Catégorie : Notes de lecture

  • DEDET Christian, ‘La mémoire du fleuve – l’Afrique aventureuse de Jean Michonet’.

    Sortie : 1984, Chez : d’ailleurs phébus

    La biographie passionnante d’un forestier au Gabon, avant et après l’indépendance de ce pays : rédigé à la première personne par le médecin-écrivain Christian Dedet, ce livre est un « roman-vrai », fruit de l’amitié et du dialogue entre l’auteur et Jean Michonet, le héros.

    Le récit remonte au grand-père qui a fait deux enfants (dont la mère de Jean) avec une femme noire mariée « à la coutume »*. Après le décès de ses deux parents de tuberculose dans l’hôpital de Lambaréné du Dr Schweitzer (1875-1965, prix Nobel de la paix 1952), Jean, métis, prend la suite de son père après la Iième guerre mondiale en exploitant des permis forestiers achetés à l’administration coloniale puis à l’Etat gabonais une fois créé. A l’époque tout est manuel, les arbres sont abattus à la hache et transbordés à Port Gentil par le fleuve, camions et remorqueurs apparaîtront plus tard. Les forêts sont peuplées d’insectes, de maladies, d’éléphants, de crocodiles et, surtout, de traditions ancestrales et peu compréhensibles pour les coloniaux faisant plus confiance à Descartes qu’aux gris-gris. Le cannibalisme n’est jamais loin. Jean Michonet en tant que métis cohabite avec ces deux cultures et se fera initié au bwiti, sorte de société secrète se prétendant quasi-religion.

    Le lecteur suit la vie de Jean, ses expéditions à 15 ans dans le Sud afin de « recruter » des bras pour les compagnies forestières, le lancement et la chute de différents business de bois, puis de peaux de crocodiles, son implication dans les dispensaires soignant la lèpre, dans des écoles privées pour démocratiser l’enseignement autant que faire se peut. Ses mariages, ses enfants, ses relations complexes avec ses familles française et gabonaise, ses rencontres avec d’autres forestiers au cœur de nulle part, les histoires de vieux blancs entre deux bouteilles qui hantent encore l’Afrique de nos jours.

    Le roman est « vrai », l’aventure est réelle et plutôt admirable. Il n’est pas bien sûr que les choses aient véritablement changé au cœur de la forêt depuis cette période. L’indépendance, la mauvaise gouvernance et les compromissions avec la francafrique ont enrichi le clan familial au pouvoir, il y a sans doute moins de tuberculose, et encore, mais tout autant de traditions bloquant un véritable développement de ce pays où l’on a découvert depuis de très grands gisements de pétrole qui devaient pourtant assurer sa prospérité.

    Michonet porte d’ailleurs un regard partagé sur ces traditions si prégnantes : il fait soigner ses enfants à l’hôpital et fait plus confiance aux chiffres qu’aux Dieux pour la gestion de ses affaires. Mais il doit composer avec les comportements des hommes et femmes qui l’entourent. Alors il croise des chefs et marabouts aux pouvoirs surnaturels dont il raconte des exploits auxquels il aurait assisté, entre hallucination collective de fêtes traditionnelles et véritables phénomènes inexplicables. On sent son scepticisme devant ces manifestations que sa double origine l’empêche sans doute de rejeter définitivement.

    Il mourra bêtement noyé dans l’océan avec ses deux filles qu’il eut avec une deuxième femme mariée « à la coutume » après que la première, française, renonçât avec leurs deux enfants à cette vie de forestiers usante.

    Quoi qu’il en soit, ces personnages ont vécu une véritable aventure dont le récit est devenu un des livres culte des apprentis-aventuriers d’une Afrique immobile.

    * Ce qui veut dire dans le langage de l’époque, un couple mixte dont l’élément africain risque d’être oublié plutôt facilement au gré des évènements, et qui se traduira souvent par « un vieux blanc avec une gamine locale », toujours valable des décennies plus tard.

  • GIDE André, ‘Les nourritures terrestres & Les nouvelles nourritures’.

    Sortie : 1897 & 1935, Chez : Le Livre de Poche 1258

    « Les Nourritures terrestres » sont un récit-essai de presque-jeunesse (Gide a 28 ans) et l’un des premiers jalons d’une œuvre particulièrement longue et riche. C’est une sorte de long poème dédié à la vie qu’il vénère. Gide picore et restitue ses émerveillements tout au long de voyages dans la vieille Europe, au Maghreb et en Orient, mais aussi de plongées introspectives dans une âme torturée.

    Il s’adresse à Nathanaël, disciple de Jésus, et décrit avec lyrisme l’enchantement d’une colline de Florence, d’une promenade en bateau à Syracuse, d’un jardin botanique à Montpellier, d’une causerie avec des poètes dans la chaleur du désert, bref, de toutes les étapes d’une vie nomade dédiée à la découverte et à la pensée.

    En vers ou en prose, Gide se rapproche de Dieu car tous ses émerveillements y mènent, sans doute… S’il y a Dieu, il y a aussi le péché qui rôde. Volupté, ivresse, amours interdits, Gide évoque à mots pesés les démons du corps avec lesquels il compromet avec bonheur.

    « Les Nouvelles Nourritures » paraissent en 1935, près de 40 ans plus tard. L’homme a mûri, le mysticisme prend progressivement la place de l’hédonisme, il s’est rapproché de la fin qui interviendra 18 années plus tard. Si Dieu est, sans doute, le créateur de la terre promise, il a compris la responsabilité de chacun dans le déroulement de sa vie et laisse comme une sorte de testament à ses lecteurs :

    « Camarade, n’accepte pas la vie telle que te la propose les hommes. Ne cesse point de te persuader qu’elle pourrait être plus belle, la vie ; la tienne et celle des autres hommes ; non point une autre, future, qui nous consolerait de celle-ci et qui nous aiderait à accepter sa misère. N’accepte pas. Du jour où tu commenceras à comprendre que la responsabilité de presque tous les maux de la vie, ce n’est pas Dieu, ce sont les hommes, tu ne prendras plus ton parti de ces maux.

    Ne sacrifie pas aux idoles. »

    Outre son intellectualisme, une conclusion qui résonne de réalisme en ces années 2010′ marquées par le fanatisme religieux à travers la planète.

  • Dugain Marc, ‘Ils vont tuer Robert Kennedy’.

    Sortie : 2017, Chez : folio 6635

    Marc Dugain continue à mettre à contribution son imagination fertile au service des grands évènements et personnages de notre XXème siècle occidental. Avec un talent particulier il mêle réalité et fiction et convoque les Etats-Unis d’Amérique des années post-2ème guerre mondiale en plein conflit de puissance avec l’Union soviétique. Alors repassent dans ses romans « documentaires » tous les combats d’une époque qui n’en fut pas avare.

    On suit ici la famille Kennedy en pleine tourmente politico-morale, les relations douteuses entre mafia, rebelles cubains et pouvoir politique, les projets des services secrets en quête d’innovations diverses pour gagner la guerre froide contre l’ours soviétique, et une famille canadienne sans doute mêlée à ces projets pour mettre la psychologie au service de ce combat !

    Mais finalement, tout ceci a-t-il existé ou n’est-ce que le fruit de la paranoïa du personnage principal ? Le lecteur tirera sa propre conclusion de ce roman haletant. Ce qui est sûr est que John et Robert Kennedy ont été assassinés dans ce pays à la violence endémique.

  • GIONO Jean, ‘Colline’.

    Sortie : 1929, Chez : Le Livre de Poche 590 (1962).

    Le premier roman de Giono (1895-1970), dédié à la Provence montagnarde dont il est issu. C’est une histoire de rudes paysans qui vivent à quelques familles dans le hameau ‘les Bastides’ accroché à la colline, loin de tout, Manosque (la ville natale de l’auteur) est à des heures de marche. Et alors que l’un des vieux du hameau est à l’agonie, des phénomènes étranges et négatifs se produisent, dont un incendie qui faillit emporter tout ce petit monde et leur habitat, l’assèchement de la source…

    Nous sommes sans doute au début du XXème siècle, époque où les croyances ancestrales se mêlent avec celles de la religion ; traditions, Bible et ignorance forment un redoutable cocktail. Après une lutte à l’arrachée contre les flammes, les hommes décident de s’attaquer à ce qu’ils croient être la source de leurs soucis !

    Giono écrit la nature en Provence et ses habitants avec passion et un certain mysticisme. A la lecture de ‘Colline’ on sent l’odeur du thym sous les oliviers, on entend les cailloux rouler sur les chemins sous le pas des bergers et le chuintement de la source qui coule dans la fontaine au centre du hameau. Ses descriptions du vent qui franchit les sommets des montagnes ou des flammes qui ravagent la végétation sont d’une précision stupéfiantes et le lecteur voit littéralement ces évènements entre les lignes. Du très bel art !

    Après avoir participé et survécut aux combats les plus terrifiants de la première guerre mondiale, Giono est devenu un pacifiste engagé, conviction qui lui fera prendre des positions et commettre quelques publications pro-Vichy durant la seconde guerre mondiale, certainement plus par haine de la guerre que par soutien à l’idéologie nazie.

    Cet épisode regrettable ne l’empêcha pas de poursuivre la brillante carrière d’écrivain débutée avec Colline, jusqu’à sa mort en 1970.

  • QUEFFELEC Henri, ‘Frères de la brume’.

    Sortie : 1960, Chez : PRESSES POCKET 125/126.

    Henri Queffelec (1910-1992), père de Yann (écrivain) et d’Anne (pianiste), a été l’auteur prolifique, d’environ 80 romans, beaucoup inspirés par la Bretagne dont il est l’enfant et la mer dont il est le prince. ‘Frères de la brume’ est l’histoire d’un patron de remorqueur de Boulogne qui vit de l’infortune de mer de bateaux en difficultés dans la Manche. Nous sommes dans les années 60′, avant les grandes marées noires qui ont ravagé les cotes de la région, et le choix de faire appel ou non à une assistance est laissé aux capitaines des navires en difficulté qui font jouer la concurrence entre les remorqueurs, et celle-ci est féroce. Depuis, la règlementation a changé et le libre arbitre laissé aux capitaines a été sérieusement réduit pour préserver.

    Nous sommes dans un monde de marins, d’hommes uniquement, les femmes restent au port. Queffelec sait et aime décrire l’aspect rugueux de ces personnages d’aventures. Leurs caractères ombrageux va avec les risques qu’ils prennent et s’accordent si bien avec les ciels lourds et gris de Boulogne en hiver.

    Mais c’est encore lorsqu’il écrit sur la mer qu’il est le plus habité. Qu’il s’agisse d’une mer d’huile écrasée sous la brume ou des éléments déchaînés par la tempête, ses mots touchent au cœur. On sent l’admiration et la passion du marin devant la force et la beauté de la nature liquide, et le respect qu’il porte à la mer et à ses marins.

    Un très beau livre hommage à ses frères d’Océan !

  • RUSSEL Bertrand, ‘Ma conception du monde’.

    Sortie : 1960, Chez : idées NRF 17 (1962).

    Bertrand Russel (1872-1970) fut un scientifique-philosophe britannique qui marqua la pensée du XXème siècle. Il déploya beaucoup d’énergie pour tenter de vulgariser son savoir et produisit un nombre important d’ouvrages, dont des romans. Il fut couronné du prix Nobel de littérature en 1950. Libre-penseur socialisant il prit des engagements politiques sa vie durant, dont le célèbre « Tribunal Russell » qui visait à organiser une justice contre les crimes de guerre américains au Vietnam. Il a même fait de la prison pour défendre ses idées !

    Cet ouvrage est un petit livre d’entretiens dans lequel le philosophe de 90 ans expose sa vision du monde sur les grands thèmes que sont : la religion, la guerre et le pacifisme, le communisme et le capitalisme, la morale, le nationalisme, la bombe atomique, le fanatisme et la tolérance… bref, un résummé des réponses (ou des non-réponses) qu’il apporta aux grandes questions de notre temps.

    C’est de la vulgarisation d’une vie de réflexion et une volonté de mettre ses idées à portée de tous. Au crépuscule de sa vie, le vieux philosophe se retourne sur ces concepts qui ont guidé sa vie et sur lesquels il travailla tant. Il y a beaucoup de simplicité et de bon sens dans ses réponses sur les questions de notre temps. L’âge de la sagesse n’a pas entammé l’intensité et l’acuité de sa vision philosophique. Les sujets sont abyssaux et Russell n’hésite pas à nous laisser dans l’incertitude sur certains d’entre eux tout en donnant les clés pour les analyser.

  • MAUGHAM, Somerset, ‘Amours singulières’.

    Sortie : 1931, Chez : LE LIVRE DE POCHE 560 (1961).

    Somerset Maugham (1875-1965), écrivain britannique, né et décédé en France, a commis sa vie durant nombre de nouvelles, romans et pièces de théâtre. « Amours singulières » retrace des unions amoureuses condamnées par la bonne société anglaise du début du XXème siècle, et il n’en fallait alors pas beaucoup à cette bourgeoisie guindée pour s’émouvoir.

    Maugham lui-même, qui affichait son homosexualité décomplexée, a sans doute du affronter cette réprobation qu’il sait si bien peindre dans ce court recueil de nouvelles. Dans un style élégant et léger il détaille avec délectation les habitudes de cette vieille bourgeoisie britannique engoncée dans ses clubs et ses principes, bouleversée par le moindre écart avec la norme.

    Alors lorsque l’épouse parfaite s’envole avec un jeune administrateur des colonies, lorsque l’actrice flamboyante retirée à Rhodes préfère sa liaison avec son chauffeur-mécanicien italien plutôt que les propositions de mariage renouvelées d’un dinosaure de la diplomatie britannique, ou le mari attentionné d’une écrivaine réputée part avec la cuisinière…, ce sont autant de pieds de nez à cette bonne et rigide société qui réjouissent Maugham et ses lecteurs.

    Et, toujours dans ces nouvelles de Maugham, l’amour triomphe sur la rigidité sociétale. C’est une bonne nouvelle.

  • BARRES Maurice, ‘Les Déracinés’.

    Sortie : 1897, Chez : Le Livre de Poche 2148 (1967)

    Maurice Barrès (1862-1923) fut un écrivain et homme politique français chantre du nationalisme à une époque où celui-ci avait un peu de profondeur. Fervent défenseur du concept de patrie française, son engagement politique le poussa dans quelques dérives intellectuelles qui n’enlevèrent rien à ses qualités d’écrivain flamboyant dont « Les Déracinés » sont une édifiante démonstration.

    C’est l’histoire d’une bande d’étudiants nancéens (comme l’auteur), fascinés par leur professeur de philosophie qui leur enseigne les principes de la pensée et les fondements de la République. Après leur Bac, les voici partis à l’assaut de Paris et de la vie. Nous sommes en 1879, l’Alsace et la Moselle sont prussiennes, Napoléon III est en exil et la Troisième République est née sur les ruines de la Commune mais reste fragile.

    Nos sept compères découvrent avec frénésie la politique, la révolution, l’influence, les affaires (bonnes ou louches), la presse, les salons et les bas-fonds, l’amour et les trahisons… Bref, ils plongent avec délices dans le chaos de la capitale où tout se passe. Napoléon 1er n’est jamais loin et c’est sur sa tombe que les sept ambitieux vont s’engager dans leurs folies parisiennes. Barrès mêle l’aventure de ces jeunes (où il y a certainement beaucoup de vécu) et les grandes étapes de cette fin de XIXème siècle, dont l’influence de Victor Hugo sur l’élite et le peuple de France, sa mort et ses funérailles (elles aussi nationales).

    Deux d’entre eux se lancent dans l’aventure de la direction d’un journal, La Vraie République, qui se terminera plutôt mal, sur l’échafaud, pour l’un d’eux.

    Le style de Barrès est d’une incroyable énergie et d’une précision d’orfèvre. Les mots valsent avec les idées, il y a de la grandeur dans ces phrases ciselées. Qu’il est bon de se replonger dans les écrivains classiques, une époque où le maniement des mots relevait d’un art digne de la construction des cathédrales : l’ensemble est monumental et les détails sont fascinants.

  • LEBON Christine, ‘Survivance et Transmission’.

    Sortie : 2019, Chez : academia – L’Harmattan.

    Christine Lebon est une psychothérapeute belge qui a mené une recherche approfondie sur le statut des survivants du génocide rwandais de 1994 et leur capacité à transmettre/expliquer l’indicible aux générations suivantes. Basé sur un grand nombre d’interviews de rescapés et de leurs enfants, au Rwanda et en Belgique, dans des demeures comme sur les lieux des massacres (église de Nyamata par exemple) ce travail minutieux mené avec tact nous fait plonger au cœur de l’horreur et de l’incompréhensible.

    Bien entendu, à la question « pourquoi ce génocide ? », il n’y a pas de réponse et c’est bien là toute la difficulté qu’affrontent les survivants et leurs descendants. Christine Lebon écoute et tente de qualifier cette inextricable situation dans laquelle se retrouvent les survivants qui désormais cohabitent avec les assassins sur les mêmes collines. Le mélange entre les ethnies Tutsi et Hutu aggrave encore le positionnement des uns et des autres : une survivante qui a eu un enfant avec un hutu ignore le rôle de celui-ci dans le génocide même s’il les a protégés, leur fils reste en pleine confusion, que lui dire ?

    A la phrase maintes fois entendue : « les enfants ne savent rien », elle constate que les enfants sentent tout et posent des constats pleins de sens. Comment en serait-il d’ailleurs autrement alors qu’ils sont élevés dans cette atmosphère post-génocide si morbide ? La présence de la chercheuse est d’ailleurs parfois utilisée comme vecteur de la transmission de cette réalité complexe où vivent les survivants et les tueurs dans le même espace, national et villageois.

    L’observateur occidental a tendance à « racialiser » son analyse : hutus contre tutsi. L’auteure tente de rationaliser cette haine entre deux parties de la population plutôt opposées par des critères dominants/dominés que par des différences ethniques même si leurs cartes d’identité mentionnaient à l’époque formellement la « race » : Hutu, Tutsi ou Twa (Pygmé) ; la lutte des classes plus que le conflit racial.

    A la fin de l’ouvrage, modeste, Christine Lebon constate que « rien ne peut être affirmé sur l’avenir, pas plus d’ailleurs que sur l’origine » mais, pour le futur, sa tendance naturelle serait plutôt de suivre le questionnement agité des gamins plutôt que de s’en tenir au « silence fédérateur » pour aider à la reconstruction psychique et sociale de cette population mêlée. Le plus troublant pour le lecteur est d’en déduire que rien ne permet de penser qu’un tel génocide ne se reproduise pas, ici ou ailleurs.

  • BOUKERCHE-DELMOTTE Nafissa, ‘Clinique et politique de la douleur’.

    Sortie : 2019, Chez : L’Harmattan

    Nafissa Boukerche-Delmotte est psychologue clinicienne, psychanalyste et docteur en psychologie. Elle décortique ici le phénomène de la douleur : « est-elle émotion ou sensation ? » Du statut de signal d’alarme d’une possible maladie, elle est aussi parfois vue aujourd’hui comme une maladie en soi. La psychanalyste va alors plonger dans l’expression de la douleur pour tenter de comprendre ce qu’elle exprime, et l’on est pas à l’abri de quelques surprises lorsque la vérité se révèle.

    Freud et Lacan sont mis à contribution pour aborder le concept la douleur, sur lequel ils ont beaucoup écrit, sous différents angles, ceux de la mélancolie, de la création, de la pulsion, de la jouissance, du masochisme, du deuil… La culture est appelée à la rescousse pour partager la vision de la douleur de ses artistes, de Molière (le Malade imaginaire) à Marguerite Duras (« La Douleur », celle de l’attente du retour d’un mari du camp de concentration où il était enfermé) en passant par l’humour décapant de Woody Allen qui s’y connaît en matière psy (« les illusions agissent mieux parfois que les remèdes ») et « le Cri » peint par Munch décliné en de multiples versions toutes exprimant le saisissement de l’horreur dans les mêmes termes.

    Si le néophyte est un peu perdu lorsque le vocabulaire de l’auteure se spécialise (sujet, signifiant, réel), il reprend pieds lorsque l’analyse se tourne vers les ambiguïtés de la médecine de plus en plus scientifique qui a tendance à ignorer ce qu’elle ne sait chiffrer. Ou l’illusion apportée par le progrès scientifique qui veut que le « droit à » soit appliqué au « droit de ne plus avoir mal » ou au « droit à la jouissance » et éventuellement vécu comme un droit à la consommation de service médical, la douleur et la société qui transformerait le médecin en exécutant de la logique de marché pour remettre en état de travailler le patient handicapé par la douleur !

    Il est rassurant de savoir que notre système de santé et ses professionnels, formés dans les facultés de la République, ont les compétences et les moyens de publier de telles analyses. Le patient potentiel se réjouit qu’un jour sa douleur puisse être prise en charge quelle qu’en soit l’expression.

  • AUSTER Paul, ‘4321’.

    Sortie : 2017, Chez : ACTES SUD.

    Un roman monumental de Paul Auster (mille pages) ou l’histoire d’un adolescent américain dans les années 60 à New-York et alentours ; nous sommes au mitan des années 60, entre « summer of love » et assassinats des Kennedy et de Martin Luther King, des manifestations contre la guerre au Vietnam à celles pour l’émancipation des noirs, des Black Panthers aux Républicains tendance Nixon. Le héros du livre, Archie Fergusson, navigue entre ces évènements, intègre les concepts d’une époque qui en fut fertile, hésite entre les orientations, alterne entre les amours, bref, découvre la vie pré-adulte. Il y a sûrement beaucoup de Paul Auster dans cet adolescent tellement porté sur la littérature et le cinéma.

    Le côté fantastique dans ce roman est sa structure : Auster raconte quatre scénarios possibles pour les années que nous traversons dans la vie d’Archie, chacun diffère par ce qui arrive au héros, non point par des options fondamentalement différentes mais par de petites touches qui marquent son entourage et ses choix. Nous sommes toujours au cœur d’une famille juive new-yorkaise, issue de l’immigration d’un ancêtre russe arrivé à Ellis Island le 1erjanvier 1900 et dont Archie représente la troisième génération désormais intégrée dans l’Amérique moyenne, mais l’auteur imagine quatre histoires possibles pour Archie et les siens, et ces quatre scénarios s’entremêlent dans la narration, chaque chapitre passant d’une vie à une autre. Celles-ci sont globalement proches mais toujours différentes, on se perd un peu dans toutes ces vies qui s’entrechoquent, selon les cas le même personnage féminin passera du statut d’amour infini à celui de belle-sœur confidente, Archie sera un apprenti-poète neurasthénique ou un brillant étudiant, son père mourra accidentellement dans l’incendie de sa compagnie ou d’un arrêt cardiaque sur un cours de tennis, etc.

    Mais il y a des constantes dans cette mosaïque : la littérature tout d’abord dont Archie fait la découverte avant de se lancer dans l’écriture ou la traduction, le cinéma de la nouvelle vague française, la ville de New York et cette Histoire américaine si prolixe et tragique à l’époque, les émois amoureux de l’adolescence…

    Le cheminement du héros à travers ces obstacles et découvertes est merveilleusement couché sur la papier par cet écrivain d’exception dont la capacité à décrire les petites choses de la vie est merveilleuse. Qui ne se retrouvera pas dans la narration des tourments de l’adolescence, de la difficulté des relations avec les parents, de la découverte des idées politiques… ? La densité de l’écriture ne laisse pas un moment de répit tout au long de ces mille pages qui se dévorent comme un roman policier. Evidement le lecteur apprend à la fin lequel des quatre Archie est le vrai, c’est l’écrivain bien sûr et le roman qu’il termine s’appelle « 4321 ». Merci Paul Auster !

  • PAMUK Orhan, ‘Cette chose étrange en moi’.

    Sortie : 2014, Chez : folio 6614

    Pamuk, prix Nobel de littérature 2006, continue sa passionnante analyse de la Turquie actuelle à travers des romans foisonnants dédiés à des personnages ordinaires qui traversent avec plus ou moins de bonheur l’actualité de ce pays dynamique et tragique. Avec « Cette chose étrange en moi » nous suivons le périple de Mevlut de 1968 à 2012, de son enfance à l’âge mur. Vendeur de boza (une boisson locale à base de céréales fermentées) de père en fils, il s’installe à Istanbul pour se livrer à cette activité traditionnelle dans cette ville aux dimensions encore modestes à l’époque mais en pleine révolution.

    Avec lui, nous allons parcourir 50 ans de la vie de ce pays (et surtout d’Istanbul) vue à travers les petites histoires banales du village d’origine, du bidonville où Mevlut et les siens cohabitent, puis des immeubles lorsque le béton et la croissance démographique auront définitivement repoussé les limites de la ville capitale économique.

    Au hasard de ces pérégrinations familiales nous allons découvrir un monde de combines et de petits arrangements avec la vie, la tribu, la religion, l’amour et l’Etat. Nous plongeons dans les traditions claniques, religieuses, politiques entre lesquelles Mevlut se faufile tant bien que mal comme nombre de ses concitoyens. Les mariages sont organisés mais les amoureux enlèvent leurs amoureuses et l’on régularise ensuite la situation, à moins que cela ne se règle plus violement. Le droit de la propriété est inexistant mais on s’arrange avec des titres de pacotille. L’impôt est dû mais personne ne s’avise de le payer, sur quelles bases d’ailleurs puisque tout est en liquide. L’électrification gagne du terrain, alors les branchements pirates se multiplient sur les lignes officielles…

    Mevlut regarde, ingénu, les changements fulgurant qui affectent son environnement et les modes de vie ancestraux. Il s’y adapte avec une touchante bonhomie et trace sa route plein du bon sens paysan de son éducation villageoise. On dirait finalement qu’il est le plus heureux face aux adversités qui ravagent ses proches. Il se remettra finalement de la mort de sa première femme en épousant sa jeune sœur dont il fut secrètement amoureux, il contournera les fâcheries familiales et, affichant une modestie à toute épreuve, obtiendra de mener son existence à peu près comme il l’entend.

    Dans ce volumineux roman, Pamuk est au sommet de son art : embrasser un monde, celui d’Istanbul et de ses habitants sur 50 années contemporaines, en ne décrivant que les petites choses de la vie de ses personnages. C’est jouissif et le lecteur dévore les 800 pages avec délice.

  • SCHUMPETER Joseph, ‘Le capitalisme peut-il survivre ?’.

    Sortie : 1947, Chez PAYOT (2011)

    Joseph Schumpeter fut un économiste autrichien (puis naturalisé américain) dont la pensée fut marquante au mitan du XXème siècle. Il est notamment le concepteur du principe de la « destruction créatrice » qui veut que l’innovation pousse à la destruction d’emploi des activités économiques périmées qui sont remplacées par de nouvelles, créatrices d’encore plus d’emploi. Les crises seraient dans l’essence même de l’économie capitaliste de cycles, l’innovation et l’entreprise permettant de les dépasser.

    « Le capitalisme peut-il survivre ? » est la deuxième partie d’une des œuvres majeures de l’auteur : « Capitalisme, socialisme et démocratie » publié en 1942. Dans son prologue Schumpeter répond par la négative à la question posée dans le tire tout en précisant qu’il s’agit de son opinion personnelle, qui n’a guère d’importance, et ne l’empêche pas de développer une analyse qui, si elle est scientifique, se fonde sur ce que serait la tendance si elle continuait à agir comme observé actuellement, mais n’est en aucun cas une prophétie qui prévoirait l’avenir si d’autres facteurs intervenaient. Cette mise au point n’empêche pas les pronostics.

    L’accroissement considérable de la production au cours des siècles grâce à la mise à disposition de biens de consommation à des masses toujours croissantes n’a pas permis d’endiguer le fléau du chômage, par contre, la création de richesses par le système capitaliste a permis une redistribution d’une partie de celles-ci en faveur des chômeurs et sans remettre en cause l’économie du système (nous sommes en 1942, rappelons-le).

    Le capitalisme serait fondamentalement une « méthode de transformation économique » et en aucun cas un système stationnaire. Ce mouvement est guidé principalement par l’innovation : celle des nouveaux objets de consommation, des nouvelles méthodes de production, de transport, les nouveaux marchés, tous éléments créés par l’initiative capitaliste !

    S’en suivent les développements plutôt complexes de la pensée de l’auteur sur la libre concurrence versus les oligopoles, la protection versus le maintien en vie de filières désuètes, la rigidité des prix de court terme versus l’évolution de la production sur le long terme, le progrès « destructeur » versus la conservation des valeurs capitalisées, le monopole versus le mécanisme concurrentiel, la démographie versus les occasions d’investissement, le libéralisme versus l’art de vie capitaliste…

    Le dernier chapitres est intitulé « Décomposition » rappelant que l’évolution capitaliste détruit son propre cadre institutionnel avec sa tendance naturelle à l’autodestruction mais aussi à la création d’une évolution nouvelle. Et ce n’est pas pour autant que la vision de Marx sur l’avènement inévitable du socialisme sera autoréalisatrice car, à l’époque (les années 30), les théoriciens ne savent pas encore si ce socialisme est viable ni dans quelles conditions il pourrait être mis en œuvre.

    Schumpeter laisse le lecteur face à des questions de société vitales, après les avoir sérieusement défrichées. La lecture de ce livre en 2019, après les guerres mondiales, les conflits impérialistes, les crises économiques majeures, l’effondrement des économies socialistes, la mondialisation, la croissance économique et démographique mondiale effrénée, permet d’admirer la puissance de pensée de son auteur. Car c’est aussi l’un des attraits de ce « système capitaliste » : celui d’avoir généré une autoanalyse de multiples chercheurs basant leurs analyses sur les faits scientifiques plutôt que sur l’idéologie.

  • KENNEDY Douglas, ‘La Symphonie du hasard – Livre 3’.

    Sortie : 2017, Chez : POCKET 17431.

    Alice est revenue de Dublin avec ses traumatismes, dont la mort de son chéri dans un attentat terroriste, spécialité locale à l’époque (années 80′). Elle a retrouvé les siens aux Etats-Unis, avec leurs névroses, leurs trahisons et un amour familial intense et complexe. Il lui faut revivre malgré la douleur et le souvenir, elle s’exile dans une université de la côte Est puis une école où elle enseigne quelques années. A l’abri des tourments de la ville, loin des affres de l’amour, protégée de la complexité des rapports humains, elle se reconstruit fragilement avant de retourner s’installer à New-York où elle brille dans un job d’éditrice et… replonge dans cette famille impossible : la sienne ! Une mère juive, un père ancien marines à Okinawa, un petit frère spéculateur compulsif et un autre idéaliste se prenant à écrire, tout ce petit monde se déchire allègrement et se retrouve malgré tout, souvent dans le drame, parfois dans l’affection.

    Avec ce troisième volume de la Symphonie du hasard, Douglas Kennedy continue son parcours (partiellement autobiographique) à travers le monde occidental agité par les soubresauts de la fin du Xxème siècle. Mais il nous parle surtout de la famille, cette organisation si compliquée où se mêlent émotion et raison, attachement indestructible à la tribu et haine définitive de ses membres, amoncellement de petits et souvent hideux secrets. Alice est le vecteur de ce voyage à travers une vie américaine au cœur d’une symphonie où le hasard fait tant de bonnes choses, et de moins bonne.

    Plus léger que Jim Harrisson ou Pat Conroy autres experts américains en féroces histoires d’auto-destruction familiale, Kennedy nous emmène tout de même, à sa manière, dans les tréfonds de nos sentiments. C’est palpitant. Heureusement, ce livre 3 se termine sur un « A suivre… »

  • KENNEDY Douglas, ‘La Symphonie du hasard – Livre 2’.

    Sortie : 2017, Chez : POCKET 17430

    Alive Burns poursuit son parcours de jeunesse en sautant d’une université américaine à celle de Trinity à Dublin en Irlande. L’Atlantique est une frontière poreuse mise entre sa famille et elle-même, qui n’empêchera son frère de la traverser au terme de son engagement au Chili dans l’opposition clandestine contre la dictature de Pinochet, pendant que son père, informateur de la CIA, le protège tout en travaillant avec le régime. Les tourments familiaux continuent eux-aussi à perturber Alice à travers l’océan.

    A Dublin elle est retrouvée par une ancienne camarade de lycée à la personnalité trouble, mi-junkie, mi-terroriste, qui va fréquenter l’IRA, après avoir croiser son frère au… Chili. Alice devra affronter cette situation et y prendre position… Elle perdra aussi son amour dans un attentat terroriste au cœur de cette Irlande des années 90′, dévastée par un conflit religieux d’un autre âge.

    Et c’est le retour aux Etats-Unis qui nous attend dans le Livre 3, alors que Nixon a été destitué à Washington. Les pérégrinations d’Alice nous offrent un retour haletant au coeur des évènements du monde de la fin du XXème siècle. Vivement le tome 3 !

  • HOOK Peter, ‘Substance – New Order vu de l’intérieur’.

    Sortie : 2017, Chez : Le Mot et le Reste.

    Peter Hook, musicien bassiste britannique a participé au mouvement post-punk en jouant dans le groupe éphémère Joy Division, puis, après le suicide de son chanteur, à la poursuite du concept à travers le groupe New Order. Il raconte cette aventure dans ce récit de 750 pages où se mêlent à la fois les détails techniques sur ses amplis ou ses instruments, une discographie extrêmement détaillée de l’ensemble de leur catalogue, la liste exhaustive de leurs concerts, mais aussi et surtout le souffle de 40 années de musique et de création depuis le premier concert des Sex Pistols vu par Peter et Bernard « Barney » Summer, alors copains de lycée, au mitan des années 70′, et qui allaient mener ensemble l’histoire New Order jusqu’au départ de Peter Hook en 2007 à la sortie du film « Control » d’Anton Corbijn sur l’étoile filante Joy Division dont la bande originale est signée New Order.

    Originaire de Manchester, le groupe connut un succès international et inspira nombre d’autres musiciens. S’extrayant assez vite de l’influence Joy Division, il s’orienta assez tôt vers une exploration électronique et dance qui a marqué les années 80 et 90′.

    Evidemment, la vie d’un groupe de rock à succès à cette époque est un peu une histoire de fureur et de fracas, mais c’est ainsi que la création avance. Alors il est ici question de conflits d’égos entre Peter et Barney, les deux compositeurs, d’addictions et d’excès, de tournées destructrices, de milliers de kilomètres parcourus pour jouer sur toutes les scènes de la planète, de filles, de fans, de roadies, d’embrouilles, de producteurs et de managers, mais aussi de longues séances d’enregistrement dans les quelles s’affrontent encore nos deux compères sur les notes et les instruments (Barney était le seul auteur des mots), et les façons d’arriver au produit final…

    On reste toujours étonnés qu’une telle accumulation de violence interne, de débauche généralisée, de modes de vie décalés, bref, qu’un tel chaos puisse finalement produire cette musique qui a marqué une génération. Peter Hook raconte sa vision de cette histoire jusqu’à la rupture définitive. New Order continue depuis avec quelques concert, mais sans Peter. Barney a lui aussi écrit ses mémoires, parfois contradictoires. Ils habitent tous les deux dans le même quartier de Londres et se rencontrent en voisins sexagénaires pour échanger quelques banalités sur le trottoir, fin d’une histoire de rock !

  • APPELFELD Aharon, ‘Les partisans’.

    Sortie : 2012, Chez : POINTS P4357

    Aharon Appelfeld raconte dans cette fiction ce que fut sans doute une partie de sa jeunesse. C’est une histoire de partisans juifs de la deuxième guerre mondiale, réfugiés dans une forêt qui pourrait être en Ukraine ou en Roumanie. Sous la direction un peu illuminée de Kamil, ils mènent des opérations de razzia dans les villages avoisinants pour extorquer quelques vivres à des paysans majoritairement antisémites. Mais ils se donnent aussi pour mission de sauver des juifs en faisant dérailler des trains de la mort qui déportent les derniers survivants des ghettos alors que l’armée rouge soviétique est déjà aux portes de la région pour la libérer du joug nazi.

    Ils ramènent ensuite vers leur camp de fortune les malheureux, hagards, extirpés des wagons déraillés, morts-vivants sortis des ghettos qui roulaient vers les camps, et ils vont les ramener à la vie et à la spiritualité en partageant leur vie de rien mais pleine de Dieu et des souvenirs de ce peuple juif d’Europe de l’Est.

    C’est une histoire de résistance mais aussi un récit de communauté, celui d’une phalange de combattants juifs, mis au rebut de l’Humanité par l’ordre nazi qui règne encore sur cette partie de l’Europe en flammes. Ils sont unis par la nécessité de survie bien sûr, mais aussi un sens religieux qui paraît improbable en de telles circonstances. Entre deux attaques les partisans se ressourcent auprès de leur chef charismatique qui leur insufle le coté divin de leur mission sur terre : sauver les juifs.

    Aharon raconte cette aventure comme une légende, comme une allégorie. Peu soucieux d’une stricte vraisemblance il développe son idée que l’Homme ne peut survivre sans Dieu !

  • LORIDAN-IVENS Marceline, ‘L’amour après’.

    Sortie : 2018, Chez : Le Livre de Poche 35277

    Dans ce court récit écrit avec la journaliste Judith Perrignon, Marceline Loridan-Ivens, née Rozenberg, s’essaye à raconter si et comment l’amour est possible lorsqu’on est revenu d’Auswitz-Birkenau à 17 ans… Originaire d’une famille juive polonaise émigrée en France dans l’entre-deux guerres elle est capturée avec son père par la Gestapo en 1944. Elle revient seule et plonge alors dans le monde parisien qui veut surtout jeter un voile sur tout ce qui s’est passé.

    Artiste en herbe, elle va fréquenter le petit monde intellectuel germanopratin qui est de tous les combats post-libération : la décolonisation d’Indochine et d’Algérie, l’impérialisme américain symbolisé par la guerre du Vietnam et les dictatures latino-américaines, le maoïsme, l’émancipation des masses ouvrières…, bref, des luttes que l’Histoire récente qualifiera de bonnes ou de moins bonnes. Avec Jean Rouch, Edgar Morin, Merleau-Ponty, elle se jette à son retour à corps perdu dans ce milieu foisonnant qui se préoccuppe peu de son passé.

    Elle multiplie les aventures sans lendemain auxquelles elle met fin, de son fait, dans la fuite et le silence. Elle s’offre aux survivants comme à ceux qui ignore tout de ce passé morbide. Elle n’éprouve aucun plaisir physique, n’a plus de règles depuis des lustres, elle picore le présent pour découvrir ce qu’est la vie en dehors des camps. Elle noit sa tristesse dans la danse endiablée de la vie renaissante de Saint-Germain-des-Prés.

    Elle se marie avec un jeune ingénieur en travaux publics travaillant dans les colonies. Moulte fois elle lui écrit qu’elle le rejoindra à Madagascar, elle ne le fera jamais toute entière tenue à Paris par sa soif de savoir et de culture. Ils divorceront en bons termes quelques années plus tard.

    Et puis elle rencontre Joris Ivens, de trente ans son aîné, avec lequel elle parcours le monde pour, ensemble, réaliser des documentaires engagés. Avec lui et leurs engagements communs, « la jeune fille rejoint la survivante pour devenir une femme. » Elle retrouve le père qu’elle a perdu à Auswitz et deviendra un peu sa mère au cours de ses dernières années avant son décès en 1989.

    « Il fallait que je plonge dans la noirceur de la planète, peut-être pour y diluer la mienne, peut-être parce que le danger, la mort, l’horizon barbelé faisaient de toute façon partie de moi. Joris m’a ouvert la tête, je ne demandais que ça. »

    Toutes ces aventures sentimentales sont exhumées de sa mémoire au crépuscule de sa vie alors qu’elle retrouve une vieille valise de papiers qu’elle devait classer « un jour » et dans laquelle elle avait jeté pêle-mêle des lettres reçues et des brouillons de lettres sans doute jamais postées. Elle l’appelle la « Valise d’amour » et effeuille ces papiers jaunis qui sont signés des prénoms de ses aventures. Elle en a oublié certains depuis bien longtemps, elle évoque les autres comme un retour sur les étapes de sa vie « d’après ».

    Amie de Simone Veil depuis Birkenau, elle prononce en 2018 son oraison funèbre au cimetière du Montparnasse : « Nous nous sommes rencontrés pour mourir ensemble. » Un soir dans un night-club de Tel-Aviv, alors qu’elle se remet d’une attaque qui l’a laissée quasi-aveugle, ce qui ne l’a pas empêché de fumer un petit joint, elle dans avec un juif libanais et lui dit :

    « Alors ce numéro, je te le donne. Je n’ai pas d’enfants. Je vais mourir bientôt, mais je ne veux pas que cette histoire meure avec moi. Prends ce numéro [78750) et note-le sur ton bras [comme le pratiquent nombre d’enfants et petits-enfants de déportés] ».

    Ce livre est le mode d’emploi de sa survie « d’après », décliné par Marceline. Touchant et émouvant il montre les deux faces de ce XXème sinistre et comment une gamine de 15 ans est remontée (à peu près) des profondeurs de l’abyme en se plongeant dans la création, l’engagement politico-artistique et, une forme d’amour qu’elle a pu rendre compatible avec son passé d’horreur.

  • HOUELLEBECQ Michel, ‘Soumission’

    Sortie : 2015, Chez : J’AI LU 11631

    Houllebecq croque ici une France des années post-2000 où un parti musulman « modéré » s’est constitué et a hissé son audience au niveau des autres partis républicains (ou un peu moins). A l’occasion d’une élection présidentielle, la candidate d’extrême-droite arrive en tête au premier tour suivie de près par le candidat de la « Fraternité musulmane ». Pour faire barrage à la droite extrême, les partis républicains s’associent au parti musulman dont le leader « modéré » est élu président de la République.

    Le narrateur qui est professeur de faculté va se trouver confronté à l’islamisation des universités menée tambours battants sur fonds saoudiens. Pour garder son poste… il faut se convertire à l’islam. Certains compromettent, d’autres pas ; la perspective de la polygamie avec jeunes épouses tente le narrateur dont la décision finale est laissée à l’imagination du lecteur, de même que le caractère « modéré » du président qui n’est peut-être qu’une tactite pour arriver à son but idéologique…

    « Ironie » de l’Histoire, ce roman est sorti le jour des attentats religieux contre Charlie-Hebdo et donc la veille de celui contre l’hyper-cascher de Vincennes. Compte tenu de ce contexte, Houellebecq avait d’ailleurs immédiatement renoncé à en assurer la promotion… qui s’est faîte toute seule !

    Le style de l’écrivain ne change pas, mêlant désabusement et cynisme pour décrire des personnages toujours un peu à la dérive. Ceux-ci traitent d’ailleurs l’option religieuse comme un choix idéologique et matériel qui ne semble pas vraiment les perturber, pas plus d’ailleurs que le reste de la population. Tout est ouvert, une « islamisation heureuse » de la population française ou une dictature rampante de la pensée. On ne peut pas dire que le sujet n’est pas d’actualité. Comme souvent Houellebecq titille le lecteur sur des questions existentielles, comme ça, en passant.

  • KENNEDY Douglas, ‘La Symphonie du hasard – Livre 1’.

    Sortie : 2017, Chez : POCKET 17293

    Le premier tome d’une grande saga familiale américaine qui démarre dans les années 70 : papa, ancien combattant de la bataille d’Okinawa, reconverti dans le business minier au Chili aux temps du coup d’Etat de Pinochet, un fils aîné et une fille contestataires dans les universités chics de la côte Est, un deuxième fils embarqué avec son père dans les affaires louches d’Amérique latine, une mère juive insupportable à ses enfants et son mari… Des amours, de la politique, des histoires rentrées de familles compliquées, des fuites et des retours, les ingrédients d’un roman haletant qui traverse une époque révolue mais tellement passionnante.

    L’ouvrage se termine sur le départ d’Alice, la fille, vers l’université de Dublin, afin d’échapper à cette famille introvertie, des drames à l’université du Maine, Nixon qui s’enferre dans ses contradictions et la guerre du Vietnam, bref, le besoin de se revigorer au bon air de la vieille Europe. Vivement le tome 2.