Catégorie : Notes de lecture

  • ALEXIEVITCH Svetlana, ‘La supplication – Tchernobyl, chronique du monde après l’apocalypse’.

    Sortie : 1997, Chez : J’ai lu

    Ecrit dix ans après l’accident nucléaire de Tchernobyl qui a dévasté des territoires entiers d’Ukraine et de Biélorussie en 1986, tué des milliers de personnes et sans doute beaucoup d’autres à venir, ce document nous fait partager le quotidien des habitants de la région et de tous ceux qui sont intervenus d’une façon ou d’une autre sur l’accident, dont les fameux « liquidateurs » qui ont éteint l’incendie du réacteur presqu’à mains nus, et qui sont tous décédés depuis.

    Les personnages de ce récit détaillent l’incompréhension qui a saisi les habitants devant « la radiation », mal invisible et ne produisant ses effets mortifères qu’à terme, les évacuations forcées, parfois définitives, alors que tout paraissait normal alentour, que les pommes poussaient aux arbres et les animaux paissaient dans les champs.

    Il est aussi question de la maladie déclenchée par cette radiation : les maris « liquidateurs » transformés en « objet radioactif avec fort coefficient de contamination », des enfants cancéreux mourant dans les hôpitaux sous les yeux de leurs mères.

    Mais le sujet est enfin celui de l’âme russe et de l’héroïsme soviétique. « La souffrance est notre abri. Notre culte. Elle nous hypnotise. » comme le précise l’auteur dans sa préface. Les interviewés reviennent aussi au cours de ce troublant récit sur le mythe du héros dans cette région qui était encore soviétique à l’époque. Sur le toit de la centrale les robots tombaient en panne au bout de quelques minutes sous les assauts invisibles des becquerels mais les « liquidateurs » eux courraient en tous sens ! Même le drapeau soviétique installé sur la centrale se consumait au bout d’un mois par la radiation alors on le remplaçait, comme les hommes. Certains ont du plonger dans le réservoir à eau lourde sous le réacteur pour débloquer une soupape coincée… tous ont obéi aux ordres, habités par la foi soviétique.

    Tchernobyl est ici raconté comme une catastrophe industrielle mondiale ayant accéléré la fin de l’empire soviétique, mais aussi comme la source d’actes d’héroïsme individuels et collectifs impensables mais pourtant bien réels, qui ont limité autant que faire s’est pu, les effets de ce cataclysme sur le reste de la planète.

    Une histoire dramatiquement humaine mise ne forme avec talent par le prix Nobel de littérature 2015 qui déclara cette même année dans une interview à l’Express au sujet de son œuvre :

    Ce travail est une lutte permanente contre le chaos pour en arracher du sens et lui donner une forme esthétique. Avec, en filigrane, toujours la même question : quelle est la limite de l’horreur supportable pour un individu ?… Quoi que j’écrive, il est toujours question de l’homme et de son inaptitude au bonheur [large sourire de Svetlana précise l’Express].

  • MEIGNAN Géraldine, ‘Les réseaux de la malbouffe’.

    Sorti : 2015, Chez : JC Lattès

    Ce livre cataclysmique décrit par le menu tous les produits détestables que nous ingérons dans nos assiettes depuis l’industrialisation de l’agriculture et les effets délétères de la mondialisation de celle-ci ainsi que des pratiques commerciales douteuses qui ne sont d’ailleurs pas spécifiques à ce secteur.

    Ecrit par une journaliste au groupe l’Express, il se compose d’une longue litanie des produits chimiques ajoutés aux aliments, des influences néfastes de lobbys divers et variés, des incohérences dans les politiques des Etats responsables de la santé de leurs citoyens, etc. Tout ceci explique quelques scandales sanitaires retentissants comme celui de la « vache folle » et met les populations en risque sur leur santé.

    Cette analyse plutôt effrayante est sans doute fondée et en tout cas attestée par les accidents et fraudes sanitaires déjà identifiés à travers la planète. Elle passe toutefois un peu sous silence les réalisations de ces politiques agricoles et alimentaires qui ont permis de nourrir au XXème siècle une population planétaire en forte croissance, les famines et dérives de tous ordres ayant probablement tué moins de monde que les guerres barbares de cette même période. Aurions-nous pu faire autrement avec moins de dommages ? Sans doute, alors essayons de nous en inspirer pour l’avenir en investissant sur le consommateur qui a le dernier mot puisque c’est lui qui achète et consomme le produit final.

    Le principal problème une fois l’ouvrage refermé est de savoir ce que l’on va bien pouvoir de faire à dîner ce soir !

  • GREENFIELD Robert, ‘Exile on Main St. – A season in hell with The Rolling Stones’.

    Sorti : 2004, Chez : Da Capo Press (version anglaise).

    L’histoire mondaine de l’enregistrement de « Exile on Main St. » le disque légende des Rolling Stones qui fut enregistré dans une villa du sud de la France en 1971, plus exactement au sous-sol de la luxueuse villa Nellcote louée par Keith Richards et Anita Pallenberg.

    Le livre raconte l’atmosphère de la villa où se côtoyaient musiciens mythiques et dealers corses, où allaient et venaient les cinq Rolling Stones, leurs enfants et un entourage pas toujours très recommandable. De ce marigot fécond est sorti un disque remarquable, dans la souffrance et dans l’ivresse. C’est l’histoire d’une époque fertile et dangereuse dont les Stones ont réussi l’exploit de sortir à peu près indemnes et surtout sont restés créatifs depuis des décennies grâce à ce duo de choc Mick Jagger et Keith Richards.

    Le journaliste-auteur insiste bien sûr sur l’héroïne qui semblait couler à flot à Nellcote et est sans doute pour quelque chose dans la création de ce disque. Il tient la chronique des jours qui passaient et des phantasmes qui sont restés sur l’extraordinaire aventure de ce disque. On y parle pas beaucoup de musique mais plutôt de comportements, c’est intéressant aussi.

  • BOURAOUI Nina, ‘Standard’.

    Sortie : 2014, Chez : J’ai Lu 11205

    L’histoire de Bruno, un breton lisse, travaillant à Paris, dont la vie est un néant social et intellectuel, et bientôt professionnel, lorsque soudain naît un espoir infini, celui de renouer avec un amour de jeunesse. Cette lumière dans la nuit fera long feu et se terminera en catastrophe (que l’on craignait encore pire jusqu’à la lecture de sa conclusion en dernière page).

    La description du puit sans fond et de peu de sens de la vie de Bruno est glaçante. Le style de Nina BOURAOUI se prête très bien à l’analyse clinique de cette désespérance, on dirait un compte-rendu chirurgical.

    L’auteur nous a habitué dans ses romans précédents à ses tableaux tellement noirs de la vie qui nous entoure. Un pessimisme qui tourne au dépressif sauf lorsqu’elle nous narre ou évoque ses souvenirs d’enfance dans une Algérie mythique. Mais ici il n’est question que de l’enfer de Bruno.

  • QUEFFELEC Henri, ‘Un recteur de l’Ile de Sein’.

    Sortie : 1944. Chez : Presses de la Cité.

    Henri QUEFFELEC, père de Yann (écrivain) et d’Anne (pianiste), décrit dans ce roman la dureté de la vie sur cette Ile de Sein, ultime bout du monde de l’Ouest de l’Europe. Brodée autour du prêtre de l’Ile, l’histoire se déroule sans doute au XVIIIème siècle sur ce bout de terre battu par les flots, survivant entre tempête et submersion, habité par des êtres rustres, moitié pêcheurs – moitié naufrageurs, mais tous attachés à leur paroisse, leur curé et ce Dieu qui leur donne une raison de vivre.

    Le style de QUEFFELEC, écrivain breton s’il en est, s’adapte parfaitement à l’âpreté de cette vie de pêcheurs qu’il prétend décrire. En lisant ses courts chapitres on est immédiatement transportés sous les ciels gris et bas du Raz de Sein, on imagine la vie dans les pièces communes humides et glacées organisées autour des lits clos bretons, le tout emporté par le mysticisme de ces pêcheurs d’un autre monde.

    Un joli roman dont un film a été tiré : « Dieu a besoin des hommes » provoquant quelques difficultés avec les autorités religieuses compte tenu de ce titre un peu provocateur.

  • JOFFRIN Laurent, ‘Le réveil français’.

    Sortie : 2014, Chez : Stocks.

    Laurent JOFFRIN, patron du quotidien Libération, s’attaque au défaitisme qui saisit la France depuis quelques années, largement attisé par des gouvernants de rencontre et des journalistes de salon. Il fait valoir la Raison sur l’aveuglement et explique que la France n’est pas au fond du trou où les grognons de tous bords cherchent à l’enterrer pour défendre des intérêts catégoriels ou tout simplement laisser libre cours à un pessimisme érigé en mode de vie.

    Il oppose les faits et les chiffres aux croyances et aux réflexes. Il explique les réalisations de la République, ses échecs mais surtout aussi ses réussites qui sont nombreuses. Il ouvre les voies de la réflexion pour le futur. Bref, il explique aux citoyens français qu’ils n’ont pas tant lieu de se plaindre que de continuer à travailler sur le projet français qui a tant donné à ses acteurs.

    Cet essai porte en couverture l’annonce : « Pour en finir avec les défaitistes, les déclinistes et autres prophètes de la décadence » ! Pas sûr que 150 pages y suffisent mais JOFFRIN offre une réflexion rafraîchissante, équilibrée et très abordable par quiconque. Homme de la gauche intelligente et moderne, l’auteur vante l’intelligence contre l’obscurantisme, l’intelligence contre le dogme, la laïcité contre la religiosité, bref JOFFRIN vend la Raison comme mode de pensée et d’action. Une évidence dira-t-on, certes, mais à ne jamais perdre de vue et à ressasser sur les plateaux télévisés comme dans les classes d’école.

  • QUEFFELEC Yann, ‘Dictionnaire amoureux de la Bretagne’.

    Sortie : 2013, Chez : Plon.

    Yann, prix Goncourt pour « Les noces barbares », fils d’Henri QUEFFELEC, auteur du « Recteur de l’Ile de Sein », frère d’Anne, pianiste renommée, forme avec bien d’autres une famille bretonne de l’Aber Ildut au nord de Brest.

    Dans ce volumineux dictionnaire, Yann raconte son pays d’Armor de façon jubilatoire et pleine de tendresse. Au hasard des lettres de l’alphabet on y découvre l’Histoire et les histoires d’un peuple de marins, taiseux, durs à la souffrance et irrémédiablement attirés par l’océan et ses grands espaces. Les évocations des générations qui l’ont précédé sur l’aber lui permettent de nous plonger dans les traditions de cette région qui n’a jamais complètement admis la reddition d’Anne de Bretagne et l’annexion du Duché par la Couronne de France.

    De l’Ankou au Zénith, l’écrivain amoureux parcoure toutes les douceurs de cette Bretagne, de la dégustation des araignées-mayonnaise aux parties de pêche à la voile sur les gabares ancrées aux pieds de la maison, de Bécassine à la découverte des iles du littoral, en passant par le cochon et l’évocation de quelques illustres bretons : Tabarly, Giraudeau, son père, d’autres plus anonymes mais tout autant valeureux.

    L’écriture est pleine d’enthousiasme et volète comme les mouettes au-dessus d’un banc de sardines. Yann picore dans les traditions et les souvenirs personnels du petit parisien qu’il était et qui passait toutes ses vacances sur les rives de cet aber nordique entouré de la rigueur d’un père écrivain, de l’amour d’une mère et des incroyables histoires et habitudes du reste de sa famille bretonnante.

    Même un habitué du soleil de la Côte d’Azur devrait tomber en pamoison devant le grand Ouest à la lecture de cette déclaration d’amour.

  • HARDING Thomas, ‘Hanns et Rudolph’.

    HARDING Thomas, ‘Hanns et Rudolph’.

    Sortie : 2014, Chez : libre Champs.

    L’histoire contrastée de deux allemands qui se croiseront en 1945 : Hanns Alexander, juif exilé au Royaume-Uni dans les années 30 qui deviendra chasseur de nazis ; Rudolph Höss, officier SS et patron du camp d’extermination d’Auschwitz-Birkenau. Le premier arrêtera le second après la guerre alors qu’il préparait sa fuite en Amérique latine. L’auteur Thomas Harding est le petit neveu de Hanns et découvre le passé de son grand-oncle à l’occasion de l’hommage qui lui est rendu lors de ses obsèques en 2006. Il décide alors d’enquêter.

    Le livre se lit comme un thriller et  revient méthodiquement sur les faits de cette sombre période. Il analyse avec précision les parcours oh combien divergents de ces deux citoyens allemands et tente de faire comprendre comment deux hommes issus de la même cultures ont pu évoluer si différemment. Le mystère humain que représente la double personnalité d’un Rudolph Höss qui a organisé et supervisé l’extermination d’1,3 million de prisonniers à Auschwitz durant les trois années où il dirigea le camp tout en rentrant s’occuper de sa femme et ses cinq enfants le soir dans sa villa de fonction (située dans le camp lui-même), ne laisse pas d’interroger, et ce encore probablement pour l’éternité.

    Höss sera livré aux autorités polonaises, jugé et pendu dans le camp où il commit ses méfaits.
    Le livre est extrêmement bien documenté et son auteur a rencontré nombre des descendants des acteurs de cette période, et parfois même quelqu’uns des acteurs encore survivants. Il a eu accès à des documents éclairants, notamment la fille de Höss, Brigitte, exilée aux Etats-Unis lui a remis photos de famille et lettres personnelles de Rudolph, offrant ainsi un éclairage stupéfiant sur le personnage. Et l’on revient toujours sur la théorie de la « banalité du mal » développée par Hannah Arendt si bien illustrée par Rudolph Höss.

    Les annexes de l’ouvrage mentionnent toutes les sources d’information, beaucoup disponibles sur internet, sur lesquelles on peut passer ses nuits, avec intérêt et répulsion.

  • ALEXIEVITCH Svetlana, ‘La guerre n’a pas un visage de femme’.

    Sortie : 2004, Chez : J’ai Lu.

    Prix Nobel de littérature 2015 Svetlana Alexievitch écoute et raconte la vie des femmes russes engagées dans la « Grande guerre patriotique » suivant un genre qu’elle a développé pour ses ouvrages ultérieurs, celui de l’écoute des hommes et des femmes ayant participé, fait, l’évènement dont elle fait son livre.

    Celui-ci raconte la deuxième guerre mondiale telle qu’elle a été vécue par ces femmes de toutes origines, animées par la volonté de défendre la patrie. Elles furent tankistes, sapeurs, aviateurs, tireurs d’élite, infirmières… Il ne s’agit pas d’héroïnes mais de filles ordinaires qui ont fait leur devoir, et parfois bien plus, sur les fronts russes qui furent parmi les plus sauvagement destructeurs de cette guerre qui battit pourtant bien des records en la matière.

    Elles y dévoilent une vision féminine de l’horreur en l’assortissant d’une sensibilité particulière. Capables de se souvenir de fleurs écloses au milieu des morts sur une champ de bataille, soucieuses de savoir comment serait leur visage si elles étaient tuées au combat, narrant le dérèglement de leurs cycles biologiques, mais animées de la même foi en la victoire que les hommes, et souvent en Staline, afin de sauver la patrie attaquée. Des sacrifices parfois incroyables comme cette femme cachée avec son groupe de partisans dans les marécages cernés par les allemands, y  noyant son bébé pour éviter que ses pleurs ne dévoilent leur présence. Ou des gamines de 16 ans mentant sur leur âge pour être envoyées au front !

    Mais il s’agit aussi de tenter de rester humain au milieu de toute ces horreurs, d’entretenir « l’envie d’aimer » de garder une capacité d’avoir pitié. Et alors que l’Armée rouge entre en Allemagne avant la victoire finale, elles découvrent avec stupéfaction le niveau de développement de ce pays, infiniment supérieur au standard soviétique, en se demandant « mais pourquoi avaient-ils besoin de faire la guerre s’ils vivaient aussi bien ? »

    Elles parlent enfin du traumatisme post-guerre avec émotion, celles qui furent blessées physiquement bien sûr, mais aussi celles qui ne se remirent jamais psychiquement, de même que l’accueil mitigé qu’elles reçurent parfois de la population russe ayant tendance à la traiter de « filles à soldats » d’autant plus que des histoires d’amour existèrent sous les bombes, certaines éphémères d’autres immenses. Celles dont les maris, faits prisonniers pendant la guerre, firent ensuite quelques années de goulag avant de retrouver leurs familles.

    Un livre touchant comme tout ceux d’Alexandra Alexievitch qui réussit à extraire tant d’émotion de ses dialogues avec ses interlocutrices. Il permet aussi de se remémorer combien furent immenses les sacrifices du peuple soviétique durant cette guerre même si elle débuta avec le pacte germano-soviétique… rapidement oublié ! On comprend aussi mieux comment cette guerre a  fondé le peuple soviétique et la Russie d’aujourd’hui alors que les derniers témoins s’éteignent progressivement.
    On referme ce livre avec un immense sentiment de respect pour ce peuple qui a sacrifié 20 millions de ses enfants face à la barbarie nazie !

  • ROLLAND Romain, ‘Jean-Christophe 2/3’.

    Sortie : 1912, Chez : Le Livre de Poche 779/780

    Dans ce deuxième tome, Christophe, musicien-compositeur potentiellement talentueux mais à l’intransigeance toute germanique, doit s’exiler à Paris où il mène une vie de bohème loin de siens, vivant difficilement de son art. Au travers des pérégrinations de son héros, Rolland décrit avec précision la France de l’après-guerre de 1870 alors que l’Europe se réconcilie plus ou moins à l’ombre de la puissante Allemagne unifiée. Les armes se sont tues et les nations s’affrontent sur le plan artistique : la musique française douce et subtile vs. Wagner et Strauss ; et sur celui de la façon de vivre qui identifie les deux amis : Christophe le musicien allemand et Olivier le poète français, le premier est fiévreux et idéaliste quand le second est introverti et désabusé. Mais déjà les premières menaces affleurent de ce qui deviendra la Grande Guerre et son immense carange européen bâti sur la haine et le besoin de vengeance qui ne cesseront d’attiser la violence entre les peuples français et allemands.

    Romain Rolland chronique cette époque révolue au travers de ses personnages européens et des évènements de l’Histoire. Les temps sont durs dans une France en pleine seconde révolution industrielle et encore loin de l’Etat providence, ce qui n’empêche pas les personnages du roman de se démener dans d’émouvantes situations de tendresse et de solidarité.
    Une chronique touchante de la Belle époque qui, on le pressent, va mal se terminer dans le troisième tome…

  • MODIANO Patrick, ‘Dora Bruder’.

    Sortie : 1997, Chez : Gallimard.

    Modiano part à la recherche du souvenir de Dora Bruder, une jeune fille française et juive, durant la deuxième guerre mondiale. Il ne connaît que son nom et son adresse dans un hôtel du XVIIIème, un quartier où lui-même a passé sa jeunesse deux décennies plus tard. Lentement il remonte le fil de son histoire tragiquement terminée à Auswitch, comme tant d’autres.

    De son école (catholique) à la fugue du domicile familial, de ses parents émigrés aux rapports de police, il va récolter les informations administratives concernant Dora et cette famille Bruder décimée. Il invente les morceaux qui manquent et en profite pour pérégriner dans ce Paris si familier en imaginant ce qu’il était quand Dora le parcourait.

    30 ans après son premier roman, Patrick Modiano continue à nous charmer de son style nostalgique sur l’absence et l’époque révolue du Paris de l’occupation allemande. Dans Dora Bruder se percutent avec élégance ses propres souvenirs de jeunesse, la vie trouble de son père, juif et trafiquant, durant la guerre, le tiraillement entre les origines juives de l’auteur et son éducation catholique, et le sinistre destin de la famille Bruder.

  • ALEXIEVITCH Svetlana, ‘La Fin de l’homme rouge’.

    Sortie : 2013, Chez : Actes Sud.

    Prix Nobel de littérature 2015 Svetlana Alexievitch écoute et raconte la vie de l’Homme sovieticus durant la période trouble du passage du communisme au capitalisme. La Fin de l’homme rouge est le récit captivant de la vie de citoyens nés en URSS et vivant en Russie.

    On y croise les vieux dont certains ont connu le goulag et Staline et sont déboussolés dans cet nouveau pays aux mœurs si libérales. Ils regrettent souvent leur Union soviétique d’avant même s’ils ont eu à en souffrir dans leur chair. Ils pensent avec nostalgie à l’enthousiasme naïf des foules pour la construction d’un monde nouveau, pour le patriotisme inculqué dans les mentalités jusqu’aux sacrifices démesurés de la seconde guerre mondiale, ils rêvent à ce « grand pays », cet « empire » qu’était l’URSS. Le plus souvent ils ont pardonné à Staline et au « système », surtout quand ils constatent le pillage généralisé et la perte de tout sens moral auquel a donné lieu la libéralisation de l’économie.

    On y découvre les jeunes nés avec Gorbatchev mais indécis devant l’anarchie capitaliste sauvage qui a saisi la Russie et la perte de grandeur et de valeurs de leur pays.

    On y vit « l’âme russe » toujours tiraillée entre drames et souffrance, larmes et violence. On a le cœur parfois serré devant les témoignages de guerre, de camps, vécus avec tant d’abnégation par des citoyens désabusés. On a l’âme parfois emportée par le romantisme de ce peuple qui a guidé de si nombreuses actions d’éclat.

    Le sentiment unanimement partagé de tous ces témoignages est celui d’un Empire inspiré par Lénine et Pouchkine, qui s’est brûlé les ailes en essayant d’approcher ses utopies pour devenir un pays où l’argent, le bling-bling et l’inculture ont pris le dessus. Chacun espère secrètement un changement et replonge dans ses rêves de « socialisme à visage humain », du moujik au fonctionnaire. Seul le pillard de la nomenklatura, généralement ancien responsable du parti, se satisfait de la situation actuelle, hautement instable.

    Svetlana Alexievitch transcrit ces discussions avec poésie et sensibilité. On imagine qu’elle le fait également de façon objective. C’est une plongée au cœur d’une population qui a toujours été mis au banc d’essai des idéologies les plus violentes, du totalitarisme soviétique au capitalisme débridé. Un grand peuple pour un destin incertain !

  • ROLLAND Romain, ‘Jean-Christophe 1/3’.

    Sortie : 1912, Chez : Le Livre de Poche 734/735.

    Le roman fleuve de Romain Rolland, prix Nobel de littérature en 1915, pacifiste passionné, admirateur de Gandhi, ami de Stefan Zweig, adorateur de la musique qui guidera son œuvre. Son engagement politique ira jusqu’au soutien de la 3ème internationale et de la révolution russe, option qu’il abandonnera avec le pacte germano-soviétique et les procès de Moscou.

    Romain Rolland est surtout docteur es-lettres, ancien élève de l’école normale supérieure où il se lia avec Claudel et agrégé d’Histoire, bref, un homme de culture et de style, qui sait écrire.

    On suit dans ce premier volume les vingt premières années de Jean-Christophe, né dans une famille allemande modeste que l’on situe vers la fin du XIXème siècle et que le hasard et la persévérance familiale feront évoluer vers une carrière musicale. Le garçon y consacre toute son énergie jusqu’à la composition mais doté d’un caractère abrupte il va se mettre à dos tous son environnement.

    On assiste à l’errance de l’artiste égocentrique tiraillé entre son œuvre et sa vie, sacrifiant cette dernière au bénéfice de la haute idée qu’il sa fait de la première !

  • KHADRA Yasmina, ‘Qu’attendent les singes’.

    Sortie : 2014, Chez : Pocket 16 153.

    Une enquête policière dans l’Algérie des année 2000 : la morgue et le cynisme du pouvoir local y sont décrits de manière apocalyptique. Il n’y est question que de prévarication, de corruption, d’opacité du pouvoir, de luttes d’influence, de désespoir de la jeunesse dans son avenir dans ce pays ; bref, au-delà d’une intrigue haletante à la SAS, ce roman peint ce qui est sans doute la triste réalité d’un pays mal gouverné.

    Yasmina Khadra est désormais un auteur à succès. Ancien militaire de carrière dans l’armée algérienne il sait de quoi il parle. Ce n’est pas de la grande littérature mais cela se lit d’une traite tellement on est impatient de connaître la fin.

  • GENEVOIX Maurice, ‘Ceux de 14 (2/4) – Nuits de Guerre’.

    Sortie : 1950 (édition définitive), Chez Flammarion.

    Second volume de « Ceux de 14 », outre l’environnement des tranchées, Genevoix s’y attarde sur la vie des combattants lorsque relevés par d’autres, ils profitent d’un jour ou deux de répit dans un village quelques kilomètres en arrière de la ligne de front.

    Lorsque ces villages ont été épargnés par les canons boches les officiers trouvent parfois une chambre dans une maison encore habitée par des femmes et des vieux (tous les jeunes hommes ont été mobilisés). Les hommes du rang s’entassent dans les granges toujours plus accueillantes que les tranchées.

    Dans les maisons villageoises encore habitées c’est alors un peu de chaleur, un lit et parfois quelques bons repas partagés avec les habitants. C’est plus rarement un rejet. C’est souvent un repos dans des maisons en ruines ou dans des caves peu confortables mais au moins quelque peu éloignées des boches bien que rarement à l’abri de leurs canons et de leurs snipers. Ce sont quelques instants un peu plus calmes où l’on peut écrire un mot à sa famille, dépioter et partager un paquet reçu, souvent boire un bon coup…

    Parfois une journée de permission permet à l’un de ces soldats de faire un aller-retour dans son village lorsque celui-ci est proche du front. C’est alors l’émotion des retrouvailles avec une mère ou une fiancée, et puis toujours l’heure du retour au front revient !

    La encore Genevoix s’étend sur la camaraderie et la solidarité de ces hommes, au repos comme au combat, malgré la terrible adversité de cette époque.

    Lire aussi

  • GENEVOIX Maurice, ‘Ceux de 14 (1/4) – Sous Verdun’.

    Sortie : 1950 (édition définitive), Chez Flammarion.

    Ecrivain du XXème siècle, Maurice Genevoix a été mobilisé en 1914, a combattu contre les « Boches » dans les tranchées, y a été gravement blessé et, surtout, dans les années qui ont suivi, a mis sa remarquable plume au service du témoignage de cette guerre aussi sanglante qu’absurde.

    Le livre premier y raconte la vie hallucinante dans les tranchées de Verdun où tout n’est que boue, eau, humidité et mitraille. D’ordres en contre-ordres les sections de fantassins vont et viennent d’une tranchée à l’autre, attaquent et comptent leurs morts, ou restent stoïques et comptent les heures qui passent avant la relève. Les « Boches » sont en face de l’autre coté des barbelés, parfois à quelques dizaines de mètres. Les collines se prennent et se perdent. Les artilleries dévastent le paysage et réduisent les hommes en bouillie.

    Et dans cette atmosphère morbide, Genevoix décrit la camaraderie émouvante qui unit ces soldats au cœur du désastre. Ils partagent la même haine du Boche même s’ils ne comprennent pas forcément les enjeux de cette guerre. En-a-t-elle d’ailleurs sinon la folie des hommes. Ils ont l’espoir de s’en sortir vivant et pas trop amochés. Alors lorsque tonnent les canons ils se partagent des petits riens au fond de leurs tranchées, écrasés par la peur, un peu de tabac, des souvenirs du village, quelques prunes cueillies dans un champs au détour d’une marche harassante d’un point à un autre…

    Ils sont « le Peuple du Front » dont Genevoix fut acteur et témoin. La dédicace de ce recueil de quatre volumes « Ceux de 14 » mentionne : « A mes camarades du 106. En fidélité à la mémoire des morts et au passé des survivants ».

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  • OPPENHEIMER J. Robert, ‘La science et le bon sens’.

    Sorti : 1950, Chez : idées nrf.

    Oppenheimer a dirigé le programme scientifique Los Alamos qui aboutit à la bombe atomique utilisée pour la première fois au Japon pour « forcer » la capitulation de ce pays en 1945. Malmené par le maccarthysme dans les années 50′ il consacrera ce temps jusqu’à son décès en 1967 à « digérer » cette invention collective, à enseigner et écrire, dont cet opus « La science et le bon sens ».

    Outre quelques considérations techniques complexes pour un néophyte, on y lit ses réflexions sur la science, l’ignorance, l’acquisition de connaissance, la liberté de l’esprit, l’aspect cumulatif du savoir et de la vie, ses conceptions de l’Histoire, de l’éternité, de l’intemporalité, de la violence, bref de l’Esprit ce qui n’est pas un mince exploit pour celui qui a dirigé les équipes en charge de la mise au point du plus vaste instrument de destruction inventé par l’Humanité.

    Cette ambigüité le travaillera sa vie durant  et il tentera d’influer le pouvoir politique post 2ème guerre mondiale pour une gestion « intelligente » de cet outil. Il n’est pas sûr qu’il fut parfaitement compris.

  • Anonyme, ‘La Bible – Genèse’.

    Anonyme, ‘La Bible – Genèse’.

    Une édition de la Bible datant de 1910 dans laquelle comme il se doit la Genèse est le premier livret, en principe commun aux religions monothéistes. On y lit ou relit l’histoire de la création. Celle du monde et de l’Homme avec Adam et Eve. On suit ensuite les aventures agitées de la descendance de ce couple fondateur dont le mâle a vécu 930 ans et fut à l’origine d’une nombreuse progéniture qui commença avec Caïn et Abel. Noé arriva plusieurs générations après et emmena sa femme et leurs fils ainsi que des spécimens d’animaux sur son arche pour sauver la vie alors que l’Eternel déclencha le déluge pour punir la corruption du genre humain qu’il avait pourtant créé :

    #6.6. « L’Eternel se repentit d’avoir fait l’homme sur la terre, et il fut affligé en son cœur. Et l’Eternel dit : J’exterminerai de la face de la terre l’homme que j’ai créé, depuis l’homme jusqu’au bétail, aux reptiles et aux oiseaux du ciel ; car je me repens de les avoir faits. »

    Après le déluge, Noé et les survivants reboot la vie sur terre et s’en suivent les pérégrinations de sa descendance dont celle d’Abraham à qui l’Eternel va donner le pays de Canaan et sauver son fils de l’égorgement infanticide. Tout ce petit monde voyage, se bat, se reproduit, échange avec l’Eternel, assiste à la destruction de Sodome et Gomorrhe. Il y a des meurtres, des sacrifices, de l’inceste, de la vente d’êtres humains, des négociations entre peuples, des récoltes, des famines, des jeunes et des vieillards, bref, la vie dans une antiquité pas vraiment datée.

    On ne sait pas trop qui a écrit ces textes, ni en combien d’épisodes, ni d’ailleurs exactement quand. Tout le monde religieux a trouvé son inspiration dans ces légendes : les juifs comme les catholiques, les protestants ou les musulmans. Chacun y voyant d’ailleurs midi à sa porte. On est tellement dans le symbolique que l’on peut en déduire ce que l’on veut.

    Le plus étonnant est sans doute que cette Genèse et les livrets qui l’ont suivi aient pu ainsi traverser les millénaires et encore continuer à fonder tant de politiques (voire de guerres) dans les pays qui mélangent le pouvoir temporel avec le spirituel. A l’heure de la science moderne, tout ceci laisse un peu rêveur…

  • SARTRE Jean-Paul, ‘Réflexions sur la question juive’.

    Sortie : 1946, Chez : idées NRF

    Publié pour la première fois en 1946, au lendemain de la deuxième guerre mondiale, cet ouvrage démonte ce que sont l’antisémitisme et « le Juif » en France. Il commence par énoncer que c’est l’antisémite qui crée « Le Juif » par son besoin de l’ennemi qu’il veut détruire et termine pour dire que l’antisémitisme « n’est pas un problème juif : c’est notre problème ».

    Sartre distingue deux catégories de Juifs :

    • l’authentique qui vit sa condition de celui par qui arrive le Mal, insensible à l’antisémitisme même
    • l’inauthentique qui est habité par la conscience d’être juif en même temps qu’il cherche à se fondre dans la masse des non juifs, jusqu’à en devenir antisémite lui-même

    Les Juifs ont un ami : le démocrate qui proclame que les hommes sont égaux en faisant usage du rationalisme comme instrument de libération de l’Homme. Sartre en appelle à l’unicité de la Vérité et l’universalité de la condition humaine : en face des lois universelles et éternelles, l’homme est lui-même universel. Il n’y a donc pas plus de Juif, que d’Arabe ou de Noir, il y a l’Homme.

    Nous sommes chez Sartre, alors bien sûr il écrit :

    La révolution socialiste est nécessaire et suffisante pour supprimer l’antisémitisme ; c’est aussi pour les juifs que nous ferons la révolution.

    Avec brio Sartre développe sa théorie de l’antisémitisme et du « Juif ». Il n’y est quasiment pas question de religion mais de minorité qui n’existerait qu’en réaction à la volonté de destruction et la déraison de l’antisémite. Bizarrement la Bible est passée sous silence alors qu’elle contribue tout de même à l’existence de la communauté ! L’athéisme révolutionnaire plutôt que l’ancien testament.

    Sartre marque son soutien à la minorité juive en France mais avec son système de pensée. Au-delà du cas spécifique des juifs analysé dans cet ouvrage, on peut probablement étendre nombre des arguments traités au syndrome des minorités qui veulent tout à a fois être reconnues comme partie intégrante de la majorité des citoyens (avec les mêmes droits et devoirs) mais tout en faisant reconnaître leurs spécificités (avec au besoin des droits additionnels particuliers). Il n’est pas sûr que ce livre aurait pu être écrit en ce début de XXIème siècle…

  • ZWEIG Stefan, ‘Le monde d’hier – Souvenirs d’un européen’

    Sortie : 1944, Chez : Belfond

    Ecrivain autrichien, juif, en langue allemande, qui connut le succès très tôt dans sa vie commencée en 1881, Stefan Zweig a connu les espoirs et les désastres de l’Europe de la première moitié du XXème siècle. Ami des plus grands : Rilke, Toscanini, Romain Rolland, Freud… il a animé les belles années  littéraires de Vienne à Paris en passant par Berlin et l’Amérique.

    Comme tant d’autres il crut que l’intelligence et la culture arrêteraient la guerre. Il en vécut deux, successives et mondiales, perdues par sa patrie, perdues par l’Europe et par l’Humanité. Il vit revenir l’antisémitisme qui le força à devenir apatride face au déchaînement de violence et de bêtise de l’Allemagne nazie.

    Ce long journal écrit au Brésil en 1941 est l’histoire du parcours d’un écrivain et d’un continent qui ne purent empêcher la barbarie mais au contraire s’y abîmèrent. Ecrit dans le style élégant de l’époque, ce récit est à la fois plein de l’insouciance de l’entre-deux guerres sur le thème « plus jamais ça », de la profusion de la création culturelle de ce temps et de l’arrivée de la folie destructrice qui a ravagé notre vieille Europe, qui ne s’en est d’ailleurs jamais remise.

    Stefan Zweig se suicida au Brésil en février 1942. Et il n’avait pas encore découvert le pire… qu’il avait sans doute anticipé d’où son geste désespéré.