Catégorie : Notes de lecture

  • GENEVOIX Maurice, ‘Ceux de 14 (4/4) – Les Eparges’.

    Sortie : 1950 (édition définitive), Chez Flammarion.

    Quatrième et dernier volume du récit « Ceux de 14 » c’est le récit de la bataille frontale contre les « boches ». La compagnie de Genevoix monte en première ligne et intégrée dans une attaque pour récupérer une crête de la Meuse, celle des Eparges. L’auteur raconte la terreur provoquée par les bombardements sur les soldats blottis au fond de tranchées pleine de boue, l’héroïsme de gamins de 20 ans qui doivent sortir de la protection illusoire de ces tranchées pour monter à l’assaut et récupérer un bout de la tranchée d’en face après en avoir tué les occupants. Il dit le fatalisme des hommes face à la mort qui tombe en pluie sur leurs copains, blessés, tués, déchiquetés, ensevelis, parfois noyés dans la boue… il s’agit juste de ne pas en être !

    « Sois calme… » je me répète : « Sois calme. Regarde sans horreur ; écoute sans épouvante ; il n’y a rien à faire que ce que tu as fait : coller ton corps au parapet, juste ici, et te lever de loin en loin, lorsqu’un obus frappe dans la tranchée… Sois calme.

    Cernés par la mort, ces hommes doivent aussi la donner par devoir :

    « J’ai tiré ; eh bien ! Oui, j’ai tiré. Lorsque je m’élançais là-haut, était-ce donc vers la joie de tuer, vers l’Allemand qui allait apparaître ? J’ai obéi. Malgré ma vie, contre ma vie, j’ai fait ce geste monstrueux de pousser ma vie sous les balles, et de l’y maintenir, pendant que mon revolver me cognait le poignet. Il n’y a que nous, que nous : ceux qui sont morts ; ceux qui étaient parmi les morts et qui ont eu, comme eux, le courage de mourir. »

    Et au milieu de cette terreur inutile pour se disputer quelques arpents de terre boueuse, Genevoix sera blessé en mars 1915, quelques balles reçues au fond de sa tranchée. Il survit, la guerre se termine trois ans plus tard et il écrira cette somme vertigineuse sur une guerre sordide qui n’a fait que flatter les égos de politiciens de rencontre et de militaires d’un autre siècle. Et, préparer la guerre suivante, celle de 39/45…

    Un récit hommage à ceux qui ont vécu cette horreur, le livre est dédié :

    « A mes camarades du 106
    En fidélité
    a la mémoire des morts et au passé des survivants »

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  • GENEVOIX Maurice, ‘Ceux de 14 (3/4) – La Boue’.

    Sortie : 1950 (édition définitive), Chez Flammarion.

    Genevoix poursuit son récit de la vie dans les tranchées durant les premiers mois de la première guerre mondiale. L’héroïne de ce troisième tome est la boue, celle de l’hiver 1914/15 dans les tranchées de l’Est de la France, celle qui envahit les trous où se réfugient les soldats, celle qui colle aux bottes, celle qui pénètre les paillasses sur lesquelles dorment les mobilisés… Cette boue va avec le froid, l’humidité et la mort qui sont les compagnes de ces combats.

    Le lieutenant Genevoix guide ses soldats par périodes de trois jours, des tranchées de la première ligne, aux villages en seconde ligne aux cantonnements en principe plus à l’abri du « boche ». C’est la même rengaine des semaines durant face à un ennemi vivant dans les mêmes conditions. Chacun défouraille de temps à autres, des balles, des obus, qui tuent parfois.

    Et la vie s’organise dans cette misère routinière avec parfois des périodes d’amusement et de défi pour briser l’ennui, comme cette scène où les combattants jouent à s’élancer en sautant au-dessus de la tranchée pour provoquer la réaction des tireurs allemands postés en face à quelques dizaines de mètres. Une espèce de « 1-2-3-soleil » face à la mort. Parfois des périodes de joie et d’émotion lorsqu’arrive le courrier de l’arrière. Et puis, parfois aussi, la malchance, lorsque le groupe est en première ligne et qu’un ordre arrive d’en haut de lancer l’assaut. Inutile le plus souvent, toujours meurtrier, on se bat pour reprendre un bout de colline ou de tranchée, toujours un univers de boue, sans que cela ne change en rien l’orientation de la bataille sinon d’ajouter quelques morts à la liste déjà longue de ce carnage historique.

    Et au cours de longues marches nocturnes pour rallier un point à un autre parfois la vue d’une rivière dans un sous-bois déclenche encore l’émerveillement :

    « Nous cédons à un commun besoin d’exprimer notre joie en même temps que nos yeux l’épuisent. Peut-être, redevenus primitifs, tous nos sens rénovés par tant de lumière et d’espace, laissons-nous seulement chanter nos âmes de jeunes barbares ».

    Les paysages sont lunaires, dévastés par les bombardements, le plus souvent décris de nuit et toujours sous la pluie ou la neige. L’atmosphère du récit est crépusculaire mais la pensée de son auteur est précise et littéraire pour décrire la vie de ces hommes qui soufrent pour faire leur devoir sans trop douter. Le style date du XIXème siècle, il est mis au service de la narration de cette Grande Guerre qui devait être la dernière, mais qui fut surtout un océan de barbarie et d’inutilité au cœur de la vieille Europe qui ne s’en remettra jamais complètement.

    Lire aussi

  • PROUST Marcel, ‘A la Recherche du Temps Perdu I – Du coté de chez Swann’

    Sortie : 1987, Chez ‘folio classique’ n°1924.

    Ecrit entre 1907 et 1920, « A la Recherche du Temps Perdu » fut le grand-œuvre de la vie de Proust, un roman qui a fait de lui l’un des grands écrivains du XXème siècle. Dans ce premier tome on suit les histoires entremêlées des séjours que l’auteur faisait adolescent à Illier (en Eure et Loire, rebaptisée Combray dans le livre), puis la liaison de M. Swann, grand bourgeois fréquentant les salons parisiens, pour Odette et, dans une troisième partie, ces deux-là se croisent de nouveau à Paris. Il est question d’amour, de sentiments, de la nature, du temps qui passe, de la mémoire, de l’Humanité, le tout enrobé d’une douce mélancolie.

    Le style de Proust a ennuyé des générations de collégiens mais il est bon d’y revenir. Des phrases à n’en plus finir, une extraordinaire capacité à décrire des pages durant la même situation, le même instant, le même souvenir. Une intelligence infinie pour choisir les mots, les renouveler, les multiplier comme pour être sûr que le lecteur à bien capté la pensée de l’auteur. Alors on vit avec cette impression de puissante lenteur, comme une houle au milieu du grand océan, ample et sereine. Cette incroyable richesse de vocabulaire permet à Proust de captiver même alors qu’il ne parle de presque rien. On se laisse juste porter par la houle des mots.

    La partie consacrée à « Un amour de Swann » narre la vie bourgeoise et aristocratique dans les salons parisiens de ce début de XXème siècle que l’auteur fréquenta. Ce ne sont que futilités et postures dans un monde qui ne résistera plus bien longtemps à la modernité et la démocratie naissantes. On ne sait trop si Proust en appuie les aspects grotesques par souci de vérité ou pour se moquer, et chacun l’interprètera comme bon lui semble. Mais s’il y a dans ce roman un « temps perdu » c’est bien celui de ces salons. Pour le reste, c’est-à-dire les sentiments amoureux si patiemment détaillés par l’auteur, ils sont éternels !

  • PRAZAN Michaël, Einsatzgruppen.

    Sortie : 2010, Chez : Seuil.

    Michaël Prazan est parti à la recherche de son passé familial. Une partie des siens a été exterminée par la machine nazie de destruction des juifs d’Europe au cours de la deuxième guerre mondiale. Documentariste, il réalise un film sur les einsatzgruppen, ces groupes de militaires allemands qui suivirent la progression de la Werchmart vers l’est lors de l’invasion de l’Union soviétique en 1941 et qui commencèrent l’application de la solution finale : l’élimination des juifs du continent européen.

    Le livre est en quelque sorte le scénario du film. Il revient sur les massacres des juifs dans tous les pays à l’est du Reich, exécutés par des soldats souvent jeunes, aidés par des milices locales qui associaient les minorités juives à l’ex-envahisseur soviétique dont ils furent « délivrés » par l’invasion allemande. Ils sont commandés par des officiers responsables et pleinement conscients de ce à quoi ils participent.

    Chacun des chapitres détaille l’horreur des méthodes, le cynisme de l’idéologie, la déshumanisation des acteurs. Ils furent l’avant-garde des camps d’extermination puisque le pouvoir nazi décida ensuite d’industrialiser le processus de mise à mort pour le rendre plus « efficace » et, surtout, moins dépendant de la « sensiblerie » de ses exécutants. En effet, ces commandos de tueurs en uniforme supportaient de plus en plus mal leurs tâches et nombre d’entre eux sombraient dans l’alcool ou la dépression.

    Prazan interviewe des rescapés et des bourreaux. Leurs mots hallucinants permettent de revenir une nouvelle fois sur cette époque terrible qui engendra le pire de l’Humanité. C’était juste le temps de nos parents ou de nos grands-parents, c’est-à-dire hier ! N’oublions pas la rapidité avec laquelle une idéologie totalitaire et raciste a pu transformer avec tant de facilité des hommes en bêtes sauvages et diaboliques.

  • de TALLEYRAND Charles-Maurice, ‘Mémoires de Talleyrand 2/5,

    Sortie : 1967 (écrit au XIXème siècle), Chez : Jean-de-Bonnot

    Dans le tome II de ses mémoires Talleyrand dévoile ses tiraillements, voir ses ambigüités, face aux ambitions de Napoléon Bonaparte alors que l’administrateur moderne et clairvoyant de la République cédera progressivement aux sirènes du pouvoir et de sa gloire personnelle pour devenir un dictateur aveuglé par sa puissance jusqu’à transformer l’Europe entière en un sanglant champ de bataille.

    Empêtré en 1808 dans d’improbable négociations pour un changement de dynastie en Espagne, Talleyrand dira de son maître :

    « Mais, depuis longtemps, il ne s’agissait plus pour Napoléon de la politique de la France, à peine de la sienne. Il ne songeait pas à maintenir, il ne pensait qu’à s’étendre. Il semblait que l’idée de conserver n’était jamais entrée dans son esprit et que son caractère la repoussât. »

    Et pour s’étendre il dépensa une énergie sans borne pour placer sa famille ou ses proches à la tête des monarchies avoisinantes, s’imaginant, parfois à tort, que ceux-ci lui obéiraient.

    On voit également l’empereur mener un combat contre la papauté pour quelques questions de préséance un peu obscures. Puis il y eut la défaite, les défaites, retentissantes jusqu’à l’Ile de Sainte-Hélène où le « grand homme » rumina sans doute sur son échec et les illusions de la conquête et d’un pouvoir finalement bien éphémère.

    Et alors que Louis XVIII rétablit les Bourbons sur le trône de France, il y eut surtout le traité de Vienne où Talleyrand représentait la nation et son roi. Des semaines durant, les pouvoirs coalisés (l’Autriche, la Russie, la Prusse, l’Angleterre, plus quelques confettis) qui avaient mis fin aux folies napoléoniennes s’occupèrent à rétablir un peu de paix et de stabilité en Europe, tout en accordant à la France déchue un rôle non négligeable. Talleyrand et sa délégation furent au cœur de ces négociations dans la capitale autrichienne où la diplomatie se mêlait aux fêtes et aux histoires monarchiques. Il nous en livre le menu détail et les échanges de courriers avec le Roi à Paris et ses ministres sur l’état des discussions.

    On y découvre avec intérêt les clés de la négociation, les égos nationaux se percutant avec ceux des dirigeants, les questions de puissance et de territoire, de guerre et de commerce, bref, les fondements d’un monde qui n’ont guère évolué depuis. Seul semble spécifique à cette époque la capacité à disposer des peuples et des frontières pour rattacher tel duché à telle couronne en fonction des intérêts des uns ou des autres.

    L’intangibilité des frontières a progressé bien que ces dernières années en Europe les coup de boutoir ont fait vaciller ce principe dans les Balkans, en Crimée…, revenant ainsi à des pratiques d’antan mais qui se fondaient néanmoins aussi sur l’Histoire de peuples.

    Il s’agissait à l’époque de rétablir un équilibre européen pacifique après de terribles années de guerre. C’est la raison pour laquelle les souverains prirent leur temps pour peser le pour et le contre et, malgré tout, respectèrent la France à la dérive. Paris oubliera cette leçon et un siècle plus tard imposera une paix forcée à l’Allemagne défaite. Ce traité de Vienne remodela l’Europe mais manqua son objectif principal de ramener la paix sur le continent. Les guerres de 1870, 1914/18, 1939/45 engagèrent la France, et le reste de de la planète pour les deux dernières.

    « Une égalité absolue de forces entre tous les Etats, outre qu’elle ne peut jamais exister, n’est point nécessaire à l’équilibre politique, et lui serait peut-être, à certains égards, nuisible. Cet équilibre consiste dans un rapport entre les forces de résistance et les forces d’agression réciproques des divers corps politiques. Si l’Europe était composée d’Etats qui eussent entre eux un tel rapport que le minimum de la force de résistance du plus petit fût égal au maximum de la force d’agression du plus grand, il y aurait alors un équilibre réel, c’est-à-dire résultant de la nature des choses. Mais la situation de l’Europe n’est point telle et ne peut le devenir. »

  • de TALLEYRAND Charles-Maurice, ‘Mémoires de Talleyrand 1/5,

    Sortie : 1967 (écrit au XIXème siècle), Chez : Jean-de-Bonnot

    Talleyrand, prince de Bénévent, né en 1754, a commencé une carrière ecclésiastique avant la Révolution de 1789, puis l’a abandonnée pour la diplomatie au sein de laquelle il déploya ses talents jusqu’à sa mort en 1838 après avoir servi tous les dirigeants français de Louis XVI à Louis-Philippe en passant par Napoléon 1er.

    Il a traversé une époque guerrière et agitée qui a façonné l’Europe d’aujourd’hui. Il a participé à tous les grands traités de ce temps. Ses mémoires sont un trésor, évidemment subjectif. Il porte son regard d’homme libéral et européen sur les réalisations et les errements d’une Europe qui dominait la planète.

    Son regard acéré analyse aussi la politique française et l’ambition des hommes. Certains jugements sont toujours d’une pleine actualité : les emprunts d’Etat, la versatilité du peuple et donc de ses dirigeants, l’ambition dévastatrice de Napoléon qui mena la France au bord du gouffre, l’importance de l’économie, etc.

    « L’agriculture n’est point envahissante : elle établit. Le commerce est conquérant : il veut s’étendre. »

    Il fait une description ravageuse du duc d’Orléans qui joua un rôle trouble durant la Convention et finit sur l’échafaud. Il traverse et conseille la Révolution, le Consulat puis le 1er Empire de Napoléon. Toujours écouté, souvent suivi, parfois manipulateur, il plaida pour un équilibre européen susceptible de mettre fin aux guerres intestines qui épuisaient le peuple et ruinaient le pays.

    Alors que Napoléon étend ses conquêtes, déjà la question ottomane se pose ; on cherche l’amitié des russes, on repousse les assauts de l’anglais, on démantèle l’Espagne et, partout l’empereur cherche à installer sa famille dans les monarchies des pays frontaliers. Au congrès d’Erfurt en 1808 Talleyrand est la manœuvre entre le tsar de Russie et Napoléon. Il pousse plus ses idées que les intérêts mégalomanes de son maître. La Russie tiendra bon et ne se laissera pas entrainée dans des guerres inutiles contre l’Autriche et l’Espagne. Cela sera le début du déclin français.

    D’un style élégant et tout en finesse Talleyrand restitue cette époque faite de luxe et de culture pour son aristocratie (entre deux négociations à Erfurt, Napoléon croise Goethe), de guerres et de misère pour la majorité de la population. Il décoche des piques acérées contre les faiblesses du système, il anticipe les évolutions à venir. Il juge les Hommes. Passionnant !

    « Tout progrès vers l’ordre véritable serait impossible au-dedans, tant qu’on aurait pas la paix au dehors, …, puisqu’on m’appelait à concourir à son rétablissement, je devais y donner tous mes soins. »
    « Les hommes gardent rarement leur énergie jusqu’au terme de leur carrière. Les courtisans vieillissent de bonne heure, et aussi, presque tous les hommes qui vieillissent deviennent courtisans. »

  • ALEXIEVITCH Svetlana, ‘Derniers témoins’.

    Sortie : 2005, Chez 10|18 #5152

    Sans doute l’œuvre la plus déchirante de Svetlana, prix Nobel de littérature 2015, celle qui fait parler ceux qui étaient enfants de 3 à 12 ans lors de la deuxième guerre mondiale sur le front de l’Est, majoritairement en Biélorussie dont l’auteure est originaire. La forme est une succession de courts récits entre une et quatre pages, sans aucun commentaire que le nom du témoin, son âge durant les faits et son métier à l’époque de l’interview.

    On le sait, l’armée allemande a fait preuve d’une barbarie indicible lorsqu’elle envahit l’Union soviétique, considérant les slaves comme une sous-humanité. Bombardements aériens destructeurs des villes, massacres de villages entiers, assassinats de masse, chasse aux partisans… le sort réservé à ces populations fut à peine moins terrible que celui des juifs.

    Ces désormais adultes qui racontent leurs souvenirs de gamins ont vécu des expériences traumatisantes qui les ont marqués à jamais : ils ont vu leurs parents tués ou torturés devant eux par des soldats allemands beaux et rieurs, leurs frères et sœurs assassinés à la baïonnettes par une armée sûre de sa supériorité, ils ont fui seuls dans l’exode vers l’Est à pieds, en trains, en charrettes, harcelés par les avions allemands, ils ont intégrés des cellules de partisans, ils ont pleuré la disparition de leurs parents… Mais dans cette overdose de souffrances et de douleurs, d’autant plus insupportables qu’elles furent vécues par des enfants, parfois arrive un petit rayon de soleil : un enfant retrouve sa maman à la fin d’une guerre sordide et abjecte qui les avait séparés.

    Même si ce sont des adultes qui racontent, ils revivent et narrent ces atrocités avec leurs regards d’enfants de l’époque. Comment survivre à une pareille enfance ? L’un d’eux conclut d’ailleurs :

    Ceux qui ont connu la guerre, enfants, meurent souvent avant leurs pères qui ont été au front. Avant ceux qu’ont été soldats. Avant, oui…

  • TESSON Sylvain, ‘Dans les forêts de Sibérie’.

    Sortie : 2011, Chez : folio #5586

    Aventurier-écrivain, fils du journaliste Philippe Tesson, Sylvain a parcouru le monde par des voies improbables, à pieds, à moto, immobile, et en a rapporté des récits intéressants. Il est aussi amateur d’escalades originales sur des cathédrales avec des motifs plus ou moins politiques comme la défense du Tibet. Il chute gravement en 2014 de la façade d’une maison et reste handicapé.

    Ce récit raconte son isolement dans une cabane de bois au bord du lac Baïkal durant six mois d’hiver. Il y raconte son émerveillement pour cette nature rugueuse mais finalement plaisante. En raquettes, en escaladant, en kayak (lorsque les glaces se dispersent sur le lac), sous le soleil ou dans la tempête, se lance dans des périples osés aux alentours pour finalement retrouver sa cabane et l’ivresse de ses bouteilles de vodka et de sa bibliothèque autour de la chaleur du poêle à bois.

    Il n’est si seul que l’on pourrait l’imaginer. Deux chiens l’accompagnent durant la seconde moitié de son séjour, mais surtout d’autres compères des bois lui rendent visite de temps à autres, sans parler de quelques nouveaux riches russes qui se lancent en rutilantes voitures sur la surface gelée du Baïkal et viennent importuner notre ermite le temps de vider bruyamment quelques bouteilles.

    Au-delà de la beauté gelée du lac et des forêts de Sibérie, on comprend que l’auteur a voulu aussi se réfugier loin du monde moderne et de son temps hystérique :

    « La solitude est cette conquête qui vous rend la jouissance des choses. »

    Immobilité, lecture et réflexion produisent ce récit, celui d’un homme qui a réglé son temps sur celui d’une nature sauvage mais apaisante :

    « Nos rêves se réalisent mais ne sont que des bulles de savon explosant dans l’inéluctable. »

    C’est un luxe qui demande du courage.

  • SMITH Patti, ‘M Train’.

    Sortie : 2016, Chez : Gallimard.

    Patti Smith poursuit et nous fait partager ses pérégrinations littéraires avec ce nouvel ouvrage dont les chapitres sont autant de pages de son journal tenu dans ses années sexagénaires (on fête ses 66 ans au milieu du livre). Tenue par un besoin d’écriture compulsif elle noircit un carnet moleskine au hasard des voyages intérieurs comme ceux à travers la planète. « Ce n’est pas si facile d’écrire sur rien » note-t-elle en nous faisant découvrir sa vie new-yorkaise avec ses chats à nourrir, sa petite bicoque à Rockaway Beach, sa bibliothèque chérie où cohabitent tous ses héros, ses doutes des petits matins au Café ‘Ino où elle eut ses habitudes avant sa fermeture.

    Evidemment plane tout au long de cette introspection le souvenir des êtres aimés : Fred « Sonic » Smith, le père de ses deux enfants, guitariste de MC5 décédé en 1994, ses parents à qui elle dédit tous les matins une prière de remerciement pour lui avoir donné la vie, Sylvia Path, poétesse britannique chantre du féminisme, décédée violement, et tous les poètes qu’elle vénère depuis son adolescence. Il y a beaucoup d’étapes dans les cimetières, ponctuées de photos polaroïd, Patti est à l’âge, hélas, où l’on fréquente trop ces lieux. L’âme de tous ces êtres chers imprègne les pages de ce livre touchant : « Avec le temps, il arrive souvent que nous ne fassions plus qu’un avec ceux que nous ne parvenions pas à comprendre. »

    Tout au long de son parcours artistique Patti a porté un regard poétique et littéraire sur le monde qui l’entoure, des vers du combat punk de « Horses » à cet ouvrage tout en délicatesse en passant par l’hommage bouleversant à Mapplethorpe dans « Just Kids » et quelques uns des disques marquants de l’histoire du Rock ‘n Roll. Ce livre est la poursuite de ce chemin, un peu crépusculaire mais plein d’espoir devant la force de l’art et de la culture pour sortir du chaos.

    Elle conclut son « M Train » par un souhait : « Tous les écrivains sont des clochards… Puissé-je un jour être comptée parmi vous. » On peut gager que l’Histoire répondra positivement à ce rêve.

  • MINOIS Georges, ‘Henri VIII’.

    Sortie : 1989, Chez : Fayard.

    Henri VIII, né en 1491, Roi d’Angleterre et d’Irlande dans la première moitié du XVIème siècle, s’est rendu célèbre par une vie conjugale plutôt agitée : il eu six femmes dont deux qu’il fit décapiter. Il dépensa beaucoup pour faire la fête et faite la guerre. Il usa d’une énergie infinie pour batailler sur le plan des idées avec le pape catholique et initia le schisme de l’église anglicane pour des raisons plus liées à son égo qu’à la théologie.

    Cette intéressante biographie laisse penser que ce roi n’a pas laissé un souvenir inoubliable pour sa gouvernance de l’Angleterre plus préoccupé qu’il était par ses affaires familiales et royales que par le bien de son peuple.

    Mais c’était la monarchie au XVIème siècle, sans doute pas un monument d’humanisme, de lumière ni de démocratie… Mais finalement tout ceci a abouti à nos démocraties européennes. Ainsi se font les peuples et les nations.

    On est par contre fascinés par la rouerie, le sens de la manipulation, le goût pour la traîtrise, la tendance aux renoncements et aux petits arrangements qui animaient ce monde politique de l’époque. Finalement les comportements des dirigeants actuels n’ont pas vraiment changé mais ils sont désormais encadrés par des institutions qui rendent improbables les dérives trop violentes et éloignées de la raison que les monarchies de « droit divin » autorisaient. Ces institutions démocratiques sont aussi le fruit de cette longue construction à travers l’Histoire du droit et de l’abandon de la prééminence de la religion. Nous vivons sans doute plus heureux aujourd’hui que sous Henri VIII et François 1er !

  • SMITH Patti, ‘Glaneurs de rêves’.

    Sortie : 1992, Chez : Gallimard.

    Patti Smith a écrit ce petit livre dédié à son père, plein de poésie et de rêve comme un regard sur le temps qui passe et la vie qui coule. Parsemées de photos de famille et de souvenirs d’enfance, ces pages révèlent la simplicité de son auteur pour décrire ces moments fugaces qui restent en mémoire comme des évènements fondateurs de ce que l’on est devenu. Un dessin, un bijou, le vent dans les arbres, tout est sujet à une mélancolique introspection, parfois au mysticisme. Patti ponctue ses pensées de quelques poèmes de sa composition dénotant toute la sensibilité de cette artiste américaine qui sait autant déchaîner la fureur sur la scène rock que la douceur dans ces lignes émouvantes.

  • SPRINGSTEEN Bruce, ‘Born to run’.

    SPRINGSTEEN Bruce, ‘Born to run’.

    Sortie : 2016. Chez : Albin Michel.

    C’est l’autobiographie d’un rocker de légende, Bruce Springsteen, qui a développé l’un des groupes de rock les plus puissants de l’époque contemporaine : le E Street Band, avec lequel il a écumé les plus grands stades du monde pour y décliner une musique énergique chantant l’Amérique profonde. Tout l’art de Springsteen réside dans ce talent de songwriter tout en subtilité emmené par un rock furieux.

    Bruce raconte son enfance dans une famille d’origine italo-irlandaise du New-Jersey, qu’il qualifie lui-même de « prolo », en se glorifiant d’ailleurs de cette origine à laquelle il se raccrochera tout au long de sa carrière. Un père taiseux et psychologiquement malade, une mère énergique qui a toujours soutenu les projets musicaux de son fils, une sœur vaillante et travailleuse ; Bruce adolescent abandonne le lycée après avoir acheté sa première guitare. Sa vie désormais sera toute entière tournée vers la musique, il monte des groupes, joue dans les bars du Jersey shore, squatte de ci de là et déjà pose les premières pierres de ce qui sera le E Street Band, composé majoritairement de ses potes du New Jersey. 40 ans plus tard, les mêmes jouent toujours avec lui, moins deux tombés au front de la maladie.

    Il est The Boss au sein du groupe et reconnu comme tel même si quelques frictions créatrices se produisent régulièrement dans ce milieu d’artistes aux ambitions affirmées. Le Boss revendique le pouvoir du créateur, gère la situation et emmène sa bande au plus haut du succès avec les disques Born to Run, Darkness on the Edge of Town, The River, suivis de tournées retentissantes dans le monde entier. Mais Bruce commet aussi quelques disques intimistes : Nebraska, Evil & Dust… retour aux sources profondes du folk américain de ses héros Woody Guthrie, Pete Seeger ou Bob Dylan. Et ce sont là parmi ses œuvres les plus émouvantes où sa voix et ses textes grattent le cœur de chacun et surtout de l’Amérique si grande mais parfois si dure avec son peuple.

    Bruce dévoile aussi quelques aspects de sa vie personnelle et notamment une tendance à la dépression qui le fait fréquenter les cabinets de psychanalystes depuis des décennies. Quand on voit la force musicale et scénique du personnage on a du mal à l’imaginer sur le divan de Freud, mais ainsi va la vie. « There is a crack in everything, And that’s how the light gets in! » chantait Leonard Cohen.
    Il raconte aussi la force partagée avec le public lorsqu’il joue et chante ses notes et ses mots, emmenés par la fantastique machine du E Street Band.

    Il écrit comment la chanson « The River« , un énorme succès, est en fait l’histoire de sa sœur qui rencontre son amoureux. Ils sont jeunes, font un enfant, travaillent à l’usine, connaissent les affres du chômage et, chaque fois qu’il faut se ressourcer descendent « down to the river… » à la recherche des bons souvenirs. Après des années de vie besogneuse et de soucis affrontés, la rivière s’est asséchée mais la roue continue de tourner. La première fois que Virginia entendit ce morceau en live elle dit à Bruce en le serrant dans ses bras : « c’est ma vie », ce qu’il a reçu avoir été la plus belle critique jamais reçue.

    Cette autobiographie de tout de même 630 pages parcourt au galop l’histoire incroyable de ce gamin du New Jersey et de sa bande de potes qui ont su rester unis 40 ans durant pour dérouler à un public toujours ébahi et renouvelé le tapis rouge et flamboyant du ROCK ‘N’ ROLL.

  • TOLSTOÏ Léon, ‘Les Cosaques’.

    Paru : 1863, Chez : Livre de Poche – Classique #1399

    Un officier russe en campagne dans le Caucase, Olenine,  est logé dans un village cosaque et tombe amoureux de la fille de sa logeuse. L’armée russe épaulée par les cosaques est en lutte contre les rebelles tchéchènes (déjà). Toute une soldatesque, jeune, éprise de grandeur et de liberté, combat autant pour briller et séduire les femmes que pour défendre le Tsar qui est bien loin.

    Olenine du haut de son statut d’officier russe découvre avec envie ce monde des fiers cosaques. Tiraillé entre son sens du devoir et son amour pour cette cosaque il erre, indécis, au milieu des ces sentiments qui le hantent et le mèneront à l’échec.
    Encore jeune, Tolstoï a lui-même suivi son frère militaire au combat dans le Caucase. « Les Cosaques » raconte cette aventure pleine de sentiments violents.

     

  • GIDE André, ‘Isabelle’.

    Sortie : 1921, Chez : Le Livre de Poche.

    Un château au milieu de la France de nulle part, un couple de châtelains ruinés qui abrite le couple que forme la sœur de la châtelaine avec un spécialiste de Bossuet, un petit garçon mystérieux et infirme éduqué par un abbé, un mystère de famille caché et pesant, c’est le cadre idéal pour une intrigue qui sera mise à jour par un jeune étudiant débarquant dans ce milieu empesé et conservateur pour y avancer une thèse sur Bossuet. Il découvrira le mystère d’une certaine Isabelle qui hante ces lieux qu’elle visite parfois…

    Le style élégant et éthéré de Gide décrit à merveille l’atmosphère de cette époque de la fin du XIXème siècle et cette intrigue où se mêlent le pire et le meilleur, le crime et l’amour. Une littérature datée mais tellement réjouissante.

  • DESPENTES Virginie, ‘Vernon Subutex – Vol. 1 & 2’.

    Sortie : 2015, Chez : Le Livre de Poche
    Virginie Despentes nous raconte aujourd’hui l’histoire déjantée de Vernon Subutex, ex-disquaire recyclé au RMI lorsque le marché du disque s’effondra. Le garçon est sympathique et un peu empoté. Il va se retrouver embarqué dans une histoire criminelle improbable où sont mêlés un producteur de cinéma sex-addict, une star du X, un trans, des putes, des clodos, une tatoueuse, une lesbienne enquêteuse privée, et bien d’autres personnages de la zone parisienne. Vernon finit SDF dans le parc des Buttes Chaumont, s’y découvre de nouveaux amis et devient une espèce de demi-gourou de sa bande de potes, ancien et nouveaux.

    C’est le polar de la zone. Un peu tiré par les cheveux mais toujours plaisant à lire. Le format en plusieurs tomes en fait un objet moins tranchant que les récits-romans antérieur de l’auteur. Il ne se termine pas avec le tome II, on attend le suite.

  • DESPENTES Virginie, ‘Baise-moi’.

    Sortie : 1999, Chez : Le Livre de Poche #34059

    C’est le livre qui a lancé la carrière de romancière de Virginie Despentes alors encore entre ses illusions underground, ses chroniques de films pornos et les squats où elle errait. Elle raconte l’histoire de deux filles de rencontre qui se lancent dans un périple criminel et joyeux à travers la France. Deux paumées sans grand espoir, compagnes de biture, se retrouvent et partent à l’assaut des bourgeois, des bonnes manières et de tout ce qu’elles n’ont jamais eu. Cela se passe violement, très violement même… le tout noyé sous des quantités industrielles d’alcool et les vapeurs hallucinogènes. Cela se terminera mal, bien sûr.

    Il s’agit un vrai roman punk (avec la bande son de circonstance) écrit par un auteur désormais célébré et membre de l’académie Goncourt. Sa description de la zone est à la fois sordide et hilarante tant elle sait garder dans les mots de ses héroïnes un humour décapant et simpliste. Le livre se dévore en deux heures. Un vrai choc.

  • DESPENTES Virginie, ‘By-bye Blondie’.

    Sortie : 2004, Chez : Le Livre de Poche #30517

    Le roman dérangeant de la vie d’une punk de Nancy, alternant entre bars glauques et bureaux du RMI, consommant à l’excès bière et LSD, injuriant ses parents et la société, fréquentant les concerts des Bérurier Noir et les bastons punks contre Teddy boys… C’est la chronique désabusée d’une gamine dévastée par la désillussion et la marginalisation, sans doute pour partie inspirée par la vie de l’auteur. Il y a du vécu dans la description de cette zone crade et violente, dans le langage ordurier (mais souvent hilarant) de l’héroïne, mais aussi des moments de tendresse lorsque la punkette essaye de dominer sa rage pour se laisser aller à vers l’amour mais là aussi la compromission est difficile.

    Le style est vif et tendu, comme une chanson des Sex-Pistols. C’est l’histoire saccadée de la mise au rebut d’une jeunesse qui finalement sait aussi partager des moments heureux dans la dévastation.

  • MALAPARTE Curzio, ‘Kaputt’.

    Sortie : 1946, Chez : Le Livre de Poche 19/20.

    Livre en partie autobiographique, « Kaputt » est la chronique désabusée d’un officier italien pérégrinant au cœur de l’Europe centrale conquise par les allemands à partir de 1941, période où l’auteur fut lui-même correspondant de guerre dans cette région. Des conversations surréalistes avec Hans Franck, gouverneur général allemand en Pologne, des rencontres avec des soldats oustachis, soutiens croates des nazis, des soirées avec la princesse Louise de Prusse, petite fille du Kaiser Guillaume II, la pêche au saumon en Laponie avec un général allemand fou, la visite du ghetto de Varsovie avec Himmler, puis le retour dans une Italie dévastée, ce récit romancée paru en 1943 peu après le débarquement allié en Italie narre la guerre telle qu’elle est, terrifiante et pourtant si humaine.

    Malaparte, citoyen italien né de père allemand, s’engagea dans l’armée française durant la première guerre mondiale, fit partie du cénacle intellectuel qui soutint un temps la révolution sociale proposée par la fascisme italien des années 20, puis s’opposa à Mussolini qui le fit emprisonner.

    Dans « Kaputt » le héros-voyageur provoque avec finesse ses interlocuteurs nazis pour les faire raisonner au bout de leur bêtise criminelle, dans la vraie vie Malaparte participa au combat contre le fascisme, avec ses articles, ses livres et par les armes pour libérer son pays.

    « Kaputt » c’est la chronique d’une Europe qui s’effondre dans le chaos, mais écrite avec une élégance qui en accentue encore l’aspect décadent.

  • HERR Michael, ‘Putain de mort’.

    Sortie : 1977, Chez : Albin Michel.

    A l’occasion du récent décès de Michael Herr et des différents conflits « exotiques » qui embrasent actuellement la planète, on relit son chef d’œuvre, « Putain de mort [Dispaches en anglais] ». Il y raconte ses dix-huit mois de pérégrination comme correspondant de guerre au Vietnam. Il a ensuite collaboré aux scenarii des films « Apocalypse Now » et « Full Metal Jacket ». On y retrouve à chaque fois l’atmosphère hallucinée de cette guerre effrayante et inutile qui se terminera avec 2 à 3 millions de morts. Herr y décrit la vie des troupes américaines à une époque où les journalistes pouvaient circuler librement sur les différents fronts en utilisant les hélicoptères de l’armée comme des bus. On partage la vie de ces gamins appelés depuis le fin fond de l’Amérique à se battre contre le « communisme », c’est dire s’ils étaient motivés… On assiste au siège de Khe Sanh où combattent ces appelés et des militaires professionnels, aux bombardements des forces aériennes américaines à coup de napalm, de défoliant ou de munitions à fragmentation qui continuent encore d’exploser aujourd’hui. On partage les veillées de ces soldats au cœur de la terreur dans la jungle, qui fument des joints en écoutant Hendrix et les Doors avant de mettre leur mortiers en batterie pour tenter de repousser les offensives des troupes vietnamiennes du nord.

    Herr décrit aussi de façon glaçante certaines personnalités émergeant au cœur de cette guerre : les Lurps (Longe Range Reconnaissance Patrols) qui partaient à 3 ou 4 pour des patrouilles au cœur de la jungle où les rencontres avec l’ennemi se passaient toujours de façon terrible, les forces spéciales qui descendaient au cœur des tunnels creusés par les nord-vietnamiens pour se protéger des bombardements et s’y affrontaient sous terre au couteau et dans le noir, les soldats américains qui rempilaient car ne pouvant plus se passer de l’adrénaline générée par cette guerre…

    Il aborde aussi mais de plus loin la situation des soldats « ennemis » qui vivaient dans des conditions bien pires, animées par l’esprit de résistance mais aussi encadrés par la police politique du régime qui n’était pas peuplée que de poètes.

    D’un front à l’autre, les journalistes repassent par l’Hôtel Continental de Saigon pour le « repos du guerrier » à grandes rasades d’alcool et d’hallucinogènes.

    Ce récit de Michael Herr se déroule comme un solo de Jimi Hendrix : tragique, heurté, sombre et beau. La guerre y est décrite comme elle est : une tragédie ! Et qui s’est terminée dans le cas du Vietnam comme il était probable qu’elle le devait. Le nord communiste a étendu son aile sur l’ensemble du pays dès que les américains l’ont évacué et, 40 ans plus tard, l’économie capitaliste est de mise et son gouvernement « communiste » se tourne vers Washington pour sa protection contre l’ogre chinois !

  • ALEXIEVITCH Svetlana, ‘Les cercueils de Zinc’.

    Sortie : 1990, Chez : Titre 16

    Un nouveau récit documentaire de cette écrivaine biélorusse, cette fois-ci consacré à la guerre soviétique en Afghanistan, un conflit sordide où des gamins ont été envoyés comme « une avant-garde internationaliste » soutenir un pays « frère » pour lui assurer un « avenir radieux » durant toute la décennie des années 80′. L’Union soviétique était déjà moribonde, dirigée par un quarteron de vieillards idéologues et cyniques, qui s’imaginaient encore faire surnager leurs vielles lunes marxisantes.

    Il en est résulté une guerre qui a ravagé l’Afghanistan soit disant communiste et laminé une génération de jeunes soviétiques qui y perdra ses illusions pour ceux qui en revinrent. Il y au 20 mille morts soviétiques plus de nombreux blessés, plus d’un million de morts coté afghan, majoritairement civils. L’Union soviétique évacua ce bourbier fin 1989.

    Comme à son habitude Svetlana interroge et écoute, d’anciens combattants soviétiques et des mères de combattants revenus ou morts au front. Le résultat est terrible, les soldats décrivent cette planète Afghanistan sur laquelle ils débarquent, non préparés et intoxiqués à la propagande du parti. Sur place ils vivent des heures sinistres et des combats sauvages : ils sautent sur des mines, sont mitraillés par des snipers aussi mobiles que la puissante armée soviétique est inerte, les prisonniers sont massacrés par les résistants islamiques et en retour les commandos soviétiques se livrent à des atrocités. Chacun se bat pour une cause mais il y a un envahisseur et des combattants qui défendent leur terre.

    Les soviétiques perdent rapidement le moral, ils sont de plus mal équipés alors ils revendent leurs propres armements à leurs ennemis pour trafiquer, voire s’enrichir avant la quille. On retrouve dans ces récits les souvenirs des soldats américains au Vietnam, ou français en Algérie. Les contextes et les époques sont différents, mais la fin est toujours la même, que ce soit les guerres d’indépendance ou les conflits idéologiques, les envahisseurs repartent panser leurs plaies au bout d’un moment après la signature d’un vague traité de paix ou d’indépendance, bafoué dès qu’ils ont le dos tourné.  Le traumatisme national pour le pays envahisseur/colonisateur met plusieurs siècles à s’atténuer, celui du pays envahi/colonisé est tout aussi durable. Les haines ne s’effacent jamais plus.

    Svetlana fait aussi parler nombre de mères orphelines de leurs enfants morts en Afghanistan. Ce sont chaque fois les mêmes cris de douleurs et d’incompréhension face à la mort de leurs petits, souvent dans des conditions effroyables, et tout ça pour quoi ? Pour une déroute.
    Les derniers chapitres est consacré aux attaques violentes dont a été victime Mme. Alexievitch de la part d’associations d’anciens combattants qui l’ont accusée, y compris en justice, de les avoir fait passer dans ce livre pour des tueurs-violeurs alors qu’ils défendent n’avoir fait que leur devoir, appelés par la patrie. Ils défendent leur statut de héros mais au fond elle les décrit comme des victimes.

    Ces guerres coloniales ont toujours été des désastres, celle d’Afghanistan lancée dans les années 80′ continue aujourd’hui à générer ses effets mortifères sur la planète.