Catégorie : Notes de lecture

  • SOLIGNY Jérôme, ‘David Bowie – Rainbow+’.

    SOLIGNY Jérôme, ‘David Bowie – Rainbow+’.

    Sortie : 2024, Chez : GM Editions.

    Jérôme Soligny, journaliste musical, fan français numéro 1 de David Bowie, recycle ici des articles et interviews majoritairement publiés dans Rock & Folk dont il fut l’une des plumes de talent. Rainbow+ est la suite de deux volumes « Rainbowman » parus en 2019 et 2020. Il a par ailleurs publié des poèmes et des romans. Il a aussi écrit de la musique et sorti quelques disques.

    Ce livre est destiné exclusivement aux fans-spécialistes de Bowie qui n’apprennent pas grand-chose à sa lecture mais qui se font toujours plaisir en revenant sur la carrière, la personnalité et les pensées de l’artiste britannique décédé en 2016 qui a marqué son époque.

    Le seul problème après avoir fermé la dernière page est qu’il faut maintenant se précipiter pour acquérir les deux premiers volumes « Rainbowman » qui couvrent les périodes 1967-1980 et 1983-2016.

  • SCHULMANN Florence, ‘L’oiseau de Bergen-Belsen’.

    SCHULMANN Florence, ‘L’oiseau de Bergen-Belsen’.

    Sortie : 2025, Chez : Grasset.

    Florence Schulmann est née le 24 mars 1945 dans le camp de concentration de Bergen-Belsen où sa mère avait été déportée, enceinte. La famille Schulmann est originaire de Brzeziny, près de Lodz en Pologne. De confession juive elle été largement massacrée durant la IIe guerre mondiale et peu de ses membres ont survécu à l’extermination. Son jeune frère Yaakov a été arraché des bras de sa mère par un soldat nazi alors qu’ils étaient encore dans le ghetto de Brzeziny. Personne n’eut plus jamais de nouvelles de cet enfant, même le lieu de son assassinat reste ignoré. Il avait trois mois. Son père a été déporté au camp d’Auschwitz. De façon un peu miraculeuse, Florence et ses deux parents ont pu revenir vivants en France après la guerre. Vivants mais pas indemnes bien sûr.

    Comme dans beaucoup de familles de rescapés de la Shoah, les parents Schulmann restent muets devant leur fille, désormais unique, sur les épreuves qu’ils ont traversées et auxquelles elle a participé « involontairement ». Sur son passeport était écrit qu’elle était née à « Bergen-Belsen », autour d’elle, enfant, elle disait qu’elle était de « Bergen »… en Norvège. Elle percevait la souffrance de ses parents et respectait leur besoin de silence. Ce n’est que sur son lit de mort en 1996 que sa mère lui a narré leur vraie histoire.

    Elle avait déjà entrepris une plongée dans la mémoire juive de cette époque, voyagé en Israël à 17 ans, visité Yad Vashem. Elle raconte la stupeur du douanier de l’aéroport Ben Gourion lorsqu’il découvre son lieu de naissance sur son passeport. Grâce au récit de sa mère et à ses propres recherches elle a reconstitué la vie de ses parents et leur longue descente aux enfers concentrationnaires du ghetto de Brzeziny à celui de Lodz, puis Auschwitz, puis Bergen-Belsen où sa mère fait tout pour cacher sa grossesse de peur d’être assassinée par les Nazis qui ne voulaient pas s’embarrasser de nonourrissons, puis sa naissance au milieu du charnier quelques semaines avant la libération du camp par les troupes britanniques. Des années après, lors d’une cérémonie commémorative, elle rencontre un des officiers britanniques qui a libéré le camp, apprenant qui elle était il la prit dans ses bras et la « souleva de terre ».

    Toute son enfance elle fait face au silence de ses parents, ne comprenant pas le douloureux dialogue, murmuré par eux, qui s’échappait la nuit de leur chambre alors que toujours et toujours ils revenaient vers l’enfer de cette barbarie, à Yaakov (dont elle n’apprit l’existence qu’à 7 ans), mais en préservait Florence qu’ils choyaient la journée.

    Alors quand sa fille Karine est née, les parents de Florence l’ont accueillie dans un torrent d’émotion. Malgré tout, la vie reprenait… Et, plus tard, Karine eut trois enfants en Israël où elle réside et il est sans doute plus facile de vivre, voire de partager, un tel fardeau mémoriel.

    Toute sa vie Florence a suivi le long chemin pour aboutir à ce livre émouvant qu’elle a finalement écrit à 80 ans. Après des rencontres en Israël avec d’anciens déportés, des visites à Bergen-Belsen, des recherches à Yad Vashem, au Mémorial de la Shoah, des dialogues avec des historiens, des partages avec des familles touchées par la Shoah, l’alya de sa fille Karine et, tout simplement, le temps passé, elle a rédigé cet ouvrage avec la journaliste Géraldine Meignan qui l’a aidée à « clarifier et traduire des émotions longtemps restées sous silence ».

    Le prénom juif de Florence donné par sa mère était « Feiga » qui veut dire oiseau en yiddish. Après une vie de recherches et de réflexions sur l’impact de la barbarie européenne du XXe siècle sur sa vie, « l’oiseau » s’est lancé du nid pour laisser une trace derrière lui.

    Il lui aura fallu 80 ans pour murir ce projet. Ce livre est un cri, celui d’une femme qui a approché le pire sans vraiment le vivre directement, mais qui sa vie durant eut à porter le poids mortifère du souvenir de cette terrible histoire. Elle a décidé de rompre le silence et d’écrire pour sa communauté, pour sa famille, pour ses parents, pour sa fille et ses petits-enfants et, certainement, pour elle et son mari. Elle a bien fait !

  • GREENE Graham, ‘Le rocher de Brighton’.

    GREENE Graham, ‘Le rocher de Brighton’.

    Sortie : 1947, Chez : Robert Laffont (Le Livre de Poche n°661/662)

    C’est un roman policier complexe se déroulant sur la côte de Brighton, le Deauville de Londres, qu’a écrit Graham Green (1904-1991) en 1947. Une histoire de gangs qui rackettent la ville pour mener leurs petites affaires qui passent par des meurtres en tant que de besoin. Le personnage principal, dit « le gamin », dirige l’un de ces gangs en perte de vitesse. Il a 17 ans et est épris d’une sorte d’absolu, de recherche de pureté malgré son mode de vie.

    Ses « affaires » le conduisent à croiser la route d’une femme, encore plus jeune que lui, qui tombe follement amoureuse de ce dur qu’elle croit capable de lui offrir le bonheur et de la sortir du milieu sordide auquel elle appartient. Le « gamin », encore vierge, consomme physiquement ce mariage avec dégoût. Devant les trahisons des siens et des batailles perdues contre une autre bande de voyous, le péché de chair qu’il a commis à l’occasion de ce mariage incongru, il pense que seule la mort peut l’amener à rédemption. D’autant plus qu’il est poursuivi et harcelé par une tierce personne, éprise de justice, qui cherche à percer sa culpabilité. Il persuade Rose d’un suicide commun sur une falaise de Brighton. Cela ne se termine pas tout à fait comme prévu mais la morale est à peu près sauvegardée.

    Ce roman policier mêle les sujets favoris de Greene, le bien et le mal, sous l’ombre du catholicisme. Pas sûr que dans la vraie vie les gangsters soient autant épris de rédemption que « le gamin »…

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  • KIEJMAN Claude-Catherine, ‘Svetlana, la fille de Staline’.

    KIEJMAN Claude-Catherine, ‘Svetlana, la fille de Staline’.

    Sortie : 2018, Chez : Editions Tallandier & Texto

    Il n’est sans doute pas facile d’être un enfant de Staline. Il en eut trois : Iakov issu d’un premier mariage avec Ekaterina Svanidzé, soldat de l’Armée Rouge, fait prisonnier par les Allemands durant le IIe guerre mondiale et que son père refusa d’échanger avec le maréchal von Paulus qui perdit la bataille de Stalingrad. Il se serait suicidé en se jetant contre les barbelés électrifiés du camp de concentration où il était détenu.

    Deux autres enfants issus de son second mariage avec Nadejda Alliloueva : Vassili, mort alcoolique dans les années 1960 après une vie tumultueuse, et Svetlana, sujet de cette intéressant biographie.

    Ekaterina est morte du typhus quatre ans après son mariage avec le dictateur. Nadejda s’est suicidée en 1932 probablement en raison de ses désaccords politiques avec son mari. Les belles-familles de Staline ont soit été liquidées soit enfermées de longues années dans les goulags du régime.

    Svetlana (1926-2011) était l’enfant préféré de son père et la traversée de tous les drames de son pays l’a durablement perturbée. Elle a été élevée jusqu’à l’adolescence dans le douillet confort d’un appartement au Kremlin et des datchas de la nomenklatura, situation à peine dégradée par la guerre contre l’Allemagne. Elle ignorait tout des purges sanguinaires menées par son père contre ses opposants et une grande partie du peuple soviétique, ni de la barbarie de la guerre mondiale.

    Elle découvre progressivement la tyrannie du régime soviétique mené d’une main de fer par son père en sortant de son cocon protégé et en arrivant à l’université pour y mener des études d’histoire sur « recommandation » de Staline qui refuse qu’elle suive une filière de lettres. Elle s’oppose à lui sur le choix de ses maris successifs. Son premier fiancé, bien plus âgé qu’elle, a été envoyé au goulag après que Staline ait forcé à leur rupture. Son premier mari était juif ce qui poussa Staline à refuser de le voir. Ils eurent un fils, Iossif, avant de divorcer rapidement. Un second mariage avec le fils d’un militaire de haut rang dans l’entourage direct du « petit père des peuples » dura à peine plus de temps et leur donna une fille, Ekaterina. Un troisième mariage en URSS fut anecdotique.

    1953 : Staline meurt au mois de février, le monde est troublé, le communisme mondial bouleversé et Svetlana se retrouve seule avec cette terrible hérédité. Des changements politiques apparaissent en URSS mais la nature profonde du régime ne varie guère. La fille du tyran reste sous la surveillance étroite du parti compte tenu du symbole qu’elle représente, surtout à l’extérieur du pays. Elle n’est pas vraiment libre de ses faits et gestes et doit se colleter avec les survivants de la répression ou les familles de ceux qui n’ont pas survécu. Le nom de « Staline » est tout de même lourd à porter, ce n’était d’ailleurs pas le vrai nom de son père. Elle obtient de reprendre celui de sa mère, « Allilouïeva », dont elle découvre d’ailleurs le suicide qui lui avait été caché au moment des faits.

    Elle poursuit des quêtes amoureuses sans lendemain jusqu’à ce qu’elle rencontre un communiste indien soigné en URSS qui meurt à Moscou quelques années plus tard. Elle est autorisés avec un visa « de sortie » de quelques mois à accompagner le rapatriement des cendres dans son village en Inde en 1967. C’est lors de ce voyage qu’elle demande l’asile politique aux Etats-Unis d’Amérique, ennemis jurés de l’URSS. C’est la stupeur, d’autant qu’elle laisse ses deux enfants à Moscou… Quelques mois après son transfuge à l’Ouest le premier ministre soviétique dira à l’occasion de son intervention à la tribune des Nations Unies :

    Svetlana est une personne moralement instable, une malade et nous ne pouvons avoir que de la pitié pour ceux qui l’utilisent pour discréditer l’Union Soviétique.

    Alexeï Kossyguine

    Elle publie alors une autobiographie « Vingt lettres à un ami » centrée sur la vie familiale avec son père qui crée quelques remous en pleine guerre froide, puis deux autres livres dont les droits d’auteur l’enrichissent avant qu’un nouveau mari américain et endetté ne la ruine. Ils ont une fille, Olga, et divorcent. Elle continue une vie d’errance dans différents Etats américains, assaillie par la nostalgie de la Russie et le souvenir de ses enfants restés sur place avec qui les liens sont quasiment coupés. Elle est aussi ballotée, voire manipulée, entre les intérêts géopolitiques de Moscou et de Washington. Elle n’arrive plus à écrire et voit ses rêves de devenir écrivaine s’envoler, comme d’ailleurs le reste de ses illusions.

    Elle est à la dérive lorsqu’en 1982 elle décide de revenir en URSS avec sa fille américaine, tant ses enfants russes lui manquent. Le régime est ravi de cette décision, lui réattribue la nationalité soviétique en lui faisant renoncer à l’américaine. Le retour est rude. Son fils, médecin, sombre dans l’alcool. Sa fille refuse de la rencontrer. En 1986 elle obtient l’autorisation (délivrée par Gorbatchev) de revenir aux Etats-Unis où elle meurt en 2011 après ses dernières années durant lesquelles elle vivait de l’aide sociale.

    Svetlana n’a pas réussi à s’extraire de sa terrible paternité ni de la dévastation qui l’entourait. Enfant elle a sauté sur les genoux de Beria, adolescente elle a assisté à des dîners-beuveries réunissant Staline, Molotov, Kroutchev, Boulganine et toute la fine-fleur de la barbarie soviétique. De multiples mariages, des enfants avec nombre de ces maris dont certains l’ont exploitée, d’autres l’ont quittée et, sans doute le seul avec lequel elle a pu partager un peu de sérénité, l’Indien, est mort de maladie. D’ailleurs le régime soviétique lui avait interdit de se marier avec lui. Fille adorée de Staline, sans doute le seul être humain pour lequel le tyran savait manifester de la tendresse, elle a été sa vie durant le jouet d’intérêts qui la dépassaient et dont elle n’a pas su se libérer. Comment l’aurait-elle pu d’ailleurs face à un père dont l’action et l’ambition l’ont amené à diriger la mort de vingt millions de personnes ? Comment ne pas se sentir plus ou moins complice d’un père à qui elle a été attachée dans sa tendre enfance ?

    Elle a cherché toute sa vie à devenir une russe « ordinaire » puis une américaine « comme tout le monde » et elle a échoué. C’était juste impossible lorsqu’on s’appelle Staline ! Elle mena à la place une vie d’errance sentimentale, géographique, familiale et politique. Un destin émouvant face au tumulte du monde dans lequel elle fut embarquée bien contre son gré. Il est définitivement difficile d’échapper à son hérédité !

  • GRAY Martin, ‘Au nom de tous les miens’.

    GRAY Martin, ‘Au nom de tous les miens’.

    Sortie : 1971, Chez : Robert Laffont & Livre de Poche 4203

    Martin Gray (1922-2016) est un écrivain né en Pologne. De confession juive il s’est sorti vivant de la deuxième guerre mondiale qu’il commença dans le ghetto de Varsovie pour finir à Berlin sous l’uniforme vainqueur des Soviétiques.

    Commençons par la polémique : la vie de Gray a été recueillie par l’historien-écrivain Max Gallo (1932-2017) qui aurait pris quelques libertés avec la réalité, mêlant un peu de fiction avec la vraie vie de son héros sans que l’on sache vraiment si ces « imprécisions » ont été ajoutées à la demande de ce dernier ou de Gallo. Le livre de poche n°4203 s’intitule « Récit ». Le doute existe notamment sur la réalité de son emprisonnement, et donc de son évasion, du camp d’extermination de Treblinka près de Varsovie dans lequel périt toute sa famille, ce qui est malheureusement historiquement avéré. A la limite ce n’est pas d’une importance considérable tant ce qui est raconté de Treblinka l’a également été par les survivants et doit donc se rapprocher de la réalité. Cela jette seulement un petit doute sur la qualité d’historien de Gallo qui a par ailleurs été impliqué dans d’autres polémiques similaires dans certains de ses ouvrages.

    Gray a traversé les tragédies de la Pologne avec beaucoup de courage et, sans doute, un peu de chance puisqu’il en est sorti vivant, mais pas indemne. Avec les juifs de Varsovie il a été forcé de s’installer dans le ghetto constitué et muré par les Allemand à partir de 1940. Son père étant entré dans la clandestinité, Martin cache sa famille dans de faux placards de leur appartement et se lance dans des opérations d’achat-revente de produits alimentaires qu’il va chercher illégalement dans la Varsovie « aryenne » pour les revendre dans le ghetto. Il assiste impuissant au dépérissement des juifs du ghetto soumis à la sauvagerie des Allemands, mais aussi de bande de voyous polonais, antisémites ou juste profiteurs, qui cherchent à exploiter leur misère.

    Et alors que le ghetto se vide de ses habitants qui sont transférés au camp de Treblinka, ce qu’on leur présente comme une opération de « repeuplement vers l’Est », les siens sont arrêtés et embarqués dans un train pour le camp. Il décide de se joindre à eux. S’en suivent les descriptions apocalyptiques de la survie dans ces camps pour ceux qui n’y sont pas exterminés dans les chambres à gaz immédiatement après leur arrivée. Il n’y a pas de fours crématoires à Treblinka, alors les corps de ces malheureux sont enfouis dans des fosses sableuses creusées en permanence par une excavatrice dont le bruit sonorise le camp jours et nuits.

    Martin Gray aurait fait partie des « Sonderkommandos » qui charriaient les cadavres vers les fosses à la sortie du gazage. Et alors que tous les déportés ayant appartenu à ces équipes sont systématiquement exécutés pour éviter qu’ils ne témoignent un jour, il réussit à s’évader de Treblinka. C’est d’ailleurs dans le même esprit que le camp est démantelé en 1943 et transformé en ferme agricole, pour ne pas laisser de traces. Il y eut entre huit cent mille et un million de juifs polonais exterminés à Treblinka en quelques mois.

    Evadé, Gray parcourt la campagne polonaise, cachant sa religion juive par peur de l’antisémitisme toujours aigu dans le pays. Il parvient à rejoindre le ghetto où il retrouve son père avec lequel il participe aux combats de l’insurrection de ce ghetto à partir d’avril 1943, les résistants juifs polonais pressentant que les Allemands voulaient exterminer les derniers survivants. Son père meurt, il survit. Il est alors recruté par l’armée soviétique et enrôlé dans les troupes du NKVD (ancêtre du KGB/FSB) qu’il suit jusqu’à Berlin pour réaliser la vengeance de « tous les siens » en chassant les traîtres et les dénonciateurs. Après les Allemands, les Ukrainiens sont particulièrement en ligne de mire car nombre d’entre eux constituaient des équipes de tortionnaires dans les camps au service des Nazis.

    Et puis la guerre se termine, il n’est pas très enthousiaste à l’idée de poursuivre le « rêve » soviétique d’un monde nouveau dont il a déjà vu les limites. Il rejoint sa grand-mère installée à New York, y fait des affaires, s’enrichit, se marie et vient avec sa femme s’installer dans l’arrière-pays varois où sa femme, leurs quatre enfants et leurs deux chiens… meurent pris dans un incendie de forêt en 1970, après avoir vécu dix ans de bonheur total dans ce qui semblait une juste retour après la dévastation de sa famille polonaise et de « tous les siens » au cours de la Iie guerre mondiale.

    Le lecteur est ébranlé devant le sort qui s’est acharné contre Martin Gray durant ce siècle de toutes les horreurs. Un incroyable instinct de survie lui a permis de surmonter toutes ces tragédies toujours animé par une vocation : être celui qui pourra témoigner. Ainsi il a dit, parmi tant d’autres voix, ce que furent la barbarie nazie et l’antisémitisme européen au mitan du siècle. Et, après le décès tragique de sa nouvelle famille en France il a témoigné pour faire vivre le souvenir des siens et s’est engagé dans des actions bénévoles à vocation écologique, notamment contre les incendies de forêt. Une personnalité exceptionnelle animée d’une vitalité inébranlable, que même l’accumulation des malheurs n’a pas stoppée et qui lui a sans doute permis de survivre sans sombrer.

    Il est décédé en 2016 à 94 ans.

  • MORIN Edgar, ‘Journal de Californie’.

    MORIN Edgar, ‘Journal de Californie’.

    Sortie : 1970, Chez : Editions du Seuil.

    Edgar Morin, philosophe-sociologue-anthropologue, né en 1921, est parti s’installer en Californie à San Diego à l’été 1969 pour mener des recherches au Salk Institute sur les liens entre sociologie et biologie. Il tient le journal de son séjour qui sera publié un an plus tard.

    L’auteur nous fait partager sa fascination pour la Californie et ses (jeunes) habitants qui sont en pleine remise en cause de leurs certitudes ébranlées par les protestations contre la guerre du Vietnam, pour les droits civiques, l’échec déjà perceptible de l’idéologie marxiste-léniniste à laquelle ils ont cru, l’émergence de la violence des « Black Panthers », des « Hell’s Angels, mais aussi de l’écologie, et la dévastation des âmes et des corps que provoquent les drogues largement consommées dans cet Etat à cette époque. Même la fille de Staline, Svetlana Allilouïeva, a fui l’URSS et son tyran de père pour venir s’installer en 1969 aux… Etats-Unis. C’est le temps des désillusions.

    Le mode de vie communautaire qui tente de survivre intéresse Morin au plus au point et on le sent attiré par la culture underground qui s’y pratique encore dans une ambiance « peace & love » qui vit ses derniers instants. Les concerts de Janis Joplin auxquels assiste l’auteur sont pleins mais l’artiste meurt d’une overdose d’héroïne en octobre de cette année 1970, deux semaines après Jimi Hendrix… C’est le symbole de cette Californie si intensément productive (artistiquement, scientifiquement, humainement) mais aussi tellement mortifère à cette époque de tous ses renoncements.

    Morin croise ces communautés sans véritablement les intégrer, il a 50 ans à l’époque. Alors il les fréquente, les étudie sociologiquement, fume des joints avec les jeunes lors de soirées festives sur les plages du Pacifique, mais rentre dans sa confortable villa le soir. Son temps est un peu passé, sa génération est aussi compromise dans les effondrements idéologiques de l’époque. Il regrette, culpabilise, mais reste fasciné par cette jeunesse fondamentalement déçue tout en restant inventive.

    Malgré le désenchantement ambiant ses recherches scientifiques en Californie le plongent dans un état extatique. Il relate des bribes de conversation avec les intellectuels de l’époque qui fréquentent la Californie : Jacques Monod, Herbert Marcuse, Alain Tourraine, Jonas Salk (l’inventeur du vaccin contre la polio qui dirige l’institut accueillant Morin pour son séjour californien)… Les théories sont complexes pour le lecteur non-averti, mêlant l’hérédité, la génétique et l’héritage culturel pour tenter de définir l’humain, analysant si l’intelligence peut dépendre de déterminations culturelles ou génétiques, voire les deux. Il mêle la chimie avec la biologie pour aboutir aux idéologies, l’indétermination et le pouvoir créateur… On n’est pas sûr de tout comprendre de ses pensées fulgurantes mais on sait que cette intelligentsia post-hippie a participé à l’élaboration de la révolution biologique en cours aujourd’hui.

    La clé de la vie : cette unité duelle entre le présent et le devenir, cette double temporalité fondée sur la dualité génotype-phénotype.

    Edgar Morin – entretiens avec Salk (Journal de Californie)

    Edgar Morin a participé à cette révolution culturelle californienne d’un nouveau genre, avec tous ses excès dont le monde occidental affronte aujourd’hui les retours de flamme pas toujours très positifs, jusqu’à reprendre l’objectif « d’abolir la mort ». Mais n’est-ce pas ainsi que progresse la pensée, même lorsqu’elle relève des sciences dites « humaines » ?

    La nouvelle relation individu/société/espèces, qui caractérise l’homme, va appeler le contrôle et l’exploitation (par l’individu et/ou la société) des puissances biologiques auto-régénératrices inhibées sous une répression spécifique de dix à vingt millions de siècles. L’humanité va poursuivre son évolution historique en faisant évoluer par la science son propre système biologique.

    La tragédie de l’organisation, c’est l’antagonisme entre la répression et la créativité qui lui sont l’une et l’autre nécessaires. La répression frappe toujours en aveugle la créativité. La créativité totalement libérée détruirait l’organisation.

    Edgar Morin (Journal de Californie)

    C’est un plaisir de lire ce journal foisonnant tant on y ressent l’enthousiasme et la vitalité de cette vie intellectuelle à laquelle participa Edgar Morin. On se rêve dans « Easy Rider » et on suppose qu’avec de tels penseurs la fin sera plus heureuse que dans le film. Aujourd’hui il a 103 ans et s’est retiré de la vie publique mais il publie encore. La Californie reste une terre de contraste où l’avant-garde de mêle à « l’underground » mais gageons que « le meilleur » l’emportera sur « le pire ».

  • NGOZI ADICHIE Chimamanda, ‘Americanah’.

    NGOZI ADICHIE Chimamanda, ‘Americanah’.

    Sortie : 2013, Chez : Gallimard / folio 6112.

    C’est le grand roman de Chimamanda, sans doute un peu autobiographique, qui raconte l’histoire d’une jeune femme nigériane émigrant de son pays natal vers les Etats-Unis d’Amérique avant de revenir au Nigeria. L’aventure est légère, s’y mêlent histoires d’amour, de migrations et de politique. Ifemelu, l’héroïne, volète d’un pays à l’autre, d’un amant vers un nouveau, change de travail, de maison, parle avec ses parents quand elle est aux Etats-Unis, avec ses ex américains quand elle est au Nigeria…

    Le fond du roman est plus tragique, c’est celui de l’immigration vers les pays riches de citoyens de pays pauvres. Et c’est aussi la chronique de l’insatisfaction permanente des migrants où qu’ils soient, dans leur pays d’accueil comme lorsqu’ils rentrent au pays. Aux Etats-Unis Ifemelu rédige un blog sur « la race » dans lequel elle tient la chronique des désagréments d’être noir dans ce pays, afro-américain comme immigré d’Afrique. Au Nigéria est rouvre ce blog pour raconter avec une ironie mordante le comportement clinquant de ses pairs de retour au pays.

    La métaphore de cette insatisfaction permanente est celle de la coiffure. Défriser ses cheveux crêpus semble être une étape incontournable de l’intégration chez les blancs. Ifemelu y renonce, rentre dans son pays et retrouve son amour de jeunesse dans la splendeur de sa coiffure afro. L’histoire semble bien se terminer pour elle et ses contradictions.

    Chimamanda quant à elle truste les honneurs littéraires en Occident, et surtout aux Etats-Unis, pour ses livres et ses engagements pour le féminisme et contre le racisme.

    Lire aussi

    Docteur Honris Causa de Sorbonne unversité (2025)

  • WORMSER-MIGOT Olga, ‘Le retour des déportés – quand les alliés ouvrirent les portes’.

    WORMSER-MIGOT Olga, ‘Le retour des déportés – quand les alliés ouvrirent les portes’.

    Sortie : 1965, Chez : Editions Archipoche (réédition 1985).

    Fille d’émigrés russes-juifs ayant fui la Russie tsariste après l’échec de la révolution de 1905, Olga Wormser-Migot (1912-2002) est une historienne française qui s’est spécialisée dans l’histoire de la déportation pendant la seconde guerre mondiale.

    Elle fut appelée juste après la libération de Paris en août 1944 au Ministère des Prisonniers, Déportés et Réfugiés pour aider, notamment, à l’accueil et à l’identification-répertoriage des déportés de retour des camps de concentration et d’extermination nazis, ainsi que de ceux qui ne revinrent jamais. Son service reçut également les familles dans l’attente, souvent insupportable, des leurs qu’elles savaient avoir été déportés mais dont elles restaient sans nouvelles, même après la fin de la guerre. C’était d’ailleurs la plus grosse part de leur activité.

    Le récit est constitué à partir du journal de l’auteure, de courts paragraphes, souvent consacrés au parcours d’un déporté mort ou vivant, anonyme ou célèbre, mais se référant aussi parfois aux ennemis : le suicide de Himmler, la fuite des responsables des camps alors que les troupes alliés se s’approchent. On parcourt ainsi ces mois entre la libération de Paris et les quelques semaines après la fin de la guerre jusqu’à ce que le rapatriement des déportés soit considéré comme clos. Des missions françaises sont organisées sur le terrain avant le 8 mai 1945 alors que les combats ne sont pas encore terminés, pour visiter les camps déjà libérés et identifier les Français, essayer de ramener quelques survivants au pays. A Paris la vie reprend mais à l’Est la guerre continue.

    Ce récit revient sur la sidération des autorités françaises et alliées alors qu’apparaissent les précisions sur la barbarie nazie. Peu de gens à l’époque étaient informés de cette réalité des camps et beaucoup, comme Olga Wormser-Migot, découvrent l’ampleur de ce désastre, pratiqué au cœur de la vieille Europe, au fur et à mesure qu’elle est dévoilée par les victimes survivantes. Il fallut s’organiser pour faire face à cette dévastation dans une France meurtrie par la guerre. Olga Wormser-Migot narre cette tâche immense au quotidien.

    Le livre retrace aussi l’angoisse indicible de l’attente, celle des familles restées en France qui s’accrochent à l’espoir de voir revenir les leurs. Mais aussi celle de déportés revenus des camps et qui sont dans l’ignorance du sort de leurs femmes, leurs enfants, leurs parents également déportés mais desquels ils ont été séparés et sont sans nouvelles. Trop souvent il faut leur annoncer qu’ils ne les reverront pas.

    Ecrit 20 ans après l’ouverture des camps, avant que les historiens ne se penchent scientifiquement sur le sujet et que la parole des déportés survivants n’émerge véritablement, ce livre a permis d’informer sur la réalité cette période si sombre de l’histoire avant que ne paraissent les grands ouvrages de référence sur la barbarie nazie et que la parole des victimes ne soient véritablement entendues. Il fallut attendre les années 1980 pour ce faire, soit 40 ans après ces terribles faits.

  • JAMES Henry, ‘La coupe d’or’.

    JAMES Henry, ‘La coupe d’or’.

    Sortie : 1904, Chez : Seuil (2013)

    Ce roman d’Henry James tourne autour de deux couples installés à Londres, imbriqués pour le pire et le meilleur. Maggie, fille d’un riche collectionneur américain, Adam, se marie avec un prince italien désargenté, Amerigo, puis pousse son père dans les bras de son amie Charlotte qu’il épouse à son tour. Maggie ignore que Charlotte fut l’amante d’Amerigo dans le passé.

    Très proche de son père, Maggie le reste même une fois mariée. La liaison entre Charlotte et le mari de Maggie se reconstitue, cette dernière l’apprend et va œuvrer pour sauver son couple et celui de son père. Sans rien révéler ce qu’elle sait ni à Charlotte, ni à Adam, elle réussit à éloigner aux Etats-Unis le couple formé par son père et Charlotte, se révélant ainsi manipulatrice, pour la bonne cause, et généreuse pour son père et le pardon qu’elle accorde à son mari.

    Ce roman fleuve sombre parfois dans la longueur des descriptions de ces situations mêlant l’adultère et l’amour conjugal et filial. Le style de James ne comporte évidement rien de scabreux, ce n’est ni dans le style de l’auteur, ni dans celui de l’époque (le livre a été publié en 1904). Le terme « amant » n’est utilisé qu’une fois au long de ces 700 pages alors qu’il n’est question que de ça. L’évocation d’un baiser entre les amants n’apparaît également qu’une fois dans le roman. Tout le reste n’est qu’élaborations de stratégies et de dialogues entre les impétrants pour comprendre, analyser, expliquer puis démonter cette situation délétère. Nous sommes dans le monde de la grande bourgeoisie anglo-saxonne qui n’a pas grand-chose d’autre à faire que de s’occuper de ses propriétés, ses œuvres d’art ou ses mondanités, et de ses problèmes sentimentaux.

    Henry James a plongé avec délices dans ce monde européen un peu décadent, où il a vécu, et qu’il a décrit en détails dans de nombreux romans. « La Coupe d’Or » n’échappe pas à la règle et enrichit la fiction d’aspects psychologiques se rapportant à l’amour indestructible d’une fille pour son père, confrontée à des difficultés dans son propre couple. Comment arbitrer entre ces contraires ? James prête à son héroïne un talent et un machiavélisme que l’on ne soupçonne pas au début du roman. Et elle sacrifie sa proximité avec son père à l’avenir de son couple avec Amérigo pour lequel le lecteur n’a pas l’impression qu’elle éprouve un amour fou. Couper le cordon ombilical est le choix de la raison pour Maggie (comme pour James) afin de résoudre cet imbroglio psychologique.

    Le style minutieux de l’auteur américain, parfois légèrement ampoulé, celui d’un autre siècle, impose au lecteur une attention soutenue pour suivre les déroulement de cette affaire familiale et conjugale. La pensée complexe de James se déroule en phrases et raisonnements longs et sophistiqués, au risque de décourager le lecteur qui aurait tort de refermer le livre avant sa conclusion.

  • SCHWARTZMANN Jacky, ‘Demain c’est loin’.

    SCHWARTZMANN Jacky, ‘Demain c’est loin’.

    Sortie : 2017, Chez : Editions du Seuil.

    Un polar réjouissant qui narre la rencontre improbable entre un « jeune de banlieue » qui cherche à s’en sortir via une micro-entreprise de vente de T-shirts et la commerciale d’une agence bancaire qui fait du bénévolat dans « les quartiers » (les Buers à Villeurbanne en l’occurrencee) pour se déculpabiliser. Il y a des morts, des dealers, des fuites, du business et… de l’amour. L’auteur croque la vie des banlieues lyonnaises un peu mal famées de façon hilarante, entre les petits et les gros dealers, le coiffeur tunisien, les « rebeus » et les « français. On imagine que tout ceci est basé sur la réalité ce qui rend les choses moins drôles et plus amères, mais le talent de l’auteur pousse à la franche rigolade en lisant ces horreurs.

  • VéDRINE Huberts (sous la direction de), ‘Grands Diplomates – Les maîtres des relations internationales de Mazarin à nos jours’.

    VéDRINE Huberts (sous la direction de), ‘Grands Diplomates – Les maîtres des relations internationales de Mazarin à nos jours’.

    Sortie : 2024, Chez : PERRIN.

    Hubert Védrine, ex-conseiller diplomatique, puis porte-parole, puis secrétaire général de l’Elysée sous la présidence Mitterrand de 1981 à 1995 et ex-ministre des affaires étrangères dans le gouvernement Jospin sous la présidence Chirac de 1997 à 2002, a réunit une vingtaine de plumes, diplomates, journalistes ou historiens, pour dresser les portraits de grands diplomates, de Mazarin (XVIIe siècle) à Sergueï Lavrov (toujours en activité en Russie), en passant par Talleyrand, Kissinger, Molotov, Zhou Enlai ou Bismarck.

    C’est une traversée à travers l’histoire et le monde des négociations diplomatiques qui ont toujours existé car l’humanité a toujours eu besoin de la diplomatie pour mettre fin aux conflits qui ont été le carburant de son développement au cours des siècles. Les relations internationales nécessitent de faire parler des pays qui ont des ambitions souvent incompatibles. Des millions de morts ont été les victimes de guerres se déclenchant pour des revendications territoriales, pour des questions d’honneur, pour des volontés de domination. Dans l’histoire plus récente des guerres ont également été justifiées pour des raisons idéologiques. D’autres s’annoncent…

    Les diplomates ont cherché non seulement à éviter les guerres, voire à les régler lorsqu’elles furent déclenchées, mais aussi à organiser les relations internationales et à façonner le monde en fonction des objectifs des rois et des présidents qui les nomment. La hauteur de vue de certains d’entre eux laissent pensifs lorsqu’on observe le niveau des relations diplomatiques de nos jours.

    Ainsi, après la défaite de Waterloo et les ravages que Napoléon 1er avait généré en Europe par ses guerres de conquête, le congrès de Vienne en 1814-1815 a tenté de pacifier l’Europe. Metternich qui y représentait l’empire d’Autriche déclarait :

    Ou bien la paix sera dicté par le désir de se venger de la France ou bien elle sera inspirée par le désir d’établir un équilibre aussi parfait que possible entre les puissances.

    Et c’est ainsi que la France se tira relativement bien de ce congrès, aidée en cela par la redoutable malice de Talleyrand, son représentant.

    La seconde moitié du XXe siècle a vu l’édification d’un système multilatéral et l’émergence de la Chine comme puissance mondiale, le tout censé apporter paix et développement à un monde dévasté par la seconde guerre mondiale. Ce fut le grand-œuvre du monde diplomatique, hélas en cours de détricotage ces dernières années avec le retour des nationalismes.

    Henry Kissinger, qui fut en charge de la diplomatie des Etats-Unis sous la présidence Nixon déclarait :

    Les empires n’ont aucun intérêt à opérer au sein d’un système international ; ils aspirent à être le système international.

    Le livre rend hommage avec talent à ces diplomates de hautes volée. Ils furent des hommes de « l’ancien monde » et l’univers dans lequel ils ont exercé leur intelligence est en train de disparaître. Le XXIe siècle dérive aujourd’hui vers les nationalismes et la diplomatie se règle plus à coups de messages de 140 signes sur les réseaux dits « sociaux » que dans les enceintes onusiennes. Peut-être le futur révèlera ces nouveaux « grands diplomates » qui manquent cruellement aujourd’hui pour éviter une nouvelle catastrophe planétaire.

  • SENGHOR Léopold Sédar, ‘Ce que je crois’.

    SENGHOR Léopold Sédar, ‘Ce que je crois’.

    Sortie : 1988, Chez : Les Cahiers Rouges – Grasset

    Léopold Sédar Senghor (1906-2001), homme d’Etat français, puis sénégalais après l’indépendance du Sénégal, fut surtout un poète et un visionnaire africain qui, en compagnie d’Aimé Césaire (1913-2008, martiniquais) et de quelques autres, développa le concept de « négritude » entre les deux guerres, courant littéraire et politique qui accompagna l’émancipation des peuples africains et la décolonisation de leurs pays. Senghor fut aussi président du Sénégal de son indépendance en 1960 jusqu’à 1980.

    Ce « Ce que je crois » laisse au lecteur une impression mitigée. Toute la première partie ressemble à une tentative touchante de démontrer que « l’homme africain » fut à l’origine de l’Humanité, comme pour compenser, excuser, le fait que le continent soit resté à l’écart du développement occidental des derniers siècles. Et d’insister sur l’invention du fer en Nubie 4 000 ans avant notre ère, l’apparition de l’art avec les roches peintes dans le Sahara au Magdalénien (15 000 ans avant JC), etc. Senghor mène ensuite une analyse statistique des groupes sanguins des peuples du monde, se référant au concept de « caractérologie » qui associe le « tempérament » et le groupe sanguin, et, plus ou moins directement à l’origine géographique. Le groupe O serait majoritaire en Afrique, le A en Europe et le B en Asie. Le fait qu’il y a plus de groupe O en Grèce montrerait, par exemple, des mélanges anciens avec des populations africaines. Idem au Proche-Orient qui aurait donc été le fuit de mélanges ethniques avec des populations d’Afrique noire à un moment ou un autre de son histoire. Même les Japonais présenteraient une proportion de groupe sanguin attestant une présence africaine. Il passe ensuite de la biologie à la culture en trouvant des caractéristiques culturelles communes aux peuples présentant des similitudes dans la répartition de leurs groupes sanguins.

    Il est maintenant démontré et admis qu’Homo Sapiens a vu le jour en Afrique et que ses migrations progressives au cours des millénaires ont initié le développement de la population mondiale. La théorisation de l’influence de « l’homme africain » via l’analyse des groupes sanguins mondiaux semblent un peu acrobatique et on frémit en lisant ces rapprochements osés entre groupes sanguins, origines et cultures, dont on se demande s’ils seraient retenus par la science génétique moderne (le livre a été écrit en 1988)…

    La suite de l’essai est plus légère et développe l’action et la pensée de son auteur dans les domaines qui lui étaient plus familiers : la linguistique, la poésie, la francophonie et l’émancipation des peuples africains qu’il souhaitait par-dessus-tout sans rompre les liens avec la France, puissance coloniale de la plupart des pays dont il parle. Homme de culture et d’une grande élévation morale il a gouverné le Sénégal devenu indépendant plutôt mieux que ses coreligionnaires des nations avoisinantes démontrant qu’un poète peut aussi développer un pays.

    La fin de son « règne » fut un peu chaotique mais le Sénégal est désormais assis sur des bases démocratiques qui perdurent tant bien que mal, exemple plutôt unique dans la région. Son attachement à la France, un peu suranné, à son histoire et à sa langue, fut émouvant. Pas sûr qu’il serait apprécié des Sénégalais par les temps actuels de rejet total de l’ancien colonisateur qui n’a pas laissé que des bons souvenirs dans le pays. Le temps des dirigeants modérés, apaisés et poètes est terminé depuis longtemps en Afrique. Une voie aura quand même été défrichée par ces grands intellectuels africains au mitan du XXe siècle qui sera peut-être, un jour, retrouvée par les générations futures du Sénégal.

    Il nous reste la poésie de Senghor :

    Ma négritude point n’est sommeil de la race mais soleil de l’âme, ma négritude vue et vie
    Ma négritude est truelle à la main, est lance au poing
    Récade. Il n’est question de boire de manger l’instant qui passe
    Tant pis si je m’attendris sur les roses du Cap-Vert !
    Ma tâche est d’éveiller mon peuple aux futurs flamboyants
    Ma joie de créer des images pour le nourrir, ô lumières rythmées de la Parole !

    (in Elégie des Alizés – Léopold-Sédar Senghor)

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  • DUBOIS Jean-Paul, ‘Une vie française’.

    DUBOIS Jean-Paul, ‘Une vie française’.

    Sortie : 2004, Chez : Editions de l’Olivier / Points P1378.

    La traversée d’un demi-siècle qui mène Paul Blick de la présidence de Charles de Gaulle à celle de Jacques Chirac, racontée par Jean-Paul Dubois avec très certainement une bonne dose d’autobiographie, à commencé par la ville de Toulouse où est né l’auteur (en 1950) et où vit son héros.

    Paul croisent toutes les fractures de la France : la guerre d’Algérie quand il entend la génération au-dessus de la sienne se déchirer lors des repas familiaux, mai 1968 qui secoue la France traditionnelle, les mouvements contestataires auxquels il adhére avec plus ou moins de convictions, le service militaire auquel il échappe après s’être frotté rudement à un sous-officier un peu nerveux, les amours de jeunesse sans trop d’avenir, la mort du père, le mariage avec une femme de la bourgeoisie à laquelle il s’unit sans renoncer à ses idées « progressistes », leurs deux enfants, la réussite financière inespérée dans un rôle de photographe naturaliste, la fin de son mariage dans des conditions brutales, l’agonie de sa mère, la fortune, la faillite…

    Le roman est mené tambour battant comme la vie du Paul qui promène sa naïveté et son optimisme sans trop comprendre ce qui lui arrive mais avec tout de même une réussite certaine. Dubois mêle son personnage aux petits évènements comme à la grande Histoire de la France. C’est plein de références à la vraie vie dont seuls ceux qui sont nés dans les années 1950 peuvent se souvenir. Les aventures de Paul sont narrées avec un humour souvent désopilant. Le style et le vocabulaire sont riches. Le livre se laisse dévorer avec enthousiasme.

  • LENOIR Frédéric, ‘L’Odyssée du sacré’.

    LENOIR Frédéric, ‘L’Odyssée du sacré’.

    Sortie : 2023, Chez : Editions Albin Michel.

    Frédéric Lenoir, philosophe français né en 1962, un peu mondain sur les bords, a beaucoup travaillé et vulgarisé le sujet de la religion. Il fut même directeur de la rédaction du magazine Le Monde des Religions entre 2004 et 2013. Avec cet ouvrage grand public, « L’Odyssée du sacré » il revient sur l’émergence chez l’homme du besoin de religion. On a identifié au paléolithique les traces des premiers rites funéraires (-350 000 ans avant notre ère), puis le néolithique voit apparaître le culte des anciens avec la sédentarisation progressive des humains et leur maîtrise de la nature. Ils en viennent à concevoir un pouvoir supérieur qui domine cette nature. Au IVe siècle avant JC, les Grecs inventent leur panthéon des Dieux de l’Olympe, et le clergé qui va avec.

    Le monothéisme caractérisé d’abord par le judaïsme est apparu et l’Homme a commencé à se pencher sur son bonheur, y compris post-mortem. La Genèse, premier chapitre de la Bible aurait été écrite vers le VIe siècle avant JC. Confucius, Lao Tseu, Bouddha et bien d’autres diffusent également leur spiritualité en Asie plusieurs siècles avant notre ère. Puis la mort de Jésus, le catholicisme, l’arrivée des différents courants de l’islam, le schisme entre catholicisme et orthodoxie, celui entre catholicisme et protestantisme.

    L’arrivée de la modernité puis du « siècle des lumières » dans l’Europe du XVIIIe siècle vient apporter un peu de raison et d’esprit critique dans des idéologies religieuses plus gouvernées par des fables que par la réalité scientifique. Aux XIXe et XXe siècles émerge la critique matérialiste essentiellement incarnée par le marxisme qui prône « l’athéisme philosophique », ou Freud qui défend l’idée que « toute idée d’un monde divin est une croyance superstitieuse ». Les philosophes du XXe s’ils peuvent mettre en doute l’existence d’un Dieu ne rejettent pas pour autant « l’expérience spirituelle », qui peut être athée comme religieuse.

    Ce parcours historique de la religion et de la spiritualité à travers les millénaires se termine sur l’émergence du transhumanisme de nos jours qui imagine l’homme bionique à l’intelligence boostée par les microprocesseurs et touchant à l’éternité.

    Cette présentation du fait religieux dans le temps est intéressante en ce qu’elle retrace ce besoin de croire en une puissance supérieure qui pourrait répondre à la question existentielle du sens de la vie de l’origine de l’Homme sur terre. Hélas, aucune religion ni philosophie n’a pu apporter une réponse rationnelle à création de la vie ou de l’univers. Frédéric Lenoir en convient et, avec un bon sens apaisant, recommande de se satisfaire de « Prendre le temps d’aimer, de nous émerveiller, de vivre. Expérimenter le sacré en contemplant la beauté du monde ou d’un visage. » et regarder la mort « comme faisant pleinement partie de la vie, et, pour certains, espérer qu’elle ne sera qu’un passage vers un nouvel état d’être et de conscience. »

    On ne saurait mieux dire !

  • BANKS Russel, ‘American Darling’.

    BANKS Russel, ‘American Darling’.

    Sortie : 2005, Chez : BABEL 780.

    Dans ce roman haletant écrit par Russel Banks (1940-2023) le lecteur suit le parcours chaotique d’Hanna Musgrave. Américaine moyenne, étudiante dans les années 1960-1970, en révolte contre la guerre du Vietnam et l’impérialisme, en lutte pour les droits civiques dans son pays, elle s’engage dans tous les combats menés par la jeunesse américaine mais elle franchira un pas supplémentaire en militant au sein des « Weather underground », encore appelés « Weathermen », jusqu’à entrer dans la clandestinité pour fuir le FBI et une inculpation pour avoir participé à des attentats. Elle prend alors la route de l’exil en Afrique vers le Liberia, épouse un ministre libérien dont elle a trois enfants et se trouve mêlée à la sordide guerre civile qui voit s’affronter les ethnies locales dans une sauvagerie totale au cours des années 1980. Manipulée par la CIA qui veut favoriser un chef de guerre pour remplacer un autre, elle parvient finalement à retourner aux Etats-Unis en laissant ses fils sur place… qui deviennent des enfants-soldats sombrant dans la barbarie.

    Dans ce roman Banks narre avec force les désillusions d’une génération de jeunes américains post-hippies qui s’est engagée pour ses idées, comme dans beaucoup d’autres pays occidentaux, et a du abdiquer de ses utopies, parfois dans le fracas des armes. Dans le cas de ce roman, la prise de conscience de la réalité est encore plus violente puisque qu’elle s’étend à l’Afrique où Hanna découvre ce qu’est devenu le Liberia, un pays fondé au début du XIXe siècle à l’origine sur un grand principe, celui de faire revenir dans de bonnes conditions les esclaves afro-américains libérés à la période de la guerre de sécession dans l’espoir qu’ils y trouvent plus facilement leurs marques que dans une Amérique où les droits civiques sont encore loin d’avoir été généralisés. Mais le Liberia qui prononçât son indépendance en 1847 a continué d’appliquer une politique « colonialiste » sous l’autorité des Américano-Libériens, avant d’affronter une guerre civile de toutes les horreurs dans les années 1980…

    Banks mêle avec habileté la vraie histoire de ce pays déchu avec les errements d’Hanna tiraillée entre ses enfants et ses illusions perdues. Les utopies du XXe siècle ont provoqué des millions de morts. Hannah découvre qu’il y a une vie après leur effondrement. Passionnant.

  • DATTAS Lydie, ‘La Blonde – Les icônes barbares de Pierre Soulages’.

    DATTAS Lydie, ‘La Blonde – Les icônes barbares de Pierre Soulages’.

    Lydie Dattas est une poétesse française né en 1949 qui s’est laissée dériver devant les tableaux de l’outrenoir de Pierre Soulages. Magicienne des mots elle accumule ceux-ci en courts chapitres d’une page et demie dans une prose plutôt mystérieuse, pleine de références mythologiques et de mots peu usités. C’est un exercice de style, plutôt flamboyant mais peu émouvant.

    « Ces géants bitumés naissent d’une Illumination négative. Après les éclaboussures de char céleste d’une goudronneuse aux roues de feu, l’enfant reconnait ses visions dans une locomotive crachant sa colère outre-blanche. Quand le panache biblique efface le monde , le bruit des butoirs entrechoqués brise les vitres de l’air. S’ensuit un silence plus assourdissant que les sept tonnerres qui firent exister l’univers. »

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  • RISPAIL Jean-Luc, ‘Les surréalistes – Une génération entre le rêve et l’action’.

    RISPAIL Jean-Luc, ‘Les surréalistes – Une génération entre le rêve et l’action’.

    Sortie : 1994, Chez : Découvertes Gallimard Littératures

    C’est le « Surréalisme pour les nuls » rédigé à six mains par Rispail asssté de Christian Biet et Jean-Paul Brighelli, idéal pour ceux qui n’ont jamais vraiment bien compris de qu’était ce mouvement tout en imaginant qu’il fut quelque chose d’important pour le monde intellectuel du XXe siècle. Successeur du dadaïsme né sur les ruines de Verdun, emmené par André Breton et toute une bande de poètes, de peintres, d’écrivains, de photographes, d’artistes, leurs maîtres-mots sont le délire et le rêve dans lesquels ils se laissent sombrer avec délectation et un sens aigüe de la provocation. Ils laissent parler leur imagination sans barrière. Le monde rationnel a conduit à la boucherie des tranchées de la Grande Guerre, les divagations d’une bande d’illuminés, sûrs d’eux-mêmes, mènera, bien sûr, à un avenir meilleur, l’esprit plutôt que les canons.

    Tout porte à croire qu’il existe un certain point de l’esprit d’où la vie et la mort, le réel et l’imaginaire, le passé et le futur, le communicable et l’incommunicable, le haut et le bas cessent d’être perçus contradictoirement. Or, c’est en vain qu’on chercherait à l’activité surréaliste un autre mobile que l’espoir de détermination de ce point.

    André Breton (1924)

    Alors tout ce petit monde vit dans une effervescence permanente, débat sans fin, écrit pour l’histoire, peint pour les expositions, publie d’éphémères revues, voyage dans l’espace et les idées, croise Trotsky et Rivera au Mexique, correspond avec Freud, accompagne Antonin Artaud qui sombre dans la folie, se fâche, se réconcilie, s’exclut. C’est un foisement délirant d’œuvres et d’idées qui se faufilent hors de l’inconscient. L’amour et la révolution ne sont jamais loin, l’érotisme est à peine masqué.

    L’ouvrage est illustré de nombre d’œuvres picturales et se termine avec une annexe de témoignages et documents signés de Bunuel, Eluard, Freud, Lacan, Breton, Aragon, Artaud, Desnos… Une plongée dans le monde étrange du surréalisme.

  • HALIMI Gisèle, ‘Le lait de l’oranger’.

    HALIMI Gisèle, ‘Le lait de l’oranger’.

    Sortie : 1988, Chez : Editions Gallimard / POCKET 11078.

    Gisèle Halimi (1927-2020) est une avocate franco-tunisienne, née dans une famille juive à Tunis, devenue célèbre pour son engagement constant en faveur du féminisme et des militants de l’indépendance algérienne qu’elle a défendus au risque de sa vie puisqu’elle fut régulièrement menacée par les tenants de « l’Algérie française ».

    Après la mort de son père, Edouard, en 1976, elle décide d’écrire un livre hommage dans lequel elle revient avec beaucoup d’affection et de douceur sur ce père aimant, mais aussi sur son enfance en Tunisie et les combats qu’elle a menés ensuite en faveur de la liberté. « Le lait de l’oranger » fait référence à l’oranger dans la cour de sa maison qu’elle arrosait en cachette du lait qu’elle refusait de boire le matin affirmant déjà un caractère affirmé. C’est l’incroyable destin d’une femme arcboutée sur des principes nobles et humanistes et dont les combats ont fait évoluer son époque.

    Le premier de ses combats fut celui de la défense des militants algériens en lutte armée contre la France coloniale à la fin des années 1950 et jusqu’à l’indépendance acquise en 1962. Lorsqu’ils étaient arrêtés, ces militants accusés de terrorisme, étaient présentés devant une justice d’exception, celle des tribunaux militaires dont les méthodes étaient plutôt expéditives et souvent totalement illégales. En application du droit, les accusés devaient être défendus par des avocats mais souvent ceux-ci étaient commis d’office, choisis au sein du barreau local et dont la neutralité n’était pas toujours assurée. Avec un certain nombre de collègues de métropole et d’Algérie elle a fait en sorte que les accusés soient défendus selon le droit français et s’est mise ainsi à dos beaucoup de monde Algérie. Elle était évidemment en faveur de l’indépendance, comme elle le fut de celle de la Tunisie, mais elle s’est basée sur le droit dans ses stratégies de défense, un droit que les tribunaux militaires violaient sans vergogne et avec tant d’allégresse qu’elle réussit à faire inverser le cours de certains procès.

    Avec l’aide d’un comité d’intellectuels français (Sartre, Beauvoir, Aragon, Germaine Thillon, et d’autres) elle a notamment sauvé la tête de Djamila Boupacha qui avait été impliquée dans une tentative d’attentat dans les rues d’Alger. Elle n’hésita pas à porter plainte contre le ministre de la défense Pierre Messmer qu’elle estimait responsable des méthodes employées par l’armée française en Algérie contre les terroristes : torture, aveux extorqués, viols… Elle a même été emprisonnée quelques jours à Alger lors de la tentative de putsch menée par des officiers français factieux en 1958, avant d’être libérée sans dommage pour elle suite à l’intervention de ses soutiens à Paris.

    Elle affronta aussi le FLN algérien (Front de libération national) qui n’était pas vraiment un parangon de féminisme… En 1962, après la signature des accords d’Evian qui incluaient une amnistie générale des combattants des deux côtés, Djamila Boupacha fut libérée ; hébergée chez la famille Halimi elle fit part à Gisèle de son désir de rester en France pour y faire des études. Le FLN ne l’entendit pas de cette oreille et exigea que Djamila lui soit « livrée » pour qu’elle rentre en Algérie. Devant les menaces du FLN contre sa famille, Gisèle accepta que Djamila rejoigne Algérie, même contre sa volonté affichée.

    Le second grand œuvre de sa vie fut celui de la libération de la femme à une époque où il y avait beaucoup à faire dans ce domaine. Elle partagea ses idées avec Simone de Beauvoir qui l’aida à forger sa stratégie en matière de féminisme. Elle fit beaucoup pour légaliser l’avortement. Elle devint ami de Jean-Paul Sartre qu’elle accompagna avec admiration et affection dans les dernières années de la vie du philosophe. Elle rencontra de Gaulle, Mitterrand, Giscard d’Estaing, fut élue député en 1981, occupa un poste d’ambassadeur de France à l’UNESCO.

    Et cette suractivité ne l’empêcha pas d’entourer ses parents, ses enfants et la fin de son père atteint d’un cancer à qui elle permit de réaliser un dernier grand rêve : être décoré de la légion d’honneur.

    C’est un parcours exceptionnel que celui de Gisèle Halimi, celui d’une femme d’honneur qui a défendu sa vie durant, avec intelligence et conviction, des principes d’humanisme. Contre vents et marées elle a combattu le colonialisme, la torture, la peine de mort, le patriarcat. Elle a été à l’origine d’avancées importantes dans ces domaines qui lui tenaient tant à cœur. Elle fut un personnage du Xxe siècle qui a participé à l’émergence de certaines des grandes idées de ce siècle. Décédée en 2020 elle eut les deux premières décennies du XXIe pour constater et, sans doute, déplorer l’affadissement intellectuel occidental d’une époque qui ne dénombre plus beaucoup de personnalités à sa hauteur.

  • JAMES Henry, ‘Portrait de femme’.

    JAMES Henry, ‘Portrait de femme’.

    Sortie : 1881, Chez : Editions Liana Levi

    Ce roman fleuve (700 pages) de l’écrivain américain Henry James (1843-1916) emmène le lecteur sur la trace des pérégrinations d’une jeune femme américaine, Isabel Archer, venue visiter l’Europe, et tout spécialement la vieille Angleterre, pour y assouvir sa soif de liberté et son besoin de découverte du vaste monde. Nous sommes à la fin des années 1870 et, à l’initiative de sa tante, elle quitte alors son milieu bostonien aisé et se retrouve dans le vaste domaine près de Londres où réside sa tante, mariée avec américain riche banquier à la City.

    Elle fait la connaissance de son cousin Ralph, tuberculeux, avec qui elle établit une relation affectueuse et elle rencontre aussi nombre de prétendants dont elle repousse les propositions de mariage, préférant préserver sa liberté. A force de se dire que le prochain homme à séduire sera meilleur que celui qui se jette actuellement à ses pieds, elle laisse peut-être passer l’occasion irrattrapable, qui sait ? Mais tout lui semble permis, elle est née sous une bonne étoile et les hommes éconduits restent en pamoison et Isabel éprouve toujours la même « jouissance à exercer son pouvoir ».

    Finalement, après moulte voyages, sur les conseils de son amie Mme. Merle, elle consent à épouser un américain, Gilbert Osmond, installé à Florence avec sa fille Pansy. Cette union se révèle rapidement un échec et Isabel se retrouve enfermée psychologiquement par un mari qui ne l’aime pas. Elle ne sait plus comment en sortir, tiraillée entre son sens du devoir conjugal (nous sommes à la fin du XIXe siècle) et son besoin de liberté. Devant cette situation elle tente de garder la tête haute et, surtout, de ne pas avouer sa désillusion. Jouant de son pouvoir de séduction qui la rend sûre d’elle, croyant user de ses charmes pour avoir les hommes à ses pieds, elle découvre en fait qu’elle a été manipulée par Mme. Merle qui l’a poussée dans les bras de ce mari inapproprié.

    La fin est douloureuse mais ouverte sur l’espoir : Ralph meurt de sa tuberculose, à son chevet Isabel comprend l’intensité de l’amour qu’il lui portait et la discrétion qu’il manifestât sur son union avec Osmond sur laquelle il avait les plus extrêmes réserves. On comprend qu’Isabel retourne ensuite en Italie au domicile conjugal mais on se prend à espérer que c’est pour rompre son mariage et retrouver ainsi sa liberté. Mais comme le lui dit un jour son cousin :

    Les femmes, lorsqu’elles sont très très bonnes, s’apitoient parfois sur les hommes qu’elles ont blessés ; c’est leur grande façon de témoigner leur bonté.

    Ce roman est un délice dans l’analyse de personnalités aussi différentes qu’attachantes. Nous sommes dans un milieu où personne ne travaille, tout le monde vivant sur des rentes plus ou moins généreuses. Que ce soit en Angleterre ou aux Etats-Unis, tous ont suivi des études supérieures et une éducation bourgeoise, aristocratique pour certains. Les conversations entre eux sont sophistiquées et le narrateur les restituent avec humour, ajoutant parfois ses propres commentaires aux situations qu’il décrit. L’attrait de la jeune américaine pour l’ancien monde est sincère, à l’époque l’ancienne puissance coloniale de l’Amérique fascine encore la nouvelle Amérique. Sa passion pour la liberté et son indépendance vont néanmoins abdiquer, au moins provisoirement quand elle épouse Osmond.

    Arrivée suffragette elle devient femme soumise. Pas facile de faire bouger les conventions empesées d’une société patriarcale. Il faudra d’ailleurs encore un siècle, et même un peu plus, pour que cette envie de liberté ne connaisse un début de satisfaction.

    James, est né en Amérique mais a longtemps vécu en Europe. Il a obtenu la nationalité britannique et est mort à Londres. Il décrit à merveille l’opposition entre l’optimisme naïf mais entreprenant du Nouveau Monde face aux traditions tendant parfois à l’immobilisme de la vieille Europe. Il connaît parfaitement les Anglais dont il restitue le cynisme élégant dans la bouche de ses principaux personnages. C’est le chemin vers la décadence d’un continent qui connaîtra bientôt son apogée avec la guerre dévastatrice de 1914-1918. Henry James n’en verra pas l’issue, il est mort en 1916. Une issue raisonnable qui fut accélérée par l’intervention des Etats-Unis d’Amérique venus au secours de ce vieux continent qui fascinait tellement Isabel.

  • AUSTER Paul, ‘L’Invention de la solitude’.

    AUSTER Paul, ‘L’Invention de la solitude’.

    Sortie : 1982, Chez : Sun / Actes Sud.

    C’est le premier livre publié par Paul Auster. Constitué de deux parties, la première « Portrait d’un homme invisible » est un retour sur son père décédé récemment, sa vie à épisodes avec sa famille, sa vie supposée en dehors et, plus fondamentalement, le lien entre un père et son fils et même son petit-fils. Il évoque les petits riens de la vie et les grands traumas de l’existence au hasard des objets de la maison paternelle qu’il doit vider de son continu, chacun d’entre eux le ramène à un épisode familial. Mais pour cerner ce père « invisible » il doit aussi laisser divaguer son esprit vers des hypothèses et des constructions dont il ne saura plus désormais si elles ont la moindre réalité, dont celle d’une grand-mère meurtrière… Un bel hommage à un père finalement peu connu sur fond du temps qui passe inexorablement !

    La seconde partie « Le livre de la mémoire » expose une suite de réflexions sur la mémoire d’un personnage nommé « A ». C’est un peu décousu, empli de références littéraires, poétiques, bibliques et artistiques, sans doute très inspiré de la vie d’Auster. Le hasard percute la réalité de l’Histoire dans laquelle les générations qui ont précédé A ont été engagées. Et toujours l’histoire du temps qui passe et de la mort qui fait son œuvre.

    Les fragments d’un poème (un peu abscons) de Mallarmé conclut cet ouvrage troublant qui annonce certains des thèmes majeurs de l’œuvre de Paul Auster.

    Il pose une feuille blanche sur la table devant lui et trace ces mots avec son stylo. Cela fut. Ce ne sera jamais plus.

    1er paragraphe du Livre de la mémoire