Catégorie : Notes de lecture

  • KLARSFELD Beate et Serge, ‘Mémoires’.

    Sortie : 2015, Chez : Le Livre de Poche n°35809.

    Après moulte tergiversations et malgré un programme toujours très chargé pour enrichir la mémoire de la Shoah en France et poursuivre les nazis et leurs affidés à travers la planète, le couple Klarsfeld (une allemande non juive et un français juif) ont décidé, à presque 80 ans, d’écrire leurs mémoires. Le résultat est passionnant et on lit ces 1 000 pages en format poche comme un roman policier sauf que… ce n’est pas un roman mais le récit de l’engagement de la vie de ce couple pour que les crimes nazis commis contre les juifs ne soient pas oubliés, et puissent même être condamnés quand les coupables étaient encore vivants.

    Le père de Serge est mort en déportation, celui de Beate a été soldat dans la Wehrmacht, la rencontre de ce couple improbable se fait sur un quai du métro parisien en 1960 où commence leur amour et un combat qui dure toujours. Ensemble ils ont lutté contre le retour au pouvoir d’anciens nazis (le chancelier Kiesinger en Allemagne en 1968, Kurt Waldheim, secrétaire général de l’ONU puis président autrichien), ils ont traqué les nazis ayant fui l’Allemagne après la défaite pour se réfugier dans des dictatures et, parfois, collaborer avec les pouvoirs en place : Aloïs Brunner en Syrie, Mengele, Rauff ou Klaus Barbie en Amérique latine, ils sont arrivés à faire juger en Allemagne quelques criminels nazis de « haut vol » comme Liska ou Hagen qui menaient une vie tranquille en RFA.

    Serge s’est plutôt spécialisé dans le traitement de la Shoah en France : faire reconnaître l’implication des gouvernants français dans les déportations, dans les lois anti-juives, allant même parfois au-delà des espérances nazies. Grâce à un colossal travail d’exploitation des archives ils vont à la fois confondre nombre de coupables français (Papon, Leguay, Bousquet…) et retracer en le documentant le parcours des juifs français victimes de la Shoah. Car on constate avec les auteurs que tout ou presque existait dans les archives sagement conservées par différents étages de la puissance publique : les noms de ceux qui ordonnaient les déportations, les notes manuscrites de Pétain sur le premier projet de loi anti-juive poussant à l’aggraver, les convois de la mort avec dates, horaires, numéros des wagons, listes des passagers, etc. Serge a publié plusieurs ouvrages retraçant en détails les parcours brisés de ces 76 000 juifs de France victimes de la Shoah, et particulièrement ceux des enfants

    Les époux Klarsfeld ont passé 60 ans de leur vie dans les cartons d’archives, devant les tribunaux pour faire condamner les criminels nazis ou à la tête de manifestations à travers la planète pour protester contre l’impunité de certains criminels. Ils ont fait quelques séjours en prison pour avoir dépassé parfois les limites légales mais n’y sont jamais restés très longtemps. Leur incroyable ténacité leur a permis de faire changer des lois, condamner des coupables et, surtout, de soutenir et de réconforter la génération des enfants des déportés. Il n’y a guère de sujets liés à la Shoah en France où Serge Klarsfeld ne soit pas partie prenante, du Mémorial de la Shoah au discours du Vel d’Hiv du président Chirac, de la publication d’une documentation extrêmement détaillé et personnalisée sur les juifs assassinés à la politique d’indemnisation pour les orphelins.

    Le style de ces mémoires est très sobre et factuel, rien de personnel ne transparaît dans ces pages uniquement consacrées à la narration des actions menées depuis 1960. Serge et Beate se passent la plume et chaque chapitre est rédigé par l’un d’eux. On sent transpirer dans ces mémoires l’incroyable et sereine volonté qui anime ce couple et lui a permis d’atteindre nombre de ses objectifs, sans haine particulière mais juste le but irrépressible de faire reconnaître les crimes commis, d’en perpétuer le souvenir et de soutenir les fils et filles des victimes.

    Leur fils Arno (le prénom du père de Serge mort à Auschwitz-Birkenau), avocat comme son père, a pris le relais et les épaule déjà dans leurs actions depuis plusieurs années. Dans une postface à l’ouvrage, Serge constate qu’à plus de 80 ans sa tâche se termine mais que la mémoire de la Shoah exige que le combat se poursuive.

  • LERAUD et VAN HOVE – Inès et Pierre, ‘Algues vertes – l’histoire interdite’.

    Sortie : 2019, Chez : La revue dessinée / Delcourt.

    Irène Leraud est une journaliste d’investigation qui s’est spécialisée dans les sujets de santé publique après que sa mère ait été malade du fait de ses plombages dentaires. Elle relate ici sous forme de bande dessinée, grâce au talent du dessinateur Pierre van Hove, une enquête menée en Bretagne sur les algues vertes qui envahissent les plages et auraient provoqué des morts d’hommes et d’animaux, intoxiqués par le gaz généré par leur pourrissement. Ces algues seraient le résultat des rejets de nitrate dus à l’agriculture intensive : engrais étendus dans les champs et lisier produit par l’élevage des porcs.

    Si ces algues vertes semble effectivement proliférer du fait de l’agriculture intensive menée en Bretagne depuis la fin de la Iième guerre mondiale, le reste est une affaire de lobbies qui s’opposent. Les scientifiques, les médecins, les agriculteurs intensifs, les extensifs, l’agro-industrie, le secteur du tourisme, l’administration, les élus locaux… bref, tout un petit monde plutôt nerveux (on est en Bretagne) et défendant ses intérêts corporatistes plutôt que l’intérêt général. On est d’accord pour évoluer mais pourvu que ce soit le voisin qui commence.

    Nous sommes en France, alors tout le monde se tire dans les pattes, fait assaut de mauvaise foi et se tourne vers l’Etat (en ne cessant de le critiquer) pour régler des problèmes qui ne devraient pas remonter à ce niveau mais se résoudre localement entre gens bien élevés et de bonne compagnie. Le livre se termine sur une note très légèrement optimiste, constatant une baisse des taux de nitrate rejeté dans la mer, mais pas toujours à cause d’actions humaines. Qu’importe, c’est toujours bon à prendre !

  • RUDASHEVSKI Yitskhok, ‘Entre les murs du ghetto de Wilno 1941-1943’.

    Sortie : 2016, Chez : Editions de l’Antilope.

    C’est le récit d’un gamin de 13/14 ans, juif, enfermé dans le ghetto de Wilno (aujourd’hui Vilnius – capitale de la Lituanie), qui terminera assassiné par les nazis ou leur affidés en 1943, comme la plupart des habitants de ces bidonvilles-prisons. Plutôt mûr pour son âge, il tient le journal de la vie du ghetto, celle des petits bonheurs lorsqu’il parvient à faire rentrer un peu de farine dans la maison familiale, celle des désastres lorsque la police juive du ghetto fait du zèle ou lorsque les lituaniens antisémites « pogromment » la population juive, celles des grands espoirs lorsqu’il suit les victoires de l’Armée rouge qui se rapproche… Hélas, les soviétiques n’arriveront pas assez vite pour sauver Yitskhok dont le journal s’arrête brusquement le 7 avril 1943.

    L’histoire de son manuscrit est en elle-même un petit miracle. A la liquidation du ghetto, bien que caché avec sa famille dans une « maline » (une cave murée, ou un double plafond, ou un placard masqué) ils furent trouvés et expédiés à Ponar, une forêt au sud de Wilno où les allemands et les lituaniens exécutèrent en masse près de 70 000 juifs. Après la libération de Wilno en juillet 1944, sa cousine et très proche amie qui avait survécu retourne au ghetto dans les reste de la maison de Yitskhok, y retrouve des photographies et autres petits souvenirs de sa famille et… le manuscrit de Yitskhok qu’elle confia à une organisation mémorielle juive qui le publia en 1953, puis dans une version en hébreu en 1968, en anglais en 1973.

    Evidemment, les documents-récits sur la Shoah sont toujours tragiques. Celui-ci étant le journal d’un enfant, est d’autant plus émouvant. La clairvoyance dont il fait preuve sur les hommes et femmes qui peuplent le ghetto est impressionnante. Ce qu’on imagine des conditions dans lesquelles vivaient ces gamins, cernés par la mort, les tortures et la dévastation brise le cœur.

  • HARRIS William, ‘Lebanon, an history 600-2011’.

    Sortie : 2012, Chez : Oxford University press (version en anglais)

    Un livre universitaire qui se penche sur l’histoire agitée, et jamais apaisée, du Liban. Démarrée au VIIème siècle cette saga met en lumière l’aspect clanique qui a gouverné ce pays de ses origines jusqu’à l’époque contemporaine, et les effets souvent néfastes des interventions étrangères, des ottomans aux français, en passant par les britanniques, les israéliens, les syriens, les américains et bien d’autres.

    Rien n’a vraiment changé aujourd’hui, les chefs de guerre se disputent avec les potentats religieux, les armes sont distribuées à profusion aux copains et aux coquins, tout le monde tire sur tout le monde, puis se réconcilie, puis repart en guerre. Israël, pays frontalier au sud, rentre et sort du Liban comme d’une auberge espagnole. Les réfugiés palestiniens arrivés en 1948 se sont incrustés et multipliés, gouvernant un état dans l’Etat. Les massacres sont légion : les chrétiens maronites, les chrétiens non-maronites, les druzes, les orthodoxes grecs, les musulmans sunnites, les musulmans chiites, les milices et les mafias, les leaders charismatiques, les militaires, les religieux et les civils… tout le monde s’allie puis se fâche puis se tue.

    Le pays dérive depuis des siècles dans des rivière de sang, d’anarchie et de religion. Il y a tout au Liban, sauf le sens de l’Etat et de l’intérêt général.

  • GROSSMAN David, ‘Tombé hors du temps – récit pour voix’.

    Sortie : 2012, Chez : Editions du Seuil.

    Un livre étrange centré sur le traumatisme vécu par David Grossman dû à la mort de son fils, Uri, soldat dans l’armée israélienne, tué à 20 ans lors de la guerre contre le Liban en 2006. Une grand partie de son œuvre tourne autour de ce drame. Son engagement pour la paix entre Israël et la Palestine a probablement été renforcé par cette perte.

    « Tombé hors du temps » est écrit dans un style entre théâtre, poésie et récit. Un père quitte son domicile un jour sur les traces de son fils absent. Il rencontre sur la route d’autres personnages souffrant également du deuil d’un enfant et chacun chemine en développant son propre monologue retranscrit sur les pages sous forme de simili vers, ou plus exactement de phrases comme coupées par des renvois à la ligne aléatoires.

    Et tous reviennent sur la souffrance de parents à la suite de la mort d’un enfant, jusqu’à s’enfouir dans la terre qui accueillit leur progéniture, pour la retrouver et lui demander son agrément pour continuer à vivre. Grossman place dans les pensées de ses personnages toutes celles qui l’assaillent depuis 2006 et la mort de son fils. C’est irréel et diffus, sans doute une sorte de tentative désespérée de thérapie face à un mal dont il ne se remettra jamais. Roman, théâtre, poésie, engagement politique… toute sa vie et son œuvre tournent autour de l’absence, qu’il partage avec ses lecteurs sans espoir d’en guérir mais peut-être juste avec la tentative d’y survivre.

  • GALLO Max, ‘Dictionnaire amoureux de l’Histoire de France’.

    Sortie : 2011, Chez : Plon

    Max Gallo (1932-2017), historien-journaliste-homme politique, survole dans cet ouvrage des hommes et des lieux de l’Histoire de France : Alésia, Austerlitz, Bir Hakeim… François 1er, Jean Jaurès, Charles Péguy, Simone Weil… C’est léger, un peu superficiel, parfois lyrique; bref, c’est la loi du genre de ces « Dictionnaires amoureux » dont la rédaction est confiée à des personnalités plus ou moins connues : ils sont là pour attiser l’attention et l’intérêt du lecteur sur des sujets donnés, cela ressemble un peu à l’épreuve de composition du baccalauréat dont Gallo conclut la rubrique éponyme par :

    Le baccalauréat ou le miroir de la France. Elle s’y regarde sans illusion mais avec une complaisance amoureuse. Malheur à celui qui brise le miroir !

  • SIMMONS Sylvie, ‘I’m your Man – La vie de Leonard Cohen’.

    Sortie : 2018, Chez : Editions L’Echappée.

    Une biographie de 500 pages, sensible et documentée, de Sylvie Simmons, une admiratrice de la première heure, journaliste musicale, dont la vie et l’âme ont été influencées par les mots du grand poète canadien né en 1934.

    Jeune homme séduisant issu d’une famille juive d’ascendance polonaise émigrée à Toronto, d’un milieu plutôt favorisé, Leonard se révèle rapidement un poète un peu brumeux, grand séducteur à la personnalité mesurée et bienveillante, travailleur acharné, perfectionniste obsessionnel ; il gardera ce profil sa vie durant manifestant une empathie à l’égard de tous et récoltant une admiration sans borne de ses fans tout au long de sa longue carrière artistique. Ses œuvres littéraires ayant un faible succès commercial, il s’oriente vers la musique où il rencontrera beaucoup plus de reconnaissance.

    Alors on suit le parcours exceptionnel de Leonard Cohen à travers le milieu artistique nord-américain pendant une période qui fut particulièrement féconde et marquante. Habitant du monde il réside à Hydra en Grèce, à Toronto au Canada, à New-York aux Etats-Unis puis Los Angeles, et dans les avions qui le mènent constamment d’un lieu à l’autre. Amoureux compulsif, ses plus belles chansons sont inspirées par cette étrange objet qu’est l’amour. Dépressif cyclothymique, il soigne ses états d’âme à force d’addictions et de méditations. Poète convaincu, il travaille des années sur ses textes et ses musiques pour en sortir de pures joyaux. Mystique impénitent, il suit les enseignements de sages zen, bouddhistes, sans jamais abandonner son attachement à sa religion juive dont il étudie les textes sans relâche.

    Ruiné par une manageuse indélicate à la fin des années 2000, il bouscule un peu ses projets et repart sur la route, pour se refaire, à plus de 70 ans pour trois années de tournées mondiales qui déclenchèrent une critique enthousiaste dans le monde entier et un succès d’estime et commercial majeur. Dans le même temps il continue à produire des disques et des livres de poésie jusqu’à son dernier souffle en 2016.

    Ces dernières années de création ont été particulièrement fécondes et ont élevé ce « juif errant » au statut de légende. Sylvie Simmons a pu interviewer une grande partie de son entourage et mener de longues conversations avec Leonard pour aboutir à ce portrait amoureux d’un homme au profil simple et au mental tellement complexe, pétri d’humour et de sens de l’autodérision, créateur inlassable qui laisse une œuvre monulentale du XXème siècle.

    Lire aussi : Leonard Cohen – 2012/09/29et30 – Paris l’Olympia, Leonard Cohen – 2009/07/07 – Paris Bercy, Leonard Cohen – 2008/11/26 – Paris l’Olympia

  • MALRAUX André, ‘Antimémoires’.

    Sortie : 1967, Chez : Gallimard.

    On suit dans les « Antimémoires » les pérégrinations culturelles et mystiques d’un André Malraux envoyé en voyage en Asie par de Gaulle, président de la République française, en 1965. Il se murmure que cette mission avait aussi un but curatif pour apaiser ce personnage hanté, en proie à dépression et addictions. Le récit est basé sur deux rencontres capitales : Nehru en Inde et Mao en Chine, complétées par des visites à personnages moins connus mais tout aussi importants dans le cheminement intellectuel de Malraux, ainsi que des lieux de référence : les pyramides d’Egypte, Singapour (où l’on retrouve Clappique qui inspira le personnage du même nom de la « Condition Humaine »), Hong-Kong, les jardins japonais présentés par un moine bouddhiste…

    Avec Nehru (qu’il avait déjà rencontré auparavant) ils échangent sur le pouvoir et la spiritualité, sur Gandhi et les masses indiennes, sur la violence de la partition du pays postindépendance et l’influence du Bhagavad-Gîtâ (long poème fondateur de la pensée religieuse hindouiste) écrit quelques siècles av. J.-C. Il est question de Krisna, de Dieu… de la vie, de la mort et la pensée.

    Avec Mao, il est question de la « Longue Marche » qui a ponctué l’interminable prise de pouvoir des communistes chinois contre le Kuo-min-tang de Tchang Kaï-check qui aboutit en 1949. Ils parlent du monde rural qu’il fallut convertir, souvent de force, aux « mérites » du maoïsme, des « intellectuels » dont il fallut réduire les tendances contrerévolutionnaires. Il conclut son entretien avec Malraux :

    « Je suis seul,
    enfin avec quelques lointains amis, veuillez saluer le général de Gaulle.
    – quant à eux [les Russes] la révolution, vous savez, au fond, ça ne les intéresse pas… »

    Les différents chapitres du récit sont ponctués de mentions des évènement historiques auxquels Malraux participa : la guerre d’Espagne, la résistance, son arrestation à Toulouse, la libération de la France. Il est souvent question en toile de fond des camps d’extermination nazi comme un rappel de la barbarie de la vieille Europe face à ces pays neufs qui cherchent leurs propres voies pour émerger en se libérant des affres du colonialisme qui les a soumis, un temps.

    C’est un dialogue de géants concernant des pays, des hommes, des idéologies qui ont forgé le XXème siècle. La puissance du style de Malraux et son insondable culture planétaire et historique forcent l’admiration. En lisant cet auteur de génie on approche du sens de ces grands évènements et de la spiritualité de ceux qui en ont été les acteurs. C’était le XXème siècle…

  • FLYNN Jack, ‘Blood in the water’.

    Sortie : 2019, Chez : Macmillan (version en anglais)

    Un polar américain bien mené où s’affrontent des méchants-très-méchants, des méchants-plutôt-gentils et une fliquette sur fond de la baie de Boston. Traffic maritime commercial et trafics illicites, mafia locale et mouvement salvadorien MS-13 (qui existe bien dans la réalité), règlements de compte à la machette, sauvagerie à la hauteur des intérêts financiers des uns et des autres, un peu de politique (les salvadoriens se vengent du soutien américain à l’ancienne dictature dans leur pays), un soupçon de sentimentalise (deux histoires d’amour au milieu des gangs), bref, un excellent roman pour maintenir son niveau d’anglais lu.

  • MORRISON Toni, ‘Jazz’.

    Sortie : 1992, Chez : Christian Bourgeois éditeur & 10/18 n°2604.

    Une histoire d’amour et de meurtre dans le New York des années 1920′ et le milieu des descendants d’esclaves. Il y a toujours la même violence, des êtres et des sentiments, dans les romans de Morrison, les frustrations d’un peuple avec de perpétuelles références à un passé terrible, un vent de folie qui souffle sur les hommes à la recherche d’un présent « normal »…

    Pourquoi le titre « Jazz » ? Il n’est pas vraiment question de son dans ce roman, sinon par l’évocation de l’influence des afro-américains sur la musique de cette période, comme la reconnaissance de la sensibilité d’une partie de cette population à laquelle on ne voulait reconnaître que bestialité.

    Dans son style si particulier, l’auteure nous emmène à travers de longs monologues portés par ses personnages, comme du langage parlé converti sur les pages, un rapp littéraire en sorte. Il y a souvent des références et des rappels à des évènements dont le lecteur apprendra l’existence plus tard. On découvre qui est le locuteur choisi pour un chapitre seulement après la lecture de plusieurs pages de celui-ci. On ne sait pas bien quand nous sommes dans la réalité ou dans les rêves de celui qui parle. C’est l’inspiration complexe de Morrison qui revisite les conséquences de l’histoire raciale si violente de son pays, les Etats-Unis d’Amérique.

  • LEVI Primo, ‘Les naufragés et les rescapés – Quanrante ans après Auschwitz’.

    Sortie : 1986, Chez : Gallimard

    Primo Levi revient sur l’expérience d’Auschwitz où il fut déporté une année entre février 1944 et janvier 1945 lorsque le camp fut libéré par l’Armée rouge. Il analyse dans cet ouvrage le phénomène concentrationnaire nazi avec minutie : l’organisation du camp, les traitements différenciés des déportés (les privilégiés, les « Sonderkommandos » qui géraient les fours crématoires qui étaient soigneusement éliminés pour ne laisser aucun survivant en mesure de témoigner, les kapos, les collaborateurs, les « musulmans » [dénomination choisie pour ceux qui avaient abandonné tout sentiment de survie et se trouvaient promis à une mort rapide et certaine],…).

    Il parle des comportements humains relevés face à la souffrance, l’égoïsme parfois déclenché par l’instinct de survie, la volonté de témoigner un jour qui a donné à nombre de déportés l’incroyable volonté de survivre, les petits arrangements pris avec le destin dans la situation indicible de ces camps d’extermination.

    Il revient également sur l’organisation des ghettos juifs avec ses chefs dont certains ont parlé avec les nazis pour tenter d’adoucir le sort des leurs, d’autres ont collaboré par attrait pour le pouvoir, par aveuglement sur les objectifs de l’occupant à l’encontre de la communauté juive, devant l’énormité de ceux-ci. Levi s’interroge pour savoir si l’extermination des juifs décidée par les nazis a été l’expression d’une folie collective ou le déroulement rationnel d’un plan inhumain.

    Le livre se termine avec des extraits de lettres que Levi échangeât avec des lecteurs allemands de « Si c’était un homme ». Ces lecteurs étaient des contemporains de l’Allemagne nazi, ils étaient « ceux-là ». Dans sa volonté de « comprendre le peuple allemand », d’expliquer comment ce pays a pu dériver jusqu’à l’inhumain, il correspondit parfois durant des années avec ces lecteurs qui, souvent, voulaient eux-aussi expliciter ce parcours collectif vers la barbarie.

    Un livre intéressant qui explique ce qui s’est passé mais laisse en suspens la question : « comment tout ceci a-t-il pu être possible ? »

  • FINKIELKRAUT Alain, ‘L’identité malheureuse’.

    Sortie : 2013, Chez : Stock.

    Alain Finkielkraut, philosophe-écrivain, ressasse dans ce court essai, surchargé de citations littéraires et philosophiques, toutes ses obsessions sur l’identité française en voie de dissolution dans le multiculturalisme provoqué par une immigration qui modifie de façon significative ces dernières décennies le peuplement et les modes de vie de France et du reste de l’Europe.

    Lui-même, né en 1949, fils d’immigrés juifs polonais arrivés en France dans les années 1930′, ayant bénéficié avec ses parents d’une naturalisation collective de l’Etat français en 1950, s’est intégré dans le système républicain et en a franchi les étapes réservées à l’élite : Ecole normale supérieure, agrégation de philosophie, professeur dans les plus grandes écoles en France ou aux Etats-Unis… Finkielkraut fait part de son effarement devant les changements de la société française en ce début de XXIème siècle peuplé de bobos, de business, de publicité, de désintégration du « vivre-ensemble » par l’intrusion de préceptes religieux musulmans…

    Le diagnostic est sombre : la laïcité républicaine est balayée dans les banlieues, la mixité est contestée par une minorité agissante, l’identification à la nation française est abandonnée, la langue française est jetée à la poubelle, la culpabilité d’un passé honteux tient lieu de philosophie de l’Histoire, la littérature classique est massivement abandonnée par la jeunesse au profit des smartphones (Péguy vs. Facebook), le sens du respect est délaissé par des minorités contestant l’ « humiliation » dont elles sont victimes, etc.

    L’analyse faite par le philosophe de la situation actuelle séduit mais il ne va guère au-delà de cette longue lamentation sinon en clamant que « c’était mieux avant ». Oui c’était mieux avant que les comportements religieux n’envahissent la République, oui c’était mieux avant que Nabilla remplace Zola dans le cœur de la jeunesse, oui c’était mieux avant quand les enfants disaient « oui Monsieur » à leur maître d’école, oui… mais nous sommes après, et la génération des Finkielkraut doit aussi assumer sa part de responsabilité dans ce que nous sommes devenus collectivement. Et maintenant il faut bien s’en sortir car on ne reviendra probablement pas avant !

    La colère et l’amertume ne sont pas bonne conseillères, elles ne conseillent d’ailleurs rien du tout M. Finkielkraut. La lecture de l’ « Identité malheureuse » le confirme, si besoin en était.

  • ECHENOZ Jean, ‘Ravel’.

    Sortie : 2006, Chez : Les Editions de Minuit.

    Echenoz romance les dernières années de Maurice Ravel et raconte le compositeur à l’apogée de sa gloire, voyageant à travers la planète pour assister à des concerts de ses œuvres puis retrouvant sa maison de Montfort-l’Amaury et son jardin japonais. Ravel est décrit comme un personnage un peu dandy, un peu hautain, toujours merveilleusement habillé et entouré de sa cour. Nous sommes à la fin des années 1920′, il s’attaque au Boléro et à ses deux concertos pour piano mais la maladie guette et sa mémoire va s’éteindre. Léo Ferré chantera « Ravel avait dans la tête une tumeur qui lui suça d’un coup toute sa musique ». Une opération au cerveau précipitera la fin.

    Ravel est présenté dans ces pages sous un jour peu favorable : imbu de sa personne et plutôt hautain, plus préoccupé par les plis de ses costumes que par le bien-être de son entourage, bref, bien moins romantique que le second mouvement du concerto en sol…

    On retrouve dans ce court roman quelques anecdotes célèbres concernant le musicien. On apprécie ce rappel léger à la vie d’un artiste immense, même s’il fut, peut-être, du genre grognon.

  • LESSING Doris, ‘Le carnet d’or’.

    Sortie : 1962, Chez : Albin Michel (1976) / Le Livre de Poche 5452.

    « Carnet d’or » : le grand roman de Doris Lessing, prix Nobel de Littérature en 2007, publié en 1962. Sans doute largement autobiographique, il se déroule dans les années 1950 entre la Rhodésie (à l’époque colonie britannique) et Londres. C’est l’histoire d’Ana Wulf, romancière croyant perdre inspiration, qui tient quatre carnets où elle raconte les étapes de son existence en se mettant elle-même en scène, ses pensées, ses hommes, ses idées politiques, etc. A travers ces carnets s’entremêlent les vies de Doris Lessing à peine masquée sous les traits d’Ana ou d’Ella : ses engagements en Rhodésie (où elle vécut une partie de se jeunesse) ou au parti communiste anglais (auquel elle adhéra en 1952 avant de s’en retirer en 1956 après l’invasion des chars soviétiques à Budapest), la littérature qui est le centre douloureux de la vie d’Ana-Ella, son féminisme à travers leurs existences de femmes (aux multiples amants) et de mère (à enfant unique), de l’amitié (avec Molly, sous le même nom dans les différents carnets), de l’actualité brûlante de la colonisation de la Rhodésie ou des errements de l’internationale socialiste durant et après le règne de Staline, des états d’âme d’une femme de 30 ans en une période fébrile où tout arrivait, le pire comme le meilleur. C’est le portrait d’une décennie 50′ pleine d’illusions et de déceptions.

    On s’emmêle avec bonheur dans les quatre carnets qui ne sont finalement que différents regards de l’auteure sur elle-même dans le maëlstrom des sentiments et des combats. On se perd un peu dans les prénoms : Michael est son fils dans un carnet, son amant dans un autre… Le livre fait 760 pages en format poche, plutôt dense et foisonnant donc, mais il faut s’y attaquer. Sa construction est originale, le parti du roman dans le roman permet à son auteure de deviser sur l’œuvre et l’art d’écrire, en plus du reste. L’inspiration de Doris Lessing est totale, la curiosité du lecteur est sans arrêt en éveil face au déroulement chaotique des vies de ses héroïnes dans un monde en pleine remise en cause.

    Dans les premières pages du carnet noir Ana note :

    « Nous lisons pour découvrir ce qui se passe. Un roman sur cinq cents ou sur mille possède la qualité qu’un roman devrait posséder pour être un roman : la qualité philosophique. … S’ils sont le moins du monde réussis, la plupart des romans sont originaux en ce sens qu’ils informent sur l’existence d’une partie de la société, d’un type de personnes, qui ne sont pas encore révélés à la conscience générale de lettrés. »

    On ne saurait mieux dire du Carnet d’or !

  • GREENE Graham, ‘Un américain bien tranquille’.

    GREENE Graham, ‘Un américain bien tranquille’.

    Sortie : 1956, Chez : Robert Laffont / J’ai lu.

    Le classique de Graham Greene sur la guerre du Vietnam, publié en 1956 soit aux temps de la colonisation française : il mêle les actions secrètes déjà menées par les Etats-Unis qui veulent endiguer la progression du communisme en Asie du sud-est, la vision souvent opposée des vieilles puissances européennes représentées par le journaliste britannique Fowler et celle de l’Amérique neuve mais trouble sous le personnage de Pyle, la passion que nombre d’occidentaux ont éprouvé pour cette région et ses habitants avec Phuong dont nos deux héros sont épris. Mais nous sommes en guerre et les histoires d’amour se terminent souvent mal…

    Phuong et sa sœur vivent au jour le jour dans leur monde bouleversé, rêvent d’argent et d’Occident et manifestent un fatalisme qui sera la condition de leur survie face à des enjeux qui les dépassent et menacent de les dévorer.

    Dès 1956 Greene a parfaitement compris les enjeux de la décolonisation en cours au Vietnam qu’il expose par les dialogues entre Fowler et Pyle pris dans les engrenages mortifères de la guerre et de l’amour. L’avenir post-roman fera beaucoup de perdants, les forces étrangères seront défaites et évacueront piteusement le pays, le parti communiste vietnamien survivra et même se renforcera en s’adaptant, mais le communisme perdra la bataille globale dans la région. Quant à l’amour, il est éternel, comme chacun sait !

  • MAURIAC François, ‘La baiser du lépreux’.

    Sortie : 1922, Chez : Editions Bernard Grasset / Le Livre de Poche 1062.

    François Mauriac (1885-1970), prix Nobel de littérature en 1952, est un écrivain bordelais humaniste et engagé, qui a reçu une éducation très catholique du côté de sa mère qui a orienté son œuvre littéraire.

    « Le baiser au lépreux » est un roman publié en 1922, au début de sa carrière , et qui déjà se penche sur le bien, le mal et le sacrifice, tryptique qui inspirera Mauriac dans nombre de ses œuvres. Jean Péloueyre est un garçon au physique ingrat qui épouse lors d’un mariage arrangé, par son père et le curé du village, une très belle jeune femme : Noémi. Malgré sa culpabilité très chrétienne, elle ne parvient pas à aimer son mari qu’elle trouve physiquement repoussant. Il en conçoit une amertume qui vire au désespoir et le fera fréquenter un ami tuberculeux afin d’attraper sa maladie et en mourir.

    Une fois veuve, Noémi, ayant compris le suicide de son mari, désespérée se verra soumise à la « tentation » et y résistera pour se consacrer toute entière à la mémoire de ce mari si bon qu’elle n’a pas su aimer.

    Ce roman illustre le mode de vie d’une génération corsetée dans des normes et modes de vie extraordinairement rigides, où l’empire des apparences et de la religion priment sur l’humain. Les lecteurs du XXIème siècle restent tout de même étonnés de le redécouvrir. La flamboyance des sentiments est merveilleusement analysée et rendue par l’auteur dont la fluidité et l’élégance du style forcent l’admiration.

  • MAURIAC François, ‘Le nœud de vipères’.

    Sortie : 1933, Chez : Editions Bernard Grasset / Le Livre de Poche 251.

    François Mauriac (1885-1970), prix Nobel de littérature en 1952, écrivain bordelais humaniste et engagé, a médité sa vie durant sur le bien, le mal et la rédemption, sans doute influencé par l’éducation très catholique reçue du côté de sa mère.

    Le roman « Le nœud de vipères » illustre ce tiraillement existentiel en la personne d’un avocat riche, avare et célèbre, en froid avec sa femme et leurs deux enfants qu’il cherche par tous les moyens à déshériter afin qu’ils ne bénéficient pas de sa fortune accumulée et jalousement gardée. Il rédige une longue lettre (qui compose le texte du roman) qu’il veut déposer dans son coffre pour qu’à sa mort, sa famille n’y trouve aucune valeur mais ce simple règlement de comptes. La vie en décidera autrement et, finalement, le vieil acariâtre libérera sa tendresse (et ses biens) avant la fin.

    Le style de Mauriac nous ramène à celui de cette génération d’écrivains du début du XXème siècle : élégant, précis, fluide, un peu morne ; celui du temps qui s’écoule dans ces grandes familles bourgeoises de l’époque, empesées dans leur statut et leurs convenances, mais où le feu des sentiments peut dévaster les âmes. « Le nœud de vipères » est souvent considéré comme le chef d’œuvre romanesque de Mauriac.

  • de BEAUVOIR Simone, ‘La longue marche – essai sur la Chine’.

    Sortie : 1957, Chez : NRF – Gallimard.

    En 1955, Simone de Beauvoir (1908-1986) voyage en Chine avec un groupe d’intellectuels invités par le gouvernement révolutionnaire qui a pris le pouvoir au terme de la guerre civile chinoise (1927-1949) sous la direction de Mao Zedong (Mao-Tsé-Toung à l’époque). Elle a déjà publié en 1949 l’essai « Le deuxième sexe » qui a rencontré un succès mondial et fait de son auteure la figure de proue de la libération de la femme. Elle a reçu le prix Goncourt en 1954 pour « Les Mandarins ». Sa pensée est clairement de gauche et ses sentiments plutôt favorables à la Chine maoïste révolutionnaire qu’elle découvre lors de ce voyage « organisé » de six semaines.

    Elle prend soin dans un prologue d’expliquer la totale liberté qui prévalut dans ce périple « encadré » : toutes les questions pouvaient être posées aux guides, toutes les visites pouvaient être demandées et obtenues, tous dialogues pouvaient être menés où que ce soit avec qui que ce soit, modulo bien entendu la nécessité de traduction et donc de traducteurs mis à disposition par les autorités.

    Simone de Beauvoir décrit et analyse successivement la ville de Pékin en 1955, les paysans, la famille, l’industrie, la culture, la lutte défensive [pour l’unification du pays et le combat contre les capitalistes contre-révolutionnaires], le [célébration du] premier octobre, les villes de Chine avant de conclure. C’est un vaste tableau d’un immense pays bouleversé par les traditions, les guerres, les empereurs, l’idéologie, bref, par l’Histoire, et dont l’étape communiste en cours observée alors par Beauvoir ne manque pas de fasciner au plus haut point nombre d’intellectuels occidentaux.

    Nous sommes en 1955, six ans après la fin de la guerre civile. La Chine est millénaire mais son unité est encore chancelante. Avec l’aide de l’Union soviétique, « pays frère », Mao et les siens vont tendre à transformer cet immense territoire, rongé par des siècles d’un environnement moyenâgeux où des seigneurs guerroyaient entre eux et contre les « barbares », avec une économie très majoritairement agricole et des paysans réduits à l’état de serfs. Le colonialisme occidental y fit des ravages à partir du XIXème siècle, prospérant notamment sur le commerce de l’opium importé d’Indes avec son cortège d’addictions et de banditisme. Le colonialisme japonais ne fut guère moins dévastateur en Mandchourie…

    Bref, Mao prend les commandes d’un pays à reconstruire, ce qu’il va faire en appliquant les théories marxistes, revues et sinisées. Après la révolution bolchévique c’est une nouvelle expérience révolutionnaire mise en œuvre à grande échelle sur une population qui compte déjà 600 millions de personnes. En 1955, les dramatiques initiatives du « Grand bond en avant » (1958-1960) et de la « Révolution culturelle » (1966-1976) n’ont pas encore eu lieu et Beauvoir analyse la situation sous un jour plutôt favorable. Elle base son argumentation principalement sur le fait que « c’était bien pire avant » et que le collectivisme et la dictature du parti unique mis en œuvre à marche forcée ont amélioré la situation « des masses ». Elle a évidemment une vision un peu angélique des transformations du pays :

    « C’est peut-être ce qu’il y a de plus émouvant en Chine : cette fraîcheur qui par moments donne à la vie humaine le lustre d’un ciel bien lavé. »

    « La longue marche » – page 415

    « Certes la Chine n’est pas un paradis ; il lui faut s’enrichir et se libéraliser ; mais si on considère avec impartialité d’où elle vient, où elle va, on constate qu’elle incarne un moment particulièrement émouvant de l’histoire : celui où l’homme s’arrache à son immanence pour conquérir l’humain. »

    « La longue marche » – page 484 (dernier chapitre de la conclusion)

    Le plus ironique dans cette enquête est que Beauvoir cite abondamment les slogans du parti communiste expliquant que la Chine se donnait alors 50 ans pour rattraper son retard et dépasser la réussite économique du capitalisme occidental. Eh bien, on peut dire en 2020 que cet objectif a été globalement atteint mais pas par les moyens imaginés alors par les penseurs de la gauche de l’époque. La dictature du parti (communiste) unique a persisté mais l’économie a été partiellement libéralisée. Le premier résultat de cet étrange cocktail a été de rétablir la puissance mondiale chinoise en ce début de XXIème siècle, laissant les penseurs libéraux plus ou moins ébahis devant cette autoritaire efficacité.

    On ne saura jamais ce que Beauvoir et Sartre penseraient aujourd’hui de cette métamorphose inattendue, malgré les millions de morts légués par le maoïsme, en Chine et ailleurs ! L’Histoire risque encore de nous réserver bien des surprises qui pourront alimenter les réflexions des successeurs de ces deux intellectuels, qui se sont beaucoup trompés malgré la vigueur de leur pensée.

  • GIONO Jean, ‘Regain’.

    Sortie : 1930, Chez : Bernard Grasset / Le Livre de Poche 382

    Giono (1895-1970), continue à écrire sans relâche sur cette Haute-Provence qu’il vénère. ‘Regain’ est le dernier volume de la ‘Trilogie de Pan’ démarrée avec ‘Colline’ et ‘Un de Baumugne’. C’est l’histoire d’un village abandonné dans les collines où ne survit plus que Panturle, seul contre tous. Puis il rencontre une femme et tous les deux vont être à l’origine de la renaissance de la vie dans ce lieux perdu.

    L’écriture de Giono est pénétrée de la Provence, ses odeurs, ses bruits, sa chaleur, son patois… Chaque mot sent la garigue et la passion de l’auteur pour ce coin du Sud de la France, habité à l’époque par des paysans durs à la souffrance et sensible à la poésie de leur environnement. C’était avant le tourisme de masse et l’installation des bobos dans le Lubéron, mais même après cette évolution, ceux qui savent découvrir la Haute-Provence retrouvent les senteurs de l’écriture de Giono dans leurs pérégrinations dans ces Alpes du sud.

    On qualifierait maintenant Giono d’auteur « du terroir », c’était plus simplement un magnifique écrivain qui a dédié son écriture et son œuvre à sa région et dont la prose si parfaitement choisie ruisselle de son amour pour ses collines.

  • de TALLEYRAND Charles-Maurice, ‘Mémoires de Talleyrand 3/5’.

    Chez : Jean de Bonnot.

    Ce troisième volume des mémoires de Talleyrand est essentiellement consacré au Congrès de Vienne et aux aléas engendrés par l’évasion de Napoléon de l’Ile d’Elbe, sa reconquête du pouvoir français durant les « cent jours », puis sa défaite finale à Waterloo.

    Alors installé à Vienne par Louis XVIII pour représenter le Royaume au congrès censé réorganiser l’Europe après la première abdication de Napoléon, sous la contrainte des alliés (Royaume-Uni, les Empires russe, de Prusse et d’Autriche) entrés dans Paris, et son exil à l’Ile d’Elbe, Talleyrand défend la position de la France face aux représentants alliés, finalement pas si mal disposés à son égard malgré les circonstances. On y lit les échanges épistolaires entre l’ambassadeur, le Roi et son ministre des affaires étrangères.

    Il s’agit de recomposer l’Europe, ramener la France plus ou moins à ses frontières d’avant Napoléon en 1792, en constituant une série de territoires plus ou moins indépendants à ses frontières (Suisse, Belgique, Hollande, Savoie…) pour faire tampon entre l’hexagone et les empires vainqueurs. Le partage de la Pologne entre la Russie et la Prusse est en jeu (déjà…). L’empire ottoman n’est pas formellement partie eu Congrès mais n’en est jamais loin, la Russie s’intéressant aux détroits du Bosphore et des Dardanelles. Les frontières des Balkans se dessinent. Murat, beau-frère de Napoléon, nommé roi de Naples par celui-ci, réussit à sauver sa couronne avant de sombrer dans l’aventure des « cent jours » et la mégalomanie. Il sera exécuté par les forces italiennes du roi Ferdinand « des deux Sicile » en octobre 1815.

    A Vienne, les négociations sont longues et pointilleuses. Les histoires de monarchies et de dynasties se percutent avec les intérêts politiques et militaires. Mais le Congrès avance jusqu’à ce que… le tyran Napoléon s’échappe de l’Ile d’Elbe pour mener les « cent jours » à sa défaite définitive à Waterloo, puis son exil final à l’Ile de Sainte-Hélène. Les alliés signent alors une déclaration :

    « Les puissances qui ont signé le traité de Paris réunies en congrès à Vienne, informées de l’évasion de Napoléon Bonaparte et de son entrée à main armée en France, doivent à leur propre dignité et à l’intérêt de l’ordre social une déclaration solennelle des sentiments que cet évènement leur a fait éprouver.

    En rompant ainsi la convention qui l’avait établi à l’île d’Elbe, Bonaparte détruit le seul titre légal auquel son existence se trouvait attachée. En reparaissant en France avec des projets de troubles et de bouleversements, il s’est privé lui-même de la protection des lois, et a manifesté à la face de l’univers qu’il ne saurait y avoir ni paix ni trêve avec lui. »

    Les alliés garderont une mémoire amère de cette dernière tentative napoléonienne pour imposer sa dictature personnelle et leur attitude dans la négociation de Vienne deviendra plus rigide. Le traité de Vienne sera signé le 9 juin 1815. Charles X succèdera à Louis XVIII et nommera Talleyrand, vieillissant, ambassadeur à Londres où il restera quatre années pour gérer les relations franco-britanniques. Il sera impliqué notamment dans la séparation définitive, et la création, du royaume de Belgique de celui des Pays-Bas. Dans une lettre privée, visionnaire, il écrira en 1830 :

    « L’expédition d’Alger prend la forme d’une étourderie, qui, peut-être, pourrait conduire à des choses sérieuses. »

    On ne saurait mieux dire…

    Le déroulement de ce fameux congrès de Vienne, vu par l’œil de Talleyrand est passionnant et, évidement, un peu auto-justificateur pour son auteur. Les frontières et l’organisation de l’Europe issues de cette négociation multilatérale ont modelé l’Europe contemporaine, dans ce qu’elle a eu de bon et de plus risqué. Entre autres sujets, les grandes puissances qui siégeaient décidèrent de la fin de la traite négrière, mais non de l’esclavage. Passé du clergé à la diplomatie, ayant servi tous les régimes, de la Révolution à la Restauration sans oubier l’Empire, son exceptionnelle résistance n’est pas allée sans compromissions ni retournements. Après tout c’est l’essence même de la diplomatie et Talleyrand a mis au moins une partie de sa vision et de sa subtilité au service de son pays. Ce n’est pas plus mal.