Catégorie : Histoire

  • RONDEAU Emmanuel, ‘Les Frères d’Astier de La Vigerie, Français libres’.

    RONDEAU Emmanuel, ‘Les Frères d’Astier de La Vigerie, Français libres’.

    Sortie : 2025, Chez : Tallandier

    Les d’Astier de La Vigerie, famille anoblie sous la monarchie de juillet, ont vu le Baron Raoul d’Astier de la Vigerie (1850-1922) épouser Jeanne de Motalivet issue d’une noblesse plus ancienne, dont un ancêtre servit Napoléon comme ministre de l’intérieur. Bref, du beau monde dont trois héritiers, François (1886-1970), Henri (1897-1952) et Emmanuel (1900-1969) firent preuve d’un comportement exemplaire durant les deux guerres mondiales du XXe siècle. Le récit d’Emmanuel Rondeau raconte cette épopée.

    François, l’aîné qui hérita du tire de baron, s’engagea dans la carrière militaire, combattit en 1914-1918 et rejoint de Gaule à Londres en 1940 dont il fut l’adjoint. Il portait 5 étoiles quand l’homme du 18 juin n’en affichait que 3. Henri mena des affaires peu brillantes en temps de paix, défendit l’Action française d’inspiration monarchiste et nationaliste, mais s’illustra durant les deux guerres, notamment en structurant les mouvements de résistance en Afrique du nord durant la seconde, qu’il termine à la tête des « commandos de France » qui précédèrent les troupes alliées progressant vers l’Alsace. Il fit partie du complot qui fomenta l’exécution de Darlan à Ager. Emmanuel, trop jeune pour avoir combattu lors de la première guerre mondiale se rattrapa dans la seconde durant laquelle il fédéra les courants de la résistance au Sud de la France avant d’être ministre de l’intérieur du Gouvernement provisoire dirigé par de Gaulle en 1944. Il mena ensuite une carrière d’écrivain en restant engagé dans la politique comme gaulliste « de gauche ». Compagnon de route du parti communiste français, son aveuglement pour Staline lui fut longtemps reproché.

    Outre le parcours de cette famille d’exception (la génération suivante fut également engagée dans les combats de la résistance) le récit plonge le lecteur dans l’effroi que constitua la défaite de la France face aux Allemands, encore une fois… C’était le chaos militaire matérialisé par l’armistice et la poignée de mains de Pétain à Hitler à Montoire en 1940, mais aussi idéologique tant la France était désemparée devant un tel désastre. Chacun réagit comme il le sentait, ceux qui ont rejoint Londres en 1940, d’autres un peu plus tard. Ceux qui ont ouvertement collaboré, ceux qui ont attendu de savoir dans quel sens tournait le vent. Les militaires qui obéissaient à Pétain, le « vainqueur de Verdun », par sens de la discipline ou par ambition, ceux qui ont joué du conflit apparent entre les Etats-Unis de Roosevelt et de Gaulle pour essayer de se placer. Et puis les résistants qui ont pris les armes, au début dans une totale désorganisation où les conflits de pouvoir et d’égos étaient prégnants, puis, progressivement en se réunissant jusqu’à la victoire. Beaucoup sont morts, souvent dans des conditions effroyables. Les trois frères étaient sous une bonne étoile. Ils ont survécu.

    Sans hésiter les D’Astier choisirent la résistance, sans même se consulter. Ils se sont d’ailleurs très peu croisés durant cette guerre, chacun œuvrant de son côté. Ils furent tous les trois nommés « Compagnons de la Libération » par le Général de Gaulle, au terme de ces évènements fondateurs de la France de la deuxième moitié du XXe siècle. Ce livre se dévore comme un roman policier tant les parcours différenciés, mais tournés vers le même but, la libération de la France du joug ennemi, animés de la même certitude, celle de la victoire, sont fascinants. Différence de taille pour les lecteurs sexa-septuagénaires : ce n’est pas un roman mais l’histoire que vécut la génération de nos grands-parents !

    Une petite rue parisienne rend hommage à cette fratrie dans le XIIIe.

  • « Lee Miller » au Musée d’art moderne de Paris

    « Lee Miller » au Musée d’art moderne de Paris

    On connait mieux la photographe américaine Lee Miller (1907-1977) depuis le film biographique qui lui a été consacré en 2023 : « Lee Miller ». Passant du mannequinat à la création photographique, elle fréquente les plus grands, assistante et amante de Man Ray à Paris, elle intègre le groupe des surréalistes dans l’entre-deux-guerres, réalise des clichés de Picasso, Eluard (et sa femme Nush), Magritte, Max Ernst, Cocteau…, repart à New York puis s’installe au Caire après avoir épousé un riche homme d’affaire égyptien. La déclaration de la guerre de 1939-1945 la surprend à Londres alors qu’elle travaille pour le magazine Vogue. Elle documente le blitz puis fait des pieds et des mains pour être accréditée par l’armée américaine sur les champs de bataille continentaux, à une époque où les reporters de guerre étaient exclusivement masculins. Couvrant la guerre jusqu’à la libération des camps de concentration de Buchenwald et Dachau en 1945 elle vit des expériences traumatisantes, au contact direct des soldats sur le front, qui la marqueront pour le reste de sa vie. Elle continue de façon épisodique son activité de photographe après la guerre avant de connaître une fin de vie pénible entre maladie et addictions. C’est après sa mort que son fils Anthony va rassembler et gérer les 60 000 négatifs qui constituent d’éblouissantes et parfois tragiques archives du XX siècle.

    Le musée d’art moderne présente une belle rétrospective de l’œuvre de Lee Miller. L’époque joyeuse des débuts dans les années 1920-1930 débute par des portraits de Lee pris par les grands photographes du moment. Elle est un modèle recherché et Cocteau la fait jouer le rôle d’une statue animée dans son film « Le sang d’un poète » dont un extrait est visionnable dans la première pièce.

    Une série de ses clichés se concentre sur le pouvoir érotique de la photographie, sans doute peu exploité jusqu’ici. Une autre concerne son séjour égyptien et sa fascination pour le désert. Mais sans conteste la période la plus émouvante est celle concernant la guerre. On y voit les ruines de Londres durant le blitz et les tentatives désespérées de la population qui tente de vivre. Plus tard, arrivée en France au lendemain du débarquement en Normandie, elle photographie les champs de bataille, ou plutôt comment les combattants et les civils survivent au milieu du chaos guerrier. Il y a aussi la célèbre série prise dans l’appartement d’Hitler à Munich, et les clichés d’elle prenant un bain dans la baignoire du Führer alors qu’on vient d’apprendre son suicide dans son bunker de Berlin. Elle passe par le Berghof encore en flammes après que les SS en fuite l’aient incendié.

    Et puis, bien sûr, on en arrive à la série sur les camps de concentration, exposée dans une salle aux murs noirs précédée d’un avertissement pour les âmes sensibles. Beaucoup ont déjà vu ces clichés qui montrent les piles de cadavres, les survivants émaciés dans leur costume rayés, les regards incrédules des soldats alliés devant ce qu’ils découvrent, bref, la barbarie nazie dévoilée au reste du monde quasiment en temps réel car elle fut l’une des premières photographes à diffuser cette sordide vérité. Elle dut même insister lourdement auprès de Vogue, d’abord pour certifier la réalité de ce que dévoilaient ses photographies, ensuite pour que le magazine accepte de les publier.

    Avec cette rétrospective des photographies de Lee Miller se révèle la personnalité hors du commun d’une artiste qui a su passer avec une égale créativité de la mode au surréalisme, de la guerre aux portraits de Picasso. Sa volonté de photographier la guerre marquait son désir de participer à cette guerre, du bon côté, et pas uniquement pour y faire des photos. Elle a aussi écrit sur le terrain nombre d’articles sur cette épopée. Une photo montre d’ailleurs une machine à écrire Remington cabossée après un bombardement comme symbole du journalisme qui doit survivre quoi qu’il arrive.

    Toutes ses clichés sont en noir en blanc, pris au Rolleiflex, l’appareil emblématique de l’époque, bien moins pratique que les appareils d’aujourd’hui. Lee devait souvent développer et agrandir elle-même ses négatifs, dans une boutique de photos dans Saint-Malo sous les bombes, dans un lavabo de circonstance sur le front. Beaucoup des tirages présentés sont d’époque illustrant le grand soin qu’elle mettait dans l’agrandissement aussi important pour elle que la prise de vue dans la réussite de l’ensemble. Quelques agrandissements modernes ont dû être réalisés quand les originaux étaient trop détériorés par le temps. Intéressée par la technique elle a profité du climat plus léger des années folles pour innover dans le processus de solarisation des images dont le rendu cadrait très bien avec la folie surréaliste. Seules une ou deux photos, de mode, sont en couleurs lorsque qu’elle testa à Londres durant la guerre les pellicules Kodachrome qui venaient d’être inventées.

    Comme l’indique son fils, elle a sans doute été durablement atteinte par ce qu’elle a découvert et souffert ensuite de ce qu’on appelle aujourd’hui le syndrome post-traumatique, comme des millions de survivants anonymes de cette époque. Par son engagement personnel elle a su faire comprendre et partager avec ses clichés les origines de ce syndrome. En ceci elle a véritablement œuvré comme une exceptionnelle chroniqueuse de son temps en y sacrifiant une partie de son âme. Comment la sensibilité d’une artiste pourrait-elle subir sans souffrances pareille vision de notre barbarie ?

    Lire aussi

    Les archives de Lee Miller

  • Du rififi au Mali

    Du rififi au Mali

    Le pouvoir galonné au Mali tremble sous les coups de boutoir des religieux terroristes. Ceux-ci ont renoué leur alliance improbable avec les indépendantistes Touareg sahariens. Ensemble ils viennent de reconquérir Kidal, leur bastion du nord, qui leur avait été repris en 2023 après le coup d’Etat militaire de 2020 avec l’aide de troupes russes. Ils ont aussi assassiné le ministre de la défense, et numéro 2 du gouvernement, lors d’un attentat suicide contre son domicile à Katy, commune située à une vingtaine de kilomètres de la capitale où résident la plupart des ministres sous forte protection militaire.

    Depuis qu’ils ont pris les rênes à Bamako, et mis fin aux accords de coopération militaire avec la France, l’ex-puissance coloniale, les galonnés maliens ont installé leur pouvoir, pas vraiment démocratique mais vraisemblablement pas pire que le précédent. Celui qui s’annonce sera religieux et prévoit l’établissement de la charia sur le pays. En novembre 2025, un groupe affidé avait enlevé et exécuté publiquement une jeune « influenceuse » à Tonka, une ville du nord du pays où les djihadistes semblent évoluer assez librement. Personne ne pourra dire qu’il n’était pas informé de ce qui risque d’arriver. Il n’est d’ailleurs pas sûr que cette perspective inquiète beaucoup la population en dehors de la capitale… Comme au Proche-Orient les religieux armés semblent avoir su se faire apprécier à l’intérieur du pays en délivrant les services sociaux que l’Etat défaillant rend peu ou mal.

    Les forces russes qui appuient les forces armées maliennes (FAMA) n’ont pas réussi à contrer efficacement cette tentative de déstabilisation. Il semble même que la garnison russe stationnée à Kidal aurait rendu les armes en échange de l’engagement des rebelles de les laisser évacuer leur base et quitter la ville. Cela étant dit il ne faut pas exclure un sursaut des FAMA appuyées par leurs amis russes mais ce serait sans doute éphémère.

    Ces évènements militaro-politiques confirment, si besoin en était, que l’expulsion des forces militaires françaises en 2022 fut finalement une bonne chose. Certes l’armée française a dû gérer une blessure d’égo, ne serait-ce qu’en mémoire de la soixantaine de soldats morts au combat contre les djihadistes au Mali, mais l’intervention de forces armées étrangères au Sahel est sans espoir de réussite et la garantie de risquer des vies et de dépenser l’argent public à fonds perdus. L’armée française a bien mieux à faire sur le front est de l’Europe et aux frontières de la France.

    Il existe une communauté nombreuse de binationaux franco-maliens et un nombre important d’émigrés maliens en France rendant délicate une rupture complète des relations diplomatiques entre les deux pays. On ignore à ce stade si la politique française d’octroi de visas et de la nationalité a été revue en fonction de la dégradation actuelle des relations entre les deux pays. Les ambassades respectives continuent de fonctionner avec des effectifs réduits. Le régime malien retient toujours en prison un agent français de la DGSE qui était pourtant accrédité. En rétorsion Paris a expulsé quelques diplomates de l’ambassade malienne mais n’a pris personne en otage. Il n’est pas sûr qu’en cas de changement de pouvoir cet otage d’Etat serait libéré mais une négociation serait peut-être plus facile. Le business des otages est assez prisé de la partie Touareg de l’alliance rebelle qui dispute le pouvoir aux galonnés maliens.

    Lire aussi : Le ministre malien de la défense bénéficie de la nationalité française

    La France a colonisé le Mali sous le nom de « Soudan français » à la fin du XIXe siècle jusqu’à son indépendance en 1960. Comme souvent Paris a tenté de maintenir l’illusion d’un lien « fraternel » avec son ancienne colonie. Cela n’a pas fonctionné comme attendu, elle en paye le prix aujourd’hui. Le mieux désormais est de laisser aller le Mali vers son destin en s’en mêlant le moins possible. Ce destin l’éloigne de la France depuis déjà quelques années, il faut l’admettre et s’y résigner. Ainsi va la vie des nations.

    Lire aussi : Le Mali se plaint de la « junte française » !

  • « Les rayons et les ombres » de Xavier Giannoli

    « Les rayons et les ombres » de Xavier Giannoli

    Ce film de Xavier Giannoli revient sur la douloureuse époque des années 1930 jusqu’à la fin de la IIe guerre mondiale, durant laquelle le journaliste et patron de presse français Jean Luchaire (1901-1946) et son ami allemand Otto Abetz (1903-1958), amateur d’art et admirateur de la littérature française, qui fut ambassadeur de l’Allemagne nazie en France durant toute la guerre, passèrent de l’idéalisme à l’ignominie, entraînant dans leur chute la fille de Jean, Corinne. Le titre de ce long métrage fait référence au recueil éponyme de poèmes de Victor-Hugo, publié en 1840, un ensemble alternant entre la beauté et la tristesse, l’amour et la mort. Une histoire somme toute banale illustrée par un scénario qui ne l’est pas.

    Dans l’entre-deux guerres mondiales, Luchaire et Abetz affichent un relatif idéalisme sur l’amitié franco-allemande basé sur le « plus jamais ça », cri du cœur des survivants des massacres de la guerre de 1914-1918. Relatif seulement car Abetz est déjà proche du régime national-socialiste qui monte en Allemagne.

    Et puis la guerre arrive, la France est occupée par l’armée allemande, Abetz est nommé ambassadeur à Paris où il retrouve son ami Luchaire. Les premiers mois ils semblent se préoccuper d’aider la presse et les intellectuels français à survivre dans cette atmosphère guerrière, puis assez rapidement le Français va céder au chant des sirènes de la collaboration : marché noir, fêtes somptuaires, petits services demandés à l’Allemand pour les copains et les coquins, compromissions diverses pour faire survivre son journal dont le rédacteur en chef est ouvertement antisémite. De son côté, l’Allemand qui est membre du parti nazi applique les instructions qu’il reçoit de Berlin et participe au durcissement de l’occupation, notamment en facilitant la déportation des juifs vers les camps de la mort.

    Corinne est actrice et, elle aussi, se laisse dériver dans le maelstrom de la collaboration pour continuer à travailler mais aussi pour profiter de tous ces petits plaisirs plutôt rares en temps de guerre : alcool, drogues, soirées à l’ambassade d’Allemagne rue de Lille sous les bannières nazies…

    Jean et Corinne sont tous deux atteints de la tuberculose, une maladie dont on mourrait beaucoup à l’époque où le vaccin n’existait pas encore. Peut-être cette perspective mortifère explique aussi pourquoi ils ont glissé si facilement dans un présent de corruption morale sans avenir ?

    Les choses se terminent mal : l’Allemagne perd la guerre, Jean Luchaire est fusillé, Corinne, de plus en plus malade, est condamnée à 10 ans d’indignité nationale. Au début du film on la découvre essayer de survivre dans Paris avec la fille qu’elle eut avec un aviateur autrichien de la Luftwaffe. Otta Abetz sera jugé, condamné, amnistié avant de décéder dans un banal accident de voiture.

    Seule lumière d’humanité dans cette atmosphère délétère, le réalisateur juif-ukrainien (dont la famille a été exterminée dans les camps allemands) qui avait fait débuter Corinne dans ses premiers films, et qui ayant survécu à la guerre, revient la voir à Paris après la libération, prendre de ses nouvelles et lui proposer un nouveau film à tourner en Italie, elle mourra avant que ne débute ce projet.

    Ce film est perturbant. Il a d’ailleurs créé des débats, nous sommes en France où la polémique est érigée en mode de fonctionnement… Les personnages principaux ont réellement existé. Certains politiques et historiens contemporains se sont emparés du sujet pour attribuer les dérives collaborationnistes de l’époque à la droite ou à la gauche, c’est selon. Ces disputes 80 ans après les faits n’ont guère d’importance. Elles révèlent que personne n’est très à l’aise avec le fait historique des errements, parfois criminels, de la collaboration avec l’occupant, qui a été le fait de citoyens français, parfois idéologisés, souvent juste attirés par le lucre.

    Le réalisateur s’est entouré d’historiens pour cadrer les personnages principaux du film, Corinne et Jean Luchaire, et Otto Abetz, tout en ajoutant quelques scènes fictionnelles qui ne changent pas la façon dont ils sont présentés : des arrivistes oubliant l’honneur et la morale au profit de leurs petits intérêts personnels. Même si leur cheminement vers la dépravation est progressif, l’aboutissement est sans appel. Evidemment, à la sortie de la séance le spectateur mal à l’aise ne peut s’empêcher de s’interroger sur ce qu’il aurait fait dans une situation pareille.

    Résister en temps de guerre (ou de dictature) c’est une affaire intime de courage. Bien malin celui qui peut affirmer avec certitude si, en ces circonstances, il en aurait fait suffisamment preuve pour risquer sa vie et défendre la patrie. L’histoire a montré que nombre de ceux qui ont résisté ne furent pas forcément ceux que l’on attendait, et vice-versa.

    Une chose est sûre : lorsque son pays est occupé par un voisin, mieux vaut éviter d’aller parader dans des réceptions fastueuses de l’ambassade ennemie. Il n’est pas recommandé non plus de faire des affaires avec l’occupant. Dans tous les cas il faut s’attendre à devoir rendre des comptes une fois l’occupation terminée, car le plus souvent elle se termine un jour. Jean Luchaire est sans doute conscient des risques pris mais son attrait pour la corruption le rend lâche. Sa fille Corinne se laisse aller à le suivre sans trop réfléchir, par manque de personnalité, par admiration pour son père et aussi par facilité. Suiviste, elle est la plus à plaindre dans cette histoire et la tuberculose va la tuer bien plus sûrement que ses juges, ce qui bien sûr ne l’exonère de rien.

    Le film de Giannoli montre la chute abyssale du père et de la fille dans la trahison de la collaboration, au cœur du mal. Dans une interview au journal Le Monde le réalisateur déclare :

    Mon obsession était de ne pas faire de contresens en m’autorisant les torsions historiques qu’impose un film. Je n’avais pas le droit de faire des contrevérités historiques, et je mets au défi n’importe qui d’en relever une dans mon film. Ceux qui ont relevé ce qu’ils croient être des erreurs connaissent l’histoire de la période, de Vichy, dans le meilleur des cas, mais pas précisément celle de Jean Luchaire, de sa fille ou d’Abetz.

    A travers lui [Jean Luchaire], je ne fais pas le portrait de « la » collaboration. Je n’aurais jamais eu cette prétention. Je traite un caractère individuel et singulier de collaborationniste. … Reste que nous savons que le chaos de la collaboration est complexe, et que des gens venant d’horizons différents se sont compromis.

    Le Monde – 18/04/2026

    L’objectif est atteint, la méthode est efficace, le film est mordant.

    Lors de son procès à la fin du film, le procureur assène à Jean Luchaire, patron de presse :

    Les mots des salauds arment le bras des imbéciles !

    Une parfaite épitaphe pour cette période comme pour ce film intéressant. Oui, souvent lâcheté et bêtise se mêlent pour aboutir à la dévastation.

    NB : Le film est très long : 3h15. De (trop) nombreuses scènes montrent les Luchaire tirer sur leurs cigarettes ou expectorer des crachats sanglants fruits de leur phtisie, provoquant ainsi l’écœurement des spectateurs. Le réalisateur aurait pu en économiser quelques-unes ce qui aurait permis de réduire la durée de la séance sans occulter le fait que Jean a transmis sa tuberculose à sa fille Corinne.

  • En passant au Louvre

    En passant au Louvre

    Au département de la sculpture française la statue du printemps distribue ses fleurs depuis la fin du XVIIe siècle.

    Oedipe enfant rappelé à la vie par le berger Phorbas qui l’a détaché de l’arbre (XIXe siècle, CHAUDET Antoine Denis ; CARTELLIER Pierre ; DUPATY Louis Marie)

    Un peu plus loin une œuvre du XIXe rappelle le mythe antique d’Œdipe sans lequel le monde et la psychanalyse eussent été bien différents. Avant de tuer son père et d’épouser sa mère, le tout sans le savoir, Œdipe avait été abandonné par ces parents à qui un oracle de la Pythie avait annoncé cette funeste fin. Accroché par les pieds à un arbre, il est sauvé par le berger Phorbas qui le ranime, lui permettant ainsi de réaliser l’innommable oracle. Cela a au moins servi l’inspiration des artistes et de… Freud et n’a point trop desservi l’amour si bien représenté par Vénus !

    La Baigneuse, Vénus sortant du bain (Allegrain, Christophe-Gabriel [Paris, 1710 – Paris, 1795])
  • SNYDER Timothy, ‘Terres de sang – L’Europe entre Hitler et Staline’.

    SNYDER Timothy, ‘Terres de sang – L’Europe entre Hitler et Staline’.

    Sortie : 2010, Chez : Editions Gallimard.

    Timothy Snyder est un historien américain né en 1969 spécialiste de l’Europe centrale et orientale, ainsi que de l’Holocauste. Dans ce livre de 700 pages il mène un rapprochement entre l’histoire et la géographie, plus exactement un territoire composé, en gros, de la Pologne (dont les frontières ont été mouvantes durant le XXe siècle), des pays Baltes, de l’Ukraine et de la Biélorussie durant la période 1930-1945. Ces régions ont affronté les effets de toutes les barbaries que l’Europe a été capable d’engendrer durant ces années terribles : purges staliniennes, déportations vers les goulags soviétiques, pogroms antisémites, plans de colonisation et d’extermination nazis, famines et expulsions de populations, affamement des prisonniers de guerre soviétiques dans les camps allemands, revanches communistes après la défaite allemande, déplacements massifs de populations dans tous les sens avant, pendant et après la seconde guerre mondiale, etc. Snyder évalue le résultat de ces massacres successifs à 14 millions de morts civils hors des victimes militaires directement liées à la guerre, ni ceux victimes de l’holocauste. C’est pourquoi il a baptisé ces territoires, comme son livre : « Terres de sang ».

    L’auteur évoque dans l’ordre chronologique les tueries de masse ordonnées par les pouvoirs allemand comme par soviétique, qui se sont abattues sur ces populations durant une période de temps finalement assez courte, 15 ans, de 1930 à 1945. L’histoire commence avec les purges initiées par le régime stalinien lors de la Grande Terreur contre les citoyens soviétiques, puis les Ukrainiens volontairement affamés par la politique de collectivisation de l’agriculture, puis les Polonais exécutés par les forces allemandes et soviétiques qui s’étaient partagé la Pologne entre 1939 et 1941, puis les citoyens soviétiques (majoritairement russes, polonais et biélorusse) affamés par les Allemands après la rupture du pacte germano-soviétique, puis les millions de juifs exterminés par la nazis et enfin les représailles allemandes en Biélorussie et à Varsovie. Ce total de 14 millions de citoyens tués lors de ces massacres de masse est vertigineux, à l’image des pouvoirs qui les ont commandités et exécutés au cœur de la « vieille Europe » !

    Timothy Snyder détaille avec minutie les décisions politiques allemandes et soviétiques qui furent à l’origine de tout ces malheurs, sans affect mais avec rigueur. Il accompagne le lecteur dans sa découverte de l’indicible qui a germé dans les cerveaux pervers de dirigeants hystériques submergés par les effets mortifères de ces idéologies nées sur le sol du continent européen.

    L’Ukraine joua à son corps défendant un rôle central dans cette histoire de sang. « Purgée, affamée, collectivisée et terrorisée », Staline a soumis cette République qui nourrissait l’Union soviétique et faisait tampon avec l’Occident. Hitler l’a vu ensuite comme son grenier pouvant nourrir la « Grande Allemagne » et les territoires qu’elle avait conquis sur son flanc est. Alors lorsque les Soviétiques ont reculé en Ukraine devant l’avancée des Allemands en 1942, les populations locales ont pu croire que l’oppresseur nazi serait moins terrible que le soviétique. Mal leur en a pris, et quand les Allemands ont à leur tour reculé devant l’armée rouge après la bataille de Stalingrad les Soviétiques se sont vengés des Ukrainiens…

    Snyder relève aussi l’ironie de cette histoire sauvage de conquêtes lorsque l’Allemagne antisémite est devenue le premier pays juif d’Europe avec sa conquête des territoires à l’est (Pologne, Biélorussie, pays Baltes, Hongrie, Russie occidentale) et des nombreuses populations juives qui y résidaient. Près de 5 millions de juifs passèrent sous la coupe de l’Allemagne qui envisagea différentes possibilités de déportation de ces populations, vers Madagascar notamment, avant de décider la « solution finale » pour éliminer ceux qu’elle avait conquis. Autre effet pervers, alors que la jeunesse allemande est mobilisée par l’armée sur le front de l’Est, la bureaucratie allemande rapatrie des populations slaves pour travailler à son économie de guerre. Les soldats allemands tuent des Slaves considérés comme des « sous-hommes » afin de pouvoir importer des millions d’autres « sous-hommes » qui « faisaient en Allemagne le travail que les Allemands auraient fait, s’ils n’étaient pas occupés là-bas à tuer des « sous-hommes » ».

    La Pologne fut le pays le plus martyrisé de cette période ayant souffert à plusieurs reprises des totalitarismes soviétique, puis nazi, puis de nouveau soviétique, avec l’insoutenable point d’orgue de l’insurrection de Varsovie en octobre 1944 lorsque l’Armée rouge attendit le long de la Vistule que les forces allemandes réduisent la rébellion afin d’éviter d’avoir à le faire elle-même sur la route de Berlin.

    Ces évènements tragiques ont durablement marqué ces « terres de sang » et permettent de mieux comprendre des positions prises aujourd’hui par la Pologne, l’Ukraine ou la Russie dans un contexte de nouveau guerrier et conquérant. Cette politique de massacres de masse est qualifiée par l’auteur de « coproduction des Soviétiques et des nazis » illustrée par le plan « Molotov-Ribbentrop » de 1939. Ils furent le fruit d’idéologies qui ont emporté la raison et les lumières, justifié l’ignominie. L’Europe, la vieille Europe, patrie de Bach et Pascal, la Grande Russie qui a engendré Chostakovitch et Tolstoï, se sont réunies dans ces barbaries du XXe siècle et ne s’en sont jamais remises. C’est tout simplement une histoire terrifiante !

    Lire aussi notre rubrique

    « Nacht un Nebel »

  • Venise exquise

    Venise exquise

    Il fait froid sur Venise, la première vision en sortant de la gare ferroviaire pour emprunter le vaporetto en direction de l’hôtel est l’incroyable architecture de cette ville construite sur une lagune de la mer Adriatique. Les immeubles au bord des canaux sont à la fois sublimes et un peu délabrés, les briques rongées par l’humidité, le crépi vieillissant, mais tout tient et les gondoles se faufilent au milieu de ce dédale aquatique toujours animé.

    Le second choc est l’incroyable richesse artistique et religieuse de cette ville dont on avait un peu oublié qu’elle fut si puissante et influente du temps de sa gloire, du Moyen-âge à la Renaissance, avant que Napoléon 1er, le grand massacreur du continent vienne mettre fin à cette splendeur. Les premiers pas sur la place Saint-Marc permettent de s’en souvenir en un quart de seconde.

    La ville sur pilotis n’est qu’accumulation de musées, d’œuvres d’art et de musées flamboyants qu’une vie suffirait probablement à peine à découvrir. La basilique Saint-Marc, le musée attenant avec son célèbre quadrige de chevaux et de sublimes mosaïques, le palais d’Oro, l’église Santa Maria di Formosa ou celle de San Salvador (qui contient les reliques de San Téodoro qui a longtemps protégé la ville), la basilique Santa Maria Della Salute, le Palais des Doges, la galerie dell’ Accademia exposant les peintures vénitiennes de la Renaissance, l’église Santa Maria dei Frari avec un retable de grandes dimensions (7x3m) peint par Titien (~1488-1576) représentant l’assomption, Marie montant au ciel, portée par des anges devant les fidèles réjouis…

    La Scuola Grande di San Rocco (église et scuola) est un éblouissement. Surnommée la « Sainte Chapelle vénitienne » tant sa décoration peinte par le Tintoret (~1518-1594) est impressionnante par sa qualité et les dimensions gigantesques des toiles qui la portent et présentent des scènes bibliques des ancien et nouveaux testaments aux couleurs sombres et angoissantes. Même les murs qui entourent l’escalier sont terrifiants et représentent sans doute des scènes des épidémies de peste qui ont ravagé la cité.

    Et si l’on veut sortir du centre-ville, 5mn de vaporetto à partir du palais des Doges vous amènent à la basilique di San Giogio Magorre, au bout du Grand Canal, avec son petit port de plaisance à l’ombre du campanile.

    Basilique di San Giogio Magorre

    Et partout on peut déguster ces merveilleux cappuccinos à la saveur si transalpine, au bar, où s’arrêtent parfois d’élégants Italiens, chevelure blanche, costume sombre, pochette claire et chaussures vernies, la classe italienne !

    A la Fenice, quelques vieilles Italiennes fardées et bien habillées dans les ors de leurs loges, font bonne figure pour les 2h50 de l’opéra de Verdi, « Simon Boccanegra »…

    Une histoire de doge, de tyrans et de pouvoir !

    Voir les autres photos

  • FRANCHINI Philippe, ‘Continental Saïgon’.

    FRANCHINI Philippe, ‘Continental Saïgon’.

    Sorti : 1976, Chez : Equateurs (2015).

    Philippe Franchini est né à Saïgon en 1928. Son père, Mathieu, né en 1900 à Ajaccio en Corse, s’est installé en Indochine au temps de la présence française. Sa mère est vietnamienne, issue d’une riche famille locale. Mathieu est arrivé dans le pays à la suite d’un oncle pour y monter une petite affaire de mécanique automobile en 1924 avant d’acheter l’Hôtel Continental quelques années plus tard. L’établissement construit en 1880 dans la célèbre rue Catinat, en face du théâtre, présente un style colonial aujourd’hui un peu suranné. Il devint assez rapidement le centre du petit monde colonial français et de la grande bourgeoisie vietnamienne.

    Enfant à Saïgon Philippe découvre cet univers colonial, pas toujours très brillant, entre soirées mondaines dans la capitale et plantations dans les deltas, entre le business de l’opium et une armée en lutte contre différents mouvements de rébellion. Durant la deuxième guerre mondiale il apprend les compromissions du pouvoir colonial avec les forces de l’Axe pour conserver une illusion d’indépendance de l’Empire colonial français en Asie, jusqu’à ce que les Japonais occupent finalement le pays.

    Lui-même métis il est victime du racisme ambiant autant de la part des colons que des « indigènes ». Lorsqu’il reprend le Continental en 1965 des mains de son père, après quelques années passées en France, la défaite militaire française de Dien Bien Phu de 1954 a marqué la fin de la colonie indochinoise et l’indépendance du Viêt Nam qui reste divisé en deux entre le Sud et le Nord avec les germes de la guerre civile entre ces deux parties, l’une d’obédience communiste, l’autre pro-occidentale, division qui s’atténuera en 1975 avec la conquête du Viêt Nam du Sud par les forces communistes du Nord.

    Franchini raconte dans ce récit la vie en ex-Indochine (Viêt Nam, Cambodge et Laos) qui a fasciné tant d’apprentis colons, d’expatriés, de Corses ou de militaires : de la beauté des « congaï » à la langueur des fumeries d’opium, de la douceur des apéritifs mondain au Continental quand la chaleur humide de l’après-midi commence à baisser aux business douteux d’affairistes européens ambitieux, sans oublier un concept de domination coloniale dépassé mais qui n’abdiquera que par la force des armes rebelles.

    Durant l’épopée coloniale française, et même après, les Corses ont souvent été en bonne place en Asie et en Afrique, pour de bonnes et moins bonnes causes. A Bangui (République Centrafricaine) par exemple il existe encore une « rue des Corses » où est domicilié… le casino de la ville. Certains clans corses ont investi les colonies puis les ex-colonies, dans un environnement plus « souple » pour y dévelloper leurs affaires. Franchini les décrit d’ailleurs comme une communauté spécifique en Indochine.

    Enfant métis issu des deux mondes, il est aussi imprégné par les traditions vietnamiennes que lui enseigne la famille de sa mère décédée alors que Philippe n’avait que quelques années. Il raconte les séjours enchanteurs dans l’ile Ngu Hiêp propriété de ses grands-parents dans la région de Mytho mais aussi les relations un peu moyenâgeuses qui lient les différentes communautés vietnamiennes.

    Bien sûr le récit revient sur la guerre américaine quand le Continental était devenu le point de rencontre de la presse internationale couvrant ce conflit. On voyait alors se presser dans cette institution journalistes, écrivains, espions, « congaïs, barbouzes, militaires et idéalistes. Nombre d’auteurs ont cité ou mis en scène le Continental dans leurs œuvres, Graham Green (Un Américian bien tranquille), Malraux, Schoendoerffer, Lucien Bodard, Michael Herr (Putain de mort)… Mais l’aventure a pris fin en 1975 avec l’arrivée du Viêt-Cong à Saïgon pour rétablir l’unicité du pays sous la bannière communiste. L’Histoire a montré que le pays s’en est plutôt bien tiré et est devenu aujourd’hui l’un des farouches dragons asiatiques.

    « Continental Saïgon » a été publié pour la première fois en 1976, un an après la réunification. Philippe Franchini était revenu en France en 1975 juste avant la chute de Saïgon, sans doute plein des souvenirs encore prégnants de toute une époque qui a disparu alors que les Bô Dôi nord vietnamiens en pyjamas noirs, juchés sur leurs chars, défonçaient la grille du palais du président Thieu pour s’y installer. Franchini garde manifestement une certaine mélancolie de la vie asiatique qu’il a menée à la tête d’un hôtel devenu mythique, qu’il narre avec douceur et subtilité, et beaucoup de réalisme sur ce melting-pot de populations si fascinantes. Fin lettré il utilise dans son récit la graphie Viêt Nam qui fleure bon l’Indochine française, et non le Vietnam anglicisé comme adopté désormais aux Nations Unies ou sur le site de l’ambassade de ce pays en France…

    Franchini a repris le chemin de la France avec sa femme chinoise et leurs enfants. Il est devenu écrivain, historien et peintre, entre Ajaccio Paris.

  • Lénine à Paris

    Lénine à Paris

    Apposée sur un modeste immeuble du XIVe arrondissement, en pierre meulière et briques rouges, une plaque rappelle que Lénine (1870-1924), promoteur de la philosophie marxiste en Russie, idéologue de la révolution bolchevique de 1917, initiateur de l’internationale communiste, a séjourné quelques mois au 26 rue Beaunier entre décembre 1908 et juillet 1909. Condamné à la déportation en Sibérie en 1895, les autorités tsaristes l’autorisent ensuite à partir en exil à l’étranger en 1900 où il va poursuivre son travail idéologique avant de revenir à Moscou, expédié par les Allemands dans son fameux wagon soi-disant plombé pour mettre en œuvre son programme théorique élaboré en exil, notamment rue Beaunier, avec les résultats que l’on sait.

    Il n’est pas le seul théoricien du communisme à avoir séjourné à Paris. Marx et Engels l’ont précédé. Plus tard la France coloniale, bonne mère, a formé et accueilli nombre des futurs dirigeants marxistes ou maoïstes des nations décolonisées : Ho Chi Minh (Viêt Nam), Khieu Samphan (Cambodge), et bien d’autres. Ils ont laissé des traces, et pas que sur les plaques commémoratives accrochées sur les immeubles dans lesquels ils ont résidé !

  • LE GOFF Hervé, ‘La Ligue en Bretagne – Guerre civile et conflit international (1588-1598)’.

    LE GOFF Hervé, ‘La Ligue en Bretagne – Guerre civile et conflit international (1588-1598)’.

    Sortie : 2010, Chez : Presses Universitaires de Rennes.

    Hervé Le Goff, né en 1946, est un universitaire qui a écrit de nombreux ouvrages sur l’histoire de la Bretagne. Il narre ici la fin des guerres de religion en France qui se sont poursuivies en Bretagne, après avoir ravagé le pays, jusqu’à la signature de l’Edit de Nantes en 1698.

    On suit dans cet ouvrage universitaire la rébellion du duc de Mercœur (1558-1602), fils du prince Nicolas de Lorraine, régent du duché de Lorraine et cousin des Guise. Il fut nommé gouverneur de Bretagne par Henri III en 1582 et fut le dernier « ligueur » (la Ligie rassemblait les catholiques en lutte contre les protestants) à se rallier à Henri IV, ancien huguenot converti à la religion catholique.

    Avant ce ralliement il était à la tête de la Ligue bretonne qui luttait contre les armées d’Henri IV et réussit à asseoir son pouvoir rebelle sur une partie de la Bretagne avec l’aide de la très catholique Espagne qui avait des vues sur les installations portuaires bretonnes comme points de soutien à sa guerre contre l’Angleterre (d’où la « Pointe des Espagnols » dans la rade de Brest, port que les Espagnols échouèrent toujours à conquérir). Alors que les ligueurs abandonnaient le combat partout ailleurs en France, Mercœur rendit finalement les armes devant Henri IV qui se déplaçât à Nantes pour y signer le fameux Edit d’avril 1598 mettant fin à ces guerres de religion. Les troupes espagnoles rembarquèrent dans la foulée peu après avec la signature de la paix de Vervins.

    Quelques années plus tard le « Bon Roi Henri » sera assassiné en 1610 par un catholique radicalisé, Ravaillac. Le duc de Mercœur était lui décédé en 1602 de fièvre maligne à Nuremberg après être parti combattre les Ottomans qui occupaient la Hongrie ainsi que d’autres pays européns.

  • JENNI Alexis, ‘Miscellanées du Quai d’Orsay’.

    JENNI Alexis, ‘Miscellanées du Quai d’Orsay’.

    Sortie : 2024, Chez : Les Editions du Sonneur.

    Alexis Jenni (62 ans), écrivain prolixe, récompensé du prix Goncourt pour son premier roman en 2011, « L’Art français de la Guerre », commet ici un essai léger sur le ministère français des affaires étrangères, le « Quai d’Orsay », décrivant de l’intérieur ses méandres et ses couloirs, ses poètes-ambassadeurs et ses espions et, surtout, ses traditions nées à une époque où la France était une grande puissance qui participait à l’organisation diplomatique de la planète. Un temps désormais révolu…

    « Le Quai » à la tête de plus de 170 ambassades et représentations dans autant de pays et d’institutions multilatérales gère aussi des kilomètres-linéaires d’archives sur lesquels s’entassent les traités et les accords fruits d’un passé glorieux, mais avec parfois quelques trous. C’est ainsi que l’on apprend que le Traité de Versailles original qui mis fin à la Ière guerre mondiale a littéralement disparu. Mis à l’abri en province au début de l’occupation allemande de la IIe guerre mondiale il a quand même été déniché par les occupants qui l’aurait rapatrié à Berlin où il n’a jamais été retrouvé. Peut-être a-t-il brûlé avec la ville en 1945, peut-être a-t-il été récupéré par les troupes soviétiques et archivé par le NKVD (ancêtre du KGB/FSB) et ressortira un jour ? L’histoire le dira, la diplomatie est un art du temps long.

    Elle est aussi surtout un art de la négociation utilisé pour essayer d’éviter aux gens de mourir au combat.

    Le problème dans les conflits, c’est que tout le monde a ses raisons, que chacun croit aux siennes et ignore celles de l’autre. Plus l’affrontement est violent, militarisé, mortel, et plus les raisons de chacun sont étanches… à la raison. Un conflit armé est toujours chargé d’imaginaire, de passions, d’irrationnel, lesté aussi du poids d’une mémoire historique, et du compte des souffrances supplémentaires issues du conflit lui-même.

    Avec le retour des guerres impériales en ce premier quart du XXIe siècle le temps des diplomates semble s’éloigner au profit de celui des armes, mais après tout Talleyrand (1754-1838) ne réussit-il pas à sauver les intérêts de la France au congrès de Vienne (1814-1815) qui consacre une nouvelle organisation de l’Europe sous Louis XVIII après la première abdication de Napoléon face aux Empires anglais, prussien, autrichien et russe.

    Tout n’est pas perdu, l’heure des diplomates reviendra bien un jour et la France dispose d’un outil diplomatique expérimenté qui pourra s’avérer utile si elle arrive à le conserver.

  • BARBUSSE Henri, ‘Le Feu – Journal d’une Escouade’.

    BARBUSSE Henri, ‘Le Feu – Journal d’une Escouade’.

    Sortie : 1916, Chez : Flammarion.

    Cet ouvrage d’Henri Barbusse (1873-1935) est l’un des classiques sur la « Grande Guerre » qui a ravagé l’Europe de 1914 à 1918. Engagé volontaire dans l’infanterie en 1914 à 41 ans malgré une santé fragile et une conviction pacifiste marquée, il va vivre les affres de la ligne de front durant presque deux années et les restituer dans ce récit marquant qui est publié et récompensé du prix Goncourt en 1916 alors que les horreurs de la guerre sont encore loin d’être terminées.

    La première partie décrit le monde des « poilus », ces soldats venus de la France entière, plus ou moins gradés, chacun avec son patois (retranscrit dans les dialogues du livre, pas toujours faciles à suivre…), son histoire, son humour, ses racines. Tout ce petit monde vit, cerné par les bombardements et la mort, dans la solidarité des tranchées, l’héroïsme des individus, alternant les montées en première ligne avec le repos dans des villages de l’arrière. Où qu’ils soient, les conditions de vie sont dures mais les poilus papotent entre eux de l’air du temps, des « boches », des disparus, de la fin de la guerre. C’est un peu le Café du commerce des tranchées rapporté par l’auteur.

    On en vient ensuite à la vie dans les tranchées en première ligne dans les conditions dantesques de la pluie d’acier des obus, ceux reçus des boches, ceux envoyés par l’artillerie française, les tués qui restent parfois des jours entiers là où ils ont été touchés, au milieu des survivants (« En attendant, ils ne sont enterrés que dans la nuit. »), les blessés souvent dans des conditions atroces. Comme Maurice Genevoix dans « Ceux de 14 », l’auteur détaille longuement l’envahissement de la boue dont personne n’arrive à se protéger, qui envahit les guitounes où les soldats essayent de se reposer malgré le bruit continu des bombes, qui recouvrent les cadavres, noie les blessés… Les soldats se perdent parfois dans les méandres du réseau de ces tranchées boueuses et peuvent se retrouver… du côté allemand. C’est un enfer qui s’ajoute à l’angoisse de cette guerre sinistre qui voit la mort et la peur roder partout.

    Les derniers chapitres sont plus réflexifs sur la pensée de ces glorieux poilus quant à la paix, l’éventualité de nouvelles guerres après celle-ci, leurs propres interrogations sur les morts qu’ils ont tués, sont-ils aussi des « tueurs » ?

    Deux armées qui se battent, c’est comme une grande armée qui se suicide.

    Un livre hommage aux frères d’armes d’Henri Barbusse qu’ils ont mérité au prix de leur sang et de leurs souffrances. Heureusement que des écrivains comme lui ou Genevoix ont aussi participé à cette guerre pour avoir pu nous en rendre compte avec tant de réalisme. Ils ont écrit l’indicible avec tout leur talent (peut-on employer ce mot en de telles circonstances ?).

    Il fait dire à l’un de ses camarades :

    …Non, on ne peut pas s’figurer. Toutes ces disparitions à la fois excèdent l’esprit. Il n’y a plus assez de survivants.. Mais on a une vague notion de la grandeur de ces morts. Ils ont tout donné ; ils ont donné petit à petit , toute leur force, puis finalement, ils se sont donnés, en bloc. Ils ont dépassé la vie ; leur effort a quelque chose de surhumain et de parfait.

    Cette guerre à la fois moderne et moyenâgeuse l’aura profondément marqué. D’une santé fragile, il s’engagea volontairement à 41 ans en 1914 et fut réformé deux ans plus tard. D’inspiration pacifiste avant la guerre il voulut malgré tout participer au combat pour la défense de la patrie. Après l’armistice il renforça ses convictions pacifistes et se rapprocha du parti communiste français. Il fit de fréquents voyages en Union soviétique, fréquenta Lénine et Gorki. Il meurt d’ailleurs en 1935 à Moscou et n’aura pas le temps de vivre les dérives du régime communiste soviétique ni les barbaries de la IIe guerre mondiale.

    Certaines pages sont crépusculaires, celles décrivant l’aube sur les bois aux arbres déchiquetés par les « marmites boches », les tranchées inondées, la nuit qui envahit les âmes et le champs de bataille. Elles révèlent le véritable talent littéraire de Henri Barbusse par ailleurs auteur de poésies et de romans. Après guerre il mettra aussi ce talent au service du journal L’Humanité et, emporté par son admiration pour le communisme, sera impliqué dans quelques causes nauséabondes soutenues par le Parti communiste français.

    « Le Feu » est un témoignage poignant de la terrible expérience vécue par un pacifiste confronté à la réalité de la guerre. Il est dédié « A la mémoire des camarades tombés à côté de moi à Crouy et sur la cote 119 », à tous ces hommes qu’il sut décrire avec tellement de vérité.

    Ce ne sont pas des soldats : ce sont des hommes. Ce ne sont pas des aventuriers, des guerriers, faits pour la boucherie humaine -bouchers ou bétail. Ce sont les laboureurs et des ouvriers qu’on reconnait dans leurs uniformes. Ce sont des civils déracinés. Ils sont prêts. Ils attendent le signal de la mort et du meurtre ; mais on voit, en contemplant leurs figures entre les rayons verticaux de baïonnettes, que ce sont simplement des hommes.

    Lire aussi

  • HOESS Rudolph, ‘Le commandant d’Auschwitz parle’.

    HOESS Rudolph, ‘Le commandant d’Auschwitz parle’.

    Sortie : 1947, Chez : La Découverte Poche n°193 (2010)

    Rudolph Hoess (1901-1947) fut un officier SS dont le plus haut fait d’arme est d’avoir étendu et dirigé le camp d’extermination d’Auschwitz-Birkenau durant la IIe guerre mondiale. Il organisa la montée en puissance du processus d’extermination des prisonniers condamnés par le régime nazi, majoritairement juifs. Il fut ensuite membre de l’administration des camps jusqu’à la fin de la guerre où il continua son œuvre maléfique avant d’être arrêté, condamné à mort le 2 avril 1947 par la justice polonaise puis pendu à Auschwitz sur les lieux mêmes de ses crimes.

    Le livre a été écrit durant son emprisonnement en 1946 entre les quatre murs d’une geôle polonaise où il reconnut avoir été bien traité, ce qui ne fut pas le cas après son arrestation en Allemagne par les forces britanniques le 11 mars 1946. Caché dans une ferme allemande, il est dénoncé par sa femme sur qui les alliés exercent une forte pression pour savoir où se trouve son mari qui a été identifié come l’un des personnages clé du fonctionnement des camps d’extermination.

    La réaction du lecteur dès les premières pages est que ce livre est bien écrit. Curieusement on ne s’attend pas à une certaine fluidité littéraire de la part d’un barbare. Hoess fut manifestement bien éduqué et avait l’esprit construit. Il introduit d’ailleurs ce mémoire en revenant sur sa jeunesse au cœur d’une famille allemande catholique et ultra-rigide où la vie n’était pas franchement tournée vers la douceur et le bien-être. Il s’engage, à 16 ans, en 1914 dans l’armée impériale qui l’envoie sur le front en Orient. Au retour, après la défaite, il s’engage dans les corps francs, une milice nationaliste et plus ou moins d’extrême-droite, qui combat dans les pays baltes contre une possible invasion des bolchéviques qui ont mené la révolution en URSS. C’est au cours de cette expérience qu’il forge ses valeurs de nationalisme, de la camaraderie des armes et de l’obéissance aveugle aux ordres. Il est condamné à 10 ans de prison par la justice allemande pour le meurtre d’un militant communiste dont il s’accuse pour couvrir ses hommes.

    Libéré après cinq ans dans le cadre d’une amnistie générale, il gardera en mémoire sa connaissance fine de l’organisation d’une prison, des relations entre gardiens et prisonniers, des réseaux qui se créent entre les prisonniers eux-mêmes, expérience qui lui sera ensuite utile pour comprendre comment gérer les camps dont il sera responsable, avec un effectif limité et des milliers de prisonniers.

    Le récit décrit ensuite avec minutie les réflexions et actions de Hoess pour exécuter les instructions de son chef suprême, Himmler, à le tête des SS et responsable de la mise en œuvre de « la solution finale » visant à exterminer les juifs, mais aussi les opposants au régime, les tsiganes, les témoins de Jéhovah, les « asociaux », bref, toutes les communautés pouvant faire de l’ombre aux folies du pouvoir hitlérien. Sans trop d’états d’âme il va mettre toute son ingéniosité au service de cette œuvre mortifère. Sa plus grande réalisation sera bien entendu l’édification du camp de Birkenau, gigantesque usine de mort accolée à Auschwitz qui va permettre d’industrialiser le processus d’extermination avec une redoutable « efficacité ».

    C’est Hoess qui aurait fait afficher sur la grille d’entrée du camp la tristement célèbre slogan « Arbeit macht frei » (le travail rend libre). Il explique dans son mémoire que :

    Le travail représente pour les prisonniers non seulement une punition efficace… mais aussi un excellent moyen d’éducation pour ceux d’entre eux qui manquent de fermeté et d’énergie…

    Rudolph Hoess

    Son antisémitisme ne fait aucun doute, c’est la politique du régime qu’il soutient aveuglément, il n’a donc pas de raisons de la contester. Il ne la théorise pas particulièrement dans son mémoire, il l’applique, tout simplement. Mais il manifeste quand même quelques réserves sur le processus d’extermination qu’on lui demande d’appliquer et qui met à l’épreuve son humanité et celle de ses hommes. La construction des chambres à gaz industrielles de Birkenau est présentée aussi comme le moyen de contourner les réticences qu’affrontent mêmes les SS les plus endurcis à assassiner à la chaîne de leurs propres mains 24 h sur 24. Avec ces installations les tueries sont plus « productives » et plus anonymes.

    Au cœur de la machine SS chargée de faire « le sale boulot », Hoess a fait massacrer quand on le lui a demandé, a fourni de la main d’œuvre à l’industrie allemande quand c’était nécessaire, évacué les camps quand la défaite est devenue évidente début 1945. Il a appliqué les ordres comme on lui avait appris à le faire, sans les discuter. Comme il a été dit au procès de Nuremberg : « Hitler aurait été bien inoffensif sans des exécutants aussi doués » !

    Cette autobiographie n’est pas vraiment une justification, elle détaille froidement le chemin vers l’inhumanité suivi par le régime nazi, par conviction. Elle montre combien la barbarie est au cœur de l’Homme et peut relativement facilement prendre le dessus sur son humanité si l’intelligence est écrasée par des idéologies malfaisantes.

    Les historiens juge le récit de Hoess assez honnête, son auteur ne cherche pas particulièrement à se dédouaner comme tentèrent de le faire nombre de dignitaires nazis, mais juste à expliquer les objectifs et la réalisation des exterminations menées sous son autorité. Il fera de même en témoignant à Nuremberg ou lors de son propre procès à Cracovie. Il présente d’ailleurs la froideur dont il a toujours fait preuve, dans l’exécution de ses tâches comme dans ses témoignages ou dans son livre, comme une nécessité, un devoir. Cacher tout sentiment est ce qu’on lui a toujours commandé depuis sa plus tendre enfance. Il le fera jusqu’au bout lorsqu’il est monté sur la potence sans dire un mot.

    Ce récit plonge le lecteur dans un abyme de perplexité sur l’émergence du Mal, les méfaits de la discipline lorsqu’elle est appliquée sans discernement, l’inhumanité qui peut s’emparer de l’Humanité malgré les philosophes, les lumières, malgré l’intelligence… Hélas cette barbarie s’est de nouveau exprimée au XXIe siècle avec d’autres génocides dans les Balkans et au Rwanda. C’est une histoire sans fin !

    Hoess termine son récit par un aveu :

    Que le grand public continue donc à me considérer comme une bête féroce, un sadique cruel, comme l’assassin de millions d’êtres humains : les masses ne sauraient se faire une autre idée de l’ancien commandant d’Auschwitz. Elles ne comprendront jamais que, moi aussi, j’avais un cœur…


    Rudolph Hoess – Cracovie, février 1947

    Bien entendu la publication de ce mémoire a donné lieu à des controverses car il contient des erreurs et certaines approximations, volontaires ou pas, qui ont fait la joie des négationnistes de tous bords. Il ne s’agit pas d’un travail d’historien mais d’une biographie rédigée dans une cellule, sans aucune documentation, uniquement basée sur le souvenir, après que son auteur ait été condamné à mort. Mais l’essentiel est dit et le lecteur est en mesure de se faire une idée suffisamment précise de l’état d’esprit d’un homme qui a dirigé l’extermination de populations entières durant la Iie guerre mondiale. Les vrais historiens ont eu ensuite tout leur temps pour corriger ce qu’il était nécessaire de rectifier.

    Le commandant d’Auschwitz-Birkenau a fait l’objet d’une fascination certaine tant son dévouement à une cause barbare fut total. Nombre d’ouvrages et de films ont été écrits et réalisés mettant en exergue son personnage maléfique.

    Lire aussi

    Voir aussi

    « Nacht und Nebel »

  • « Le mystère Cléopâtre » à l’Institut du monde arabe

    « Le mystère Cléopâtre » à l’Institut du monde arabe

    Cléopâtre VII (69-30 av. J-C.), reine de la dynastie des Ptolémées, femme de pouvoir et d’intelligence, a beaucoup séduit durant sa courte vie. Elle commence par épouser successivement ses deux frères qui règnent sur l’Egypte, puis devient la compagne des empereurs romains Jules César, puis Marc Antoine, avec lesquels elle a plusieurs enfants. C’était une époque de conquête où les vainqueurs étendaient leurs territoires et épousaient les reines qu’ils trouvaient sur place pour marquer leurs victoires.

    La Méditerranée est le centre du monde et l’Egypte en est la nation la plus prospère, Alexandrie sa capitale sublime. Les conquêtes grecques et romaines mêlent étroitement les économies et les cultures de ces empires. La gestion de Cléopâtre s’avère efficace à l’intérieur, avisée à l’extérieur. Elle est décrite comme une femme philosophe, érudite et séductrice, qui n’hésite pas à lever des armées pour défendre ses intérêts et ceux de l’Egypte, ou faire assassiner des concurrents.

    Après la mort de César tué par un complot elle épouse Marc-Antoine, allié du premier. Ils mènent ensemble diverses batailles contre leurs ennemis et gouvernent l’empire depuis Alexandrie. Mais Octave, futur empereur Auguste, fils adoptif de César, a de fortes ambitions et défait Marc-Antoine et Cléopâtre à la bataille d’Actium en 31 av. J-C. Les deux souverains vaincus se suicident et la légende voudrait que Cléopâtre ait mis fin à sa vie en se faisant mordre par un serpent. Nombre de ses représentations la font figurer avec un serpent, par ailleurs symbole phallique par excellence. Octave accepte que les deux époux-souverains suicidés soient enterrés ensemble à Alexandrie. On n’a jamais retrouvé leur tombeau. Sa découverte un jour serait un évènement archéologique majeur.

    Par la suite Octave fera courir les bruits les plus obscènes sur Cléopâtre pour la dévaloriser aux yeux de ses peuples. Guerre, empires, conquêtes, pouvoir, séduction, coups-bas, on voit que les comportements humains ne changent guère à travers les siècles !

    Reine de légende, Cléopâtre VII a attisé les phantasmes et est devenue l’égérie de nombre de mouvements féministes. Elle a aussi inspiré les mouvements d’émancipation afro-américains qui ont vu et admiré en elle une femme africaine préférant la mort à la soumission. La littérature puis, plus tard, le cinéma (de Mankiewicz à Alain Chabat) et la bande dessinée, se sont emparés de ce personnage exceptionnel. Une partie de l’exposition est consacrée à ces représentations parfois un peu caricaturales de cette souveraine dont, Pascal dit que « si [son] nez eût été plus court, toute la face du monde aurait changé ».

    L’Institut du monde arabe met en lumière de façon intéressante le règne de cette femme égyptienne et l’influence qu’elle eut jusqu’à nos jours.

  • SCHULMANN Florence, ‘L’oiseau de Bergen-Belsen’.

    SCHULMANN Florence, ‘L’oiseau de Bergen-Belsen’.

    Sortie : 2025, Chez : Grasset.

    Florence Schulmann est née le 24 mars 1945 dans le camp de concentration de Bergen-Belsen où sa mère avait été déportée, enceinte. La famille Schulmann est originaire de Brzeziny, près de Lodz en Pologne. De confession juive elle été largement massacrée durant la IIe guerre mondiale et peu de ses membres ont survécu à l’extermination. Son jeune frère Yaakov a été arraché des bras de sa mère par un soldat nazi alors qu’ils étaient encore dans le ghetto de Brzeziny. Personne n’eut plus jamais de nouvelles de cet enfant, même le lieu de son assassinat reste ignoré. Il avait trois mois. Son père a été déporté au camp d’Auschwitz. De façon un peu miraculeuse, Florence et ses deux parents ont pu revenir vivants en France après la guerre. Vivants mais pas indemnes bien sûr.

    Comme dans beaucoup de familles de rescapés de la Shoah, les parents Schulmann restent muets devant leur fille, désormais unique, sur les épreuves qu’ils ont traversées et auxquelles elle a participé « involontairement ». Sur son passeport était écrit qu’elle était née à « Bergen-Belsen », autour d’elle, enfant, elle disait qu’elle était de « Bergen »… en Norvège. Elle percevait la souffrance de ses parents et respectait leur besoin de silence. Ce n’est que sur son lit de mort en 1996 que sa mère lui a narré leur vraie histoire.

    Elle avait déjà entrepris une plongée dans la mémoire juive de cette époque, voyagé en Israël à 17 ans, visité Yad Vashem. Elle raconte la stupeur du douanier de l’aéroport Ben Gourion lorsqu’il découvre son lieu de naissance sur son passeport. Grâce au récit de sa mère et à ses propres recherches elle a reconstitué la vie de ses parents et leur longue descente aux enfers concentrationnaires du ghetto de Brzeziny à celui de Lodz, puis Auschwitz, puis Bergen-Belsen où sa mère fait tout pour cacher sa grossesse de peur d’être assassinée par les Nazis qui ne voulaient pas s’embarrasser de nonourrissons, puis sa naissance au milieu du charnier quelques semaines avant la libération du camp par les troupes britanniques. Des années après, lors d’une cérémonie commémorative, elle rencontre un des officiers britanniques qui a libéré le camp, apprenant qui elle était il la prit dans ses bras et la « souleva de terre ».

    Toute son enfance elle fait face au silence de ses parents, ne comprenant pas le douloureux dialogue, murmuré par eux, qui s’échappait la nuit de leur chambre alors que toujours et toujours ils revenaient vers l’enfer de cette barbarie, à Yaakov (dont elle n’apprit l’existence qu’à 7 ans), mais en préservait Florence qu’ils choyaient la journée.

    Alors quand sa fille Karine est née, les parents de Florence l’ont accueillie dans un torrent d’émotion. Malgré tout, la vie reprenait… Et, plus tard, Karine eut trois enfants en Israël où elle réside et il est sans doute plus facile de vivre, voire de partager, un tel fardeau mémoriel.

    Toute sa vie Florence a suivi le long chemin pour aboutir à ce livre émouvant qu’elle a finalement écrit à 80 ans. Après des rencontres en Israël avec d’anciens déportés, des visites à Bergen-Belsen, des recherches à Yad Vashem, au Mémorial de la Shoah, des dialogues avec des historiens, des partages avec des familles touchées par la Shoah, l’alya de sa fille Karine et, tout simplement, le temps passé, elle a rédigé cet ouvrage avec la journaliste Géraldine Meignan qui l’a aidée à « clarifier et traduire des émotions longtemps restées sous silence ».

    Le prénom juif de Florence donné par sa mère était « Feiga » qui veut dire oiseau en yiddish. Après une vie de recherches et de réflexions sur l’impact de la barbarie européenne du XXe siècle sur sa vie, « l’oiseau » s’est lancé du nid pour laisser une trace derrière lui.

    Il lui aura fallu 80 ans pour murir ce projet. Ce livre est un cri, celui d’une femme qui a approché le pire sans vraiment le vivre directement, mais qui sa vie durant eut à porter le poids mortifère du souvenir de cette terrible histoire. Elle a décidé de rompre le silence et d’écrire pour sa communauté, pour sa famille, pour ses parents, pour sa fille et ses petits-enfants et, certainement, pour elle et son mari. Elle a bien fait !

  • KIEJMAN Claude-Catherine, ‘Svetlana, la fille de Staline’.

    KIEJMAN Claude-Catherine, ‘Svetlana, la fille de Staline’.

    Sortie : 2018, Chez : Editions Tallandier & Texto

    Il n’est sans doute pas facile d’être un enfant de Staline. Il en eut trois : Iakov issu d’un premier mariage avec Ekaterina Svanidzé, soldat de l’Armée Rouge, fait prisonnier par les Allemands durant le IIe guerre mondiale et que son père refusa d’échanger avec le maréchal von Paulus qui perdit la bataille de Stalingrad. Il se serait suicidé en se jetant contre les barbelés électrifiés du camp de concentration où il était détenu.

    Deux autres enfants issus de son second mariage avec Nadejda Alliloueva : Vassili, mort alcoolique dans les années 1960 après une vie tumultueuse, et Svetlana, sujet de cette intéressant biographie.

    Ekaterina est morte du typhus quatre ans après son mariage avec le dictateur. Nadejda s’est suicidée en 1932 probablement en raison de ses désaccords politiques avec son mari. Les belles-familles de Staline ont soit été liquidées soit enfermées de longues années dans les goulags du régime.

    Svetlana (1926-2011) était l’enfant préféré de son père et la traversée de tous les drames de son pays l’a durablement perturbée. Elle a été élevée jusqu’à l’adolescence dans le douillet confort d’un appartement au Kremlin et des datchas de la nomenklatura, situation à peine dégradée par la guerre contre l’Allemagne. Elle ignorait tout des purges sanguinaires menées par son père contre ses opposants et une grande partie du peuple soviétique, ni de la barbarie de la guerre mondiale.

    Elle découvre progressivement la tyrannie du régime soviétique mené d’une main de fer par son père en sortant de son cocon protégé et en arrivant à l’université pour y mener des études d’histoire sur « recommandation » de Staline qui refuse qu’elle suive une filière de lettres. Elle s’oppose à lui sur le choix de ses maris successifs. Son premier fiancé, bien plus âgé qu’elle, a été envoyé au goulag après que Staline ait forcé à leur rupture. Son premier mari était juif ce qui poussa Staline à refuser de le voir. Ils eurent un fils, Iossif, avant de divorcer rapidement. Un second mariage avec le fils d’un militaire de haut rang dans l’entourage direct du « petit père des peuples » dura à peine plus de temps et leur donna une fille, Ekaterina. Un troisième mariage en URSS fut anecdotique.

    1953 : Staline meurt au mois de février, le monde est troublé, le communisme mondial bouleversé et Svetlana se retrouve seule avec cette terrible hérédité. Des changements politiques apparaissent en URSS mais la nature profonde du régime ne varie guère. La fille du tyran reste sous la surveillance étroite du parti compte tenu du symbole qu’elle représente, surtout à l’extérieur du pays. Elle n’est pas vraiment libre de ses faits et gestes et doit se colleter avec les survivants de la répression ou les familles de ceux qui n’ont pas survécu. Le nom de « Staline » est tout de même lourd à porter, ce n’était d’ailleurs pas le vrai nom de son père. Elle obtient de reprendre celui de sa mère, « Allilouïeva », dont elle découvre d’ailleurs le suicide qui lui avait été caché au moment des faits.

    Elle poursuit des quêtes amoureuses sans lendemain jusqu’à ce qu’elle rencontre un communiste indien soigné en URSS qui meurt à Moscou quelques années plus tard. Elle est autorisés avec un visa « de sortie » de quelques mois à accompagner le rapatriement des cendres dans son village en Inde en 1967. C’est lors de ce voyage qu’elle demande l’asile politique aux Etats-Unis d’Amérique, ennemis jurés de l’URSS. C’est la stupeur, d’autant qu’elle laisse ses deux enfants à Moscou… Quelques mois après son transfuge à l’Ouest le premier ministre soviétique dira à l’occasion de son intervention à la tribune des Nations Unies :

    Svetlana est une personne moralement instable, une malade et nous ne pouvons avoir que de la pitié pour ceux qui l’utilisent pour discréditer l’Union Soviétique.

    Alexeï Kossyguine

    Elle publie alors une autobiographie « Vingt lettres à un ami » centrée sur la vie familiale avec son père qui crée quelques remous en pleine guerre froide, puis deux autres livres dont les droits d’auteur l’enrichissent avant qu’un nouveau mari américain et endetté ne la ruine. Ils ont une fille, Olga, et divorcent. Elle continue une vie d’errance dans différents Etats américains, assaillie par la nostalgie de la Russie et le souvenir de ses enfants restés sur place avec qui les liens sont quasiment coupés. Elle est aussi ballotée, voire manipulée, entre les intérêts géopolitiques de Moscou et de Washington. Elle n’arrive plus à écrire et voit ses rêves de devenir écrivaine s’envoler, comme d’ailleurs le reste de ses illusions.

    Elle est à la dérive lorsqu’en 1982 elle décide de revenir en URSS avec sa fille américaine, tant ses enfants russes lui manquent. Le régime est ravi de cette décision, lui réattribue la nationalité soviétique en lui faisant renoncer à l’américaine. Le retour est rude. Son fils, médecin, sombre dans l’alcool. Sa fille refuse de la rencontrer. En 1986 elle obtient l’autorisation (délivrée par Gorbatchev) de revenir aux Etats-Unis où elle meurt en 2011 après ses dernières années durant lesquelles elle vivait de l’aide sociale.

    Svetlana n’a pas réussi à s’extraire de sa terrible paternité ni de la dévastation qui l’entourait. Enfant elle a sauté sur les genoux de Beria, adolescente elle a assisté à des dîners-beuveries réunissant Staline, Molotov, Kroutchev, Boulganine et toute la fine-fleur de la barbarie soviétique. De multiples mariages, des enfants avec nombre de ces maris dont certains l’ont exploitée, d’autres l’ont quittée et, sans doute le seul avec lequel elle a pu partager un peu de sérénité, l’Indien, est mort de maladie. D’ailleurs le régime soviétique lui avait interdit de se marier avec lui. Fille adorée de Staline, sans doute le seul être humain pour lequel le tyran savait manifester de la tendresse, elle a été sa vie durant le jouet d’intérêts qui la dépassaient et dont elle n’a pas su se libérer. Comment l’aurait-elle pu d’ailleurs face à un père dont l’action et l’ambition l’ont amené à diriger la mort de vingt millions de personnes ? Comment ne pas se sentir plus ou moins complice d’un père à qui elle a été attachée dans sa tendre enfance ?

    Elle a cherché toute sa vie à devenir une russe « ordinaire » puis une américaine « comme tout le monde » et elle a échoué. C’était juste impossible lorsqu’on s’appelle Staline ! Elle mena à la place une vie d’errance sentimentale, géographique, familiale et politique. Un destin émouvant face au tumulte du monde dans lequel elle fut embarquée bien contre son gré. Il est définitivement difficile d’échapper à son hérédité !

  • L’histoire de « Jeju 4:3 » à la maison de la Corée – Cité universitaire

    L’histoire de « Jeju 4:3 » à la maison de la Corée – Cité universitaire

    Dans le magnifique parc de la cité universitaire du XIVe arrondissement de Paris la maison de la Corée expose l’histoire du soulèvement de l’île de Jeju le 4 mars 1948, encore appelée « Jeju 4:3 », qui dura presque un an et fit 30 000 morts et entraîna la destruction de nombreux villages.

    Après la seconde guerre mondiale, la Corée fut divisée en deux, le Sud est administré par les Etats-Unis et le Nord est laissé sous influence soviétique. En 1948 le gouvernement militaire américain se retire pour laisser la place à un président élu, plutôt du genre autoritaire. Les soviétiques refusent le principe de telles élections dans la partie Nordvqu’ils administrent.

    L’île de Jeju située au sud de la péninsule va alors se révolter contre la partition du pays qui s’annonce, et qui dure encore aujourd’hui. Le 3 avril 1948 l’armée coréenne du sud réprime la révolte et fait des centaines de morts. La rébellion mêle des ressentiments des partis politiques et de la population post-guerre : ceux qui ont collaboré avec l’occupant japonais, les anti-communistes ou ceux qui, sincèrement, s’opposent à la division du pays. La « guerre froide » a commencé aussi en Asie. Les conditions de vie sont encore difficiles. L’armée sud-coréenne ne fait pas de quartiers et l’anticommunisme du gouvernement justifie nombre d’exactions, à Jeju comme ailleurs.

    La Corée du Sud est une dictature militaire et la répression féroce du soulèvement de Jeju sera cachée durant 50 ans. Ce n’est qu’au retour de la démocratie dans les années 1990 qu’un travail historique fut mené en Corée du Sud pour reconnaître ce qui s’était passé. Des excuses officielles furent alors prononcées par le gouvernement.

    A la sortie de l’exposition, une jeune femme coréenne s’incline devant le visiteur pour lui remettre un pin en forme de camélia rouge, symbole de la paix retrouvée à Jeju. Un flyer de l’œuvre « Waiting » du peintre Lee Myoug-bok est également distribué. Il représente une jeune femme devant la cascade de Jeongbang où furent massacrées 250 personnes. Il fait nuit et une pluie de camélias coule en plus de l’eau.

    A day, a week, a month, a year have become seventy years and more.
    Even today, her tearful eyes gaze upon the stream that pours out like weeping, like tears.

    Un bon plat de Japchae Bap sauce soja au restaurant Comptoir Coréen intégré à la maison de la Corée permet de se persuader que la Corée du Sud a bien changé tout en restant dans l’ambiance locale.

    Voir aussi : Paris – La Cité universitaire

  • Musée des Arts Décoratifs de Strasbourg

    Musée des Arts Décoratifs de Strasbourg

    Le Palais Rohan est situé sur la place de la cathédrale de Strasbourg. Inspiré du château de Versailles, en plus petit, il a été construit au début du XVIIIe siècle pour héberger l’épiscopat et la demeure du prince-évêque dont le premier, catholique, était un Rohan. Il devait aussi être dimensionné pour pouvoir accueillir le Roi de France. C’est sous Louis XIV que l’Alsace est devenue française. Les étapes suivantes la verront devenir germanique, puis de nouveau française. Elle adoptera la Réforme tout en maintenant l’une des plus majestueuse cathédrale catholique du Royaume.

    Le palais abrite aujourd’hui trois musées dont celui des arts décoratifs où le visiteur déambule dans les appartements somptueux où recevaient et évoluaient ces notables : salons de réception, antichambres, bibliothèques, boiseries, peintures, mobilier… tout n’est que luxe et flamboyance. Les révolutionnaires de 1789 ont remplacé certaines peintures comme ils ont coupé quelques têtes des statues de la cathédrale. Les Prussiens, puis les Allemands, ont bombardé Strasbourg, la Palais Rohan a un peu souffert puis tout ceci a été réparé, et même rénové par la suite.

    La chambre royale a accueilli Louis XV et Marie-Antoinette, séparément bien sûr !

    En sortant de toute cette magnificence le visiteur flâne sous les 140 mètres de la flèche de la cathédrale de Strasbourg. Quelle ville, quelle histoire.

    Palais Rohan – Strasbourg
  • La cathédrale de Strasbourg

    La cathédrale de Strasbourg

    La cathédrale gothique Notre-Dame de Strasbourg a fêté son millénaire en 2015. Elle est toujours solidement et merveilleusement en place au centre de la capitale alsacienne avec son clocher unique, laissant l’une de ses deux tours orpheline de clocher. Au cœur d’une région qui appartint au Saint Empire germanique et d’une culture protestante depuis la réforme au XVIe siècle elle a accueilli le culte protestant avant de redevenir complètement catholique après l’annexion de Strasbourg par Louis XIV en 1681. Elle affronta aussi les affres de la Révolution française et de ses fanatiques, les canons prussiens en 1870, la visite d’Hitler après la nouvelle annexion de l’Alsace par l’Allemagne en 1940, puis les bombes alliées en 1944. Heureusement ses vitraux avaient été mis à l’abri au début de la seconde guerre mondiale et ont pu être remis en place après celle-ci.

    Elle est restée debout face à ces avanies et a même été un élément clé de la réconciliation franco-allemande. En 1941 le colonel Philippe Leclerc et ses troupes emportent la bataille de Koufra contre les Italiens dans le désert de Libye. Ils prêtent ensuite serment au milieu des sables de poursuivre le combat jusqu’à la victoire finale, soit la libération de Strasbourg.

    Jurez de ne déposer les armes que lorsque nos couleurs, nos belles couleurs, flotteront sur la cathédrale de Strasbourg.

    serment de Koufra

    Ce sera chose faîte le 23/11/1944 lorsque les « saphis » de Leclerc hisseront le drapeau tricolore au sommet de la flèche de la cathédrale. La France est libérée de l’occupant allemand. La guerre va se terminer quelques mois plus tard et Leclerc poursuivra jusqu’à Berlin à la tête de la 2e division blindée au cœur du dispositif allié sous commandement américain.

    En 1967, le Général de Gaulle célèbre en grande pompe le 17e anniversaire de la libération de la ville. Il est entouré d’une ribambelle de ministres et prononce un discours célèbre devant un parterre de militaires servant pour la plupart dans la guerre d’Algérie qui fait rage et à laquelle il fait aussi référence :

    Il est en France, des lieux où la conscience nationale parle plus haut qu’ailleurs. D’après une sorte de décret de la nature et de l’histoire, Strasbourg est un de ces lieux-là, pour deux motifs qui s’appellent l’Alsace et le Rhin.

    Gn de Gaulle – 23/11/1961

    Il assiste également en grand uniforme à une messe dans la cathédrale à cette occasion.

    Plus léger, la pimpante guide de l’office du tourisme nous apprend que des cigognes alsaciennes de la légende, porteuses des bébés, viennent chercher leur « chargement » dans la crypte de la cathédrale où les âmes des enfants attendaient de venir au monde. Elle nous détaille ensuite l’horloge astronomique et son mécanisme extrêmement sophistiqué datant du XVIe qui déclenche une ronde de personnages animés tous les quarts d’heure, ainsi que le Grand orgue flamboyant qui subit de multiples destructions et rénovations dont l’une menée au XVIIIe par l’alsacien André Silbermann, facteur d’orgue internationalement connu à l’époque.

    La cathédrale est enchâssée dans une place de dimensions modestes entourée de bâtisses alsaciennes typiques, dont celle de la Maison Kammerzell, spécialiste renommé de la choucroute alsacienne. On est au cœur de la Grande Ile, entourée du fleuve L’Ill et du canal du Faux-Rempart : une belle image de la ville

  • Le camp du Struthof en Alsace

    Le camp du Struthof en Alsace

    Le camp du Struthof (KL Natzweiler) a été établi en mai 1941 dans la commune de Natzweiler à 60km de Strasbourg dans le Bas-Rhin. C’était à l’époque dans l’Alsace (de nouveau) annexée par le Reich allemand. C’était un camp de concentration pour le travail, pas un camp d’extermination, mais la vie n’y était pas rose. Situé dans les pré-montagnes à 800 m d’altitude, il a été installé à cet endroit pour pouvoir exploiter la carrière de granit rose située juste à côté. Les conditions de travail y étaient très dures ce qui, additionnées au traitement sauvage des prisonniers, entraînait un taux de mortalité très élevé de 40%. Environ 52 000 prisonniers sont passés au Struthof et dans ses camps annexes, originaires de toute l’Europe, y compris d’Allemagne, et d’une trentaine de nationalité dont plus de 7 000 Français.

    Les baraques ont été construites sur un terrain en pente de 4,5 ha aménagés en terrasses. Cet environnement permettait une surveillance facilitée depuis les miradors et baraquements des SS situés en haut de la pente. C’est par là que se faisait l’accès des prisonniers hier, et, encore aujourd’hui, celui des visiteurs. Seules deux baraques de prisonniers sont toujours debout sur la terrasse du haut. Ils sont en cours de rénovation pour être rouverts à la visite le moment venu. A côté, la potence destinée aux exécutions a été maintenue en place et diffuse son image morbide pour rappeler où nous nous trouvons… En bas de la pente, deux baraques subsistent et sont visitables, l’une contenant le four crématoire et « l’infirmerie », ces deux fonctions étant complémentaires pour les Nazis qui menaient des expériences médicales sur certains détenus, l’autre étant réservée au bloc cellulaire. A côté, la fosse où était jetées les cendres des cadavres incinérés, transformée aujourd’hui en espace mémoriel et de recueillement.

    Entre le sommet de la pente et le bas, reste uniquement l’étagement des terrasses et les escaliers de pierres qui étaient montés et descendus en permanence par les déportés dans un état de faiblesse avancée. Il y avait à l’époque 14 baraques de détenus qui n’ont pas été conservées.

    En 1943 arrivent des déportés Nacht und Nebel (NN), les opposants au Reich au sein des pays occupés et de l’Allemagne, souvent des résistants à l’occupant, sorte de prisonniers politiques. Ils sont isolés des autres et connaissent un sort encore plus funeste. Beaucoup de ceux qui survécurent aux conditions de travail effroyables seront purement et simplement exécutés. Himmler avait demandé que tous les « NN » d’Europe de sexe masculin soient transférés au « KL Natzweiler », un ordre qui fut plus ou moins suivi.

    A deux kilomètres en aval de l’enceinte du camp subsistent deux bâtiments, l’un était un « L’Auberge du Struthof » qui accueillait avant la guerre les habitants de la région venus faire du ski l’hiver et profiter du bon air de la montagne l’été. Les Allemands y ont installé leur quartier général durant la construction du camp. A côté, l’annexe de l’auberge dont une pièce fut utilisée comme chambre à gaz expérimentale. Les effets de gaz de combat y furent testés sur des déportés tsiganes dont peu survécurent. Des tests de vaccin contre le typhus furent également effectués sur des cobayes humains. A côté de la chambre à gaz se trouvent encore les installations où les résidents de l’auberge déposaient leurs skis…

    A la fin de la guerre, face à l’avancée des troupes alliées, la fébrilité des Allemands les pousse à assassiner en masse les occupants du camp et ceux, nombreux, qui y arrivent. Les Américains le découvrent un peu par hasard le 25 novembre 1944, deux jours après la libération de Strasbourg. Il a déjà été vidé de ses occupants partis vers d’autres camps à l’Est au cours des sinistres « marches de la mort » où beaucoup des déportés périrent.

    Après la guerre le camp fut réutilisé quelques temps comme camp d’internement où furent enfermés des collaborateurs. Le sinistre commandant du camp, Joseph Kramer, avait été muté à Bergen-Belsen qu’il commandait en 1944. Il est fait prisonnier par les Britanniques, condamné à mort et pendu en fin 1945. D’autres dirigeants du camp, moins emblématiques que Kramer, connurent un sort similaire. En revanche, les médecins allemands ayant dirigé les expériences médicales sur les détenus ont été condamnés à de la prison, libérés avant le terme de leurs peines en 1955. Ils retournent alors en Allemagne où ils reprennent leurs activités médicales !

    En 1960 un Mémorial national de la déportation a été érigé au-dessus de l’enceinte du camp, vaste monument de 40 mètres de haut inauguré par le Général de Gaulle et autour duquel a été aménagée une nécropole regroupant plus de 1 000 tombes de déportés dont les corps ont été ramenés de différents camps européens.

    Des investissements significatifs sont réalisés dans ce lieu d’Histoire pour maintenir et transmettre la sinistre mémoire des lieux de déportation. Un Centre européen du résistant déporté a été institué qui offre l’accès à des archives nombreuses aux chercheurs. En plus de visites guidées très intéressantes et bien menées, des expositions permanentes et temporaires sont organisées dans le grand bâtiment d’accueil des visiteurs.

    Aujourd’hui, alors qu’une tempête de neige souffle à l’extérieur les visiteurs se retrouvent dans la cafétaria où une joyeuse bande de collégiens pique-niquent un peu bruyamment au point que leur responsable leur rappelle le lieu de mémoire où ils se trouvent pour leur demander un peu plus de calme, qu’il obtient d’ailleurs sans difficultés. En dépit de cette barbarie symbolisée ici au Struthof, la vie continue malgré tout, et heureusement ! Il est bien que cette jeunesse en baskets-casquettes et téléphones mobiles soit amenée ici pour, peut-être, prendre conscience de la noirceur du monde qu’elle pourra chercher à adoucir pour son propre avenir.

    Voir aussi : https://www.struthof.fr/