– Hey Lou Reed/ Do you hear me?/ I donât want to be no oneâŠ/ Does it get cold and alone/ When youâre all on your own in NYC?/ Lisa says, Caroline says, Candy says she wants to be with me…
chante The Servant sur son dernier disque sorti en 2006, How To Destroy a Relationship. Lâinfluence morbide du poĂšte new-yorkais est toujours prĂ©gnante sur la musique dâaujourdâhui…
Ce soir Lou Reed plante son dĂ©cor au Palais des CongrĂšs Ă Paris pour y jouer lâintĂ©grale de Berlin, plus de trente annĂ©es aprĂšs sa sortie. Berlin, une ville oĂč Lou nâavait jamais mis les pieds avant dâĂ©crire son chef dâĆuvre, Berlin le disque le plus dĂ©primant de lâhistoire du Rock ânâ Roll, mais Berlin la piĂšce maudite de lâun des artistes le plus influent de son temps.
Ce soir Lou Reed nous rejoue le disque de nos nuits dâencre. Il a rameutĂ© Steve Hunter, le guitar-hero de Rock and Roll Animal, le virtuose dĂ©moniaque de lâintro lĂ©gendaire de Sweet Jane ! Bob Ezrin le producteur de lâĂ©poque est de la partie, Julian Schnabel a tournĂ© un documentaire sur les shows de New York qui sera prĂ©sentĂ© aux festivals du film de Venise et de San Sebastian, Emmanuelle Seigner la nouvelle Ă©gĂ©rie rock underground (chanteuse du groupe Ultra Orange, sĂ©vĂšrement inspirĂ© par le Velvet, et femme de Roman Polanski) joue Caroline dans les films projetĂ©s durant le concert, et nous, les purs, sommes lĂ Ă nous presser dans les escaliers de cette salle gĂ©nĂ©ralement consacrĂ©e aux assemblĂ©es dâactionnaires… Mais aprĂšs tout, nous dĂ©tenons des titres sur la Lou Inc. depuis le temps que cet artiste diabolique capte nos investissements Ă©motionnels et nous en reverse les dividendes de sang et de larmes.
Un chĆur dâadolescentes, des cuivres et des cordes viennent adoucir lâĂ©lectricitĂ© et enrober la voix chevrotante de celui qui va nous narrer une fois encore lâhistoire sordide et blafarde de Jim et Caroline.
Le concert dĂ©marre sur les accords de Steve, Ă la guitare acoustique, coiffĂ© dâun bonnet de marin breton et dâune blouse dâhĂŽpital psy bleu pĂąle, accompagnant les vestales sur le refrain de Sad Song. Le ton est donnĂ© : triste ! Puis vient le piano bastringue Ă©mergeant dâun cabaret berlinois interlope oĂč se pressent espions, putes et Giâs :
– In Berlin/ By the wall/ We were five foots ten inches tall/ It was very nice/ Candelight and Dubonnet on ice
Et Jim et Caroline nous entraĂźnent Ă la suite de leur histoire dâamour underground et son cortĂšge de jalousie, de violence, de drogue, de dĂ©chirure et de mort. Une atmosphĂšre glaçante et parfaitement rendue par un son Ă©purĂ© et simpliste au milieu dâune mise en scĂšne statique et quasiment sans Ă©clairage. Les jeunes chanteuses en aubes falotes ondulent au long des mesures marquĂ©es par la voix profonde de Lou. Lâambiance cathĂ©drale de la salle donne Ă lâensemble un air de messe maudite. On dirait que la musique sâĂ©chappe de catacombes oĂč seraient entassĂ©s les ossements blanchis dâune Ă©poque rĂ©volue, pour atteindre nos cĆurs corrompus par le temps. Une Ă©poque oĂč violence et poĂ©sie savaient encore se marier, oĂč des artistes pouvaient Ă©crire la vraie vie et en tirer de purs sanglots.
Les rumeurs les plus folles ont couru sur les conditions dâenregistrement de ce disque : Lou perdu dans les drogues, Ezrin en dĂ©pression Ă lâissue des sessions, les cris dĂ©chirants de ses propres enfants appelant leur mĂšre, enregistrĂ©s sur The Kids. Et lâalbum est devenu une icone majeure de lâĆuvre de Reed qui a marquĂ© et marque encore des gĂ©nĂ©rations de musiciens et dâamateurs Ă©clairĂ©s.
Et alors que Jim et Caroline entament leur descente vers les abysses, le MaĂźtre nous fait dĂ©filer les 10 titres ce cet album dâexception. Men of Good Fortune est un must. LâenchaĂźnement Caroline Say II / The Kids / The Bed / Sad Song est une douleur infinie qui nous vrille lâĂąme, alors que nous accompagnons Caroline au bout de sa route ; ses enfants enlevĂ©s, ses poignets ouverts, sa vie sâen va dans un flot de sang et notre stupeur est Ă la hauteur de ce dĂ©sastre : And I said oh oh oh oh oh oh what a feeling.
Comment des mĂ©lodies aussi simples, une voix aussi monocorde, des mots aussi triviaux peuvent-ils dĂ©clencher un tel torrent Ă©motionnel sinon du fait du noir gĂ©nie de leur auteur ? Et notre artiste ne semble guĂšre se soucier de ce quâil provoque. Il joue, tranquillement accrochĂ© Ă sa guitare, plutĂŽt absent, revenu de tout, carrĂ©ment ailleurs dans son monde de mots et de notes.
AprĂšs les derniers accords de Sad Song il laisse un peu attendre la salle avant de lui offrir en rappel Sweet Jane / Satellite of Love / Walk On the Wild Side / Rock Minuet, toujours avec autant de nonchalance. Et Steve nous refait note pour note le Sweet Jane solo. Nous sommes touchĂ©s au cĆur.
Lou salue, Lou offre des fleurs aux vestales qui nous ont tirĂ© des larmes sur Sad Song, Lou embrasse Ezrin et puis Lou sâen va de son pas indiffĂ©rent.
Ce soir il a créé Berlin ! Nous Ă©tions la pour partager ce moment dâanthologie.







