Catégorie : Notes de lecture

  • MAUPASSANT Guy de, ‘Les Dimanches d’un bourgeois de Paris et autres nouvelles’

    MAUPASSANT Guy de, ‘Les Dimanches d’un bourgeois de Paris et autres nouvelles’

    Sortie : 1880, Chez : Editions Gallimard (2020)

    C’est l’histoire d’un employé parisien moyen, Parissot, qui, pour suivre les recommandations de son médecin et changer d’air, se promène le dimanche dans la banlieue ouest de la capitale qu’il rejoint en train ou en bateau (l’Hirondelle). C’est à Saint-Cloud, Maisons-Laffitte, Bougival, sur les bords de Seine qu’il pérégrine au hasard des sous-bois et des rencontres. Il en profite pour ressasser sa vie tristounette d’employé de bureau soumis à l’ironie de ses collègues ou l’autorité de ses petits chefs.

    La nouvelle principale « Les Dimanches… » est suivie d’autres qui semblent avoir été des brouillons de la première, assemblés ensuite pour la composer. Maupassant (1850-1893) se moque gentiment de la France moyenne représentée par Parissot, un peu borné, un peu bourru, mais pas un mauvais bougre. Il y place certains évènement de sa propre vie comme la rencontre avec Zola à Médan, la guerre de 1870 contre les Prussiens…

    C’est en somme une agréable et ironique chronique journalistique de Paris en fin de XIXème siècle.

  • CHEVALIER Gabriel, ‘Clochemerle’

    CHEVALIER Gabriel, ‘Clochemerle’

    Sortie : 1934, Chez : Les Editions Rieder.

    C’est le roman désopilant dont le titre, « Clochemerle », est devenu le symbole des petites embrouilles villageoises franchouillardes qui ne sont pas bien graves mais agitent les conversations des commères. Publié en 1934 par Gabriel Chevalier (1895-1969) il décrit la vie ordinaire d’un village du Beaujolais où s’affrontent deux clans. Nous sommes dans l’entre-deux-guerres et la loi de séparation de l’Eglise et de l’Etat n’est pas loin. Alors nous avons le curé, la baronne et le notaire d’un côté qui se heurtent à l’instituteur et au maire républicains, mais tout le monde se retrouve au bistrot pour picoler et pérorer.

    Le projet du maire, qui vise un poste de sénateur, est d’installer une pissotière au milieu du bourg. Aussitôt dit aussitôt fait mais ce monument hygiénique va déclencher un grave conflit dans le village qui va remonter jusqu’aux plus hautes instances religieuses et républicaines dans la capitale qui vont devoir se mêler des affaires de Clochemerle pour calmer le jeu. Les coucheries du village servent de détonateur à cette guerre de tranchée et en anime toutes ses étapes.

    Bref, un vraie histoire de village racontée avec un humour subtil. Les dialogues entre la baronne et le curé sont burlesques, ceux entre la vieille fille acariâtre grenouille de bénitier et la plantureuse tenancière de la galerie commerciale sont impayables, les virées du notaire chez les prostituées de Lyon, la rencontre entre le préfet et l’évêque, la dégringolade du dossier Clochemerle dans tous les échelons de l’administration du ministre de l’intérieur… tout n’est que petits arrangements, intérêts personnels bien compris et coucheries bien organisées.

    Gabriel Chevalier maîtrise admirablement la langue. Il joue sur les mots avec un cynisme joyeux et une habileté retorse. C’est un enchantement d’écriture, un joyau de gaieté, une plongée dans l’ironie. Tout cela est léger et malicieux et, finalement, révèle une admirable vision d’un peuple de « gaulois réfractaires ». Près d’un siècle plus tard, il n’y a guère une ligne à changer dans cette description, sauf peut-être que la violence a remplacé la légèreté.

  • HOUGRON Jean, ‘Rage blanche’.

    HOUGRON Jean, ‘Rage blanche’.

    Sortie : 1958, Chez : Editions Mondiales.

    Jean Hougron (1923-2001) a passé cinq années aventureuses en Indochine à partir de 1947. Commerçant, puis chauffeur de camion, puis planteur de tabac, puis marchand de bière… il parcourut le Laos, le Cambodge, la Chine, la Thaïlande à une période où la rébellion contre la colonisation française commençait à se lever. Il en revint avec des notes qui allaient fonder son œuvre « La nuit indochinoise », une somme de sept épisodes pus ou moins indépendants, dont « Rage blanche » est extrait. Avec Jean Lartéguy, Hougron est devenu l’un des auteurs clés de la vie des colonies françaises dans la seconde moitié du Xxème siècle, toujours entre guerre et commerce, tiraillées entre indépendance et compromission.

    Ce roman raconte l’histoire d’un colon français, Legorn, exploitant une ferme dans les hautes vallées du Laos. Dès les premières pages on apprend que sa femme et leur fils sont morts au cours d’une attaque sur la piste les menant de Vientiane à leur village. Il va enquêter pour savoir qui a mené cette attaque : les rebelles du Vietminh ou un colon concurrent de sa vallée.

    Et l’enquête nous amène à plonger dans le monde interlope où évoluent colons européens et colonisés asiatiques. Ce ne sont que basses histoires d’intérêts contradictoires, de commerces douteux (le business d’opium n’est jamais loin), de pouvoirs contestés et contestables, mais aussi de courage pour développer des activités dans des conditions difficiles. Il y a de rapides fortunes qui se créent et des faillites retentissantes qui dépouillent. Souvent la vie des acteurs ne tient qu’à un fil.

    C’est une espèce de far West asiatique magnifiquement rendu par le style de Hougron décrivant précisément l’atmosphère chaude, humide et malsaine de ces tropiques, perceptible en tournant les pages. Pour sont qui ont déjà été victime de crise de paludisme, sa description de telles crises est stupéfiante de réalisme.

    Hougron retrace une époque révolue qui a marqué l’histoire de France et l’esprit d’aventure de certains de ses citoyens, pour le meilleur et, souvent, pour le pire.

  • DURAS Marguerite, ‘La pluie d’été’.

    DURAS Marguerite, ‘La pluie d’été’.

    Sortie : 1990, Chez : P.O.L

    Marguerite Duras raconte ici un conte écrit en 1990 à la suite du film « Les Enfants » qu’elle a réalisé en 1984. Nous sommes sans doute dans les années 1970-1980 et c’est l’histoire trouble et étrange d’une famille pauvre, immigrée d’Italie (le père) et du Caucase (la mère), à Vitry et dont les sept enfants déscolarisés traînent pendant que les parents s’alcoolisent au bistrot, et dont le frère et la sœur aînés, Jeanne et Ernesto, vivent un amour insensé et incestueux.

    Ce dernier ne veut pas aller à l’école pour apprendre « des choses qu’il ne sait pas » et préfère s’instruire de lui-même. Son instituteur dont il a déserté la classe a identifié son potentiel et vient, par amitié, donner des cours particuliers à la fratrie désœuvrée (les « brothers and sisters ») pendant qu’Ernesto continue à lire des livres pour découvrir le monde. Il parle avec sa mère qui ne s’est jamais remise d’un amour perdu dans un train de Sibérie. Il subit son père, handicapé qui n’a jamais travaillé. Il voit la ville de banlieue s’urbaniser et se transformer en se déshumanisant, la vieille autoroute est détruite pour construire des barres HLM.

    Il y a beaucoup de larmes dans cette famille, mais aussi d’amour et de regrets. Et d’admiration à l’égard d’Ernesto en qui tous mettent leurs espoirs pour sortir de la misère. Un livre surtout semble le fasciner, on suppose qu’il s’agit de la Bible, Ancien Testament, puisqu’il parle sans cesse des rois d’Israël. Puis il aborde la chimie, la philosophie allemande, se désole de « l’inexistence de Dieu » et progresse comme autodidacte de la connaissance avec des dons surnaturels. Ce savoir qu’Ernesto acquiert va l’amener à quitter sa famille et sa sœur aimée. Cette perspective les terrorise et on apprend à la dernière page qu’elle se réalise déclenchant un cataclysme familial.

    Ce livre obscur mêle les thèmes la lutte des classes selon Duras et de l’émancipation par l’éducation. Il est probablement volontairement confus. Pas facile à lire !

  • PEYREFITTE Alain, ‘C’était de Gaule 2/3 « La France reprend sa place dans le monde »‘.

    PEYREFITTE Alain, ‘C’était de Gaule 2/3 « La France reprend sa place dans le monde »‘.

    Sortie : 1997, Chez : Editions de Fallois / Fayard.

    C’est le deuxième tome des trois rédigés par Alain Peyrefitte (1925-1999), homme politique et écrivain, qui fut ministre de l’information et porte-parole du gouvernement à partir de 1962 pour cinq ans avant de poursuivre une carrière ministérielle jusqu’en 1981. C’est au titre du porte-parolat du gouvernement de De Gaulle et qu’il aura des entretiens particuliers avec le Général après chaque conseil de ministres. En tant que ministre de l’information il était le seul autorisé à prendre des notes en conseil des ministres. Dès sa prise de fonction gouvernementale il décide de consigner pour l’Histoire tous ces entretiens qu’il publie dans les trois volumes de « C’était de Gaulle ».

    « Après avoir donné l’indépendance à nos colonies, nous allons prendre la nôtre »

    Ce volume commence par traiter de la politique d’indépendance vis-à-vis des Etats-Unis qui inspira de Gaulle tout au long de ses années de pouvoir : alliance, certainement oui, mais indépendance du commandement militaire français qui ne doit pas dépendre de Washington pour la défense de la France ; d’où le développement de la force nucléaire française et la sortie du commandement intégré de l’OTAN et à sa conséquence immédiate : le démantèlement des bases américaines présentes sur le sol français depuis l’après-guerre. Obnubilé par l’objectif de rétablir la grandeur de la France après le désastre de 1940 il est guidé par cette nécessité.

    La grandeur c’est le chemin qu’on prend pour se dépasser. Pour la France c’est de s’élever au-dessus d’elle-même, pour échapper à la médiocrité et se retrouver telle qu’elle a été dans ses meilleures périodes.

    22/03/1964

    « Il faut que les Américains s’en aillent »

    Il n’est pas certain que si « les soviets » envahissaient l’Europe les Etats-Unis viendraient automatiquement son secours, malgré les accords, alors il veut une France indépendante capable d’appuyer sur le bouton nucléaire toute seule et être ainsi sanctuarisée.

    Aujourd’hui, la guerre atomique remet en cause tous les engagements. Vous imaginez un Président des Etats-Unis prenant le risque de condamner à mort des dizaines de millions d’Américains en vertu d’un traité d’alliance ?
    Comment voulez-vous être sûr que le Président des Etats-Unis pressera sur le bouton, si le destin du peuple américain n’est pas directement menacé ? On peut être sûr du contraire.

    29/09/1963

    Les institutions

    Sa volonté d’indépendance s’élargit aussi à la fonction présidentielle qui doit être libre des querelles partisanes, d’où la modification de la constitution de 1962 pour établir l’élection du président au suffrage universel : « le pouvoir de doit dépendre d’aucun parti, y compris celui qui se réclame de moi. »

    Il règle au passage son sort au quinquennat mis en place en 2000 par l’un de ses lointains successeurs, Jacques Chirac :

    Le risque, si on fait coïncider l’élection présidentielle et l’élection législative, c’est que la Président devienne prisonnier de l’Assemblée, c’est-à-dire des partis. Les deux consultations, dans la foulée, résulteraient de combinaisons électorales. … Il n’y a pas forcément accord parfait entre la majorité qui a élu le Président et la majorité législative. Mais le Président doit pouvoir se tirer d’affaire tant qu’il n’est pas désavoué par le peuple.

    30/04/1963

    Dans l’atmosphère plus détendue de ses entretiens entre quatre yeux avec Peyrefitte, le général se laisse aller à quelques jugements définitifs, mais toujours clairvoyants, sur la presse notamment (« en réalité ce sont des décadents. Ils présentent toujours le côté catastrophique, misérable et lamentable des choses. C’est une tendance qui a toujours caractérisé les décadents ! »), l’Algérie indépendante, certains de ses collègues présidents d’autres pays, l’Eglise de France (« ce n’est pas le patriotisme qui l’étouffe. »), les partis politiques… C’est toujours succulent.

    François Mitterrand qui se présente aux élections présidentielles de 1965 en prend pour son grade lorsque de Gaulle raconte son passé vichiste (« Il avait travaillé pour Vichy avec tant de zèle que ça lui a valu la francisque. Il était entré dans ce corps d’élite. »), ou leur rencontre à Alger à l’hiver 1943-44 où le général lui propose de rejoindre une unité combattante, ce qu’il refuse. Il le qualifie de « Rastignac de la Nièvre » ou « d’arsouille ». Et alors que Mitterrand nommé secrétaire général intérimaire du ministère des Anciens combattants et Prisonniers (il s’est ensuite prétendu ministre) organise des manifestations à la libération pour obtenir la tête de son propre ministre (Henri Frénay), il est convoque par de Gaulle au ministère de la Guerre qui lui a laisse deux solutions : soit il n’est pas responsable des manifestations organisées par son mouvement et il exige sa démission immédiate, soit il est le chef et il signe immédiatement l’engagement aujourd’hui, sinon de Gaulle le met en état d’arrestation à la sortie de ce bureau. Mitterrand a opté pour la seconde alternative…

    « Il faut bien que l’intendance suive »

    En 1964, avec Giscard d’Estaing ministre des finances, il met en place un plan de stabilité destiné à rétablir l’équilibre du budget et de lutter contre l’inflation.

    La rigueur s’impose à tous. Ce n’est pas seulement un problème d’équilibre des dépenses et des recettes, mais il faut que la part de l’Etat dans l’économie soit contenue. Sinon on va non seulement vers une inflation proprement dite qui emporte la monnaie, mais vers une inflation du rôle de l’Etat au sein de la société. Nous avons atteint une limite qu’il ne faut pas dépasser. L’Etat doit veiller aux équilibres ; à plus forte raison, il ne doit pas lui-même mettre en danger l’équilibre par sa propre masse.

    02/04/1964

    A cette époque les prélèvements obligatoires représentaient 34% du PNB, elles en représentent aujourd’hui plus de 55%…


    Les autres thèmes abordés dans cette première moitié des années 1960 sont tous aussi passionnants : les premières actes postindépendance des anciennes colonies africaines, leurs coups d’état, les interventions militaires françaises pour y « remettre de l’ordre », l’Algérie bien sûr qui se débat dans ses contradictions internes tout en continuant à lorgner vers Paris, l’aide au développement à ces pays neufs, la communauté européenne à six membres et ses luttes intestines pour la défense des intérêts de chacun, la relation franco-allemande après le départ du Chancelier Adenauer et la signature du traité de l’Elysée, l’engagement américain au Vietnam qui s’intensifie, sans oublier les questions internes, la transformation de la France rurale, l’émergence du premier ministre Georges Pompidou qui succédera au général, tant d’autres sujets qui sont ceux d’un pays en pleine restructuration, dirigé par un homme de grande valeur.

    Ces conversations dévoilent un président conscient de sa valeur, sûr de ses objectifs dont la finesse d’analyse et de jugement inspirent de l’admiration, dont l’intelligence supérieure force le respect quand on le voit maîtriser de haute main des sujets dont il n’est pas si familier, et ne délaissant pas un humour dévastateur ce qui ne gâche pas les choses.

    Vivement le tome III.

    Lire aussi

  • MILES Barry, ‘Ici Londres ! Une histoire de l’underground londonien depuis 1945’

    MILES Barry, ‘Ici Londres ! Une histoire de l’underground londonien depuis 1945’

    Sortie : 2010, Chez : Editions Payot & Rivages (2014).

    Barry Miles, né en 1943, est un auteur qui a frayé avec le milieu « underground » londonien dont il a été l’un des acteurs depuis l’après-guerre. Dans ce récit de 700 pages il retrace l’histoire de cette contre-culture qui a touché tous les arts et dont Londres fut l’un des centres névralgiques. La capitale britannique a toujours été créative et même au sortir de la guerre, au cœur d’une ville dévastée par les bombardements allemands mais victorieuse grâce à la résistance héroïque de ses habitants, la culture a agit comme un ressort, bousculant la vieille Angleterre et accélérant son redressement.

    Ils étaient les enfants d’une société qui considérait encore que les classes moyennes étaient en droit d’imposer leurs valeurs morales à une classe dont le mode de vie échappait totalement à ces critères ; d’une génération qui utilisait la guerre comme un prétexte pour légiférer dans tous les domaines ; d’un système d’éducation qui rejetait tout potentiel créatif et ne menait qu’à des boulots sans avenir et à la conscription obligatoire ; d’un monde gris et médiocre où les gentils garçons jouaient au ping-pong.

    George Melly (1926-1973, chanteur de jazz et de blues, critique, écrivain, lecteur du surréalisme)

    Nous sommes à Londres, donc il fait froid et humide, alors tout se passe dans les pubs, les bistrots, les bars, les galeries d’exposition éphémères, les librairies dans des caves et les squats occupés par les artistes dans les ruines des immeubles bombardés. Miles a traîné dans tous ces tripots où se pressaient nombre d’artistes inconnus du lecteur lambda, mais aussi Francis Bacon, Lucian Freud, Allen Ginsberg, Jackson Pollock, le tout dans une débauche d’alcool et de drogue.

    Plus tard on voit apparaître Mick Jagger, Keith Richards et Brian Jones, Pete Townshend, Yoko Ono, Syd Barret, John Peel, Gilbert & George. On assiste aux débuts des Pink Floyd, de Soft Machine, et de nombre de poètes, de peintres, d’auteurs de théâtre, de réalisateurs de film… Les américains William Burroughs, Jimmy Hendrix, Andy Warhol, Debby Harry passent aussi à Londres pour plonger dans cette contre-culture rayonnante.

    Des évènements sont organisés où des musiciens jouent de l’archet sur des pots de yaourt sonorisés pendant que des peintres laissent dégouliner de la peinture sur le plancher du théâtre devant des spectateurs aux visages peints de motifs cachemire écoutant des enregistrements de poèmes de Burroughs dans des nuages de fumée de cannabis…

    La dernière partie est consacrée à l’apparition du mouvement punk qui fit exploser les règles du vieux rock, déclenchant un séisme musical et comportemental annonçant l’arrivée des « nouveaux romantiques » (Boy George, Spandau Ballet, Ultravox).

    Le trait commun de tous ces artistes est la rébellion contre les règles et la bourgeoisie britanniques. Leurs buts : faire exploser le système, choquer ses acteurs et regénérer les arts. Quelque soit leur domaine de prédilection, ils ont pleinement réussi, et même s’il a fallu passer par des installations douteuses, des collaborations improbables, des concepts nauséabonds, les meilleurs ont survécu, et même réussi pour certains. Et puis la société a aussi évolué vers un peu plus de tolérance, aussi par suite des scandales qu’ils ont joyeusement provoqués.

    Et lorsqu’on s’interroge sur ces incroyables débordements de créativité du Royaume-Uni, et de Londres en particulier, qui continuent de nous impressionner encore aujourd’hui, la meilleure réponse est peut-être que le climat sombre de ce pays favorise la création.

    Le titre « Ici Londres ! » est la traduction de « London Calling! » qui était le nom d’une des premières émissions radio de la future BBC en 1942, donnant des nouvelles de la guerre, mi-propagande, mi-information. Il a surtout été repris par les Clash pour leur double album de 1979, un hymne fulgurant au Londres « punk ».

  • DUGAIN Marc, ‘La Volonté’.

    DUGAIN Marc, ‘La Volonté’.

    Sortie : 2021, Chez : Editions Gallimard – folio 7238.

    Avec « La volonté » le romancier Marc Dugain (né en 1957) s’éloigne (un peu) de la fiction pour le récit, celui de la vie de son père et de la relation agitée qu’il partagea avec lui. Fils d’un marin breton qui passe plus de temps en mer qu’à la maison et d’une mère austère, ce père est frappé par la poliomyélite alors que, adolescent durant la seconde guerre mondiale, il est déjà actif dans la résistance.

    Il mène alors un long combat contre les effets de cette maladie qui lui paralyse les deux jambes. Il va en récupérer une et réussira à mener une vie physiquement à peu près normale, à force d’énergie et de volonté. Il se marie avec la fille d’un grand invalide de guerre et ensemble ils partent en Nouvelle-Calédonie (il est ingénieur spécialisé dans l’étude des minéraux) puis au Sénégal où ils auront leur deux enfants. Ils fuient ainsi leurs deux familles à l’amour pesant, et pour assouvir leur envie de grands espaces et le besoin d’une vie hors de la norme.

    Ce livre est surtout l’histoire émouvante d’une relation complexe entre un père exigeant qui a connut la guerre et son fils aîné Marc, enfant des trente glorieuses et de l’apparition de la consommation de masse. Beaucoup d’incompréhension, parfois de violence, de longues périodes d’incommunicabilité et de séparation. Puis l’intervention affectueuse d’une marraine va apaiser l’adolescent Marc qui va retrouver le dialogue avec son père et faire émerger l’amour filial qui se dissimulait sous la révolte. Marc accompagne son père jusqu’au bout sur son lit de mort. Il va ensuite de rapprocher de sa mère, autour du souvenir de cet homme qu’ils ont passionnément aimé tous les deux, sous un jour différent.

    Dugain déroule la vie de sa famille à travers la grande histoire et décrit l’existence des siens comme un roman plus qu’un récit en précisant en avant-propos :

    La plus belle des fictions est celle qu’on entretient sur ses proches dans des souvenirs qui jalonnent une mémoire flottante. Ce n’est pas la biographie d’inconnus, c’est un vrai roman.

    Cet hommage brûlant aux anciens lui a forgé la conviction que nous sommes aussi et surtout ce qu’ils nous ont transmis. Il laisse ce livre émouvant à ses petits-enfants pour qu’ils sachent de qui ils viennent. C’est un noble ouvrage !

  • WEIL Simone, ‘L’Enracinement – prélude à une déclaration des devoirs envers l’être humain’.

    WEIL Simone, ‘L’Enracinement – prélude à une déclaration des devoirs envers l’être humain’.

    Sortie : 1943, Chez : Editions Gallimard.

    Simone Weil (1909-1943) est une philosophe française « humaniste » qui a cherché à expliquer la condition ouvrière à l’aune de l’analyse marxiste mais sans être véritablement « révolutionnaire ». Née juive, elle adhère (sans se convertir) à la spiritualité chrétienne. Normalienne, agrégée de philosophie à 22 ans, elle enseigne puis travaille en usine, fréquente l’Espagne aux temps de la guerre contre le franquisme, compagnonne un temps avec l’anarchisme, le trotskisme, visite l’Allemagne pour mieux comprendre l’hitlérisme dans les années 1930, elle se plonge dans les textes grecs, chrétiens, hindouistes, bouddhistes… Elle écrit le fruit de toutes ces multiples réflexions. La majorité de ses écrits sera publiée après sa mort. Elle s’exile à Londres en 1942 où elle écrit son œuvre majeure : « l’Enracinement ». D’une santé fragile, elle est tuberculeuse, épuisée physiquement et psychiquement, elle meurt d’une crise cardiaque à l’âge de 34 ans.

    C’est évidement son jeune âge qui frappe en premier lieu à la lecture de L’Enracinement, on reste stupéfait devant l’accumulation de lecture et de savoir sur laquelle elle forge ses analyses, ainsi que par la puissance de sa pensée. Comment à seulement 34 ans a-t-elle pu incorporer toute cette connaissance de la philosophie et de l’Histoire ? Par quelle intelligence supérieure arrive-t-elle à ordonner sa pensée et restituer ses analyses de façon aussi claire pour un lecteur non initié à la philosophie ?

    Dans la première partie intitulée « Les besoins de l’âme », Mme. Weil différencie la notion d’obligation de celle de droit qui lui est « subordonnée et relative », puis liste les « besoins de l’âme » à ne pas confondre avec « les désirs, les caprices, les fantaisies ou les vices » et de définir l’ordre, la liberté, l’obéissance, la responsabilité, l’égalité, la liberté d’opinion, la vérité… Bref, une sorte de vade-mecum de ce qui devrait être la ligne de conduite des démocraties.

    Dans la seconde partie « Le déracinement » elle déplore la « maladie du déracinement » lorsqu’un peuple ou une classe sociale n’a plus accès à ses racines morales, intellectuelles, spirituelles. Ces racines viennent soit de son milieu soit elles infusent par échanges entre les classes. Il y a déracinement, notamment, lors des conquêtes militaires : les Celtes en Gaulle, les Maures en Espagne, les Allemands en Europe ou la France en Océanie, les conquérants cherchant systématiquement à effacer l’histoire des nations conquises, à les déraciner. De ce fait, la conquête militaire est assimilée au mal.

    L’argent est aussi un puissant facteur de déracinement au sein d’une même société. Pour éviter celui-ci, Weil expose sa conception d’une organisation idéale du travail, ouvrier comme paysan, qui « serait éclairé de poésie », un système ni capitaliste ni socialiste qui abolirait la condition prolétarienne et dont l’orientation serait non pas « l’intérêt du consommateur » mais « la dignité de l’homme dans le travail, ce qui est une valeur spirituelle ».

    Elle explique aussi l’apparition de ce déracinement nuisible par la disparition du sens des collectivités qui correspondaient à des territoires, aujourd’hui balayé par celui de la nation « c’est-à-dire l’Etat » qui s’est substitué à tout pour « assurer à travers le présent une liaison entre le passé et l’avenir ». Et d’illustrer dans une vaste fresque historique, de l’empire romain à l’Europe de la première moitié du XXème siècle les notions de patrie, de nation, d’obéissante et de désobéissante, des contradictions insolubles du concept de patriotisme, de la brutalité des conquérants en relativisant leurs cruautés respectives.

    La troisième partie, L’Enracinement, débute par une analyse de l’effondrement de la France en 1870 malgré le fait que c’est elle qui ouvrit les hostilités contre la Prusse, jusqu’à la rédemption initiée par le mouvement gaulliste susceptible de restaurer le génie du pays au-dessus du chaos (rappelons que le livre est écrit entre 1940 et 1942, époque où la guerre est loin d’être terminée) :

    La vraie mission du mouvement français de Londres est, en raison même des circonstances politiques et militaires, une mission spirituelle avant d’être une mission politique et militaire.
    Elle pourrait être définie comme étant la direction de conscience à l’échelle d’un pays.

    S’en suivent de complexes déroulements sur la force, l’histoire, la poésie, la tradition, la spiritualité qui enracinent la puissance d’une nation. Si l’univers entier est régi par la force, comment l’homme pourrait-il s’en soustraire ? Elle constate ensuite l’incompatibilité entre religiosité et science et ramène le christianisme à « une convenance relative aux intérêts de ceux qui exploitent le peuple » où l’esprit de vérité est absent.

    La philosophe écrit fiévreusement sur les voies à emprunter pour élever l’inspiration de la nation et la spiritualité de son peuple en évitant les dérives constatées dans l’histoire, dont le cas Hitler n’est pas des moindres. Nombre de sujets résonnent encore aujourd’hui d’une brulante actualité : la spiritualité des nations, la science et la religion, la dévastation générée par les conquêtes militaires… Il faut faire quelques efforts pour pénétrer la pensée de la philosophe mais ceux-ci sont très largement récompensés par l’impression d’en partager la saveur.

    NB : le livre a été publié par Albert Camus.

    Lire aussi : La Corse déracinée

  • de SAINT-PHALLE Niki, ‘ Mon secret’.

    de SAINT-PHALLE Niki, ‘ Mon secret’.

    Sortie : 1994, Chez : des Femmes / le rayon blanc (réédition 2023)

    Niki de Saint-Phalle (1930-2002) est une artiste franco-américaine, plasticienne-peintre-graveuse-sculptrice-réalisatrice, rendue célèbre, notamment, par ses sculptures « Nanas », sorte de poupées géantes aux couleurs chamarrées et aux représentations naïves.

    Lorsqu’elle avait une dizaine d’années, donc dans les années 1940, elle a été violée par son père et ne s’est jamais vraiment remise de ce drame intime qu’elle a gardé pour elle, malgré nombre de cures psychiatriques et de dépressions profondes. En 1992 elle se résout à écrire (et publier) cette lettre à sa fille Laura pour lui révéler ce crime commis par son grand-père.

    Le texte manuscrit est imprimé comme tel, en grandes lettres rondes avec des ratures et des fins de phrases débordant verticalement sur les côtés. C’était un été en Nouvelle Angleterre près de New York. Il y avait des serpents dans le jardin auxquels il fallait faire attention. Et il y avait surtout ce père séducteur, citoyen respectable et moraliste, qui commit l’irréparable. Niki s’est soudain retrouvée ballotée entre l’amour pour son père et la haine qu’elle éprouvait pour cet acte. Elle ne voulait pas le dénoncer pour ne pas le perdre… Même le psychiatre qu’elle visitât après sa première dépression à 20 ans ne voulut pas la croire.

    Bien plus tard en 1973 elle a réalisé le film « Daddy » évoquant ce traumatisme. Dans la même période elle eut l’occasion d’aborder ce sujet avec sa mère pour découvrir qu’elle était au courant car son mari lui avait avoué. Elle demanda à sa mère de ne jamais voir le film et cette dernière respecta son vœux.

    C’est une histoire d’inceste au cœur d’une famille bourgeoise et cultivée, tragiquement banale, comme il doit en exister tous les jours et que Niki de Saint-Phalle a su narrer à sa fille avec des mots simples et touchants, lui permettant ainsi de mieux comprendre le parcours de sa mère dont cet inceste subi dans sa plus tendre enfance est certainement l’un des fils conducteurs, hélas ! Dans ses dernires lignes elle regrette de n’avoir pas pu lui en parler alors qu’elle était adolescente, pour la protéger.

    NB : elle ne parle pas de son patronyme si étonnant et sans doute difficile à porter. Certainement ses psychiatres y auront vu des liens avec l’évènement.

  • JéGOU Valérie, ‘ Le Yaudet – Autobiographie d’un village du Trégor (1914-1945)’.

    JéGOU Valérie, ‘ Le Yaudet – Autobiographie d’un village du Trégor (1914-1945)’.

    Sortie : 2014

    Valérie Jégou est l’arrière petite-fille d’Alexandre Le Tourneur dit « Zanté », pêcheur à la fin du XIXème siècle dans un petit village breton des Côtes du Nord, Le Yaudet, donnant sur la baie de Lannion, à l’entrée de l’estuaire du Léguer. Voyant la roue tourner, elle décide d’interroger les anciens sur la vie « d’avant » dans ce petit coin de l’Ouest. Cela donne ce charmant livre dans lequel sont restitués les interviews de ces personnages truculents, illustré de photos et cartes postales d’époque.

    Ce sont les thèmes de la vie courante qui sont abordés sur la période 1914-1945 : l’habitat extrêmement modeste, l’école, la langue bretonne défendue par le curé, l’agriculture, la pêche, l’embarquement au long cour des hommes pour gagner de l’argent, les bistrot-hôtels, l’arrivée du tourisme avec les congés payés de 1936, la religion et les injonctions du curé, l’arrivée de l’électricité en 1930, celle de deux lignes de téléphone pour le village à la même époque, etc.

    Et puis bien sûr, la mer est présente à toutes les pages. Le Yaudet contrôle l’entrée vers le port de commerce de Lannion et dispose d’un poste de douane. Les bateaux anglais s’y arrêtent avant de remonter le Léguer et, en attendant la marée, les marins montent au bistrot du Yaudet pour boire un coup.

    Voir aussi : Le Yaudet

    Le livre montre un petit peuple pugnace, accroché à ses traditions et ses rochers bretons, menant une vie austère mais joyeuse. Avant la seconde guerre mondiale la Bretagne était une région délaissée par Paris, à la limite du sous-développement. Les choses ont bien changé aujourd’hui, la péninsule a rattrapé son retard à marche forcée mais ses natifs restent un peuple attachant, forgé par la mer et ses paysages éblouissants.

  • LONDON Arthur, ‘L’Aveu 1/2’.

    LONDON Arthur, ‘L’Aveu 1/2’.

    Sortie : 1968, Chez : Editions Gallimard.

    Arthur London (1915-1986) fut un militant et homme politique tchécoslovaque qui connut le parcours classique des engagés communistes de l’époque et fut victime du « procès de Prague » en 1952. Il signe des aveux de « conspiration contre l’Etat » arrachés sous la torture. Condamné à la prison à perpétuité il sauve sa tête, ce qui ne fut pas le cas de onze de ses treize co-accusés qui furent exécutés. Il est réhabilité et libéré en 1956. Il s’exile alors en France avec sa famille, sa femme étant une communiste française.

    Dans « L’Aveu » London revient sur l’incroyable mécanisme des purges communistes du XXème siècle consistant à broyer les militants que l’on veut éliminer sur la base de leurs propres aveux, extorqués par les pires méthodes et reposant, dans la majorité des cas sur une reconnaissance de « culpabilité » totalement fictive. Inspiré des purges staliniennes des années 1930, le procès de Prague permit au président Gottwald de se débarrasser de ses principaux opposants avec l’aide idéologique de conseillers soviétiques.

    London s’engage dans le communisme dès son adolescence et est d’ailleurs emprisonné dans les années 1930 par le régime libéral en place à l’époque car il a participé à la création du parti communiste tchécoslovaque. Entré dans la clandestinité il rejoint Moscou (le pays du bonheur communiste, de « l’homme nouveau » et de « l’avenir radieux »), participe à la guerre d’Espagne dans les brigades internationales, entre dans la résistance en France durant la deuxième guerre mondiale, est déporté à Mauthausen (il est de confession juive), revient en Tchécoslovaquie après la guerre où il est nommé vice-ministre des affaires étrangères avant d’être « purgé » par le régime en 1952 puis réhabilité en 1956. Les autres accusés furent également réhabilités, mais un peu tard pour onze d’entre eux qui avaient été exécutés par le régime.

    La description du régime judiciaire et carcéral en vigueur contre les « traîtres à la patrie » est édifiante. L’obsession développée par les « référents » pour obtenir des « aveux » des accusés est terrifiante et se traduit par des mois, parfois des années, d’interrogatoires, d’auto-accusations, de trahisons, de procès-verbaux pour arriver à la version qui correspond au désir du parti. Le plus souvent, épuisés moralement et physiquement, les accusés cèdent et finissent par signer n’importe quoi pour mettre fin à leur calvaire. La seule différence entre eux réside dans le temps qu’ils mettront avant d’abdiquer de la vérité.

    Mais le plus monstrueux dans tout le processus est l’espèce de « foi communiste » qui ne s’éteint jamais, même au pire des accusations mensongères. Arthur London lui-même continue à annôner que si le parti, « qui ne peut pas se tromper », le soupçonne de complot contre l’Etat c’est qu’il doit bien être coupable de trahison, même s’il ne s’en aperçoit pas. Sa femme française, fille de communistes, elle-même communiste pure et dure écrit à son mari (dans une lettre qui ne lui sera communiquée qu’après ses « aveux ») :

    J’avais une telle confiance en toi, mon Gérard. Est-il possible que tu en étais indigne ? Je t’aime Gérard, mais tu sais qu’avant tout je suis communiste. Malgré mon immense douleur, je saurai t’arracher de mon cœur si j’ai la certitude de ton indignité.

    En t’écrivant ces mots, je pleure comme une Madeleine, nul mieux que toi ne sait combien je t’ai aimé, combien je t’aime. Mais je ne puis vivre qu’en accord avec ma conscience. »

    Comme London fut condamné par la justice du parti, il était donc coupable aux yeux de son épouse qui demanda le divorce avant d’annuler sa demande après la réhabilitation de son mari par le parti. Le parti ne peut pas se « tromper » ! C’est sans doute la plus grande réussite du monde communiste au XXème siècle : avoir réussi le plus étrange et pernicieux lavage de cerveaux de toute l’histoire de l’humanité. « L’aveu » en est un des innombrables récits et fut mis en image par Costa-Gavras. Yves Montand et Simone Signoret y jouaient le couple London, ce qui ne manque pas d’ironie quand ont sait que les deux acteurs furent également victime de l’illusion du communisme avant de revenir sur leur engagement.

    Lire aussi : « L’Aveu » de Costa-Gavras (1970)

  • PODALYDèS Denis, ‘Voix off’.

    PODALYDèS Denis, ‘Voix off’.

    Sortie : 2008, Chez : Mercure de France.

    Denis Podalydès, acteur, metteur-en-scène, scénariste et écrivain, évoque sa vie et ceux qui lui sont chers à travers leurs voix. Evidemment, pour un homme de théâtre, cet organe majeur est une voie d’entrée originale pour analyser son environnement.

    Les voix de ses grands anciens sont passées en revue : Charles Denner, Michel Bouquet, Gérard Philippe, André Dussolier, mais aussi Pierre Mendès-France ou Léon Zitrone. Chaque paragraphe consacré à l’un d’eux décrit la texture de sa voix et le rapport qu’eut Podalydès à son propriétaire.

    Mais il y a surtout les voix de ses proches, sa famille, ses amis, par lesquelles on apprend l’histoire algérienne « pieds-noirs » de ses grands-parents et de son père, le suicide de son frère, les premiers émois de son adolescente « empotée » et le quotidien d’une famille bourgeoise et cultivée dans la France des années 1960-1970.

    En conclusion de nombre de chapitres est inscrit : « Voix de mes frères » marquant l’importance de cette fratrie, avec ses drames et ses bienfaits, dans l’âme de Denis.

  • ANTELME Robert, ‘L’espèce humaine’.

    ANTELME Robert, ‘L’espèce humaine’.

    Sortie : 1947, Chez : Gallimard (1957)

    Robert Antelme (1917-1990) est un écrivain entré dans la résistance durant la seconde guerre mondiale. Arrêté en juin 1944, il est déporté à Buchenwald puis transféré dans une « annexe » du camp à Gandersheim où se situait une usine dans laquelle travaillaient et étaient détenus des déportés affectés là pour travailler. Très vite après son retour en France, Antelme écrit et publie cet ouvrage qui prend immédiatement une place marquante dans la littérature de la barbarie.

    Il décrit longuement de façon clinique l’état de dégradation extrême dans laquelle les déportés sombrent, non seulement physiquement du fait des mauvais traitements, mais aussi moralement face à la stratégie de déshumanisation appliquée par les geôliers (les Allemands) et leurs affidés : les kapos (de différentes nationalités), également détenus, souvent comme « droit commun » et à qui les Allemands délèguent les basses tâches qu’ils appliquent à l’encontre des prisonniers avec parfois encore plus de sauvagerie que leurs maîtres. Les kapos récoltent quelques avantages de leur compromission, notamment en étant moins mal nourris. Et l’on voit des égos prospérer sur la misère, les comptes se régler entre victimes du même système concentrationnaire, des égoïsmes se heurter violemment, des classes de prisonniers se créer. Dans la lutte pour la survie il n’est pas facile de rester noble.

    Antelme insiste douloureusement sur l’état de famine dans lequel étaient laissés les déportés, sans doute de façon calculée pour diminuer les risques de révolte. Il décrit sa propre déchéance jusqu’à mendier des épluchures ou voler des pommes pourries lorsque la faim était par trop intolérable.

    Ils avaient l’estomac vide, et, à défaut d’autre chose, la haine occupait ce vide. Il n’y avait que la haine et l’injure qui pouvaient distraire de la faim. On mettait à en découvrir le sujet autant d’acharnement qu’à chercher un morceau de patate dans les épluchures. Nous étions possédés.

    Dans l’usine aéronautique dans laquelle ils travaillent, les prisonniers sont encadrés par des civils dont la majorité est plutôt pronazie et appliquent leurs méthodes. Parfois une heureuse surprise émerge avec la complicité entre les prisonniers et un civil allemand, ce qui ne permet pas d’arrêter la machine indusrielle de guerre mais fait briller un petit coin de ciel bleu sur l’horizon tragique des déportés.

    Début 1945 les rumeurs du camp annoncent la fin de la guerre et, bientôt, le bruit de la canonnade de la ligne de front se rapproche de Buchenwald. Un bruit et une agitation qui réjouissent la majorité des déportés. Mais la libération n’est pas encore pour tout de suite. Les responsables du camp de Gandersheim l’évacuent avec les déportés encore valides, les éclopés sont assassinés dans le bois d’à côté par les SS et leurs kapos avant le départ. Ceux qui n’arriveront pas à suivre au cours du chemin le seront plus tard. La cohorte va marcher 15 jours pour rejoindre le camp de Dachau, traversant des villages allemands dans lesquels de bonnes familles bien nourries regardent, hallucinées, passer ces zombies en costumes rayés tout en commençant à réaliser que la guerre est en train d’être perdue. Ce voyage dantesque se termine en train d’où les déportés sont débarqués à Dachau. Le 29 avril 1945 les soldats alliés libèrent le camp, y entrent et découvrent l’indicible.

    Le grand intérêt de l’écriture d’Antelme est qu’elle décrit de l’intérieur le processus de délabrement humain qui est infligé aux déportés tout autant que sur les sévices physiques qu’ils subirent sous le joug allemand. Il est difficile de comparer les deux traumatismes, beaucoup sont morts du second, tous ont été dévastés par le premier pour le restant de leurs jours. Il y a ceux qui ont choisi le silence pour survivre, et certains qui ont décidé de parler, voir d’écrire, pour transmettre : Robert Antelme, Charlotte Delbo, Primo Levi… Ils ont fait œuvre utile pour expliquer que la barbarie peut survenir même au cœur des civilisations les plus hautes. Ces ouvrages sont des appels à la vigilance et les évènements en cours dans la guerre d’Ukraine montrent une nouvelle fois combien ils sont nécessaires.

    Le livre est dédié à sa sœur Marie-Louise, déportée elle aussi mais décédée après la libération du camp de Ravensbrück.

    Antelme fut par ailleurs marié avec Marguerite Duras de 1939 à 1947. Dans un livre bouleversant, La Douleur, elle raconte le retour de son mari en 1945 et les soins moraux et physiques qu’elle lui prodigua pour tenter de le faire revenir à la vie d’avant les camps… On y apprend aussi l’énergie du désespoir qu’elle déploya pour faire libérer Robert qui était consigné dans le camp libéré mais en quarantaine pour cause d’épidémie de typhus. Il fut « enlevé » par des camarades français rendus sur place avec cette mission et ramené chez son épouse.

    Lire aussi : DURAS Marguerite, ‘La Douleur’.

  • PEYREFITTE Alain, ‘C’était de Gaule 1/3 « La France redevient la France »‘.

    PEYREFITTE Alain, ‘C’était de Gaule 1/3 « La France redevient la France »‘.

    Sortie : 1994, Chez : Editions de Fallois / Fayard.

    Alain Peyrefitte (1925-1999), homme politique et écrivain, fut ministre de l’information et porte-parole du gouvernement à partir de 1962 pour cinq ans avant de poursuivre une carrière ministérielle jusqu’en 1981. C’est au titre de porte-parole du gouvernement de De Gaulle et qu’il aura des entretiens particuliers avec le Général après chaque conseil de ministres. En tant que ministre de l’information il était le seul autorisé à prendre des notes en conseil des ministres. Dès sa prise de fonction gouvernementale il décide de consigner pour l’Histoire tous ces entretiens qu’il publie dans les trois volumes de « C’était de Gaulle ».

    C’est évidemment un très intéressant retour sur les débuts de la Vème République voulue par de Gaulle revenu au pouvoir en 1958 après l’effondrement de la IVème empêtrée dans son instabilité gouvernementale et la guerre d’indépendance de l’Algérie. Les entretiens commencent en 1962 et ce premier volume couvre les trois grandes affaires du moment.

    Les accords d’Evian et les débuts de l’Algérie indépendante

    Les temps sont à la dislocation des empires coloniaux, pas seulement en Algérie, mais, pour la France, dans toute l’Afrique.

    Les peuples colonisés supportent de moins en moins leur colonisateur. Un jour viendra où ils ne se supporteront plus eux-mêmes. En attendant nous sommes obligés de tenir compte des réalités. Ce que nous avions à faire de plus urgent , c’était de transformer notre empire colonial, en remplaçant la domination par le contrat. Nous avons grand avantage à passer le témoin à des responsables locaux, avant qu’on nous arrache la main pour nous le prendre.

    Puisque nous ne pouvons leur offrir l’égalité [aux populations d’outre-mer], il vaut mieux leur donner la liberté.

    20/10/1959 (lors d’un entretien où Peyrefitte n’était que député et revenait d’un déplacement en Afrique)

    Mais autant la décolonisation des pays africains suit son cours de façon relativement naturelle au début des années 1960, en Algérie, la guerre fait rage. De Gaulle a accepté le principe de l’indépendance algérienne. Les accords d’Evian ont été signés en 1962, le résultat du référendum pour l’indépendance organisé en Algérie est un « OUI » massif et de Gaulle veille a exécuter les accords au plus vite malgré nombre d’oppositions en France comme en Algérie. A Alger les attentats de l’OAS font rage et le général sera lui-même l’objet de deux tentatives d’assassinat en France métropolitaine. Les « pieds-noirs » finalement décident de revenir massivement en France, bien au-delà de ce qui avait été anticipé.

    De Gaulle reste ferme sur ce qui a été décidé et dirige ses ministres, parfois indécis, durant la période de transition entre le référendum d’indépendance et la prise effective du pouvoir par les nouvelles autorités algériennes, elles-mêmes tiraillées entre leurs tendances contradictoires :

    Quels que soient les délais qui ont été fixés par les accords d’Evian, ils seront respectés. Ils ne sauraient être remis en cause. A bon entendeur, salut !

    18/04/1962

    Le référendum constitutionnel de 1962

    Dans la constitution élaborée en 1958 pour la création de Vème République, le président était élu par un collège de grands électeurs. Les premières années de cette nouvelle République marquent la prééminence du président. De Gaulle ressort son vieux projet d’une élection du président au suffrage universel direct afin d’enterrer définitivement la logique mortifère des partis qui pourrait réapparaître après lui. Le texte du référendum soumis au parlement déclenche une motion de censure qui fait tomber le gouvernement. Le président du sénat, Gaston Monnerville, accuse de Gaulle de « forfaiture ». Le président dissous l’assemblée nationale. Le référendum finalement organisé malgré l’opposition parlementaire, est remporté à plus de 62% et les gaullistes gagnent la majorité absolue dans la nouvelle assemblée issue de la dissolution.

    Ils [les partis] sont à la fois incapables de gouverner, puisqu’ils n’existent qu’en divisant les Français, et incapables d’imaginer une autre pratique que celle-là. Voila pourquoi nous venons d’échapper à un grand danger. Maintenant, l’opposition est écrasée. Elle est en débris. Il faut en profiter pour travailler.

    07/12/1962

    La place de la France dans le monde

    Nous sommes en pleine guerre froide et en période de construction de l’Europe des six. L’obsession du général de Gaulle est de redonner à la France une stature internationale et indépendante. Pour ce faire, il va reconnaître la Chine populaire, monter la force nucléaire française, se battre contre l’idée du pouvoir « multilatéral » de l’Europe et en bloquer l’accès au Royaume-Uni qui voulait « noyer le Marché commun dans une grande zone de libre-échange ».

    Nous assistons à l’affrontement de deux énormes masses, la Russie [de Gaulle ne parle quasiment jamais de l’Union soviétique] et la Chine. Les Russes seront dans une position difficile. De deux choses l’une. Ou ils restent avec la Chine, mais elle les boulottera quand elle sera plus forte. Ou ils sont contre, mais alors c’est la fin des Rouges et le camp communiste s’effondrera. C’est peut-être déjà fait.

    07/11/1962

    Voyez-vous, la France est souveraine. Ou plutôt, elle le redevient, ce qui ne lui était pas arrivé depuis la Première guerre. Elle s’était blottie à l’ombre des Anglais dans l’entre-deux guerres, puis des Américains après la Seconde. Tout ça, c’est fini. La France a fini de se blottir.

    19/12/1962

    Le sentiment national s’est toujours affirmé en face d’autres nations : un sentiment national européen ne pourra s’affirmer que face aux Russes et aux Américains. L’idée européenne, depuis la fin de la guerre, a progressé grâce à la menace des Russes. Maintenant que les Russes s’amollissent, et c’est heureux, nous avons l’occasion de nous durcir à l’égard des Etats-Unis, et c’est notre devoir ; sinon, l’Europe dite intégrée se dissoudrait dans l’ensemble atlantique , c’est-à-dire américain, comme du sucre dans le café.

    23/01/1963

    A la lecture de ces dialogues on est frappé une nouvelle fois par la capacité d’analyse et d’anticipation du général ainsi que sa compétence pour diriger et commander. Certes, sa stature de sauveur de la France en 1940 et le respect qu’elle inspire y sont pour beaucoup mais l’homme est véritablement un chef, qui plus est, doté d’une remarquable intelligence. Chaque mot rapporté par Peyrefitte en atteste admirablement.

    Ce récit dévoile aussi quelques détails de la vie politique de l’époque : la bonhommie de Pompidou (premier ministre), l’indéfectible soutien qu’il apporte avec constance à « son cher Malraux » en conseil des ministres, sa maîtrise de la langue française qui lui permet une expression limpide, sa remarquable capacité d’assimilation des sujets qu’il ne maîtrise pas complètement, sa capacité de synthèse exceptionnelle…

    Passionnant !

    Lire aussi

  • BLUMENFELD Erwin, ‘Jadis et Daguerre.’

    BLUMENFELD Erwin, ‘Jadis et Daguerre.’

    Sortie : 1975, Chez : Editions Textuel (2013)

    La merveilleuse autobiographie du photographe Erwin Blumenfeld (1897-1969) : juif allemand né à Berlin il a fui le nazisme avec sa famille dans l’Europe des années 1930, fréquenté les camps de concentration ouverts en France pour regrouper certains étrangers à partir de 1940, puis émigré aux Etats-Unis où il est devenu un grand photographe de mode.

    Dans un style délicieux, plein d’humour juif, il parle de son enfance dans la capitale allemande, de son père marchand de parapluies, de son premier travail chez un oncle marchand de tissus, de ses émois adolescents, de la mort de son père, ruiné, de ses rapports à la religion et de tout cette communauté juive de Berlin, active et débrouillarde, avant que ne viennent les heures sombres du nazisme qui déferla sur l’Allemagne. Il n’arrive pas à éviter sa mobilisation comme ambulancier durant la guerre de 1914-1918 du côté de l’Empereur, bien sûr, car il est toujours de nationalité allemande. Il déploie des trésors d’imagination pour aller visiter sa fiancée hollandaise dont le pays est neutre dans cette guerre, tente de déserter, est repris par la police, considéré comme un traître, apprend la mort de son frère sur le front. La défaite allemande en novembre 1918 le sauve, il rejoint sa fiancée à Amsterdam où ils demeurent quelques années, vivotant d’un commerce de cuir qui périclite.

    Durant les années 1930 il visite Paris-Montparnasse, New York, puis délaisse progressivement les affaires diverses, et souvent malheureuses, pour la photographie dont il deviendra l’un des maîtres. Lorsque Hitler prend le pouvoir à Berlin puis jette son dévolu sur l’Europe, la famille s’installe à Paris qu’elle va fuir pour les Etats-Unis, en passant par les camps de concentration français où étaient regroupés les étrangers dans des conditions pas toujours très honorables, surtout pour les juifs… A l’époque il est déjà un photographe relativement reconnu, notamment des magazines américains de mode. Après d’incroyables péripéties il réussit à obtenir des visas pour l’Amérique où la famille s’installe mi-1941 et où il mènera une brillante carrière.

    Dans un style truculent et plein d’autodérision il raconte ses petites affaires en citant Paul Valéry ou Matisse, aborde aussi les grandes questions de notre temps, l’air de rien. Sa description du New York des années 1940 et des new yorkais du secteur de la mode est un modèle du genre : la cocaïne voisine le bourbon, les dollars sont les compagnons de la mode, la folie incarne le busines, les clodos de Times Square voisinent les ladies sur-fardées…

    Mes chaussures restèrent collées dans l’asphalte brulant sur Times Square, place mondialement célèbre, tas de baraquements couverts d’affiches, plus sale encore que Pigalle, peuplée de mendiants, d’ivrognes, de pickpockets et de flics. Avais-je forcé sur la boisson ? Après différents highballs dans différents bars (A chaque fois que je demandais un orange juice, les barmens riaient et m’apportaient un whisky. Était-ce dû à ma prononciation ?), les maisons s’étiraient haut dans le ciel. Vers Wall Street, elles se dépassaient elles-mêmes, grattant le ciel de manière vertigineuse. Je devenais au contraire de plus en plus petit, comme Gulliver à Brobdingnag et me mis à courir, jusqu’au moment où je parvins enfin au 10 Broadway, et trouvai porte close : à New York, les bureaux ferment à 5 heures. Les vespasiennes de Paris me manquaient horriblement, il n’y avait même pas d’arbres, ni de cafés.

    Ce récit de la vie d’un grand photographe révèle aussi le talent d’un vrai écrivain qui a traversé les tragédies et les espérances du XXème siècle.

    Lire aussi : « Les tribulations d’Erwin Blumenfeld 1930-1950 » au mahJ

  • de SAINT PIERRE Michel, ‘Le drame des Romanov 3/3 « La Chute »‘

    de SAINT PIERRE Michel, ‘Le drame des Romanov 3/3 « La Chute »‘

    C’est le dernier acte de la trilogie de Michel de Saint Pierre consacrée à la dynastie des Romanov. Nous sommes en mars 1917 Nicolas II a abdiqué en faveur de son frère qui ne gardera le pouvoir que 24 heures et le laisse à un gouvernement provisoire dirigé par Kerenski sous l’autorité du Prince Lvov. L’armée russe est secouée sur le front est de la guerre de 1914-1918, la famille impériale est assignée à résidence, les révolutionnaires russes se chamaillent sérieusement sur le vaste territoire national, la guerre civile pointe son nez, Lénine, exilé en Suisse, est renvoyé à Saint Pétersbourg, ce qui ne va pas vraiment apaiser la situation…

    Il se dit que l’Allemagne a favorisé le retour de Lénine afin de renforcer le désordre en Russie et rendre moins dangereux ce pays dans la guerre mondiale en cours. On soupçonnera ensuite Berlin de financer Lénine avec le même objectif. Malgré ses talents oratoires Kerenski est progressivement emporté par l’impact du conflit sur sa politique intérieure. Le pays s’effondre progressivement et le parti bolchévique emmené par Lénine et Trotski cueille le pouvoir comme un fruit mur en octobre 1917 au terme d’une insurrection sanglante : « octobre rouge » et d’un coup d’Etat qui liquide les reste du pouvoir bourgeois flageolant.

    De façon inversement proportionnelle au renforcement du pouvoir bolchévique le sort de la famille impériale se dégrade en captivité. Elle est d’abord transférée du palais de Tsarskoïe Selo près de Petrograd (Saint Pétersbourg) à Tobolsk en Sibérie occidentale puis à Ekaterinbourg dans l’Oural où elle sera massacrée dans le sous-sol de la maison « à destination spéciale » Ipatiev le 16 juillet 1918, avec une partie de sa suite par une soldatesque enivrée par la vodka et l’odeur de la poudre. Leurs restes sont dissous dans l’acide, brûlés puis incinérés dans la forêt voisine. Il est probable que Lénine en personne signa l’ordre d’exécution.

    Les Romanov en 1913

    Saint Pierre déplore évidemment ce massacre royal que d’ailleurs pas grand monde ne défendit à l’époque excepté le nouveau pouvoir bolchévique qui voulait ainsi marquer son arrivée au pouvoir d’un acte fondateur et violent. Il décrit les premiers mois de gouvernement du duo infernal Lénine / Trotski de façon que l’on peut qualifier aujourd’hui de réaliste compte tenu de ce que l’on sait des travaux d’historiens sur la guerre civile russe de ces années et les dérives du pouvoir rouge qui aboutit à l’avènement de Staline qui succède à Lénine après sa mort en 1924, avant de faire assassiner son grand rival Trotski.

    Lénine est déjà décrit comme déployant une incroyable force idéologique et assez peu de sentiments sur les moyens à employer pur atteindre ses buts. Il considère que le « peuple » doit être mené à la force des baïonnettes et il crée la Tchéka (ancêtre du KGB) pour mener l’oppression qui, dès le départ, est nécessaire pour forcer les citoyens « analphabètes et stupides » à mener la révolution face au vieux monde capitaliste qui « s’effondre ». Alors massacrer la famille impériale dont cinq enfants n’est vraiment pas un obstacle qui puisse arrêter la course victorieuse du bolchévisme.

    On sait ce qu’il advint de ce régime révolutionnaire dont les scories continuent aujourd’hui de faire brûler la Fédération de Russie qui a pris la suite de l’empire soviétique, lui-même successeur de l’empire des tsars Romanov.

    Petite anecdote dans la grande Histoire, dans les années 1920, une femme psychiquement malade se fit passer pour Anastasia, la plus jeune fille du couple impérial, qui aurait survécu au massacre de sa famille. Le mystère n’a jamais été vraiment levé malgré nombre de tentatives, y compris judiciaires. Il semble peu probable que la jeune fille (elle avait 17 ans) ait pu échapper aux tueurs bolchéviques mais Michel de Saint Pierre tend à le croire, laissant plutôt parler son cœur que la science historique.

    Lire aussi :
    de SAINT PIERRE Michel, ‘Le drame des Romanov 1/3’.
    de SAINT PIERRE Michel, ‘Le drame des Romanov 2/3 « La menace »‘
    de SAINT PIERRE Michel, ‘Le drame des Romanov 3/3 « La Chute »‘

  • Anonyme, ‘La Bible – l’Exode’.

    Anonyme, ‘La Bible – l’Exode’.

    Le deuxième chapitre de l’ancien testament de la Bible raconte l’exode du peuple juif, chassé d’Egypte, traversant la Mer Rouge dont les eaux sont ouvertes par les bras de Moïse avant d’atteindre la terre promise, celle d’Israël. L’histoire est connue, les méchants égyptiens craignent l’expansion des « enfants d’Israël » et les transforment en esclaves. Le roi instruit les accoucheuses de tuer les fils de ce peuple en ne laissant survivre que les filles. Moïse est issu de ce peuple va être le messager de Dieu-Yahvé, d’abord auprès de Pharaon (le roi d’Egypte) pour qu’il laisse partir les enfants d’Israël avec force miracles menaçants générant diverses calamités pour le convaincre. Yahvé déclenche les 10 plaies d’Egypte : la grêle, les moustiques, la mort des nouveau-nés… pour persuader le pharaon de libérer son peuple d’Egypte. Et il y parvient tout en veillant à ce que les Egyptiens soient auparavant dépouillés par les enfants d’Israël qui se font « prêter » bijoux et vêtements qu’ils ne rendront pas avant la fuite.

    Ce sont ensuite les pérégrinations à travers la mer et le désert puis l’arrivée au Sinaï où Yahvé prononcera le décalogue : « tu ne tueras point, tu ne commettras pas d’adultère, tu ne voleras pas, tu ne convoiteras pas la femme de ton prochain, etc. » Dieu en profite pour établir les bases d’un droit concernant les esclaves, les homicides, le « viol d’une vierge », la morale, etc. Moïse monte sur la montagne où trône Yahvé et en redescend avec « les tables de pierre – la Loi et les commandements ». Viennent ensuite les règlements régissant la vie courante, dont l’impôt ou le repos sabbatique. Une fois réglé ce cadre juridique par Dieu, tout ce petit monde se remet en route pour gagner le « pays où ruisselle le lait et le miel » après avoir pris soin de construire un sanctuaire dont toutes les caractéristiques architecturales sont détaillées dans le texte. Moïse fait son possible pour tenir son peuple sous la coupe de Yahvé en lui évitant de retomber dans ses errements et autres adorations d’idoles. Il brise d’ailleurs les Tables de la Loi sur le veau d’or que ce peuple indiscipliné s’était mis à adorer pendant que Moïse recueillait les instructions de Dieu sur la montagne…

    Le Livre de l’Exode est sans doute l’une des premières traces écrites de la nécessité d’instaurer et de respecter des règles minimales pour vivre en société. Evidemment elles sont aujourd’hui plutôt le fruit de parlements et de systèmes législatifs que de Dieu, au moins dans les démocraties, mais sans règle le peuple revient rapidement à l’anarchie (le veau d’or). Malgré tout, les Etats religieux continuent à adorer Dieu et à mettre en œuvre l’intégralité de ces textes millénaires, un peu dépassés, qui n’ont pas été écrits par Dieu, semble-t-il, mais par des hommes. Dans les régimes démocratiques certaines de ces règles bibliques subsistent encore aujourd’hui sous une forme ou sous une autre, celles qui relèvent du bon sens.

  • de SAINT PIERRE Michel, ‘Le drame des Romanov 2/3 « La menace »‘

    de SAINT PIERRE Michel, ‘Le drame des Romanov 2/3 « La menace »‘

    C’est le deuxième tome de la saga des Romanov racontée par Michel de Saint Pierre qui va de Nicolas 1er en 1827, petit-fils de la grande Catherine, frère d’Alexandre 1er qui vainquit Napoléon et termina le premier volume, à Nicolas II dont l’abdication en 1917 marquera la fin de la dynastie et la victoire des révolutionnaires bolchéviques. Il couvre presqu’un siècle au cours duquel l’empire va connaître des fortunes diverses, à commencer par l’intronisation de Nicolas qui va déclencher une féroce répression du mouvement des « décabristes » dès les premiers jours du règne.

    A la tête d’un immense empire Nicolas va tenter de s’attaquer à nouveau à l’affranchissement des paysans et l’abolition du servage. Sur le plan extérieur il déclare encore une guerre à la Turquie et s’inquiète de l’opposition de la Pologne dont il est le Roi. Autocrate dans l’âme, il essaye de faire évoluer l’environnement légal de la Russie pour la moderniser. Il se heurte également aux premiers soubresauts révolutionnaires dans le pays et à la contestation de l’élite intellectuelle emmenée par le poète Pouchkine.

    Son fils Alexandre II lui succède à sa mort en 1855. Il annexe la Pologne, c’est plus simple ainsi. Il perd la guerre de Crimée contre les alliés anglais, ottomans et français. Il fait proclamer l’abolition du servage, réforme l’armée, tente une réforme agraire, conclut « l’alliance des 3 empereurs » avec l’Autriche et l’Allemagne, et meurt assassiné par des anarchistes nihilistes en 1881.

    Son fils prend les commandes sous le nom d’Alexandre III et va gouverner sous les règles de l’autocratie et de l’orthodoxie. Il poursuit sans trop de succès la lutte contre la révolution de plus en plus présente et va se rapprocher de la France. Son règne de 13 ans ne fut entaché d’aucune guerre. Il meurt en 1894.

    Nicolas II, fils d’Alexandre III, s’installe au pouvoir à Saint-Pétersbourg pour un règne qui marquera la fin des Romanov et de la monarchie en Russie. La guerre perdue contre le Japon en 1905 sera un désastre pour l’empire qui entraîne de violentes contestations du pouvoir. Raspoutine fait son apparition dans l’entourage de l’empereur où il va progressivement exercer une forte influence que le couple impérial, mêlant politique, religion, médecine parallèle et lubricité. Il est assassiné en 1916 par un prince de la noblesse. Mais Nicolas II affronte surtout l’émergence des révolutionnaires. Même si les principaux meneurs, dont Lénine, sont exilés à l’étranger, la contestation populaire s’exprime de plus en plus dans la rue, donnant lieu à une répression toute autocratique. La Russie intègre en 1914 la guerre contre l’Allemagne, l’Autriche-Hongrie et l’empire Ottoman. L’armée russe est malmenée au combat et affaiblie par le prélèvement d’unités rapatriées en Russie pour lutter contre la subversion.

    Les manifestations et complots sur la scène intérieures, ajoutés à l’aveuglement impérial, amèneront à des rébellions dans l’armée, la police et les cosaques, poussant l’empereur à abdiquer en 1917 en faveur de son frère Michel qui renonce aussitôt, mettant ainsi fin à la monarchie en Russie.

    Lire aussi :
    de SAINT PIERRE Michel, ‘Le drame des Romanov 1/3’.
    de SAINT PIERRE Michel, ‘Le drame des Romanov 2/3 « La menace »‘
    de SAINT PIERRE Michel, ‘Le drame des Romanov 3/3 « La Chute »‘
  • de SAINT PIERRE  Michel, ‘Le drame des Romanov 1/3’.

    de SAINT PIERRE Michel, ‘Le drame des Romanov 1/3’.

    Michel de Saint Pierre (1916-1987) fut un écrivain prolifique de XXème siècle, ancien résistant, plutôt conservateur, un peu « catho-tradi », un peu « Algérie française », anti-communiste féroce, presque tombé aux oubliettes de la littérature. Il n’en demeure pas moins l’auteur de nombreux romans, essais, dont on a parlé à l’époque. Le « Drame des Romanov » n’est sans doute pas un livre historique au sens scientifique du terme mais le récit d’un écrivain passionné par la Russie et fasciné par le destin tragique de cette famille de tsars qui l’a dirigée d’un main de fer.

    Ce premier tome part de l’avènement de la dynastie Romanov jusqu’à la victoire de la Russie, emmenée par le tsar Alexandre 1er, contre Napoléon. Ivan IV le Terrible puis Boris Godounov de la dynastie de Rurik ont fondé l’Etat russe entre 1547 et 1605 avant de passer la main au premier Romanov après le rocambolesque épisode du « faux Dimitri » qui se faisait passer pour le fils d’Ivan le Terrible. Une fois Dimitri assassiné, la voie était libre pour Mikhail, le premier tsar Romanov de 1613 à 1645. Alexis, Féodor et la régente Sophie précédèrent l’arrivée de Pierre 1er (dit « Pierre le Grand »), tsar de 1689 jusqu’à sa mort au pouvoir en 1725.

    Pierre le Grand va agrandir l’empire russe vers la mer d’Azov, la mer Baltique, le moderniser, créer ce qui est devenu Saint-Pétersbourg, mener moulte guerres (victoires et défaites contre la Suède et l’empire Ottoman notamment), ouvrir le pays à l’extérieur, soumettre le pays à la religion orthodoxe, voyager en Occident, écraser des rébellions intérieures, ouvert un conflit avec son fils Alexis qui se terminera par la condamnation à mort de celui-ci après de sévères tortures. Saint Pierre note que « La Russie de Pierre le Grand n’a que deux ennemis au monde : l’athéisme et l’Asie ».

    « Les grands Empires ne sauraient se passer de ports de mer : ce sont les artères qui font battre le cœur d’un Etat de façon plus saine et régulière »

    Pierre 1er

    A sa mort c’est sa seconde femme qui hérite du poste sous le nom de Catherine 1ère pour deux années (1725-1727), puis Pierre II prend la relève, puis Anne 1ère, puis Ivan VI et, enfin, Elisabeth qui laisse la place à Pierre III « le tsar fou », petit-fils de Pierre 1er, pour quelques mois de 1762 avant de mourir assassiné dans un complot ourdi par sa femme, qui deviendra Catherine II, et déclara : « Il était le premier à conspirer contre lui-même« .

    Il laisse donc la place à son épouse qui fut surnommée « la Grande Catherine » de 1762 à 1796. Elle était prussienne sans une goutte de sang slave et dut se convertir à la religion orthodoxe pour épouser Pierre III. Elle agrandit considérablement l’empire en dépouillant la Pologne (déjà) avec la Prusse et l’Autriche et une partie de l’empire Ottoman (encore). Catherine, féminine et philosophe, va innover pour son pays d’adoption en matières juridiques, législatives et institutionnelles, multiplier les amants qu’elle place aux postes du pouvoir, correspondre avec Voltaire, investir dans l’éducation, le tout dans le cadre de l’autocratie et du « droit divin ».

    Son fils Paul lui succède pour un bref règne qui se termine en 1801. Il est détesté par sa mère et accusé d’être trop proche de la Prusse. Il est assassiné à l’issue d’un complot comme la Russie sait en provoquer. Alexandre 1er, petit-fils de Catherine II, prend alors le pouvoir et son règne va être marqué par l’affrontement avec Napoléon.

    Les deux autocrates vont à la fois se séduire et se faire la guerre. Celle-ci se terminera par la retraite de Russie, crépuscule de l’empire napoléonien. Alexandre 1er est alors considéré en Europe comme le vainqueur de l’empire français ce qui donne un poids considérable à la Russie. Ses troupes sont entrées dans Paris en 1814 avec Alexandre à leur tête. Un triomphe !

    L’agrandissement de l’empire initié avec constance par ses prédécesseurs reste son but et il participe en personne au congrès de Vienne de 1815 qui redéfinit l’Europe après la défaite française de Waterloo. Autocrate éclairé il tente de remettre en cause le statut du serf qui pèse encore sur le monde rural russe et participe au maintien d’une écrasante inégalité dans la population, sans doute bien au-delà de celle régnant dans les pays d’Europe. Il y renonce finalement devant le poids de l’inertie générale et des intérêts de la noblesse. Il maintient son pays sous contrôle policier, s’égare dans des crises mystiques, et rend l’âme fin 1825, laissant la Sainte Russie au summum de sa gloire.

    En 1825 l’empire est devenue l’un des plus importants fournisseurs de produits agricoles et de matières premières sur les marché mondiaux mais le régime reste moyenâgeux et le pays est tellement immense qu’il est impossible à gérer et à moderniser. La révolution est déjà passée en France, elle rôde en Russie où le régime impérial échoue à se réformer.

    Lire aussi :
    de SAINT PIERRE Michel, ‘Le drame des Romanov 1/3’.
    de SAINT PIERRE Michel, ‘Le drame des Romanov 2/3 « La menace »‘
    de SAINT PIERRE Michel, ‘Le drame des Romanov 3/3 « La Chute »‘

  • BOUAZIZ Pascal, ‘Leonard Cohen’.

    BOUAZIZ Pascal, ‘Leonard Cohen’.

    Sortie : 2021, Chez : Editions Gallimard, collection Hoëbeke.

    Pascal Bouaziz, musicien, auteur-compositeur, poète, est un inconditionnel de Leonard Cohen dont il connait la vie et l’œuvre sur le bout des doigts. Il choisit dans ce livre de revenir sur dix caractères de cet artiste éternel : l’éternel étranger, le séducteur, le juif errant, le déprimé, etc. Ce n’est pas une biographie mais une plongée dans la personnalité de cet étrange créateur illustrée de magnifiques photos de Leonard.

    L’écriture est sensible, les mots sont documentés, les petites histoires racontées sont souvent déjà des classiques, mais qu’importe, on aime bien les relire. Mais surtout, Bouazic rentre dans les textes des chansons-poèmes de Cohen ce que, par paresse, le spectateur non anglophone ne fait pas assez, et les restitue dans le contexte de la vie de l’artiste.

    Un très joli livre pour nous rappeler combien Leonard Cohen fut un artiste important de son époque et combien ses mots peuvent continuer à nous inspirer.