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  • « Il reste encore demain » de Paola Cortellesi

    « Il reste encore demain » de Paola Cortellesi

    Nous sommes en Italie dans l’immĂ©diat aprĂšs-guerre, il y a encore des soldats amĂ©ricains dans les rues de Rome, les tickets de rationnement sont toujours d’actualitĂ©, la condition fĂ©minine n’est pas la prioritĂ© du pays
 Si nous en doutions ce film en noir-et-blanc suit la vie d’un couple modeste, Ivano et Delia avec leurs trois enfants et le grand-pĂšre (pĂšre d’Ivano).

    Lui est un beauf complet, violent contre sa femme qu’il bat comme plĂątre et Ă  qui il distribue une claque monumentale tous les matins au rĂ©veil, mais qui se sent lĂ©gitime car il a fait les deux guerres et ne voit pas pourquoi les choses changeraient dans une sociĂ©tĂ© europĂ©enne enfermĂ©e dans un patriarcat qui dure depuis des siĂšcles… Delia quant Ă  elle courre toute la journĂ©e pour essayer de grapiller quelques sous entre les piqures administrĂ©es aux malades, de petits travaux de couture, sa copine du marchĂ©, les commĂšres dans la cour de son immeuble, sa famille Ă  nourrir, le grand-pĂšre Ă  soigner et les colĂšres violentes du mari qui s’en prend Ă  elle pour tous motifs, la traitant plus bas que terre comme sa fille d’ailleurs dont il refuse qu’elle fasse des Ă©tudes car elle est femme, et dont il doit approuver le mariage. Fort et brutal, mais effondrĂ© devant le cadavre de son pĂšre qui a eu la mauvaise idĂ©e de rendre l’ñme le jour qu’il ne fallait pas

    Le sujet de la maltraitance des femmes est abordĂ© ici gravement mais avec beaucoup d’humour. La famille italienne est caricaturĂ©e sans doute avec vĂ©ritĂ©. Les sĂ©ances de violence sont tournĂ©es en dĂ©rision en un tango sinistre jouĂ© par les deux Ă©poux. Le rĂŽle du mari est magnifiquement jouĂ© en personnage moustachu, butĂ© et primaire. La fin est inattendue et plutĂŽt optimiste.

    En 2024, si l’on en juge par le nombre de femmes en France qui meurent encore sous les coups de leurs maris, le combat fĂ©ministe est encore loin d’ĂȘtre dĂ©finitivement gagnĂ©. Mais la vraie vie est sans doute bien moins drĂŽle que ce film italien trĂšs rĂ©ussi qui rencontre un grand succĂšs en Italie.

  • SIMON Claude, ‘Les GĂ©orgiques’.

    SIMON Claude, ‘Les GĂ©orgiques’.

    Sortie : 1981, Chez : Les Editions de Minuit.

    Claude Simon (1913-2005) est une Ă©nigme. Le prix Nobel de littĂ©rature 1985 est considĂ©rĂ© comme le descendant de Proust tant son style est complexe et sans respiration Des phrases qui durent plusieurs pages, quasiment sans paragraphe, avec peu de ponctuation (et moulte parenthĂšses enveloppant de nouveaux dĂ©veloppements assez longs mais qui au moins le mĂ©rite de se terminer avec la parenthĂšse fermante). La spĂ©cificitĂ© des GĂ©orgiques est qu’elles intriquent trois histoires diffĂ©rentes se dĂ©roulant Ă  trois Ă©poques distinctes.

    L’Ă©crivain ne marque visuellement ni sĂ©mantiquement quasiment aucune sĂ©paration entre les trois scenarii. Dans une mĂȘme phrase de plusieurs page on peut passer sans aucun intermĂšde autre que quelques points de suspension, de la Convention Ă  la guerre de 1940. A cause de cette confusion organisĂ©e le lecteur doit dĂ©ployer une attention de tous les instants pour ne pas se laisser submerger par ce chaos stylistique. Il s’y retrouve Ă  peu prĂšs, en tout cas suffisamment pour suivre les dĂ©ambulations des personnages dans leurs Ă©poques, toujours guerriĂšres. On connait l’obsession de Simon pour les situations de guerre, ayant lui-mĂȘme participĂ© au second conflit mondial. MobilisĂ© dans la cavalerie en 1939, puis fait prisonnier des Allemands aprĂšs la dĂ©faite française avant de s’Ă©vader et de passer le reste de la guerre Ă  Paris. Toute son Ɠuvre est irriguĂ©e par la guerre.

    On pense Ă  une volontĂ© de perdre sciemment le lecteur mais dans quel but Simon aurait-il choisi une telle option ? Ce parti-pris rĂ©dactionnel attĂ©nue la perception de la richesse de l’Ă©criture tant il faut se concentrer sur les lignes et le dĂ©luge des mots pour les comprendre. Certes, on mesure l’aspect volcanique de sa pensĂ©e qui se dĂ©verse dans les pages telle la lave sur les pentes du volcan. Sans doute le crĂ©ateur ne connaĂźt pas d’autre façon de s’exprimer mais le lecteur, sans doute un peu trop rationnel, ne peut s’empĂȘcher de se dire qu’ajouter un renvoi Ă  la ligne de temps en temps ne nuirait en rien au brio de l’Ă©crivain ni de expression tout en facilitant la lecture.

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  • « Les Indociles » de Jean-Marc Barr et Pascal Arnold

    « Les Indociles » de Jean-Marc Barr et Pascal Arnold

    Au cƓur du confinement dĂ©cidĂ© en 2020 en France pour lutter contre la pandĂ©mie de Covid, Jean-Marc Barr et Pascal Arnold ont tournĂ© cette histoire dans un hĂŽtel de luxe dĂ©sertĂ© par ses clients habituels. Ils imaginent que le gĂ©rant et l’un des propriĂ©taires (jouĂ© par Jean-Marc Barr) accueillent trois escort (deux filles et un garçon homosexuel), prostituĂ©s plus ou moins provisoirement par besoin mais aussi parfois un peu par dĂ©sir, qui « travaillent » dans les chambres vides oĂč ils reçoivent leurs clients. On voit ainsi dĂ©filer une population bigarrĂ©e, plutĂŽt favorisĂ©e, et on partage les rĂ©flexions des escort sur leurs vies et leurs clients. Une comĂ©die lĂ©gĂšre et pleine d’humour.

  • « Le jeu de la reine » de Karim AĂŻnouz

    « Le jeu de la reine » de Karim Aïnouz

    Nous sommes au XVIe siĂšcle en Angleterre, Henri VIII (1491-1547), jouĂ© par Jude Law, est en fin de rĂšgne, physiquement trĂšs malade, progressivement gagnĂ© par la gangrĂšne, il a dĂ©jĂ  fait guillotiner deux de ses Ă©pouses pour trahison, exilĂ© deux autres, la cinquiĂšme Ă©tant morte de maladie. Sa sixiĂšme Ă©pouse, Catherine Parr (1512-1548), jouĂ©e par Alicia Vikander se tire du procĂšs en hĂ©rĂ©sie menĂ©e contre elle par le Roi et son Ăąme damnĂ©e le cardinal Gardiner, elle survivra quelques mois Ă  son Ă©poux. La fin du film montre son extraction de la prison pour rĂ©pondre Ă  la demande du Roi, agonisant, qui veut la voir seule sur son lit de mort pour s’assurer de sa loyautĂ© et de son amour. Le scĂ©nario imagine qu’elle accĂ©lĂšre sa fin, hypothĂšse non confirmĂ©e par les historiens.

    L’atmosphĂšre du film est sombre, se dĂ©roulant soit en extĂ©rieur sous un ciel gris envahi par le brouillard, soit dans un chĂąteau uniquement Ă©clairĂ© Ă  la bougie. Nous sommes en Angleterre
 Tout ce petit monde se dĂ©bat dans des interrogations sans fin sur la religion. Henri VIII va d’ailleurs faire passer son royaume de la croyance catholique vers son pendant protestant, Ă©volution notamment dĂ©clenchĂ©e par le refus du pape d’annuler son premier mariage avec Anne d’Aragon qui Ă©chouait Ă  lui donner un hĂ©ritier.

    Avec sans doute un peu de fantaisie par rapport Ă  la vĂ©ritable histoire ce film retrace les mĂ©andres d’une Ă©poque oĂč les litiges politiques se rĂ©glaient Ă  coups de dĂ©capitations et les relations entre Etats Ă©taient basĂ©es sur des guerres sauvages et sans fin. Et au-dessus de tout, la religion dictait des dogmes qui s’imposaient Ă  la politique. Mais c’est ainsi que se s’est constituĂ©e notre vieille Europe, mĂȘme si certaines frontiĂšres sont encore disputĂ©es aujourd’hui, parfois par les armes, le continent est Ă  peu prĂšs stabilisĂ©. Il vaut certainement mieux vivre aujourd’hui que sous Henri VIII


  • « Les nuits de la pleine lune » d’Éric Rohmer

    « Les nuits de la pleine lune » d’Éric Rohmer

    Arte-TV nous fait le plaisir de mettre Ă  disposition gratuitement sur son site web le film de Rohmer. Et l’on se replonge dans ce film dĂ©licieux de 1984 merveilleusement jouĂ© par Pascale Ogier (1958-1984), toute en fragilitĂ© et indĂ©cision, face Ă  l’amour, l’amitiĂ©, la vie urbaine, la tranquillitĂ© de la banlieue de Lognes, l’excitation des soirĂ©es parisiennes. Elle tente de conduire sa vie pour rĂ©concilier tous ces contraires. Son amoureux possessif est plus intĂ©ressĂ© par le tennis que les nuits au Palace, son ami journaliste parisien ne refuserait pas un peu plus d’intimitĂ©, un amant musicien-saxophoniste-musclĂ© (lui aussi) de passage
 Pas facile de trouver sa voie dans tout ce chaos. Et lorsqu’elle croit l’avoir tracĂ©e, entre la banlieue oĂč elle vit avec son amoureux tennisman et son petit appartement dans la capitale oĂč elle rencontre ses compagnons de sorties parisiennes, elle dĂ©couvre qu’à Lognes l’oiseau s’est envolĂ© avec une autre. Tout se termine dans les larmes.

    Le film nous replonge dans la nostalgie des annĂ©es 1980 : Elli & Jacno dans les soirĂ©es (qui compose la bande originale), les bistrots un peu crasseux, les Renault 16 dans les rues, les citĂ©s clinquantes dans les banlieues pas encore dĂ©vastĂ©es. Pascale Ogier figure aussi au gĂ©nĂ©rique pour les costumes et les dĂ©cors oĂč elle affiche la mĂȘme sensibilitĂ© que dans le rĂŽle principal qu’elle joue. HĂ©las la vraie vie la rattrape et elle dĂ©cĂšde quelques mois aprĂšs la sortie du film, Ă  25 ans, de retour d’une soirĂ©e au
 Palace, alors haut lieu des soirĂ©es et des concerts parisiens ainsi que des excĂšs et extravagances d’une Ă©poque dĂ©sormais rĂ©volue. Officiellement elle souffrait d’un souffle au cƓur qui l’aurait emportĂ©e.

    Ces « Nuits de la pleine lune Â» sont dĂ©finitivement mĂ©lancoliques.

  • IsraĂ©liens contre Arabes : une histoire Ă©ternelle

    Israéliens contre Arabes : une histoire éternelle

    AprĂšs plus de quatre mois de guerre intense menĂ©e par IsraĂ«l sur la bande de Gaza en rĂ©action aux attaques terroristes du 7 octobre du mouvement islamiste Hamas qui « gouverne » Gaza, les combats font toujours rage, dĂ©montrant par l’absurde que l’un des buts de guerre de Tel-Aviv, la « destruction du Hamas », ne pourra pas ĂȘtre atteint. MalgrĂ© le dĂ©luge de bombes et de munitions sophistiquĂ©es lĂąchĂ©es sur le territoire depuis le 7 octobre, le « cessez-le-feu temporaire » mis en Ɠuvre quelques jours en novembre 2023, l’offensive terrestre des soldats israĂ©liens, les mouvements de population, les tunnels inondĂ©s, bref, en dĂ©pit de tout cet arsenal moderne lĂąchĂ© sans retenue sur Gaza, il y a toujours des combattants palestiniens pour se colleter avec l’armĂ©e israĂ©lienne dans les rues des villes de ce vaste ghetto. On peut supposer qu’ils sont moins combattifs et organisĂ©s que le 8 octobre mais qui aurait pu croire qu’ils soient capables d’autant rĂ©sister dans cette guerre « hybride » ?

    Beaucoup sont sans doute morts mais il en reste manifestement d’autres, possiblement nouvellement recrutĂ©s. IsraĂ«l parlait au dĂ©part d’une armĂ©e de 30 000 combattants du Hamas ; mĂȘme si la moitiĂ© ont Ă©tĂ© tuĂ©s, on peut prĂ©voir sans trop de risques de se tromper que la guerre en cours aura gĂ©nĂ©rĂ© de nouvelles « vocations » en nombre largement suffisant pour remplacer les morts au combat. Le Hamas parle de plus de 30 000 morts palestiniens Ă  ce jour et deux fois plus de blessĂ©s, sans prĂ©ciser ce qui relĂšve des combattants ou des civils. On s’aperçoit que la frontiĂšre entre ces deux catĂ©gories est parfois poreuse. Certains otages israĂ©liens libĂ©rĂ©s lors de la trĂȘve de novembre ont expliquĂ© qu’ils avaient Ă©tĂ© dĂ©tenus dans les logements de familles palestiniennes a priori non combattantes. Il semble que les civils rendent aussi des services aux combattants, contraints ou pas.

    On ignore aujourd’hui si des plans existent pour l’aprĂšs-guerre mais ce qui semble assurĂ© c’est que « l’esprit du Hamas Â» survivra quoi qu’il arrive, comme celui de la rĂ©volte palestinienne a survĂ©cu Ă  tout depuis 1948, malgrĂ© les guerres, les attentats terroristes, les assassinats « ciblĂ©s Â», les rĂ©solutions des Nations Unies, les processus de paix d’Oslo, de Camp-David, les pressions diplomatiques diverses et variĂ©es, les changements d’interlocuteurs, de Begin Ă  Netanyahou, d’Arafat Ă  Haniyeh
 l’échec est toujours au bout du chemin, le terrorisme et la guerre reviennent de façon rĂ©currente bouleverser la rĂ©gion sans changer les objectifs irrĂ©conciliables des parties. Il n’y a hĂ©las guĂšre de raison d’espĂ©rer que la guerre en cours aboutira Ă  un rĂ©sultat diffĂ©rent.

    Peut-ĂȘtre est-il temps de penser Ă  essayer de mettre en Ɠuvre la solution de deux Etats qui est prĂŽnĂ©e par la communautĂ© internationale depuis la rĂ©solution 181 des Nations Unies votĂ©e en 1947 ? C’est la seule solution qui n’a jamais Ă©tĂ© essayĂ©e. Il est sĂ»r qu’elle effraie IsraĂ«l notamment car elle a un caractĂšre dĂ©finitif. Si un Etat palestinien Ă©tait créé et que cela n’apaise pas la situation au Proche Orient, il sera difficile de revenir en arriĂšre. On aurait alors des guerres entre deux Etats au lieu, comme actuellement, d’une guerre entre un Etat et des mouvements non Ă©tatiques. Pas sĂ»r que cela ne fasse une grande diffĂ©rence pour ceux qui subissent les attentats terroristes ou reçoivent les bombes


  • HUGO Victor, ‘Les Travailleurs de la mer’.

    HUGO Victor, ‘Les Travailleurs de la mer’.

    Sortie : 1866, Chez : Gallimard – Folio classique n°1197.

    C’est le roman superbe que Victor Hugo (1802-1885) Ă©crivit en 1866 aprĂšs dĂ©jĂ  15 annĂ©es d’exil, d’abord Ă  Jersey, puis Ă  Guernesey, oĂč se dĂ©roule l’histoire. En opposition politique avec NapolĂ©on III Hugo a prĂ©fĂ©rĂ© prendre de lui-mĂȘme le chemin de l’Ă©tranger plutĂŽt que d’y ĂȘtre expulsĂ© par le nouveau dictateur qui a rĂ©tabli l’Empire en instaurant des mĂ©thodes peu dĂ©mocratiques. Il Ă©crit une grande partie de son Ɠuvre au milieu de la Manche et des travailleurs de la mer qui la peuplent.

    Ce roman est imprĂ©gnĂ© de l’atmosphĂšre insulaire de ces Ăźles anglo-normandes et des rudes conditions de vie que l’on y menait au XIXe siĂšcle. L’intrigue tourne autour d’une histoire d’amour d’un marin solitaire, Gilliat, pour la fille d’un armateur, DĂ©ruchette, dont l’un des employĂ©s indĂ©licat va mener volontairement son navire sur les rĂ©cifs. Gilliat se conduit en hĂ©ros, il sera mal rĂ©compensĂ©.

    Mais ce livre c’est surtout le style flamboyant du grand Ă©crivain qui touche ici au sublime. En pleine maturitĂ© Hugo maitrise les mots, leur choix, leur signification, leur ordonnancement, leur tournure. Son sens de l’observation aiguĂ« mĂȘlĂ© Ă  sa capacitĂ© infinie Ă  restituer ce qu’il voit et ce qu’il imagine grĂące Ă  sa complĂšte domination de la langue française. On ne se lasse pas de certaines descriptions, qui durent des pages, mais atteignent une incroyable rĂ©alitĂ© avec la magie du langage. On a notamment la narration de la grotte sous-marine oĂč Gilliat se dĂ©bat pour dĂ©monter l’Ă©pave du bateau du pĂšre de DĂ©ruchette. Celle de la tempĂȘte qui retarde son retour Ă  Saint-Pierre-Port est Ă©galement transcendante.

    « Le tourbillon de vent l’avait tordu, le tourbillon de mer l’avait retenu et le bĂątiment ainsi pris en sens inverse par les deux mains de la tempĂȘte, s’Ă©tait cassĂ© comme une latte
 La machine Ă©tait sauvĂ©e ce qui ne l’empĂȘchait pas d’ĂȘtre perdue. L’OcĂ©an la gardait pour la dĂ©molir. Jeu de chat.

    Il [le chaos] est solide dans la banquise, liquide dans le flot, fluide dans la nuĂ©e, invisible dans le vent, impalpable dans l’effluve. »

    Au sujet de de sa situation perdue sur ce rocher des Douves en pleine mer au large de Guernesey :

    « C’est une nuditĂ© dans une solitude. C’est une roche, avec des escarpements hors de l’eau et des pointes sous l’eau. Rien Ă  trouver lĂ  que le naufrage.

    Se faire servir par l’obstacle est un grand pas vers le triomphe. Le vent Ă©tait l’ennemi de Gilliat, Gilliat entreprit d’en faire son valet.

    D’oĂč viennent-ils [les vents du large] ? De l’incommensurable. Il faut Ă  leur envergure le diamĂštre du gouffre. Leurs ailes dĂ©mesurĂ©es ont besoin du recul indĂ©fini des solitudes. »

    Et alors que Gilliat, malgrĂ© son hĂ©roĂŻsme, renonce Ă  son amour pour ne pas empĂȘcher le bonheur de DĂ©ruchette avec l’autre :

    « Le dĂ©sespoir, c’est presque la destitution de l’Ăąme. Les trĂšs grands esprits seuls rĂ©sistent. Et encore

    La mĂ©lancolie c’est le bonheur d’ĂȘtre triste. »

    Hugo a la particularitĂ© de rephraser ses mots en plusieurs expressions d’un sens lĂ©gĂšrement diffĂ©rent, mais toujours dans la mĂȘme direction, dans une mĂȘme phrase, comme pour insister et marquer ce qu’il veut dire. C’en est presque poĂ©tique. AprĂšs la mort de sa mĂšre Gilliat mĂ©dite :

    « Cette mort fut pour le survivant un accablement. Il Ă©tait sauvage, il devint farouche. Le dĂ©sert s’acheva autour de lui. Ce n’Ă©tait que l’isolement, ce fut le vide. »

    Victor Hugo a manifestement documentĂ© trĂšs richement son roman par ses pĂ©rĂ©grinations des annĂ©es durant sur l’ile de Guernesey. Sa frĂ©quentation des « travailleurs de la mer » lui donna aussi une prĂ©cision d’architecte naval dans l’Ă©criture de toutes les scĂšnes marines. Il mit toutes ces connaissances ensemble, doublĂ©es du romantisme de son Ă©poque pour Ă©crire un merveilleux roman. Il Ă©tait vraiment un magicien des mots. Quel talent !

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  • « Madame de SĂ©vigné » d’Isabelle Brocard

    « Madame de SĂ©vigné » d’Isabelle Brocard

    Le film d’Isabelle Brocard revient sur la relation passionnelle et intrusive que Madame de SĂ©vignĂ© (jouĂ©e par Karin Viard) partageait avec sa fille Françoise (jouĂ©e par Ana Girardot) au XVIIe siĂšcle. Louis XIV rĂšgne Ă  Versailles et toute une aristocratie dĂ©sƓuvrĂ©e se presse Ă  ses fĂȘtes oĂč, dans l’une d’elle, le Roi essaye de sĂ©duire Françoise. Sa mĂšre, fĂ©ministe avant l’heure, met fin Ă  cette tentative de Louis et, pour la mettre Ă  l’abri, marie sa fille Ă  un noble dĂ©sargentĂ© qui l’installe en Provence dans son chĂąteau de Grignan. Il va s’en suivre une intense correspondance entre la mĂšre et la fille, la premiĂšre voulant accaparer la seconde qui cherche Ă  se dĂ©faire de cette emprise morale et affective.

    Cette correspondance conservĂ©e par la fille sera publiĂ©e aprĂšs la mort de sa mĂšre en 1696 donnant ainsi le statut d’épistoliĂšre Ă  Mme de SĂ©vignĂ©, qui traversera les temps. On Ă©crivait beaucoup Ă  l’époque et ces lettres font aussi un peu la chronique d’une Ă©poque de la noblesse française. Ses lettres furent parfois partagĂ©es de son vivant dans son petit milieu, dĂ©clenchant des rĂ©actions inattendues dans une cour royale futile et avide de cancans.

    Le film insiste sur la relation mĂšre-fille, parfois destructrice. Mme de SĂ©vignĂ©, veuve depuis ses 25 ans, rĂȘve de libertĂ© pour sa fille mais lui arrange un mariage « de raison Â» avec un homme intĂ©ressĂ©e par sa dot confortable. Françoise l’aimera finalement de façon plutĂŽt classique et sincĂšre. Elle lui donnera neuf enfants et
 sa fortune. Devant cette mĂšre exclusive et exigeante, excessivement aimante, le couple comprendra son influence nĂ©faste sur la santĂ© psychique et physique de Françoise. Son mari exigera qu’elles rompent leurs relations, ce qu’elles feront tout en continuant Ă  s’écrire pour transcender cette sĂ©paration. On apprend grĂące Ă  WikipĂ©dia que la fille accueillera sa vieille mĂšre ne Provence pour la fin de vie.

    Le film est agrĂ©able. Sans doute la lecture des Lettres de Madame de SĂ©vignĂ© sera encore plus instructive pour comprendre une Ă©poque et s’imprĂ©gner du style Ă©pistolaire de l’auteure que l’on dit travaillĂ© et original.

  • Querelle de mots dans un monde idĂ©ologique

    Querelle de mots dans un monde idéologique

    Le milieu politico-mĂ©diatique français se complaĂźt dans une guĂ©rilla sĂ©mantique alors que la guerre fait rage au Proche-Orient. Le sujet du dĂ©bat est de savoir comment qualifier les actions du mouvement palestinien Hamas et la campagne militaire en rĂ©action d’IsraĂ«l. Les propalestiniens parlent « d’acte de rĂ©sistance Â» du Hamas et de « gĂ©nocide Â» d’IsraĂ«l. Les pro-IsraĂ«l qualifient de « terrorisme Â» l’action du premier et de « droit de se dĂ©fendre Â» pour le second. Et cela fait 70 ans que ça dure


    Cette apprĂ©ciation diffĂ©renciĂ©e se constate en France entre l’extrĂȘme gauche et les partis de gouvernement, mais aussi Ă  l’étranger. Aux Etats-Unis notamment, des intellectuels comme Judith Butler rĂ©assaisonne Ă  la sauce « woke Â» ce conflit qui dure depuis la crĂ©ation de l’Etat d’IsraĂ«l en 1948.Les plateaux tĂ©lĂ©visĂ©s franchouillards adorent ce type de querelles de mots qui Ă©vitent de devoir rĂ©flĂ©chir sur le fond.

    Vouloir convaincre un propalestinien que le Hamas est un groupe terroriste ou un pro-israĂ©lien que Tsahal commet des crimes de guerre, c’est comme de vouloir convaincre un trotskiste que Staline Ă©tait un travailleur humanitaire. C’est inutile et, surtout, c’est peine perdue. Alors Ă  quoi sert de vouloir forcer son adversaire politique Ă  prononcer des qualificatifs qu’il rĂ©prouve ? A rien, sinon Ă  animer des polĂ©miques de plateaux tĂ©lĂ©visĂ©s. Il s’agit d’idĂ©ologies, les critĂšres d’apprĂ©ciation des uns sont diffĂ©rents de ceux des autres et les idĂ©ologues n’en changent pas. Les citoyens sont assez grands pour se faire leur opinion sans avoir besoin de guides spirituels. Les positions sont sur la table de façon assez claire, les Ă©lecteurs en jugeront au moment de mettre un bulletin dans l’urne.

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  • « Hors saison » de StĂ©phane BrizĂ©

    « Hors saison » de Stéphane Brizé

    Un film romantique qui fait l’éloge de la lenteur. Matthieu, acteur cĂ©lĂšbre (jouĂ© par Guillaume Cannet) se repose de sa vie parisienne avec une thalassothĂ©rapie dans un village breton en plein hiver lorsqu’il retrouve par hasard une ancienne amoureuse italienne Alice (jouĂ©e par Alba Rohrwacher) qu’il avait quittĂ©e, sans doute un peu brutalement il y a une quinzaine d’annĂ©es. Ils partagent quelques journĂ©es dans cet environnement dĂ©sert oĂč il y a plus de mouettes que d’humains sur fond de mer agitĂ©e et de grands espaces marins.

    Ils ont chacun fait leur vie, lui dans le milieu clinquant du cinĂ©ma parisien, elle, professeur de piano, mariĂ©e avec un mĂ©decin dans ce village du bout du monde. Ils vont renouer avec cet amour passĂ©, elle avec toute sa sensibilitĂ© et la souffrance de cette sĂ©paration jamais vraiment digĂ©rĂ©e, lui se rendant compte de ce qu’il a infligĂ© Ă  Alice et s’en excusant. Et alors qu’ils se sĂ©parent une nouvelle fois pour revenir chacun Ă  leur vie d’avant cette rencontre impromptue, elle lui fait promettre de ne plus jamais revenir. Ils se quittent, reconnaissants de ce qu’ils ont vĂ©cu et dit ces quelques jours et qui a probablement surpassĂ© en intensitĂ© et en vĂ©ritĂ© toute leur vie commune d’antan. Ils ont ainsi clos avec Ă©lĂ©gance cette union commencĂ©e il y a quinze ans. La souffrance et les regrets vont ainsi mieux se dissoudre avec le temps, loin des reproches qui affleuraient.

    Un film doux comme un vol de mouettes immobiles dans l’azur, surfant sur le vent qui agite des vagues.

  • De Wagner Ă  l’Africakorps

    De Wagner à l’Africakorps

    Avec une grande subtilitĂ© les forces paramilitaires russes intervenant en Afrique sont en train de se rebaptiser « Afrikakorps Â» Ă  la suite de la rĂ©organisation de l’ancienne milice « Wagner Â» rendue nĂ©cessaire par « l’accident d’avion Â» (sans doute un attentat) qui a dĂ©cimĂ© son Ă©tat-major dans la chute de l’avion qui l’emmenait de Moscou Ă  Saint-PĂ©tersbourg en septembre dernier.

    Lire aussi : La fin d’un clown sinistre

    La milice aurait Ă©tĂ© initialement nommĂ©e « Wagner Â» en rĂ©fĂ©rence au compositeur allemand dont la musique fascinait le chancelier Hitler et emportait l’enthousiasme des foules. Il se disait que l’un des cofondateurs de Wagner, dĂ©cĂ©dĂ© dans « l’accident Â», Ă©tait acquis Ă  la cause nazie et portait des croix gammĂ©es tatouĂ©es dans le cou. C’est lui qui aurait choisi le nom.

    AprĂšs la disparition de ces miliciens, l’Etat russe semble avoir repris la main sur l’organisation de ces soldats de fortune et trouvĂ© le joli nom « Afrikakorps Â» pour les dĂ©signer. Afrikakorps c’était tout simplement la dĂ©nomination de l’armĂ©e nazie dans les dĂ©serts africains durant la IIe guerre mondiale. Initialement sous les ordres de Rommel, cette armĂ©e a conquis des territoires en Libye et en Egypte avant de devoir reculer face aux alliĂ©s, notamment Ă  la suite de leur cĂ©lĂšbre victoire Ă  El-Alamein en novembre 1942. L’Afrikakorps dĂ©posa dĂ©finitivement les armes en mai 1943.

    Compte tenu de cette histoire pas vraiment glorieuse il n’est pas bien sĂ»r que ce nouveau nom soit trĂšs appropriĂ© vu du cĂŽtĂ© russe
 En tout cas, sa rĂ©fĂ©rence Ă  l’armĂ©e nazie ne semble pas vraiment cohĂ©rente avec la mission de « dĂ©nazification Â» que s’est fixĂ©e la Russie pour l’Ukraine et le reste du monde !

  • Mauvaise foi et langue de bois : des finances publiques Ă  la dĂ©rive

    Mauvaise foi et langue de bois : des finances publiques à la dérive

    Avec une mauvaise foi impressionnante et une langue de bois en chĂȘne massif, le monde polico-mĂ©diatique semble dĂ©couvrir avec stupĂ©faction que la RĂ©publique Française dĂ©pense beaucoup plus de sous qu’elle n’en gagne et a dĂ» accroĂźtre sa dette pour financer les dĂ©ficits. Il semble que le dĂ©ficit du budget de l’Etat en 2023 sera largement supĂ©rieur Ă  la prĂ©vision qui Ă©tait dĂ©jĂ  pourtant de 4,9% du produit intĂ©rieur brut. Le chiffre officiel sera connu la semaine prochaine.

    Ces derniers mois on a vu le gouvernement Ă©teindre les crises successives en dĂ©versant des tombereaux d’argent sur les incendies pour les circonscrire : la « ruralitĂ© Â», l’armĂ©e, l’enseignement, les policiers, les transports publics, les retraitĂ©s, les entreprises en difficulté , sans parler de la gabegie des jeux olympiques organisĂ©s Ă  Paris Ă  l’étĂ© 2024 qui succĂšdent Ă  la coupe du monde de rugby en France de 2023. Mais oĂč croit-on que se trouve l’argent ?

    En rĂ©alitĂ© il est prĂ©levĂ© dans la poche des contribuables, qui n’y suffit pas, et empruntĂ© sur les marchĂ©s financiers pour le complĂ©ment. C’est ainsi que la RĂ©publique française a vu son endettement dĂ©passer le plafond symbolique des 3 milliards d’euros. A chaque dĂ©placement d’un ministre, celui-ci n’existe qu’en annonçant une nouvelle enveloppe de dĂ©penses en faveur de la corporation qu’il visite. Jamais il n’est annoncĂ© en mĂȘme temps quelle autre dĂ©pense sera rĂ©duite pour compenser. Non, on dĂ©pense, c’est plus simple. On ne sait mĂȘme plus ce que signifient ces enveloppes supplĂ©mentaires qui s’accumulent : seront-elles bien dĂ©livrĂ©es et dans quelles conditions ? A peine sont-elles annoncĂ©es que les bĂ©nĂ©ficiaires les empochent tout en se plaignant immĂ©diatement qu’elles sont notoirement insuffisantes pour rĂ©soudre leurs difficultĂ©s. Les journalistes, souvent trĂšs limitĂ©s dans leur capacitĂ© d’analyse Ă©conomique, sont Ă©galement prompts Ă  critiquer l’Etat au sujet de ses dĂ©penses, oubliant qu’ils bĂ©nĂ©ficient d’une niche fiscale spĂ©cifique Ă  leur profession leur permettant de dĂ©duire des charges, avantage non offert aux autres citoyens, participant Ă©galement aux dĂ©ficits publics.

    La hausse des taux d’intĂ©rĂȘt depuis deux ans a dĂ©jĂ  considĂ©rablement alourdi les charges financiĂšres payĂ©es par les contribuables aux prĂȘteurs. C’est maintenant le niveau de la dette qui pose un problĂšme. Et on semble le dĂ©couvrir
 Les dĂ©cideurs devraient lire plus rĂ©guliĂšrement nos chroniques Ă©conomiques.

    Il est Ă  craindre qu’il ne faille rĂ©duire les dĂ©penses publiques, et de façon assez considĂ©rable !

  • « Bye Bye TibĂ©riade » de Lina Soualem

    « Bye Bye Tibériade » de Lina Soualem

    Lina Soualem reprĂ©sente la quatriĂšme gĂ©nĂ©ration depuis son arriĂšre-grand-mĂšre qui a connu la « Nakba Â» en Palestine en 1948. Cette famille habitait TibĂ©riade sur les rives du lac du mĂȘme nom, lorsque la puissance mandataire, le Royaume-Uni, leur demanda de vider les lieux en quelques heures. La ville fut alors investie par des populations juives dont les forces paramilitaires avaient gagnĂ© la guerre l’opposant aux armĂ©es arabes levĂ©es pour s’opposer Ă  la crĂ©ation de l’Etat d’IsraĂ«l. Cette famille va alors errer Ă  la recherche d’un point d’accueil qu’elle trouve dans le village de Deir Hanna, Ă  une trentaine de kilomĂštres de TibĂ©riade et dĂ©sormais en territoire
 israĂ©lien. C’est lĂ  que l’arriĂšre-grand-mĂšre installe sa famille sauf l’une de ses filles qui, dans la panique de l’exode, se retrouve dans un camp de rĂ©fugiĂ©s de Yarmouk en Syrie oĂč elle passa une grande partie de sa vie, sans moyen de revoir sa famille, la frontiĂšre entre IsraĂ«l et la Syrie Ă©tant fermĂ©e.

    C’est lĂ  que nait Hiam, la mĂšre de Lina, l’aĂźnĂ©e d’une famille de huit filles. Assez vite elle marque son indĂ©pendance et sa volontĂ© de sortir d’un systĂšme patriarcal d’un autre Ăąge. Elle veut ĂȘtre actrice, sortir avec des garçons puis se marier avec un Anglais dont elle divorcera rapidement
 toutes choses difficilement acceptables par un pĂšre arabe traditionnel. Elle rĂ©ussit Ă  gagner la France, qui lui offre la double nationalitĂ©, pour vivre de son mĂ©tier d’actrice. C’est lĂ  que nait sa fille Lina, d’un pĂšre d’origine algĂ©rienne. DiplĂŽmĂ©e d’histoire, elle devient actrice et rĂ©alisatrice. Son premier documentaire, Leur AlgĂ©rie, est consacrĂ© Ă  sa dĂ©couverte de sa famille paternelle en AlgĂ©rie. Le second est dĂ©diĂ© aux femmes de sa famille palestinienne.

    Hiam a rĂ©guliĂšrement ramenĂ© sa fille Lina, enfant, se baigner dans le lac de TibĂ©riade dans les annĂ©es 1990 et partager avec sa famille palestinienne. Son mari (dont elle a aussi divorcĂ©) Ă©tait vidĂ©aste amateur et le film intĂšgre nombre de passages de cette Ă©poque, ainsi d’ailleurs que d’images d‘actualitĂ© sur l’exode provoquĂ© par la guerre de 1948. Les images contemporaines sont celles filmĂ©es par Lina lorsqu’elle ramĂšne sa mĂšre en IsraĂ«l pour un retour sur les racines de la famille palestinienne. C’est surtout Hiam qui se raconte dans le film. C’est une histoire de famille, d’exil, de souvenirs gardĂ©s bien au chaud dans le cƓur de chacun. AprĂšs le dĂ©cĂšs de la mĂšre de Hiam, ses filles se retrouvent dans la maison de Deit Hanna avant qu’elle ne soit vendue. Ensemble elles vont ouvrir les boĂźtes Ă  bijoux de leur mĂšre, les albums photos revenant sur les Ă©pisodes familiaux heureux, Lina enfant dans les bras de son arriĂšre-grand-mĂšre dĂ©jĂ  ĂągĂ©e, la peau parcheminĂ©e par le soleil mĂ©diterranĂ©en sous son voile, lui parlant arabe, le mariage d’une de ses tantes et, toujours, le lac de TibĂ©riade comme horizon.

    Un Ă©pisode Ă©mouvant est racontĂ© par Hiam lorsqu’elle revient sur sa rencontre avec sa tante de Yarmouk aprĂšs des dĂ©cennies de sĂ©paration. GrĂące Ă  son passeport français elle put entrer en Syrie Ă  sa recherche, et la retrouver dans ce camp gigantesque prĂšs de Damas, dĂ©mantelĂ© depuis.

    Ce film est plein de la douceur et de l’amour que porte Lina Ă  son histoire et aux siens. DĂ©racinĂ©e entre l’AlgĂ©rie de son pĂšre, la Palestine de sa mĂšre et la France oĂč elle est nĂ©e, elle reste travaillĂ©e par cette histoire de dĂ©chirement et d’exil. L’accueil que la France a prodiguĂ© Ă  sa mĂšre ne suffit manifestement pas Ă  apaiser les tiraillements qui sont les siens au cƓur de la violence de l’histoire du Proche-Orient et du Maghreb. Dans ce documentaire elle a su les exprimer avec subtilitĂ© et passion. Lors de la promotion du film, elle et sa mĂšre ont fait savoir qu’elles ne souhaitaient pas s’exprimer sur la nouvelle vague de violence qui embrase actuellement le Proche-Orient.

  • « Le BelvĂ©dĂšre – maison de Maurice Ravel » Ă  Monfort l’Amaury

    « Le BelvĂ©dĂšre – maison de Maurice Ravel » Ă  Monfort l’Amaury

    Maurice Ravel (1875-1937), immense compositeur français, a passĂ© les quinze derniĂšres annĂ©es de sa vie dans cette maison de Monfort l’Amaury acquise en 1921 grĂące Ă  un hĂ©ritage. Il y composa certaines de ses grandes Ɠuvres comme le Concerto pour piano en Sol, celui « Pour la main gauche » ainsi que le cĂ©lĂšbre BolĂ©ro. La maison est de dimensions modestes, en dĂ©nivelĂ© Ă  mi-hauteur d’une colline. Elle est de forme triangulaire, faisant l’angle d’une allĂ©e qui descend en la contournant et d’une rue qui monte en serpentant autour du parc qui occupe le sommet de la colline. La façade ouest domine une vaste vallĂ©e de verdure et, au fond, on nous dit que se trouve Paris ; la nuit le faisceau lumineux de la Tour Eiffel se voit depuis Montfort. Ravel vivait ici avec ses deux chats siamois

    L’ensemble de la maison a Ă©tĂ© dĂ©corĂ© par le compositeur qui avait des idĂ©es assez prĂ©cises en la matiĂšre. Également tournĂ© vers la technologie de l’époque, il y fit installer le tĂ©lĂ©phone, le chauffage central et un chauffe-eau Ă  gaz, luxes assez rares dans les annĂ©es 1920. Il avait un Ă©lectrophone pour Ă©couter ses disques de jazz. La demeure est un peu conçue comme une maison de poupĂ©e. Tout est Ă©troit et restreint, sans doute aussi dimensionnĂ© pour les tailles et corpulences plus petites il y a un siĂšcle qu’aujourd’hui. Mais Ravel aime aussi le lilliputien, les meubles et Ă©tagĂšres sont mĂ©ticuleusement dĂ©corĂ©s de multiples petits bibelots et porcelaines, de minuscules jeux mĂ©caniques dont le compositeur raffolait. Chaque piĂšce a ses propres thĂšmes et couleurs. Ravel avait une fidĂšle servante et les menus servis Ă©taient toujours les mĂȘmes avec systĂ©matiquement en entrĂ©e des maquereaux au vin blanc. Il recevait ses amis, ses interprĂštes, Colette qui n’habitait pas loin et qui avait Ă©crit le livret de L’Enfant et les SortilĂšges. RĂ©guliĂšrement il faisait des allers-retours sur Paris pour fumer ses Caporal dans les clubs de jazz de la capitale.

    On arrive enfin dans la piĂšce oĂč Ravel composait sur son piano Ă  queue.

    C’est le vrai piano ! Un des visiteurs, musicien, portant religieusement sa propre partition du Tombeau de Couperin comme s’il avait voulu l’imprĂ©gner de l’esprit ravĂ©lien qui hante cette demeure, demande trĂšs timidement s’il peut au moins poser un doigt sur une touche pour en jouer une note, une seule, voit sa requĂȘte rejetĂ©e poliment par la guide. C’est sur ce piano que Ravel a tentĂ© de jouer la partition du Concerto en Sol qu’il avait lui-mĂȘme Ă©crite mais dont la difficultĂ© technique Ă©tait telle qu’il dĂ» y renoncer et faire appel Ă  Marguerite Long pour crĂ©er l’Ɠuvre. Il avait dĂ©diĂ© la Toccata du Tombeau de Couperin Ă  Joseph de Marliave, mari de Marguerite, lui-mĂȘme pianiste, mort au champ d’honneur en 1914. La reproduction en plĂątre de la main de Marguerite Long est exposĂ©e en bonne place dans la vitrine de l’entrĂ©e, Ă  cĂŽtĂ© de ses gilets et vestons, car Ravel Ă©tait trĂšs Ă©lĂ©gant, presque dandy. A gauche du piano, le portrait de sa mĂšre, en face le sien enfant et, Ă  droite, celui de son pĂšre. Il y a lĂ  l’essentiel et on ressent une forte Ă©motion et du respect devant ce piano qui permit Ă  Ravel de composer parmi les plus belles pages de la musique du XXe siĂšcle. A dĂ©faut des touches en ivoire du clavier, on se permet d’effleurer le dessus du piano en partant


    Aux pieds du petit escalier se trouve la chambre de Maurice avec sa salle de bains dans laquelle sont minutieusement ordonnĂ©s son matĂ©riel de rasage sur une Ă©tagĂšre haute et ses instruments de manucure disposĂ©s sur une serviette dessinĂ©e en touches de piano sur celle du dessous. La piĂšce donne de pleins pieds sur une terrasse et le jardin japonais en contrebas, Ă©galement amĂ©nagĂ© par Ravel. A l’horizon, bien loin, il y a l’agitation parisienne.

    En quittant Monfort l’Amaury, le visiteur dĂ©couvre que le comtĂ© de Monfort Ă©tait liĂ© au duchĂ© de Bretagne depuis le XIIIe siĂšcle, d’oĂč la profusion de rĂ©fĂ©rences Ă  Anne de Bretagne qui ramena ce comptĂ© Ă  la couronne de France lors de la rĂ©union dĂ©finitive de la Bretagne Ă  la France au XVIe. L’église de Monfort l’Amaury organise toujours un pardon breton autour de l’Ascension.

    C’était juste une petite heure dans le monde hors de portĂ©e d’un gĂ©ant de la musique !

  • « Concerto pour violon et orchestre n°1 de Dimitri Chostakovitch » par l’orchestre philharmonique de Radio France

    « Concerto pour violon et orchestre n°1 de Dimitri Chostakovitch » par l’orchestre philharmonique de Radio France

    Sur le programme de cette soirĂ©e de l’orchestre philharmonique de Radio-France Ă  l’auditorium de la Maison de la Radio c’est Petrouchka d’Igor Stravinsky qui est mis en avant alors que le sommet de ce concert fut le concerto pour violon et orchestre n°1 de Chostakovitch jouĂ© avant l’entracte. La violoniste norvĂ©gienne Vilde Frang, 38 ans, le joua magnifiquement sous la direction du chef finlandais Mikko Frank directeur musical de l’orchestre de Radio-France depuis 2015.

    En introduction est donnĂ© le sextuor Ă  cordes en rĂ© mineur de Borodine, composĂ© en 1860, jouĂ© par deux violons, deux altos et deux violoncelles. Une Ɠuvre courte et dĂ©licieuse pour nous mettre en condition.

    Puis vient le concerto de Chostakovitch, Ă©crit en 1948, en plein cƓur des dĂ©rives staliniennes du rĂ©gime soviĂ©tique qui sĂ©vissait contre son peuple mais aussi contre ses artistes dont certains musiciens sont accusĂ©s de ne pas Ă©crire de la musique suffisamment « patriotique » et en accord avec le « rĂ©alisme socialiste ». Nombre de ces artistes seront exĂ©cutĂ©s. Chostakovitch, accusĂ© de « formalisme » est au cƓur de ces polĂ©miques idĂ©ologiques. Il a des comptes Ă  rendre pour « dĂ©viance » Ă  la police politique NKVD, des articles de la Pravda l’attaquent, il est obligĂ© de retirer certaines de ses Ɠuvres et doit faire son auto-critique en public, concĂ©der des concessions artistiques dans son style d’écriture pour survivre


    On ne sait pas bien si ce concerto pour violon a Ă©tĂ© Ă©crit, ou amendĂ©, pour correspondre au « rĂ©alisme socialiste », il semble en tout cas restituer une atmosphĂšre sombre et torturĂ©e. Le violon solo et l’orchestre jouent en parallĂšle sur leurs propres lignes, se rejoignant parfois, Ă©voluant souvent vers des accents dissonants et complexes. A un moment la soliste se lance seule dans une envolĂ©e un peu grinçante, un temps que le chef lui laisse diriger, avant d’ĂȘtre rejointe par les autres instruments. Vilde Frang joue debout durant tout le concert, sans partition et avec une virtuositĂ© heureuse pour cette musique parfois terrifiante, faisant appel aux sentiments les plus poignants des auditeurs. Une Ɠuvre tragique et importante, au diapason d’une Ă©poque trouble de la Russie soviĂ©tique qui a martyrisĂ© ses artistes.

    AprĂšs l’entracte arrive Petrouchka de Stravinsky, qui se rĂ©vĂšle une Ɠuvre primesautiĂšre sur une musique printaniĂšre. ComposĂ© en 1911 sous la Russie tsariste, Petrouchka devint ensuite un ballet. On est loin des abymes de noirceurs dans lesquels nous plonge Chostakovitch mais c’est aussi une bonne façon de terminer un samedi soir Ă  Paris.

    Ces trois compositeurs russes jouĂ©s ce soir avec brio par l’orchestre de Radio-France nous rappellent avec tristesse combien les artistes de ce pays ont participĂ© Ă  l’édification de la culture europĂ©enne alors que les orientations politiques et militaires de ce pays-continent n’ont cessĂ© de l’en Ă©loigner !

  • M. Hanouna sur C8 : une bĂȘtise affligeante doublĂ©e d’une insolence vulgaire

    M. Hanouna sur C8 : une bĂȘtise affligeante doublĂ©e d’une insolence vulgaire

    Le Parlement français reçoit en ce moment Ă  la queue-leu-leu les dirigeants de chaĂźnes tĂ©lĂ©visĂ©es bĂ©nĂ©ficiaires d’une attribution gratuite de frĂ©quence de la TĂ©lĂ©vision numĂ©rique terrestre (TNT) par l’Etat pour mesurer leur respect des engagements pris lors de l’attribution des frĂ©quences et, donc, de l’opportunitĂ© de les renouveler Ă  l’échĂ©ance. Les chaĂźnes du groupe BollorĂ© (CNEWS et C8) sont bien entendu placĂ©es en tĂȘte de gondole compte tenu de leur niveau particuliĂšrement affligeant, tant au niveau de l’information que de celui du divertissement. C8 et son animateur vedette ont d’ailleurs Ă©tĂ© condamnĂ©s Ă  payer nombre d’amendes infligĂ©es par l’AutoritĂ© de rĂ©gulation de la communication audiovisuelle et numĂ©rique (Arcom) pour leurs dĂ©rives.

    Les patrons et propriĂ©taires de chaĂźnes ont dĂ©filĂ© la main sur le cƓur pour jurer leurs grands dieux que jamais ils n’intervenaient sur la « ligne Ă©ditoriale Â» de leurs mĂ©dias. Les membres de la commission parlementaire ont dĂ» avoir du mal Ă  retenir leur hilaritĂ©. Dont acte.

    Vincent BollorĂ©, qui n’est plus que « conseiller Â» de son fiston Ă  la prĂ©sidence de Vivendi qui dĂ©tient ces chaĂźnes TNT ainsi que, notamment, CANAL+, est passĂ© Ă  la moulinette parlementaire le 13 mars. ElĂ©gant, costume gris foncĂ© avec gilet dĂ©boutonnĂ©, boutons de manchette, cravate gris clair Ă  pois, calme et posĂ©, il commence par rappeler le passĂ© de sa famille « riche, cĂ©lĂšbre, bretonne et catholique Â», cĂ©lĂšbre car deux de ses parents qui faisaient partie des troupes françaises qui ont participĂ© au dĂ©barquement de juin 1944. Il retrace aussi son parcours plutĂŽt brillant dans les affaires qui sont dirigĂ©es dĂ©sormais par ses enfants, sans oublier les fondations qu’il a mises en place pour aider les autres.

    Le garçon est brillant et malin. Il domine son monde et le sujet haut la main avec son air patelin et faussement modeste. Il rĂ©pond sagement aux questions posĂ©es par les membres de la commission dont certains sont issus de La France insoumise (Ă  gauche de la gauche), pas vraiment la tasse de thĂ© de la famille Bolloré  Il ne parle jamais de « ses Â» dĂ©cisions mais de celles des Ă©quipes dirigeantes, met en avant son « devoir fiduciaire Â», son dĂ©vouement pour mener Ă  bien la nĂ©cessaire restructuration de CANAL+, sa non-intervention dans les programmes audiovisuels, etc.

    Voir aussi : Interview Vincent BollorĂ© Ă  l’assemblĂ©e nationale

    Ce qu’il ne dit pas, car personne n’ose le lui demander, c’est comment un homme de sa trempe et avec ses convictions, supporte la bĂȘtise affligeante des programmes de divertissement de ses chaĂźnes et l’absence crasse de rĂ©flexion journalistique de ses chaĂźnes d’information ? Sans doute car le marchĂ© de l’abrutissement des masses est plus rentable que celui de l’intelligence mais la question reste ouverte. Vincent BollorĂ©, une sacrĂ©e pointure face Ă  de jeunes parlementaires un peu idĂ©ologisĂ©s pour certains, le combat Ă©tait inĂ©gal !

    Aujourd’hui c’est l’animateur de C8 Cyril Hanouna qui est passĂ© au tableau noir et on est descendu de plusieurs marches. HabillĂ© d’un costume noir et chemise de mĂȘme couleur largement ouverte sur son torse tatouĂ©, lunettes Ray-Ban noires, barbe de mĂȘme couleur, allure gĂ©rnĂ©rale de capo mafieux en pleine rĂ©ussite. Affichant son habituelle vulgaritĂ© il fait filmer son arrivĂ©e triomphale Ă  l’entrĂ©e de l’assemblĂ©e nationale, partageant hugs et selfies avec les passants Ă©namourĂ©s, comme Ă  sa sortie d’ailleurs.

    Il passe la sĂ©ance d’interview parlementaire Ă  rouler des mĂ©caniques en provoquant les dĂ©putĂ©s qui l’interrogent, sur un mode ironique de cafĂ© du commerce, ceux-ci semblant mĂ©dusĂ©s et pĂ©trifiĂ©s par le culot et la mauvaise Ă©ducation de l’animateur, sans songer une seconde Ă  le remettre Ă  sa place. Le soir mĂȘme, ledit Hanouna consacre son Ă©mission « Touche pas Ă  mon poste Â» (TPMP), qu’il anime avec un gang de commentateurs Ă  sa botte se complaisant dans le racolage et la vulgaritĂ©, en diffusant des extraits de ses interventions abondement commentĂ©s par cette Ă©quipe de bras cassĂ©s se roulant dans la fange et la provocation.

    En rĂ©alitĂ©, ce qui est dĂ©plorable avec ces chaĂźnes BollorĂ© est l’abrutissement des masses auquel elles participent grandement. Les dĂ©putĂ©s se battent sur le terrain du « pluralisme Â» alors qu’elles sont bien plus nuisibles sur le plan de la bĂȘtise qu’elle diffuse dans les fondements de la sociĂ©tĂ© française, mais il n’est pas facile d’aller sur ce terrain sans ĂȘtre immĂ©diatement accusĂ© d’élitisme ou de « germanopratisme Â». Alors il est aisĂ© pour ces chaĂźnes de prouver qu’elles respectent la lettre du pluralisme en mesurant les temps de parole des invitĂ©s, qu’elles rencontrent un franc succĂšs d’audience, quand elles en violent manifestement l’esprit.

    La salubritĂ© publique voudrait que la chaĂźne C8 ne se voit pas renouveler son autorisation d’émettre sur la TNT, surtout aprĂšs la prestation d’Hanouna. Il est peu probable qu’une telle dĂ©cision soit prise car l’intelligence et le brio de Vincent BollorĂ© emporte tout, y compris l’imbĂ©cilitĂ© des animateurs des chaĂźnes qu’il contrĂŽle sans vouloir le dire. C’est ainsi qu’il a rĂ©ussi l’un des plus beaux parcours de capitaine d’industrie français, et avec son propre argent !

    Lire aussi : Nouvelle contre-offensive des mĂ©dias de la famille BollorĂ© contre l’intelligence

  • “I’m waiting for the man”, l’hommage de Keith Richards Ă  Lou Reed

    “I’m waiting for the man”, l’hommage de Keith Richards à Lou Reed

    Dix ans aprĂšs la mort de Lou Reed (1942-2013), un disque hommage est en prĂ©paration, intitulĂ© Ă  ce stade The power of the heart. Keith Richards a dĂ©jĂ  diffusĂ© sa participation, une reprise de I’m waiting for the man, Ă©crit au temps du Velvet Underground, rĂ©fĂ©rence au dealer que l’on attend dans les rues sordides et mal famĂ©es du New York des annĂ©es 1960-1970. Bowie (1947-2016) a Ă©galement rĂ©guliĂšrement repris ce morceau sur scĂšne. Il n’est plus lĂ  pour participer Ă  l’hommage

    Keith Richards qui reprend Lou Reed sur une histoire de dealer
. Tout un programme, une bonne interprĂ©tation d’ailleurs. On attend la sortie du triple-CD pour bientĂŽt !

    Voir aussi :
    Adieu Lou Reed
    L’hommage de Laurie Anderson à Lou Reed

  • DYLAN Bob, ‘Philosophie de la chanson moderne’.

    DYLAN Bob, ‘Philosophie de la chanson moderne’.

    Sortie : 2022, Chez : Fayard.

    Alors que l’on attend toujours le volume II des « Chroniques » dont le premier est sorti en 2005, c’est un nouvel ouvrage surprise qui est publiĂ© en 2022, un livre superbe Ă  l’iconographie sĂ©duisante et trĂšs soignĂ©e. L’auteur de 82 ans, nobĂ©lisĂ© en 2016, mĂšne ici une brillante analyse des chansons qui ont marquĂ© sa vie et inspirĂ© ses crĂ©ations. Un chapitre est consacrĂ© Ă  chacune.

    Chaque chanson est d’abord introduite d’une page ou deux qui rĂ©vĂšlent des sentiments qu’Ă©prouve Dylan pour celle-ci. Il s’adresse au lecteur pour qui il retrace avec un humour percutant le contexte de la chanson ou de ses auteurs et interprĂštes. Ou parfois simplement de l’Ă©poque Ă©voquĂ©e par la chanson. Il s’agit gĂ©nĂ©ralement de morceaux datant du mitan du XXe siĂšcle, Johny Cash, The Platters, Dean Martin, Little Richard, Nina Simone ou Elvis Presley, et toute une sĂ©rie de chanteurs parfaitement inconnus des non spĂ©cialistes europĂ©ens. Plus rĂ©cents, on retrouve aussi The gratefull dead ou The Clash !

    Pour certains chapitre Dylan ajoute une note plus personnelle, souvent consacrĂ©e Ă  sa propre interprĂ©tation du texte de l’auteur, complĂ©tĂ© de digressions dylanesques. Les morceaux sont tous illustrĂ©s par plusieurs photos en rapport avec l’Ă©poque leurs sorties, ou concernant les auteurs, compositeurs et interprĂštes, ou parfois sans lien Ă©vident avec ce dont il s’agit. Ce sont de toutes façons les clichĂ©s d’une Ă©poque de l’AmĂ©rique, un peu perdue, mais tellement positive et dynamique.

    Le chapitre 66 (« Where or when », une chanson d’amour de Dio) clĂŽt le livre, peut-ĂȘtre en rĂ©fĂ©rence Ă  la route « 66 » qui traversait les Etats Unis d’AmĂ©rique, de Chicago Ă  Santa-Monica, sur les traces de la « RuĂ©e vers l’Ouest » du XIXe siĂšcle :

    « Il en va ainsi de la musique. Elle appartient Ă  une Ă©poque, tout en restant intemporelle ; elle aide Ă  bĂątir des souvenirs et elle-mĂȘme en est un. C’est un aspect auquel nous pensons rarement, cependant elle se construit dans le temps aussi sĂ»rement que le sculpteur et le soudeur travaillent dans l’espace physique. La musique transcende le temps du fait qu’elle l’habite, tout comme la rĂ©incarnation nous permet de transcender l’existence en nous menant vers d’autres vies. »

    Ce livre est un rĂ©gal, un retour jouissif sur l’AmĂ©rique musicale et sur Bob Dylan, cet auteur-compositeur-interprĂšte de gĂ©nie dont l’Ă©criture, qu’elle s’applique Ă  des refrains, des poĂšmes, des rĂ©cits, des mĂ©moires ou tout simplement sur la vie qui passe, est exceptionnelle.

  • « A Man » de Kei Ishikawa

    « A Man » de Kei Ishikawa

    Nous sommes au Japon, une sociĂ©tĂ© qui parait immobile, ancrĂ©e dans ses traditions, empesĂ©e dans son protocole et pas toujours trĂšs comprĂ©hensible pour l’Occident, quand le personnage principal du film, une femme se nommant Rie, dĂ©couvre que l’homme qu’elle a rĂ©cemment Ă©pousĂ©, dont elle a eu une fille et qui est dĂ©cĂ©dĂ© accidentellement, n’est pas celui qu’il disait ĂȘtre. S’en suit toute une sĂ©rie d’interrogations existentielles, de quiproquos juridiques, de remises en cause fondamentales du passĂ© et de l’amour partagĂ©s. Qui est cet homme dĂ©cĂ©dĂ© ? Qui est celui qui portait le nom qu’il s’est appropriĂ© ? Rie demande Ă  son avocat de mener l’enquĂȘte. Celui-ci, d’origine corĂ©enne, fait lui-mĂȘme face Ă  quelques difficultĂ©s de positionnement dans une sociĂ©tĂ© japonaise pas vraiment en paix avec son histoire corĂ©enne. L’enquĂȘte aboutit mais les derniĂšres images du film montrent un dialogue de l’avocat dans un bar qui plonge Ă  nouveau les spectateurs dans la confusion


    Comme souvent dans les rĂ©alisations asiatiques, le scĂ©nario se dĂ©roule tout en douceur et en retenue. On a le sentiment que l’on devrait s’ennuyer mais non, il s’agit juste d’une façon d’ĂȘtre, de se mouvoir, de s’exprimer, endossĂ©e par des acteurs qui sont en symbiose avec leurs cultures et leurs sociĂ©tĂ©s. Ils abordent ici avec dĂ©licatesse les questions parfois vertigineuses posĂ©es par le passĂ© et la situation de ceux qui cherchent Ă  manipuler ce passĂ© pour changer le prĂ©sent.

  • Le bal des pleureuses

    Le bal des pleureuses

    L’Etat vient d’annoncer la nĂ©cessitĂ© d’économiser 10 milliards EUR sur les dĂ©penses votĂ©es par le parlement fin 2023. AussitĂŽt les pleureuses touchĂ©es par cette mesure ont sorti leurs mouchoirs pour expliquer que ces Ă©conomies sont intolĂ©rables et que, si elles s’appliquaient effectivement, elles allaient mourir. On est bien sĂ»r d’accord pour faire des Ă©conomies, mais chez les voisins pas sur notre propre budget. Le problĂšme est qu’il faut bien affecter ces Ă©conomies quelque part !

    De quoi parle-t-on ? Les dĂ©penses du budget gĂ©nĂ©ral 2024 ont Ă©tĂ© votĂ©es Ă  hauteur de 453 milliards. 10 milliards d’économies reprĂ©sentent donc 2,2% de ce total. Quel est le mĂ©nage ou l’entreprise qui n’a pas eu un jour Ă  rĂ©duire ses dĂ©penses de 2,2% ? On y arrive.

    Rappelons aussi que ce budget 2024 a Ă©tĂ© votĂ© avec un fort dĂ©ficit de 141 milliards. L’économie de 10 milliards ne fera bien entendu pas disparaĂźtre ce dĂ©ficit mais le rĂ©duire Ă  la marge que de 7%.

    https://www.budget.gouv.fr/reperes/loi_de_finances/articles/loi-du-29-decembre-2023-de-finances-pour-2024-maitriser-la-depense

    On voit sur ce tableau du ministĂšre des finances que pour payer 453 milliards de dĂ©penses l’Etat ne dispose que de 312 milliards de recettes. Et encore ne sont pas intĂ©grĂ©s dans ces chiffres les dĂ©ficits gĂ©nĂ©rĂ©s par les « comptes spĂ©ciaux Â» et autres « budget annexes Â», sans parler bien entendu de ceux la sĂ©curitĂ© sociale (assurances retraite, maladie, chĂŽmage, notamment, qui font partie d’un budget Ă  part, encore plus Ă©levĂ© que le budget gĂ©nĂ©ral, et en dĂ©ficit Ă©galement, votĂ© par ailleurs). Le dernier budget gĂ©nĂ©ral en Ă©quilibre de la RĂ©publique date de 1974. C’était sous la prĂ©sidence de Giscard d’Estaing. Tous ces dĂ©ficits sont financĂ©s par des emprunts dont les remboursements porteront sur les gĂ©nĂ©rations futures. Aujourd’hui, pour dĂ©penser 100 EUR, l’Etat collecte 70 EUR et en emprunte 30. On prĂ©fĂšre gĂ©nĂ©ralement ramener le dĂ©ficit au produit intĂ©rieur brut (PIB) car il devient tout de suite moins effrayant mais la rĂ©alitĂ© financiĂšre est bien celle-ci : 30% des dĂ©penses sont financĂ©es par emprunt. Pour le moment la RĂ©publique trouve encore des prĂȘteurs pour financer sa gabegie sur les marchĂ©s internationaux.

    En rĂ©alitĂ© si l’on voulait ramener le dĂ©ficit français Ă  3% des recettes ce ne sont pas 10 milliards qu’il faudrait Ă©conomiser mais 130 ! On est loin du compte. Les pleureuses de sortie devraient aussi jeter un coup d’Ɠil sur ces chiffres. LĂ  encore, l’intĂ©rĂȘt gĂ©nĂ©ral se heurte aux intĂ©rĂȘts particuliers et l’Etat faible ne sait guĂšre trancher, ni encore moins se rĂ©former pour rĂ©duire ces dĂ©ficits endĂ©miques, prĂ©fĂ©rant financer des jeux olympiques plutĂŽt que de rationaliser sa gestion.

    Lire aussi : La France mĂ©daille d’or de la dĂ©pense publique – Total Blam Blam (rehve.fr)
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