Viêt Nam qui reste divisé en deux entre le Sud et le Nord avec les germes de la guerre civile entre ces deux parties, l’une d’obédience communiste, l’autre pro-occidentale, division qui s’atténuera en 1975 avec la conquête du Viêt Nam du Sud par les forces communistes du Nord.

    Franchini raconte dans ce récit la vie en ex-Indochine (Viêt Nam, Cambodge et Laos) qui a fasciné tant d’apprentis colons, d’expatriés, de Corses ou de militaires : de la beauté des « congaï » à la langueur des fumeries d’opium, de la douceur des apéritifs mondain au Continental quand la chaleur humide de l’après-midi commence à baisser aux business douteux d’affairistes européens ambitieux, sans oublier un concept de domination coloniale dépassé mais qui n’abdiquera que par la force des armes rebelles.

    Durant l’épopée coloniale française, et même après, les Corses ont souvent été en bonne place en Asie et en Afrique, pour de bonnes et moins bonnes causes. A Bangui (République Centrafricaine) par exemple il existe encore une « rue des Corses » où est domicilié… le casino de la ville. Certains clans corses ont investi les colonies puis les ex-colonies, dans un environnement plus « souple » pour y dévelloper leurs affaires. Franchini les décrit d’ailleurs comme une communauté spécifique en Indochine.

    Enfant métis issu des deux mondes, il est aussi imprégné par les traditions vietnamiennes que lui enseigne la famille de sa mère décédée alors que Philippe n’avait que quelques années. Il raconte les séjours enchanteurs dans l’ile Ngu Hiêp propriété de ses grands-parents dans la région de Mytho mais aussi les relations un peu moyenâgeuses qui lient les différentes communautés vietnamiennes.

    Bien sûr le récit revient sur la guerre américaine quand le Continental était devenu le point de rencontre de la presse internationale couvrant ce conflit. On voyait alors se presser dans cette institution journalistes, écrivains, espions, « congaïs, barbouzes, militaires et idéalistes. Nombre d’auteurs ont cité ou mis en scène le Continental dans leurs œuvres, Graham Green (Un Américian bien tranquille), Malraux, Schoendoerffer, Lucien Bodard, Michael Herr (Putain de mort)… Mais l’aventure a pris fin en 1975 avec l’arrivée du Viêt-Cong à Saïgon pour rétablir l’unicité du pays sous la bannière communiste. L’Histoire a montré que le pays s’en est plutôt bien tiré et est devenu aujourd’hui l’un des farouches dragons asiatiques.

    « Continental Saïgon » a été publié pour la première fois en 1976, un an après la réunification. Philippe Franchini était revenu en France en 1975 juste avant la chute de Saïgon, sans doute plein des souvenirs encore prégnants de toute une époque qui a disparu alors que les Bô Dôi nord vietnamiens en pyjamas noirs, juchés sur leurs chars, défonçaient la grille du palais du président Thieu pour s’y installer. Franchini garde manifestement une certaine mélancolie de la vie asiatique qu’il a menée à la tête d’un hôtel devenu mythique, qu’il narre avec douceur et subtilité, et beaucoup de réalisme sur ce melting-pot de populations si fascinantes. Fin lettré il utilise dans son récit la graphie Viêt Nam qui fleure bon l’Indochine française, et non le Vietnam anglicisé comme adopté désormais aux Nations Unies ou sur le site de l’ambassade de ce pays en France…

    Franchini a repris le chemin de la France avec sa femme chinoise et leurs enfants. Il est devenu écrivain, historien et peintre, entre Ajaccio Paris.

  • LA BOETIE Etienne de, ‘Discours de la servitude volontaire’.

    LA BOETIE Etienne de, ‘Discours de la servitude volontaire’.

    Sortie : Discours de la servitude volontaire, Chez : Editions mille et une nuits (2025).

    C’est un texte clé de La Boétie (1530-1563), écrit dans ses jeunes années par celui qui devint le grand ami de Montaigne qui lui inspira cette célèbre citation « Parce que c’était lui, parce que c’était moi ». C’est ce discours qui aurait provoqué la rencontre des deux amis. La Boétie y développe la théorie que la tyrannie perdure aussi grâce à la fatalité et l’immobilisme du peuple tyrannisé. Même si le tyran s’impose d’abord par la force il ne peut perdurer que si les masses consentent plus ou moins librement à cette tyrannie.

    « Il est vrai qu’au commencement on sert contraint et vaincu par la force ; mais les successeurs servent sans regret et font volontiers ce que leurs devanciers avaient fait par contrainte. Les hommes nés sous le joug, puis nourris et élevés dans la servitude, sans regarder plus avant, se contentent de vivre comme ils sont nés et ne pensent point avoir d’autres biens ni d’autres droits que ceux qu’ils ont trouvés ; ils prennent pour leur état de nature l’état de leur naissance. »

    Il note que l’asservissement du peuple par le tyran n’est jamais autant facilité que par l’abrutissement de celui-ci, ce qui résonne étrangement à nos oreilles de citoyens du monde du XXIe siècle…

    « Cette ruse d’abêtir leurs sujets n’a jamais été plus évidente que dans la conduite de Cyrus envers les Lydiens , après qu’il se fut emparé de leur capitale […] Mais ne voulant pas saccager une aussi belle ville ni être obligé d’y tenir une armée pour la maîtriser, il s’assura d’un expédient admirable pour s’en assurer la possession. Il y établit des bordels, des tavernes et des jeux publics, et publia une ordonnance qui obligeait les citoyens à s’y rendre. Il se trouva si bien de cette garnison que, par la suite, il n’eut plus à tirer l’épée contre les Lydiens. Ces misérables s’amusèrent à inventer toutes sortes de jeux… »

    Le texte est assez frappant d’une vérité qui a traversé les siècles et qui rencontre aujourd’hui encore bien de regrettables applications. La Boétie note aussi la hiérarchisation de la tyrannie. Comme pour la corruption, elle n’est durable que si déclinée dans la hiérarchie du peuple : les petits doivent exercer une petite tyrannie/corruption, les moyens une moyenne tyrannie/corruption, pour que les grands assurent leur grande tyrannie/corruption plus ou moins à l’abri de la contestation. Et comme de tous temps et en tous lieux, les plus misérables (« les plus précaires » dirait-on aujourd’hui) restent les plus misérables car objets en dernier ressort de la tyrannie/corruption des plus puissants qu’eux.

    Traduit du vieux français pour la compréhension des lecteurs de notre siècle ce discours admirable n’est pas un discours de résignation. Certes le peuple compromet avec le tyran lorsqu’il reçoit de celui-ci suffisamment d’honneurs et d’or mais pour La Boétie le peuple garde intact son désir de liberté et il ne tiendrait qu’à lui de le réactiver pour ne plus consentir à la servitude. Si l’esprit de cette croisade pour la liberté du peuple reste d’actualité, il n’est pas sûr que le mode d’action préconisé, une espèce de désobéissance civile, soit bien efficace aujourd’hui à l’heure des grandes terreurs de masse, de Staline à Mao, en passant par Hitler et Pinochet, même si dans ces tyrannies certains se sont courageusement levés contre l’oppression.

    Cyrus le Grand fut un roi perse au VIe siècle avant J.-C. qui a vaincu Crésus roi de Lydie en Asie mineure, actuellement en Turqie.

  • FOGEL Benjamin, ‘Le renoncement de Howard Devoto’.

    FOGEL Benjamin, ‘Le renoncement de Howard Devoto’.

    Sortie : 2015, Chez : Le mot et le reste.

    Benjamin Fogel, né en 1981, est un écrivain auteur de nombreux ouvrages sur la pop-culture. « Le renoncement de Howard Devoto » est une biographie fictionnelle sur Howard Trafford, de son vrai nom, né en 1952 à Manchester dans une famille bourgeoise moyenne. Gamin peu intéressé par les études mais bien plus par la montée en puissance du mouvement punk au Royaume-Uni, il écoute les Stooges et Brian Eno, admire David Bowie, et convainc son pote Pete Shelley d’aller assister à un concert des Sex Pistols à Londres en 1976. C’est une nouvelle vie qui commence pour eux qui savent à peine jouer quelques notes, lui sur un clavier, Pete sur une guitare.

    Ensemble ils créent le groupe Buzzcoks qui deviendra l’un des phares du mouvement punk. Howard est au chant et compose les chansons avec son compère. Garçon introverti et épris d’absolu, pas de compromission avec l’industrie de la musique, pas de promotion de leurs œuvres, il quitte les Buzzcoks au bout d’un an alors le succès s’annonce comme éclatant. Il le restera d’ailleurs longtemps puisque le groupe tournait encore dans les années 2010 avant le décès de Shelley en 2018.

    Devoto fonde un nouveau groupe : Magazine, avec d’autres musiciens dont notamment John McGeoch, guitariste d’exception et Dave Formula, claviériste. Ensemble ils inaugurent une sorte d’avant-garde punk. McGeoch quittera Magazine, un peu lassé du manque de succès commercial, pour rejoindre Siouxsie and the Banshees menée par l’icône punk Siouxsie Sioux, puis de rejoindre Public Image Ltd, le groupe fondé par Johnny Rotten après la dissolution des Sex Pistols. Il est mort en 2004 à 48 ans.

    Après quatre albums plutôt réussis, Howard Devoto, toujours effrayé par le succès et à la recherche d’autre chose, dissout Magazine, se lance dans quelques expériences musicales solo puis devient… archiviste dans une agence de presse durant 20 ans. Le temps d’une courte reformation en 2009, Magazine publie ce qui sera sans doute leur dernier album : No Thyself.

    Fogel se penche avec intérêt sur le curieux parcours de Devoto, passé du statut de rock-star à celui d’archiviste, du monde punk un peu dévasté à la vie tranquille de salarié dans une agence de presse. Sa quête d’absolu ne lui a pas permis de poursuivre la voie de la musique de façon durable mais au moins a-t-il créé quelques albums de légende dont des groupes célèbres ont revendiqué l’influence, de Radiohead à Simple Minds en passant par Johnny Marr (guitariste compositeur au sein de The Smiths) ou Jarvis Cocker (Pulp). Un personnage créatif, novateur et égaré, comme seul le Royaume-Uni sait en créer dans le monde du rock.

    Lire aussi

  • MONTHERLANT Henry, de, ‘Les Célibataires’.

    MONTHERLANT Henry, de, ‘Les Célibataires’.

    Sortie : 1954, Chez : Librairie Gallimard.

    Henry de Montherlant (1895-1972) fut un écrivain prolifique du XXe siècle, auteur de romans, d’essais et de pièces de théâtre, issu d’une famille de la bourgeoisie de l’Ancien Régime, anoblie au XVIIe. Sa vocation d’écrivain lui est apparue à l’adolescence. Blessé durant la première guerre mondiale il s’élève contre le défaitisme qui s’empare de certains dirigeants français alors que la seconde se profile à l’horizon pour laquelle il est réformé par suite de ses blessures de 1918. Il suit la bataille de France de mai-juin 1940 comme journaliste. Après la Libération il est accusé de collaboration pour avoir commis quelques textes un peu métaphoriques sur « l’amitié chevaleresque entre vainqueur et vaincu ». Son dossier sera classé sans suite par les tribunaux d’épuration. Porté par son admiration pour le monde antique il se consacre ensuite à sa vocation d’écrivain et une œuvre tournée vers le bien et le mal. Il se suicide en 1972 alors qu’il devenait progressivement aveugle et sans doute perturbé dans sa vie affective du fait de son homosexualité, pas facile à assumer à l’époque.

    « Les Célibataires » raconte la vie de deux aristocrates, l’oncle et le neveu, tout entier centrés sur eux-mêmes et leurs petits tracas. Nous sommes dans l’entre-deux guerres à Paris, boulevard Arago. Ils ne travaillent pas et se débattent dans des soucis d’argent, la fortune familiale ayant été consommée depuis longtemps. Heureusement un frère de l’oncle a réussi dans les affaires et comble les trous béants laissés dans le budget des deux premiers, amplifiés par leur refus de mener toute activité rémunératrice que ce soit. Ils ne vont quand même pas se mettre à travailler pour vivre comme les roturiers ! Alors Montherlant décrit par le menu détail l’ordinaire inintéressant et répétitif de cette noblesse désargentée qui ne se remettrait en cause pour rien au monde.

    La narration de ce monde à la dérive est minutieuse et jouissive. Montherlant prend à malin plaisir à insister sur les petits riens des vies et des pensées de ces deux aristocrates sur le retour. Ils sont acerbes entre eux deux, insignifiants par dessus tout et, bien sûr, venimeux contre l’oncle qui les supporte financièrement. Il n’y a rien de bon dans le cœur de ces célibataires sinon la méchanceté qui les fait survivre. Le narrateur est habile dans la cruauté avec laquelle il écrit sur ce monde qui se dissout. Nous sommes dans la littérature du début du XXe siècle, un temps où le style était fin et soigné. Montherlant fut un des maîtres de cette époque.

  • WEST Morris L., ‘L’Avocat du Diable’.

    WEST Morris L., ‘L’Avocat du Diable’.

    Sortie : 1959, Chez : PLON.

    L’écrivain australien Morris L. West (1916-1999) commet ici un roman où se mêlent le mal et la rédemption. Nous sommes dans un petit village de Calabre après la 2e guerre mondiale, où un enquêteur du Vatican, Mgr Meredith, vient préparer un éventuel procès en canonisation de Giacomo Nerone, étrange personnage arrivé dans le village au milieu du conflit, puis exécuté par la résistance communiste à l’issue de celui-ci.

    « L’Avocat du Diable » est en fin de vie, atteint d’un cancer qui le ronge, « Ma volonté est un roseau battu par les vents du désespoir. » Alors que l’échéance approche, il est confronté au doute qui fait tomber nombre de ses certitudes. Loin de Rome il rencontre au cours de son enquête l’humanité au cœur de ce village calabrais sous-développé où se heurtent des convictions religieuses fortes avec des rites païens ancestraux. Et où les hommes sont menés par leurs passions, bonnes ou mauvaises. Certains se repentiront, d’autres pas.

    Mgr Meredith remonte la courte histoire de Giacomo qui semble avoir rencontré Dieu, entre sa désertion de l’armée britannique pour laquelle il commit un crime bien contre sa volonté, le parti communiste local qui cherche à l’embrigader et l’amour pour une paysanne analphabète et volontaire qui sut mener sa vie selon des principes et des valeurs tellement humaines.

    Avant de mourir dans ces montagnes du bout du monde, Meredith découvre que « L’homme qui fait le bien tout en étant dans le doute doit avoir tellement plus de mérite que celui qui le fait dans l’éclatante certitude de la croyance. »

    West décrit admirablement les doutes que provoque la religion catholique voulant imposer ses dogmes millénaires dans un pays qui ne sait même pas de quoi sera fait le lendemain. Chacun triche un peu avec ces principes et, finalement, l’intelligence et l’humanité prévalent. Les plus mauvais ne sont pas forcément ceux que l’on croit, et, certainement, Dieu y retrouvera ses petits.

    Le lecteur y trouve son compte.