Catégorie : Notes de lecture

  • d’ORMESSON Jean, ‘Guide des égarés’.

    Sortie : 2016, Chez : NRF GALLIMARD.

    Au crépuscule de sa vie Jean d’Ormesson aligne quelques pensées dans ce court opuscule sur les grands thèmes de la vie : la disparition, la science, l’espace, l’air, l’eau… la vérité, l’amour, Dieu. C’est léger et inutile comme un livre de Jean d’Ormesson, élégant et éphémère comme son auteur disparu récemment.

    Face aux mystères de l’univers et à la complexité de l’Homme, d’Ormesson fait preuve d’humilité et d’optimisme. Il ne cache pas son émerveillement devant la nature et les sentiments humains, mais, comme nous tous il s’interroge sans fin sur le sens de tout ceci.

  • XUAN THUAN Trinh, ‘Une nuit’.

    Sortie : 2017, Chez : L’ICONOCLASTE

    Astrologue d’origine vietnamienne, l’auteur évoque dans ces pages ses réflexions sur la nuit et l’univers alors qu’il est isolé dans un observatoire perché sur un volcan du pacifique. Le livre est illustré de photos sublimes de l’espace, festival de couleurs, de formes et d’infini. Le texte est parsemé de citations littéraires sur la nuit, l’univers et ses mystères qui ont tant et tant inspiré l’Homme.

    Trinh Xuan Thuan nous invite à partager son émerveillement et son questionnement face à ce monde globalement inconnu. Il y mêle un peu de vulgarisation scientifique, un peu de philosophie, un peu de littérature et beaucoup de bon sens qui structure la pensée d’un homme face à l’incroyable munificence de l’univers.

  • WIESEL Elie, ‘Le testament d’un poète juif assassiné’.

    Sortie : 1980, Chez : Points R39

    Elie Wiesel, rescapé des camps d’extermination et éternel penseur-témoin de la barbarie européenne, raconte par la voix de son héros (le poète juif assassiné) le drame des idéologies qui ont mis l’Europe du XXème à genoux au bord du gouffre, dont elle ne fut tirée que grâce à l’intervention du nouveau monde. Né en Roumanie, Paltiel a traversé nombre des calamités de ce siècle tragique : les pogroms antisémites en Europe de l’Est, l’installation du nazisme en Allemagne, l’exil en France dans les années 30′, l’adhésion au communisme internationaliste, la guerre d’Espagne, les procès antisémites de Moscou et, finalement son exécution dans les prisons staliniennes. Poète, il a laissé des écrits que le greffier à l’instruction de son procès détaillera à son fils muet parti refaire sa vie en Israël.

    On traverse ce siècle vertigineux avec passion et douleur car ce sont nos ancêtres, pas si anciens que cela, qui ont généré tous ces massacres en surfant sur l’espoir de peuples qui croyaient pouvoir refaire le monde. L’engagement communiste de Paltiel rappelle que les populations juives martyrisées ne furent pas les dernières à croire à ces idées, et même à chercher à les mettre en place en Israël où l’organisation de kibboutz n’était pas fondamentalement différente de l’économie de kolkhoze. Leur déception fut grande comme celle des autres peuples embarqués dans cette propagande. Israël a essayé un temps de maintenir un esprit communautaire avant de se transformer en « start up nation » guerrière et bien éloignée des idéaux de ses fondateurs.

    Ce roman fait le compte à rebours de l’effondrement moral d’un continent à travers la vie racontée de Paltiel qui parle certainement en grande partie au nom d’Elie Wiesel.

  • CYRULNIK Boris, ‘Un merveilleux malheur’.

    Sortie : 1999, Chez : Editions Odile Jacob

    Neuropsychiatre réputé et médiatique, Boris Cyrulnik développe dans cet ouvrage le concept de résilience qu’il a vulgarisé comme étant :

    « la capacité à réussir, à vivre et à se développer positivement, de manière socialement acceptable, en dépit du stress ou d’une adversité qui comportent normalement le risque grave d’une issue négative. »

    Appliqué aux enfants ayant affronté des traumatismes profonds (Auschwitz, inceste, guerre…) les développements de l’auteur sont plutôt optimistes sur la formidable capacité des enfants à rebondir, leur insatiable énergie développée pour continuer à vivre malgré les épreuves terribles qu’ils ont vécues et ce, pour peu que la société ou leurs familles (les deux en fait) soient capables de leur donner la structuration nécessaire à leur reconstruction. Et, il semble qu’un minimum leur soit seulement vraiment nécessaire.

    L’auteur détaille nombre d’expériences menées depuis des lustres sur des populations comparables, les unes ayant subi des traumatismes profonds, les autres pas. Ceux qui réussissent leur vie loin de dépression et délinquance ne sont pas forcément ceux que l’on attend. Sous réserve que les traumatismes puissent être exprimés, que le passé ne tombe pas aux oubliettes et que l’environnement culturel et affectif délivrent les tuteurs nécessaires, ces enfants carencés réussiront mieux que les autres, par une inextinguible soif de vivre et de revenir dans la « normalité ».

    Cyrulnik cite et illustre nombre de remèdes et de résultats de la souffrance : la créativité, le rêve, la « musculation » du « moi », la gestion du secret…, et il le fait dans un style très lisible même pour un néophyte de la psychiatrie. Il y a bien sûr des termes qui poussent le lecteur vers son dictionnaire mais celui-ci perçoit la puissance de la pensée derrière ces raisonnements souvent lumineux, les années de travail pour mieux connaître l’Homme et ses comportements. Un livre passionnant.

  • JAOUEN Hervé, ‘Que ma terre demeure’.

    Sortie : 2001, Chez : POCKET 11496

    Un roman régional sur les conflits agricoles bretons entre les tenants de l’agriculture productiviste, et notamment de l’élevage industriel du cochon, et les partisans d’une agriculture « bio ». C’est un vieux sujet transporté sur le terroir breton où le présent à prouvé et démontre encore l’impasse économique et écologique de l’élevage industriel. Il y est question de querelles de politique locale, de syndicats agricoles, de chasse, de secrets de famille et d’histoires d’amour bien sûr. Le penchant de l’auteur pour les romans policiers amène une fin un peu sanguinolente qui n’était sans doute pas indispensable dans le contexte.

  • AUBENAS Florence, ‘Le quai de Ouistreham’.

    Sortie : 2010, Chez : POINTS P2679

    Voulant connaître la vraie vie d’un chômeur en recherche d’emploi dans une région économiquement sinistrée, Florence Aubenas, journaliste (à Libération puis au Nouvel Observateur) part s’installer à Caen en 2010 pour démarrer le difficile parcours d’obtention d’un job. Elle s’affiche sans diplôme, ex-femme au foyer quittée par son mari, et commence par visiter l’agence Pôle Emploi, puis, progressivement obtient des petits contrats de ménage de quelques heures dans des entreprises locales, des campings, les ferry-boats du port…

    Elle décrit avec précision le parcours du combattant, le fatalisme des personnels de Pôle Emploi qui cherchent à l’orienter, le salon de l’emploi de la ville, les formations d’agent de ménage, ses premières heures à récurer les toilettes du camping, la solidarité de ses collègues d’infortune, la fatigue physique, la pression continue pour faire toujours plus dans un temps qui se raccourcit, le maigre salaire absorbé par les frais, de véhicule notamment car il faut bien se rendre au travail en l’absence de transports en commun, la dureté des employeurs…

    Mais elle obtiendra finalement une proposition de contrat à durée déterminée qui mettra fin à son aventure, ne voulant pas prendre le travail de quelqu’un.

    Ce livre explique le monde dans lequel vivent les citoyens habitant ces zones où il ne reste plus vraiment d’activité économique. Les industries locales ont disparu les unes après les autres mais les habitants sont restés. La loi de l’offre et la demande étant ce qu’elle est, les jobs qui restent sont peu nombreux, sous-payés et très précaires. Les services de l’Etat font ce qu’ils peuvent pour limiter la vague du chômage mais les résultats sont faibles, on a l’impression qu’il n’y a plus grand-chose à faire sinon fermer la région. On peut aussi voir un coté pas complètement négatif dans ce reportage : elle mettra six mois pour obtenir un CDI de ménage après avoir quand même bénéficié de formation et de prestations d’orientation financées par l’Etat qui semblent avoir été quand même un minimum efficaces. Cela aurait pu être pire.

    Florence Aubenas en profite pour jeter un regard affectueux sur les gens qui l’entourent : les accrocheurs, les malins, les dévastés, les dragueurs, les salauds… Ce livre est une bonne surprise qui réconcilie avec le journalisme qui n’est donc pas que mondain.

  • HARARI Yuval Noah, ‘Sapiens – Une brève histoire de l’humanité’.

    Sortie : 2014, Chez : Albin Michel

    La passionnante histoire de notre ancêtre l’Homo Sapiens qui domina (et domine encore) le monde il y a 13 000 ans en s’avérant supérieur à son frère Neandertal et à quelques autres cousins de familles plus éloignées. Raconté comme un roman, ce récit de vulgarisation mêle l’Histoire des hommes avec celles de la science, de l’économie et de la pensée, dévoilant ainsi la réflexion très profonde de son auteur, historien israélien, qui utilise ce voyage dans le temps pour revenir sur quelques réflexions essentielles de nos pauvres existences qui se percutent parfois violement avec les débats d’actualité : Sapiens a-t-il remplacé les autres hominidés ou s’est-il mêlé à eux ? La maîtrise du langage, la capacité à créer une réalité imaginaire (la monnaie, le système juridique, etc.) ou la manipulation des mythes comme outils de conquête ! Le désastre écologique que fut le développement d’Homo Sapiens lorsqu’il sortit d’Afrique il y 12 000 ans. La liberté comme invention de l’Homme et non concept biologique, l’argent « le seul système de confiance créé par l’homme qui puisse enjamber n’importe quel fossé culturel et qui ne fasse aucune discrimination sur la base de la religion, du genre, de la race, de l’âge ou de l’orientation sexuelle », la religion définit comme « un système de normes et de valeurs humaines fondé sur la croyance en l’existence d’un ordre surhumain », le lien entre le développement de l’impérialisme et celui de la science, le conquérant ayant soif de nouveaux territoires comme de nouveaux savoirs, l’ambition insatiable des européens au début des temps modernes à faire voile vers des terres lointaines pleine de cultures étrangères, les rapports entre un Etat et des marchés forts / la Famille et les communautés faibles ou vice versa, etc…

    La pensée de l’auteur est claire, les raisonnements concis et lumineux, la vulgarisation rend le lecteur intelligent aussi celui-ci frémit comme Yuval Harari devant l’abysse du possible dans le futur : l’homme bionique, la conscience améliorée, l’ADN utilisée comme identifiant, la modification possible des désirs et des émotions, l’Homo Sapiens devenu maître du monde au détriment des autres espèces mais sait-il ce qu’il veut devenir et ce qu’il va devenir ?

    Ces questions sont vertigineuses.

  • FANON Frantz, ‘Les damnés de la terre’.

    Sortie : 1981 (première édition 1961), Chez : FM / petite collection maspero

    « Les damnés de la terre » de Fanon sont au fait colonial ce que « Le capital » de Marx est au fait capitaliste : une analyse fine et fondée de la réalité, un immense espoir que le futur sera meilleur et une terrible désillusion pour ceux qui ont adhéré à cet espoir.

    Psychiatre martiniquais né en 1925, il a rapidement pris fait et cause pour l’indépendance de l’Algérie dans son combat contre la France et développé une pensée tiers-mondiste qui a marqué son siècle et dont « Les damnés… » sont l’œuvre majeure.

    Son analyse porte sur les rapports colonisés/colonisateurs, remettant au clair toutes les justifications avancées par les puissances coloniales au sujet de leurs conquêtes. Depuis son poste à l’hôpital de Blida (en Algérie) il observe avec acuité la colonisation française de l’Algérie qui, à cette époque, vit son crépuscule : la violence du colonial sur les masses colonisées, la simple volonté du colonisé non pas d’obtenir le statut du colon mais de prendre sa place, la paresse voire la compromission de la bourgeoisie colonisée qui freine l’élan des masses, la difficulté de construire un sentiment national après des décennies d’asservissement, de fonder un développement économique pour l’après guerre de libération…

    Et surtout il analyse tous les écueils que l’entité décolonisée devra affronter pour devenir une véritable nation, et ceux-ci sont légion. Les premières expériences et déconvenues africaines nourrissent sa réflexion : apparition de partis uniques à tendance autoritaires voire dictatoriales, fuite de capitaux des entreprises coloniales, relents de guerre froide, volonté de se définir par rapport à l’ancienne puissance coloniale plutôt que de développer une conscience nationale, apparition d’une caste de profiteurs, recolonisation rampante avec les flots d’experts étrangers se déversant dans tous les secteurs de la nouvelle nation, y compris son armée, tendances à la tribalisassions des nouveaux pouvoirs…

    Un chapitre est consacré aux maladies mentales qu’en tant que psychiatre en Algérie durant la guerre il observe et tente de soigner. Il revient notamment sur les troubles mentaux générés par l’usage de la torture, autant sur les torturés que ceux qui ont torturés.

    Avec un réalisme un peu désespéré Fanon constate l’ampleur de la tâche et des obstacles à franchir. Le fait colonial a insidieusement corrompu les mentalités des peuples et considérablement accru les difficultés pour se construire.

    Pétrit d’analyse marxiste (il rencontrera Sarte qui préface sa première édition, et Lanzmann) il conseille aux nations se battant pour leur indépendance de ne pas suivre l’exemple de l’Europe qui « au nom d’une prétendue ‘aventure spirituelle’… étouffe la quasi-totalité de l’humanité. Regardez-là aujourd’hui basculer entre la désintégration nucléaire et la désintégration spirituelle. Et pourtant, chez elle, sur le plan des réalisations on peut dire qu’elle tout réussi. »

    Dans une conclusion fiévreuse il abjure les nouveaux pouvoirs indépendants, et ceux aspirant à l’être, de ne pas singer ni rattraper l’Europe mais plutôt de « trouver autre chose » dont l’Homme serait le centre :

    « Allons frères, nous avons beaucoup trop de travail pour nous amuser des jeux d’arrière-garde. L’Europe a fait ce qu’elle avait à faire et somme toute elle l’a bien fait ; cessons de l’accuser mais disons-lui fermement qu’elle ne doit plus continuer à faire tant de bruit. Nous n’avons plus à la craindre, cessons donc de l’envier…

    Pour l’Europe, pour nous-mêmes et pour l’humanité, camarades, il faut faire peau neuve, développer une pensée neuve, tenter de mettre sur pied un homme neuf. »

    Il renoncera à la nationalité française pour l’algérienne et décédera aux Etats-Unis d’une leucémie en 1961, à 36 ans, après avoir été soigné à Moscou. Il est inhumé en Algérie. Il n’a donc pas vu comment sa vision décolonisatrice avait été mise en œuvre, ni en Algérie ni dans les pays d’Afrique noire. Il n’a pas eu le temps d’être déçu mais il avait parfaitement anticipé tous les obstacles grâce à sa perception des dysfonctionnements congénitaux de la colonisation, pour en sortir il préconisa l’illusion de « l’Homme nouveau » qui a mal fonctionné, en Algérie comme ailleurs.

    Malgré tout ces nations colonisées sont devenues indépendantes ce qui était inévitable et souhaitable, et le but ultime de combattants tel Frantz Fanon. Une pensée puissante !

  • GRINSPAN Ida, ‘J’ai pas pleuré’.

    Sortie : 2002, Chez : Pocket Jeunes Adultes J1123

    C’est un court et pédagogique ouvrage issu de dialogues entre Bertrand Poirot-Delpech et Ida Grinspan, jeune française juive, déportée à 14 ans à Auschwitz et qui en revint seule, ses parents y ayant été assassinés. Elle fut arrêtée par des gendarmes français au cœur d’un petit village, malgré le soutien de la population. A son retour, comme beaucoup de ses compagnons d’infortune, elle consacra beaucoup de temps à raconter et expliquer la Shoah aux jeunes dans les écoles.

    Ce livre de la collection « Jeunes Adultes » est un peu le scénario de ces séances collectives : de courts chapitres pour narrer l’impensable, avant, pendant et après les camps. Il insiste particulièrement sur l’indispensable solidarité au cœur de l’horreur comme condition de la survie, et la volonté permanente des nazis de déshumaniser leurs prisonniers pour les réduire au néant et faciliter leur extermination.

    On apprend rien sur le fond, il n’y a pas l’émotion ni le style des récits de Charlotte Delbo (elles furent amies) mais c’est œuvre utile pour ne pas oublier ce fait sinistre majeur du XXème siècle.

  • BOBIN Christian, ‘Le Très-bas’.

    Sortie : 1992, Chez : folio 2681

    La vie rêvée de Saint François d’Assise racontée par Christian Bobin, écrivain, philosophe et poète, plutôt concerné par la religion. Un ouvrage court fait de scénettes qui mêlent la bible et des étapes du parcours de François qui a consacré la majeure partie de son existence à la pauvreté après avoir commercé dans les affaires de son père et festoyé avec ses amis du XIIIème siècle.

    Le style est léger et poétique, un peu abscons, voire mystique. Le sujet s’y prête. Saint-François d’Assise était réputé pour parler aux animaux :

    « Il parle aux hirondelles et s’entretient avec les loups. Il entre en réunion avec des pierres et organise des colloques avec des arbres. Il parle avec tout l’univers car tout a puissance de parole dans l’amour, car tout est doué de sens dans l’amour insensé. »

    Da paraboles en fables, Bobin nous ramène vaguement au message de Dieu d’une façon guillerette et sautillante, enrobant la vie de François de jeux de mots et d’exercices de style.

  • DOA, ‘Pukhtu : Primo (tome 1) & Secundo (tome 2)’.

    Deux tomes de 800 pages chacun pour narrer l’histoire haletante de mercenaires engagés dans les guerres du passage du XX au XXIème siècles : Yougoslavie, Afghanistan, Irak…, au service d’armées occidentales en cours de privatisation. Pour couronner le tout, ces chiens de guerre se lancent dans le trafic de drogue, comme leurs ennemis, pour arrondir leurs fins de mois et préparer leurs retraites.

    L’auteur, plus ou moins anonyme, se fait appeler DOA comme Death On Arrival (« mort à l’arrivée », symbolisant les blessés qui arrivent en ambulance à l’hôpital mais sont déjà décédés au débarquement) et semble avoir plus ou moins fricoté dans les milieux militaires, du renseignement et du journalisme de guerre. On dirait qu’il sait de quoi il parle.

    Alors on plonge dans ces guerres orientales post 11 septembre, sombres et sordides, où s’affrontent la modernité technique du plus haut niveau avec l’arriération religieuse la plus renversante, le besoin raisonnable de mettre à l’abri des nations attaquées avec l’inspiration divine de combattants qui parlent en direct avec Dieu.

    On suit dans « Primo » le parcours de paramilitaires sous contrat avec les autorités américaines, qui exécutent certaines des basses œuvres de cette guerre, et leurs ennemis d’en face, talibans convaincus, trafiquants de métier, spécialistes du rapt de personnes ou simples prévaricateurs impénitents. Tout ce petit monde s’affronte, se capture, se torture, se tue, sans oublier de trafiquer la drogue ou les otages. L’intrigue est complexe, emberlificotée dans les histoires locales de clans, de traditions, de familles. Tout est sanglant, dangereux, parfois insoutenable. L’action est menée par des guerriers sans peur et avec beaucoup de reproches… mais c’est la guerre, une guerre en partie secrète où tout est permis, de tous les cotés ! Ce qu’on peut lire du conflit afghan dans la presse et la littérature de combat laisse craindre, hélas, que ce roman ne soit très proche de la réalité. On y comprend aussi comment cette guerre est et sera perdue par l’Occident.

    Le second tome « Secundo » transporte les personnages en Europe et en Afrique, territoires où ils continuent à exercer leurs influences malfaisantes mais dans un cadre plus policé où les barbouzes en costume remplacent des pachtounes en mobylette, mais le cynisme et la sauvagerie sont les mêmes. On frémit à l’évocation de ces missions spéciales confiées à des services plus ou moins officiels et réalisées par des hommes nécessaires et dangereux, parfois intéressés.

    Les choses se terminent mal, bien sûr, pour nombre des personnages, certains s’en sortent, avec leurs traumatismes, et le lecteur referme la dernière page plongé dans un abyme de doutes et de réflexions sur notre pauvre monde.

  • CAMUS Albert, ‘Le premier homme’.

    Sortie : 1994, Chez : Gallimard.

    Voici, 35 ans plus tard, la publication du roman trouvé à l’état de projet (déjà bien avancé avec les notes de l’auteur qui devaient lui permettre de finaliser l’ouvrage) dans la voiture le jour où Camus s’est tué dans un accident de la route le 4 janvier 1960. Remis en forme par sa femme Francine, puis leur fille Catherine, le roman à peu près autobiographique est sorti tel qu’il a été trouvé, avec des blancs laissés pour signifier les mots illisibles dans le manuscrit, des erreurs, de noms par exemple, qui auraient évidement été corrigées dans une version définitive. Ce parti pris éditorial un peu frustrant est vite oublié dès que le lecteur se trouve emporté par la magie de l’écriture.

    Ce livre explique la vie ordinaire des colons pieds noirs arrivés au début du Xxème siècle sur cette terre aride, en grande partie encore à défricher. Certains avaient été sur les barricades de la Commune de 1870, d’autres devaient refaire leur vie, tous se sont retrouvés seuls dans un monde difficile où tout fut à construire à partir de rien au milieu de la sécheresse, des fièvres, pas encore vraiment de l’hostilité des habitants mais celle-ci ne tardera pas à se manifester. Nombreux sont ceux qui moururent dans ce far-west maghrébin de maladie, d’épuisement, de l’absence de soins minima, bref c’était un défi, celui de toute conquête finalement !

    Et dans ce contexte un petit garçon né dans le bled verra son père partir pour la guerre de 1914-18 et n’en pas revenir, mort à Verdun. Elevé ensuite à l’école de la République à Alger, affectueusement couvé par une mère analphabète (d’origine espagnole) et silencieuse, dans le deuil permanent de son mari mort pour la France, d’une grand-mère autoritaire et d’oncles fantaisistes, il devra à l’amour de sa famille et à la persévérance de son maître d’école de passer au collège alors qu’il était plutôt prévu de le mettre au travail pour qu’il contribue aussi aux besoins d’une famille modeste où tout était compté. C’est évidemment de Camus dont il est question et la lettre qu’il adressa à son maître après la remise de son prix Nobel en 1957 est ajoutée dans les annexes, comme une réponse que celui-ci lui fit quelques années plus tard. Le personnage de Jacques Cornery revient en Algérie, adulte, pour visiter sa mère qui y est restée. Il est à la poursuite de son père qu’il n’a jamais connu, il n’en retrouvera pas grand-chose sinon l’amour infini que sa femme lui portait et qui s’exprime par le silence dans lequel elle s’est recluse depuis toutes ces années.

    Mais finalement il n’y avait que le mystère de la pauvreté qui fait les êtres sans nom et sans passé, qui les fait rentrer dans l’immense cohue des morts sans nom qui ont fait le monde en se défaisant pour toujours.

    Ce livre est émouvant, d’abord car il fut le dernier de cet immense auteur décédé si stupidement, mais surtout par la tendresse qui de dégage des récits de la vie « ordinaire » de cette famille de pieds noirs, loin des polémiques sur la colonisation généralement attachées à tout ce qui se rapporte à l’Algérie. Les liens avec cette mère si mystérieuse sont détaillés de façon bouleversante et illustre oh combien ce rapport surnaturelle entre une mère et ses enfants. La vie de ces gamins de familles pieds noirs dans les écoles d’Alger ressemble à celle de n’importe quels enfants dans un village de France mais elle est enchantée par l’écriture, si douce, précise et tendre.

    Nous sommes avec Camus et donc au-delà de cette introspection familiale, il nous parle de nous, de l’existence et des humains qui la composent, de la condition des gens de rien qui font le monde et lorsque qu’il évoque la recherche du père qu’il n’a pas connu, il aboutit aux cimetières français d’Algérie mais c’est encore pour nous raconter notre histoire :

    …les hommes nés dans ce pays qui, un par un, essayaient d’apprendre à vivre sans racines et sans foi et qui tous ensemble aujourd’hui où ils risquaient l’anonymat définitif et la perte des seules traces sacrées de leur passage sur cette terre, les dalles illisibles que la nuit avait maintenant recouvertes dans le cimetière, devaient apprendre à naître aux autres, à l’immense cohue des conquérants maintenant évincés qui les avaient précédés sur cette terre et dont ils devaient reconnaître maintenant la fraternité de race et de destin.

    C’est la vie menée par des milliers de français sur une terre qu’on leur a laissé croire comme la leur. Destinée tragique qui s’est si mal terminé sur une terre sans aïeux et sans mémoire, …la terre de l’oubli où chacun était le premier homme ! C’est un véritable bonheur de la lecture. Cet ouvrage devait avoir une suite que nous ne lirons jamais, hélas !

  • BADIOU Alain, ‘Notre mal vient de plus loin – Penser les tueries du 13 novembre’.

    Sortie : 2016, Chez : Ouvertures Fayard.

    Ce court texte est la transcription d’un séminaire prononcé le 23/11/2015 par le philosophe aux idées sérieusement ancrées dans le marxisme. Tentant de surmonter l’hébétement qui s’est emparé du pays après la tuerie de masse islamiste il cherche à rendre intelligibles ces actes qui dépassent l’entendement pour nombre d’entre nous.

    Evidemment c’est du Badiou, donc le capitalisme et ses pratiques impériales sont au centre de tout, c’est lui qui définit les notions de « barbarie » ou de « civilisation », c’est lui qui qualifie de « coloration religieuse » les massacres perpétrés par « les bandes fascistes » des groupes terroristes Etat islamiste et assimilés. Badiou considère que ces bandes armées ne font qu’occuper le terrain dévasté par le système capitaliste, leur engagement religieux de façade étant similaire aux bondieuseries de la mafia, ou au soutien de l’Eglise catholique aux massacres des troupes de Franco en leurs temps.

    Les inégalités mondiales générées par le libéralisme occidental auraient enfanté ce nihilisme qui n’est pour le penseur qu’un nouveau fascisme contemporain dont les tueurs développent ce coté « Viva la Muerte » qui anima aussi les jeunes français collabos des nazis qui profitait de leurs positions pour faire n’importe quoi et tuer tout le monde. Leur imam alors était Pétain !

    Comme Phèdre à qui Racine fait avouer son amour qu’elle estime criminel, Alain Badiou conclut :

    Nous pouvons dire aussi que notre mal vient de plus loin que l’immigration, plus loin que l’islam, que le Moyen-Orient dévasté, que l’Afrique soumise au pillage… Notre mal vient de l’échec historique du communisme. Donc il vient de loin, en effet.

    S’il n’est pas sûr qu’un communisme victorieux eut permis d’éviter ces tueries à « coloration religieuse » ont peut au moins convenir avec Badiou que le capitalisme occidental n’a pas su les empêcher d’arriver.

  • COSTELLO Elvis, ‘Musique Infidèle & Encre Sympathique’.

    COSTELLO Elvis, ‘Musique Infidèle & Encre Sympathique’.

    Sortie : 2015, Chez : Fayard.

    L’autobiographie de l’un des rockers britanniques les plus prolixes des quarante dernières années. Fils et petit-fils de musiciens, Elvis Costello (Declan Patrick MacManus de son vrai nom) est d’origine irlandaise, bien sûr, et a surfé sur la vague post-punk pour mettre sa vie en musique et en folie. Il a su digérer un incroyable micmac d’influences musicales qui lui ont été insufflées presque génétiquement par les générations de musiciens qui l’ont précédé : jazz, blues, rock, country, classique, et bien d’autres.

    Eveillé au rock par la rébellion punk il a tout de suite canalisé cette énergie en l’intellectualisant grâce à une facilité d’écriture de textes percutants et ciselés, et de composition d’une musique du même acabit. Accompagnés de groupes successifs (The Attractions, The Imposters…) il a sorti un nombre incalculable de disques, une productivité digne de Zappa, et il reste probablement des centaines de morceaux en réserve…

    Ayant finalement connu un succès assez rapide avec The Attractions, il raconte dans ce livre cette vie trépidante de la fin des années 70′ à courir les scènes rock du monde et les studios d’enregistrement pour y graver ses idées musicales aussi prolifiques que désordonnées. Une époque pressée, excessive, peuplées de découvertes sans fin. Un temps finalement à l’unisson de sa musique faite de chansons courtes et sèches, au son rugueux juste adouci par le clavier du fidèle Steve Nieve (un jeu de mot avec Naive).

    Et puis Elvis s’est progressivement assagi et il a duré. Multipliant les collaborations avec de nombreux artistes, dont certains qu’il n’aurait jamais espéré rencontrer un jour et encore moins pour composer avec eux ou pour eux (Hank Williams, Van Morisson, Roy Orbinson, Paul McCartney, Jerry Lee Lewis, Chet Baker…), il s’est ouvert à toute la musique, y compris classique. Reconnu comme un auteur-compositeur hors norme et une Péronne qui compte dans la culture musicale contemporaine.

    Sa vie sentimentale fut aussi « diversifiée » que ses influences, il épousa notamment la bassiste des Pogues (dans le genre punk-trash) et file maintenant le parfait amour depuis dix ans avec Diana Krall, subtile et délicate pianiste-chanteuse de jazz…

    Ses textes parlent des choses de la musique et de la vie dans un style dynamique à l’humour tout britannique. 800 pages dédiées au destin musical de la famille MacManus, pleines de tendresse à l’égard de ses ancêtres dont le souvenir parcourt ses chansons. Veronica, composée avec McCartney, sur la maladie d’Alzheimer de sa grand-mère :

    « Will you wake from your dream, with a wolf at the door
    Reaching out for Veronica? »

    Et lorsque son père et complice en musique décède il note qu’il va lui falloir du temps « pour accepter l’idée d’écrire des chansons que je ne pourrais jamais jouer pour mon père. L’observer tandis qu’il écoutait un disque était pour moi quelque chose d’irremplaçable. Il est des chagrins que la musique ne peut soigner. »

    Après Keith Richard, Bruce Springsteen, Joe Jackson, Neil Young… Elvis Costello a sorti son autobiographie. Même si nombre d’entre eux sont toujours actifs, les rockers de cette génération commencent à tirer leur révérence. C’est un bienfait qu’ils écrivent ce que fut leurs vies et dévoilent ce processus créatif si mystérieux.

    « Il n’existe pas de musique supérieure. Pas de haut ni de bas. Ce qui est merveilleux, c’est qu’on n’est même pas tenu de choisir : on peut tout aimer. Ces chansons sont là pour nous aider quand on en a la plus besoin. On peut tomber sur l’une d’elles à tout moment, bienfait émergeant du bruit dans n’importe quel bouge en sous-sol ».

  • TOLHURST Lol, ‘Cured – Two Imaginary Boys’.

    L’autobiographie de Lol Tolhurst, batteur historique du groupe de légende The Cure : c’est l’histoire d’une bande de potes, adolescents à Crawley, une banlieue populaire au sud de Londres dans l’Angleterre dépressive de la fin des années 70′. En pleine explosion punk et pour lutter contre la morosité ambiante et la grisaille britannique, ils se réunissent sous l’égide de Robert Smith pour créer le son d’une génération.

    Tolhurst démarra comme batteur et poursuivit aux claviers. Sérieusement alcoolique il sera finalement viré du groupe (en 1989) qui poursuivit sa route avant des retrouvailles pour une tournée revival en 2011 après qu’il eut réglé son addiction (d’où le titre « Cured »).

    Ces mémoires reviennent sur la créativité de Robert Smith qui prit rapidement l’ascendant artistique sur ce groupe de copains musiciens. On est fasciné de se remémorer le parcours de ces gamins qui ont écrit « Boys don’t cry » ou « 10:15 Saturday night » à 18 ans, les ont répétés dans la cave de leurs parents puis déployés sur les plus grandes scènes de la planète. Au hasard des dérives des uns et des autres ils ont su garder cohésion et amitié depuis 40 années, fidèles à leur musique et à leur destin.

    Après la violence révolutionnaire du mouvement punk, ils ont mené avec constance et brio ce qui a été alors appelé la cold wave, marquée par un penchant un peu tristoune accentué encore par la voix torturée et les textes de Robert Smith. Mais ce fut une mélancolie salvatrice pour nombre d’adolescents de l’époque et, aujourd’hui encore, The Cure continue à sortir des disque et tourner pour ces anciens teenagers qui continuent à vénérer ce groupe.

    Lol Tolhurst n’est plus que rarement de la partie mais son livre se termine par sa victoire dans son combat contre l’alcoolisme et sa réconciliation avec le reste de la bande. Installé à Los Angeles avec sa femme et son fils il a retrouvé une vie apaisée qui lui a permis de revenir à la musique avec un groupe fondé avec son épouse. Une belle histoire de musique et de rédemption.

  • FAYE Gaël, ‘Petit pays’.

    Jeune auteur-compositeur franco-rwandais, né au Burundi en 1982, plutôt porté sur le rap que sur la littérature, Gabriel Faye s’est essayé à écrire un premier roman en 2016. Il est de ces écrivains postcoloniaux qui ont vécu une tranche de vie plus ou moins expatriée dans une Afrique plus ou moins rêvée. Contrairement à celle de William Boyd, l’Afrique de Faye est plus tragique, ô combien plus sanguinaire, elle est celle du génocide des tutsis par les hutus.

    Enfant dans les rues de Bujumbura il raconte de façon désopilante la vie d’un gamin ultra-favorisé dans l’atmosphère de « Tintin au Congo » avec ces petits riens que seuls ceux qui ont vécu ce quotidien peuvent partager, les gags du boy, l’explication des races tutsi-hutu-twa, la compréhension des coups d’Etat, la rencontre avec la soldatesque avinée et la police corrompue, les coupures d’électricité, la pagaille généralisée et permanente… Bref l’Afrique de Gaye ne paraît guère avoir changé par rapport à celle de Boyd mais toutefois rôdent les conflits ethniques qui semblent avoir passé la vitesse supérieure en matière de sauvagerie. C’est sans doute les effets de la mondialisation sur un continent perdu par des décennies de pouvoirs à la dérive. Le résultat fut épouvantable au Burundi et au Rwanda dont est issue la mère de l’auteur-narrateur.

    Alors l’enfant est confronté à la mort et à la barbarie, en direct dans son environnement personnel et à travers sa mère qui, de retour au pays, survivra aux décombres fumant mais y perdra son âme et la raison. Ce livre raconte avec drôlerie et sincérité le traumatisme profond d’un observateur du génocide, vu avec le regard innocent d’un enfant qui n’en sortira sans doute pas indemne.

  • PROUST Marcel, ‘A la Recherche du Temps Perdu II – A l’ombre des jeunes filles en fleurs’

    Ecrit entre 1907 et 1920, « A la Recherche du Temps Perdu » fut le grand-œuvre de la vie de Proust, un roman qui a fait de lui l’un des grands écrivains du XXème siècle. Dans ce deuxième tome l’écrivain consacre toute la minutie de son style unique à la plongée au cœur du sentiment amoureux, pour Gilberte et puis, bien sûr, pour Albertine. Les deux aventures se déroulent, la première, dans le cadre des mondanités parisiennes, la seconde, à Balbec, cité imaginaire en Normandie où la bonne société va aux bains de mer en été.

    Dans chacune de ces circonstances Proust narre l’environnement suranné d’un siècle passé, les familles bourgeoises aux principes aussi empesés que leur cols sont amidonnés, aux critères catholiques bien-pensants aussi rigides qu’un système social qui les mena à la Révolution quelques années auparavant, de principes politiques tellement aveugles qu’ils conduisirent la vieille Europe à son autodestruction quelques années plus tard… mais au-dessus de toutes ces avanies plane l’amour qui à toutes époques transcenda l’Homme tout en l’enfermant dans un égoïsme féroce, dans lequel il n’est plus question que d’elle et lui, et de rien d’autre.

    A travers ses relations avec Gilberte et Albertine le narrateur parle de ses sentiments, de ses approches pour atteindre l’être qu’il croit aimer, de ses contacts avec les familles, les amis, toutes voies qui pourraient le mener à accomplir son but de séduction, son objectif d’amour. Il n’en délaisse pas pour autant sa fantastique capacité d’observation et ce don à retranscrire sa réalité. C’est unique et exceptionnel, et il reste deux tomes dans la série !

  • DURAS Marguerite, ‘La Douleur’.

    DURAS Marguerite, ‘La Douleur’.

    Sortie : 1985, Chez : folioplus classiques 212.

    Marguerite Duras a écrit ces textes peu après la fin de la deuxième guerre mondiale, puis en a oublié l’existence avant de les retrouver et les publier sous le titre « La Douleur ». Il s’agit d’écrits de guerre où se mêlent l’Histoire, la barbarie de cette époque et la vie romanesque de cette auteure.

    A la fin de la guerre, les camps d’extermination sont progressivement ouverts et Marguerite attend le retour de son mari Robert Antelme, qui y a été déporté, dont on ne sait pas s’il a survécu à l’enfer. Elle décrit l’angoisse montante alors que jour après jour d’autres reviennent mais que Robert n’est pas là. Elle raconte le désespoir lorsqu’elle interroge sur les quais de la gare de l’Est les revenants des camps ; ont-ils des nouvelles de Robert ? Et lorsque finalement des camarades résistants auront fait le voyage à Dachau pour l’arracher à ce champ de ruines et de mort et le ramener (clandestinement) dans l’appartement de Marguerite, elle narre la difficile et angoissante lutte pour le retour à une vie physique à peu près normée du zombie qu’est devenu son mari. Quant à la vie morale, elle sait qu’après un tel traumatisme rien n’efface, on ne la retrouve jamais.

    Ce retour à la vie est pénible, long, oh combien. Marguerite lui apprend la mort de sa jeune sœur quelques jours après qu’elle fut libérée, et puis elle lui annonce sa volonté de divorcer. L’épisode se termine sous le soleil écrasant d’une plage italienne alors que la bombe nucléaire a déjà dévasté Hiroshima mais que Robert a survécu.

    Un deuxième texte aborde la relation trouble qu’elle initie avec le gestapiste qui a arrêté Robert. Et un troisième, raconte le passage à tabac, la torture, d’un collaborateur pour obtenir de lui quelques renseignements. Duras est le chef d’équipe et dirige cet interrogatoire d’une main de fer avant de plaider, plus tard, pour un peu d’indulgence lors du procès de celui-ci.

    Ce volume que l’on dirait écrit comme un journal au fil de l’eau semble en réalité avoir été sérieusement retravaillé avant sa publication. On y retrouve le style chirurgicale et tranchant de Duras appliqué à des sujets majeurs qui ont marqué la vie de l’auteure : qu’est ce qui fait que des évènements donnés poussent certains vers la barbarie et d’autres pas ? Qu’est-ce qui amène au choix de la résistance versus celui de la collaboration ? Le dilemme de la vengeance ou de la réconciliation ? L’engagement, au besoin violent, pour ses idées en faveur de ce que l’on pense être l’avenir de l’Humanité. Et l’amour, l’amour infini qui fait ressentir une douleur non moins infinie lorsque l’être aimé est en danger, lorsqu’il vit une situation critique que l’on ne peut partager avec lui, voire vivre à sa place.

    Un livre important et des concepts assez facilement transposables à d’autres conflits de nos temps actuels.

    Lire aussi : ANTELME Robert, ‘L’espèce humaine’.

  • MALRAUX Clara, ‘Nos vingt ans’.

    Sortie : 1966, Chez : Le Livre de Poche 5125

    Clara Goldschmidt, jeune femme issue d’une famille franco-allemande, née à Paris en 1897 dans un milieu socialement privilégié, deviendra la première femme d’André Malraux dans l’entre-deux guerres. Ces mémoires racontent son enfance entre Paris et Magdebourg, la première guerre mondiale avec une famille séparée par le front, la justice française qui a cherché les déchoir de leur nationalité durant le conflit, la rencontre avec André, leur fascination réciproque pour l’intellectualisme, le brio d’André et ses fréquentations artistiques et, enfin, l’aventure cambodgienne narrée par Malraux dans « La Voie Royale » (très romancée) où le couple à court d’argent part en Indochine pour dérober et revendre des bas-reliefs khmers.

    Par la suite Clara deviendra écrivaine, mènera avec son mari d’autres périples asiatiques et divorcera du volage André après qu’ils aient eu une fille. Sa vie durant elle gardera son admiration pour son grand homme à la personnalité écrasante.

    Le style de cette biographie est doux et élégant. Bien sûr il est celui d’une plume née à la fin du XIXème siècle, une époque où le maniement de la langue française était un art. On ne se lasse pas de la succession des mots et des phrases qui coulent comme une fontaine de jouvence pour décrire une époque, un milieu et un immense amour !

  • PLISNIER Charles, ‘Faux Passeports’.

    Sortie : 1937, chez Le Livre de Poche 1309/1310.

    Prix Goncourt en 1937, ce récit romancé est celui de la déception et du renoncement, celui d’un militant communiste belge qui a participé à l’élaboration de l’Internationale communiste avant de s’en séparer (et d’être exclu du parti) pour suivre les trotskistes contre les staliniens. Le livre s’organise autour de 7 chapitres consacrés à 7 personnages croisés au cours de cette vie de militant.

    En lutte d’abord contre les mouvements fascistes très forts dans les années 1910/20, le combat est violent et la mort est souvent au rendez-vous. L’idéologie communiste et la révolution d’octobre guident ces hommes et ces femmes qui croient à l’élaboration d’un nouveau monde, heureux et commun à la planète. Pour cet idéal ils mèneront une lutte sans merci qui aboutira aux grandes dictatures européennes du XXème siècle, à des millions de morts, à l’échec économique et aux épurations sauvages. Pour cette illusion ils ont sacrifié leurs existences, délaissé leurs familles, trahit leurs pays d’origine, affronté la Justice et les milices… Bref, un engagement révolutionnaire aveugle qui n’est pas sans points communs avec celui, un siècle plus tard, des djihadistes islamiques. Dieu a remplacé Lénine ou Staline, la communauté salafiste a pris la place de l’Internationale communiste ; dans les deux cas, le même aveuglement, la même absence de raison, le même sens du sacrifice, la même croyance en un pouvoir surnaturel qui doit dominer l’Homme pour le mener à son bonheur forcé.

    On retrouve dans ce récit un peu de l’ambiance de la « Condition humaine », celle de ces militants fiévreux au service de leur idéologie qui parcourent la planète pour combattre et ériger un « monde radieux ». Ces évènements ont eu lieu et on ne peut pas refaire l’Histoire. De par leurs combats et leurs échecs, ces hommes ont aussi participé à ce que notre XXème est devenu. L’effondrement du communiste au crépuscule de ce siècle a marqué la fin de cette idéologie qui avait été déjà sérieusement écornée par sa variante stalinienne…

    Iégor, l’un des personnages du livre (probablement un personnage réel), qui finira exécuté d’une balle dans la nuque lors des grandes purges de Moscou, disait, du temps de sa gloire :

    « Sacrifier sa vie est peu de chose. Accepter de rester vivant et sacrifier sa pensée, là commence le dévouement ».

    On ne peut mieux décrire la foi inébranlable qui animait ces hommes pour leur parti. Pour lui ils acceptèrent le mensonge, la trahison, la dictature, les massacres… pour finalement échouer. La similitude avec le djihadisme salafiste est édifiante, seule la fin n’est pour l’instant pas encore actée.