Sortie : 2003, Chez : Penguin Random House / Zulma.
Azar Nafisi est une écrivaine iranienne née en 1955, exilée aux Etats-Unis dont elle a obtenu la nationalité. Professeur de littérature à Téhéran elle démissionne de son poste en 1995 lorsque le régime religieux veut lui imposer le port du voile. Elle organise alors des séminaires privés chez elles pour des étudiantes avec qui elle se consacre à la lecture d’œuvres occidentales. Les quatre parties du ce récit autobiographique sont consacrés à « Lolita » de Nabokov, « Gatsby » de Fitzgerald, « Portrait de femmes » de James et « Orgueil et préjugés » d’Austen.
Il s’agit bien entendu de littérature (très) politiquement incorrecte pour le régime des mollahs au pouvoir. Ces livres « immoraux » sont l’occasion pour ces femmes de découvrir le monde occidental, les sentiments et attitudes universels y sont abordés, ceux qui restent « interdits » en Iran : l’amour, la liberté, la politique, le féminisme… Il n’y a pas d’hommes dans ces groupes mais certains apparaissent dans le roman, notamment Bijan, le mari d’Azar et « le magicien », une espèce de sage-poète auquel se réfère l’auteure pour échanger sur les sujets autant poétiques que politiques.
Mme. Nafizi anime ces groupes littéraires de femmes avec une grande affection et un professionnalisme dévoué. Ils sont aussi un moyen de résistance contre l’oppression délirante des religieux au pouvoir. Les évocations qu’elle en fait sont l’occasion de narrer la dégradation de la vie de tous les jours. L’emprisonnement puis la réapparition de certaines de ses étudiantes, l’exécution d’autres, illustrent la folie d’un régime régressif et répressif. La littérature occidentale, mais aussi la poésie perse, permettent de tenter de survire face à l’absurbe.
Toute œuvre d’art digne de ce nom, ai-je déclaré un peu pompeusement, est une célébration, un acte d’insubordination contre les trahisons, les horreurs, les infidélités de la vie. La perfection et la beauté formelle se révoltent contre la laideur et les désastres du sujet abordé. »
Azar essaye de donner à ses étudiantes les clés pour survivre face à leurs « geôliers » qui veulent à tout instant formater leurs gestes et leurs âmes. Elle aborde l’existence de la forte opposition au Chah d’Iran, d’obédience marxiste-léniniste qui s’opposa aux mollahs, perdit ce combat, alors que finalement ces deux mouvements « révolutionnaires » étaient tout aussi idéologiques et totalitaires. Elle parle de la guerre contre l’Iraq et des bombardements sur Téhéran et, surtout, elle narre la vie ordinaire de jeunes intellectuels vivant dans une capitale sous oppression religieuse. Tout ceci est terrifiant mais écrit avec humour et légèreté, rendant d’autant plus incompréhensible un régime d’une telle nature dans ce pays à la culture millénaire.
Issue d’une famille bourgeoise éduquée, son père fut maire de Téhéran, elle eut la possibilité de voyager à l’étranger au cours de ses études, puis de s’exiler pour fuir son pays et le régime d’un autre âge qui y sévit toujours. Dans un court épilogue elle parle bien sûr avec nostalgie de l’exil et de ses étudiantes qui ont connu des parcours divers mais qui, toutes, son restées inspirées par cette littérature rédemptrice.
Sortie : 1933, Chez : Flammarion-Eibel / Le Livre de Poche.
Pa Kin (1904-2005), de son vrai nom Li Feigang, est un écrivain chinois qui a vécu tous les chambardements de son pays, de la République de Chine au maoïsme, des seigneurs de guerre à Sun Yat-sen, du Sichuan où il est né à la Place Tienanmen. Anarchiste-libertaire il est percuté par la dictature maoïste, doit dénoncer les siens avant de subir les avanies de la « Révolution culturelle » dans les années 1960 avant d’être réhabilité ensuite. Au moins aura-t-il sauvé sa tête.
Une partie de son œuvre volumineuse est consacrée au combat de la jeunesse pour se sortir des traditions ancestrales qui l’immobilise dans un mode de vie d’un autre âge. « Famille » écrit en 1933, suit le cheminement de trois frères issus d’une grande famille bourgeoise de Chengdu. Quatre générations vivent dans la vaste demeure du grand-père Gao et doivent suivre rigoureusement ses préceptes, ceux de traditions ancestrales, hermétiquement fermées aux lumières de la science et aux attraits de la liberté. Le héros qui est sans doute à l’image de l’auteur pousse tant qu’il peut pour vaincre ce refus familial de toute évolution. Il va y réussir en fuyant son environnement familial sclérosé pour rejoindre Shangaï et ses mirages, à l’image de la Chine elle-même qui a traversé ses révolutions pour devenir un pays moderne sans avoir réussi pour le moment à atteindre la liberté pour ses citoyens.
Le style de Pa Kin est assez naïf mais éclairant sur la Chine des années 1930. Une lecture simple et rapide.
Sortie : 2007, Chez : Editions Grasset & Fasquelle / Le Livre de Poche.
La guerre bat son plein en Irlande dans les années 1970-1980. Mi-conflit de décolonisation de l’Irlande du Nord, mi-guerre de religion entre catholiques et protestants, elle présente en tout cas toutes les caractéristiques d’une guerre civile, terrible, sauvage, sanglante. Antoine, un luthier parisien, se trouve embarqué dans le soutien à la cause catholique, jusqu’à servir de porteur de valise aux soldats de l’IRA (Armée républicaine irlandaise). Délaissant son atelier, il se rend régulièrement à Belfast visiter ses amis républicains et partager avec eux de longues soirées arrosées dans les pubs. Tous plus ou moins militants, ils sont durs au mal, restent silencieux sur leurs activités réelles et beaucoup sont passés par la prison de Long Kesh à la sinistre réputation, celle où Bobby Sands et les siens se sont laissés mourir de faim.
A Belfast, le climat est toujours sombre, froid et pluvieux, à l’image de cette population déchirée au milieu d’atroces combats, vengeances et règlements de compte. Mais s’il y a des militants, il y aussi des traîtres et Antoine se retrouve impliqué dans la trahison d’un des hauts commandants de l’IRA découverte après les accords de paix de 1998. Il cherche à comprendre comment et pourquoi son ami a choisi de trahir son camp, et peut-être lui-même aussi. Il n’obtient pas de réponse à son questionnement mais reste attaché à ce pays et au combat pour l’indépendance de l’Irlande du Nord.
Sorj Chalendon est un journaliste qui a fleurté avec l’extrême gauche et participé à la fondation de quotidien Libération. Il écrit ici un passionnant et haletant roman sur ce conflit d’un autre âge qui est, hélas, toujours d’actualité.
Sortie : 1954, Chez : Librairie Gallimard / Livre de Poche n°268.
Henry de Montherlant (1895-1972) est un romancier, dramaturge et essayiste français qui connut son heure de gloire au cours des années 1939-1970, dont on ne parle plus beaucoup aujourd’hui. Passionné de tauromachie (qu’il a lui-même un peu pratiquée) il consacre « Les bestiaires », ce roman des débuts, à l’univers espagnol des taureaux et du combat mené par les hommes contre ces bêtes, érigé en acte de suprême noblesse.
Nous suivons ainsi le parcours d’Alban de Bricoulle dans les corridas de Séville où ses parents ont consenti à le laisser s’installer pour quelques semaines. La fascination d’Alban pour les monstres élevés pour leur violence ne l’empêche pas de chercher à séduire une jeune fille de la noblesse espagnole, elle aussi élevée dans le culte du taureau. Elle pousse Alban à toréer une bête dangereuse avant d’accepter de poursuivre son amourette avec lui. Il relève le défi, mais c’est pour mieux la délaisser ensuite, cette femme qui ose lui poser ses conditions. Nous sommes dans un monde de fierté et d’honneur !
Le style de l’écrivain est foisonnant. Ses descriptions des taureaux dans les élevages et des combats dans l’arène sont stupéfiants de précision et de ferveur. La passion de la tauromachie et le talent de l’auteur font vivre au lecteur la frénésie de tout un peuple pour cette activité désormais d’un autre âge. Spécialiste de la Rome antique, il mêle dans ce roman les références aux civilisations du bassin méditerranéen pour illustrer l’importance du combat hommes-taureaux comme élément fondateur de notre civilisation.
Le roman est d’ailleurs précédé d’une lettre que Montherlant adressa au président de la République, Gaston Doumergue, pour l’honorer d’avoir rétabli les « courses » de taureaux avec mise à mort dans le sud de la France après qu’elles eussent été suspendues par le parlement. Quoi que l’on pense de la tauromachie, ce court roman de jeunesse en restitue les passions avec brio.
Sortie : 1949, Chez : Editions Denoël / Le Livre de Poche
Alberto Moravia (1907-1990) est un écrivain et journaliste romain d’autant plus célèbre en Italie qu’il épousa pour un temps Elsa Morante, elle aussi fameuse écrivaine dans la péninsule.
Avec « La désobéissance » nous suivons les états d’âme d’un adolescent en 1940, Luca, dans le rejet de ses parents, de leur éducation et de tout ce qu’ils représentent. Il traîne sa déprime de l’école à son domicile, rien de l’intéresse, tout le fatigue. Sans espoir sur le futur, il décide de se laisser mourir sous les yeux de ses parents qui sont largement dépassés par la situation, sans comprendre que leur fils organise sa fin. Il cesse de s’alimenter et de socialiser. Il finit par effectivement tomber malade. Entre coma et délire, l’infirmière qui s’occupe de lui saura le ramener à la vie en attisant puis satisfaisant son désir.
Moravia décrit froidement le processus dépressif qui emmène Luca vers l’abyme. Avec une minutie proustienne il rentre dans les pensées noires de l’adolescent qui ne voit plus de raisons de poursuivre la vie. La spirale du vide remplace progressivement ses émotions et ses pensées. C’est le désir charnel qui va finalement le sauver !
Marcel Pagnol (1895-1974) est un écrivain qui a diffusé le chant des cigales et la gaieté méditerranéennes dans toute la France et au-delà. Cinéaste, il a tourné ou collaboré à des réalisations de ses pièces de théâtre Topaze, Marius, Fanny, César… Après avoir été élu à l’académie française une fois la guerre terminée il se consacre à la rédaction de ses souvenirs d’enfance à la fin des années 1950, dont « Le château de ma mère » est le second tome.
Ce volume est cette fois-ci consacré à sa mère, cette femme aimante et paisible, occupée à préparer ses trois enfants à la vie, fidèle compagne de son mari instituteur républicain. Tellement heureux de leur séjour estival à la « Bastide Neuve » dans les collines provençales, ils décident d’y aller désormais tous les week-ends de l’année, hiver compris, où les rejoint parfois l’oncle Jules à vélo depuis Marseille. C’est à chaque fois une expédition mémorable si drôlement racontée par le petit Marcel qui retrouve son ami Lili pour des courses interminables dans le pays enchanteur.
On apprend à la dernière page que sa mère-chérie, Augustine, décède alors qu’il n’a que quinze ans. Puis son frère, « le petit Paul », vingt années plus tard. Des évènements tragiques et inattendus qui précipitent Marcel dans la vie adulte où tout n’est pas aussi doux qu’une journée de cavalcades dans les collines. Marcel Pagnol, l’écrivain, n’en a pas perdu pour autant toute la tendresse et l’humour avec lesquels il parle des siens et de cette Provence qu’ils chérissent tant.
Marcel Pagnol (1895-1974) est un écrivain qui a diffusé le chant des cigales et la gaieté méditerranéennes dans toute la France et au-delà. Cinéaste, il a tourné ou collaboré à des réalisations de ses pièces de théâtre Topaze, Marius, Fanny, César… Après avoir été élu à l’académie française une fois la guerre terminée il se consacre à la rédaction de ses souvenirs d’enfance à la fin des années 1950, dont « La gloire de mon père » est le premier tome.
Vu au travers les yeux de l’enfant d’une dizaine d’années qu’il était, Pagnol raconte sa vie entre son père, instituteur laïque, sa mère, femme d’intérieur, son oncle fonctionnaire catholique de base, un petit frère, une petite sœur et un petit cousin. Tout ce monde habite Marseille au début du XXe siècle, une vie qui sent bon le pastis et l’accent marseillais, d’autant plus que la famille va louer à l’année une maison très sommaire, la fameuse « Bastide neuve » dans les hauteurs provençales. Et c’est là que Marcel va découvrir l’amitié avec Lili, le fils d’un paysan local, qui va l’initier aux folles cavalcades dans la garigue pour poser des pièges à oiseaux qui seront rôtis pour servir de dîner.
Marcel aide aussi son père à se montrer à la hauteur de l’oncle Jules pour la chasse dans laquelle ils se lancent corps et âme à l’aube tous les matins dès l’ouverture. Tout cela est tendre et émouvant, le jeune « de la ville » découvre avec émerveillement la garigue, les senteurs du thym et des oliviers et le braconnage guidé par son ami Lili. Le récit est aussi plein d’humour notamment les « escagasseries » sur la laïcité, entre père et oncle, interprétées par un gamin..
C’est une touchante et naïve déclaration d’amour à la Provence et à son père, ce héros.
Pierre Péan (1938-2019) est un journaliste d’investigation, plutôt tourné vers la polémique, qui s’est spécialisé dans les relations entre la France et l’Afrique, avant et après la décolonisation. Il nous livre ici sa version de la véritable raison de l’invasion de l’Algérie en 1830 par les troupes commandées par le maréchal de Bourmont, sous l’autorité du roi Charles X. Il apparaît que le dey d’Alger, le plus haut représentant ottoman sur place qui avait autorité sur Alger et une bonne partie du pays, était à la tête d’un trésor assez significatif qui aurait attiré les convoitises de Charles X pour financer ses opérations secrètes contre son opposition menée par Louis-Philippe car la révolte grondait en France et allait aboutir à la révolution de 1830 qui fit tomber Charles X et mena à son remplacement par Louis-Philippe. A priori les fonds volés au dey d’Alger arrivèrent bien tard et ne purent sauver la couronne de Charles X.
Officiellement l’expédition de 1830 fut initiée pour se venger de l’affront diplomatique qui vit le dey « souffleter » le consul de France pour une histoire de dette française (déjà…) non réglée à Alger. Péan affirme que ce ne fut qu’un prétexte car la véritable motivation était de mettre la main sur le magot estimé à plusieurs milliards d’euros en valeur d’aujourd’hui. Une part fut quand même remise au Trésor public et rentra officiellement dans les caisses de l’Etat français, mais une autre partie, non négligeable, aurait été orientée vers les fonds secrets à la disposition du roi, le solde étant pillé par les officiers et les soldats de l’expédition.
La thèse du sac d’Alger est fort plausible, elle n’est d’ailleurs pas incompatible avec celle du coup d’éventail porté par le dey au consul. A l’époque, lorsqu’un empire européen envahissait un pays africain ce n’était pas pour y conter fleurette et d’ailleurs l’Algérie fut annexée à la France au royaume de France en 1834 après une conquête violente.
Par contre, ce que Péan ne dit pas dans son enquête c’est d’où venait ce trésor du dey d’Alger ? Tout à son souci permanent de plonger dans la noirceur de l’histoire de France il semble en oublier que les pratiques ottomanes n’étaient pas non plus particulièrement tendres à l’égard des pays occuppés par l’empire ottoman… Les Barbaresques ont écumé la Méditerranée durant des siècles à partir du XVIe, moitié-pirates, moitié-corsaires, le principe était que des navires musulmans attaquent les bateaux chrétiens, notamment pour y capturer de futurs esclaves. Nombre de villes côtières du nord furent aussi razziées par les Ottomans qui remontèrent jusqu’en Grande-Bretagne et même en Islande pour exercer leur traffic d’esclaves. Alger était l’une des places fortes de la piraterie ottomane. L’origine du magot du dey d’Alger pillé par la France en 1830 n’était sans doute pas aussi blanche que la colombe mais Pierre Péan reste muet sur ce sujet…
Sortie : 1952, Chez : Editions Gallimard / Le livre de Poche n°688|68.
C’est un classique de Robert Merle (1908-2004), écrit 7 ans après la fin de la 2e guerre mondiale et la libération des camps de concentration et d’extermination mis en place par l’Allemagne nazie, qu’il fait bon de relire. L’auteur a lui-même été mobilisé en 1939 comme agent de liaison avec les forces britanniques, fait prisonnier dan la poche de Dunkerque et est resté en captivité jusqu’à 1943.
Librement inspiré de la vie de Rudolph Höss (1901-1947) qui fut commandant du camp allemand d’extermination d’Auschwitz-Birkenau et expérimenta, puis mis en œuvre la « solution finale », sous l’autorité de Himmler patron de l’armée SS. Dans ce livre, Merle imagine ce que fut la vie de Höss, son éducation rigoureuse, son sens du « devoir » et de l’obéissance, son idéologie nazie. Il s’est basé sur les mémoires écrites par l’officier SS emprisonné avant d’être pendu sur le gibet d’Auschwitz, sur le lieu même de ses crimes. Il eut également accès aux comptes-rendus des psychologues qui ont dialogué avec Höss alors qu’il était en prison à Nuremberg avant de comparaître comme témoin au procès international des dignitaires nazis dans cette ville.
Une très importante littérature a été produite après la guerre pour tenter de comprendre comment la patrie qui avait donné naissance à Bach, Brahms et Goethe avait pu également produire l’idéologie nazie mortifère qui créa l’effondrement de l’Europe et la mort de millions de personnes dont six millions de juifs qui étaient désignés comme l’ennemi définitif de la nation allemande. Le camp d’Auschwitz-Birkenau et son commandant ont souvent servi de cadre à ces analyses tant leur cas s’est révélé paroxystique de la barbarie de ce siècle.
« La mort est mon métier », paru assez rapidement après la guerre, en tout cas bien avant la somme d’ouvrages, de films et d’études sur le phénomène nazi au XXe siècle, raconte simplement l’éducation rigoureuse, voire militaire, subie par le jeune Rudolph, sous l’empire d’une foi chrétienne moyenâgeuse. Engagé à 17 ans lors de la première guerre mondiale, il est passé ensuite « naturellement » dans les corps francs qui luttent contre le communisme, avant de finir encore plus « naturellement » dans les SA puis la SS en adoptant ses codes raciaux sinistres.
Ecrit à la première personne, Höss se raconte et affirme sa détermination totale pour exécuter les ordres et sa volonté d’optimiser les « flux logistiques » des déportés pour que les objectifs d’extermination fixés par sa hiérarchie soient atteints. La déshumanisation du SS fait bien entendu froid dans le dos d’autant plus qu’elle a été confirmée dans la vraie vie, les témoignages et interrogatoire qu’il a produits brillant tous par leur glaçante indifférence face à l’œuvre de mort qu’il accomplissait. Il « faisait son devoir » en se concentrant sur « l’aspect technique de sa tâche » ne cessera-t-il d’affirmer devant ses juges admettant juste qu’il se rendait compte seulement maintenant que ce qu’il avait fait n’était pas bien. Il n’a jamais nié ses actes ni renié l’idéologie qui les avait inspirés.
Rudolph Höss (1945 – procès de Nuremberg)
Ce livre de Robert Merle a le mérite d’avoir été l’un des premiers à se pencher sur le sujet, en 1952. Le choix du format-roman lui a permis de synthétiser le personnage tout en faisant œuvre d’historien. Son style clinique semble correspondre à la froideur indifférente que Höss afficha sa vie durant, jusqu’aux pieds du gibet qui a mis fin à son séjour sur terre. Il ne répond bien entendu pas à la question de « comment tout ceci a-t-il été possible au cœur de la vieille Europe ? » mais il rappelle bien à propos que les dérives sont toujours possibles dès que la dictature s’empare des âmes et de la liberté des hommes.
Sortie : 2000, Chez : Editions de Fallois / Fayard.
Voici le troisième et dernier tome du magistral récit écrit par Alain Peyrefitte sur sa collaboration avec le Général de Gaulle. Il s’agit ici des dernières années de pouvoir de 1966 à 1970, année où le Général est mort à Colombey-les-Deux-Eglises d’une rupture d’anévrisme sept mois après avoir quitté l’Elysée.
Sous la plume agile de Peyrefitte on revient sur les grandes étapes que la France a franchi guidée par son président visionnaire. L’aboutissement de la force nucléaire, le passage de la bombe A et la bomber H, les grands défis industriels comme le supersonique Concorde, l’instauration de la participation en entreprise, la relance de la recherche et le soutien à la science, la sortie du commandement militaire de l’OTAN, la régionalisation, la relation avec le « Canada français », l’opposition à la guerre américaine au Vietnam et, bien sûr, les « évènements » de 1968 puisque c’est ainsi qu’est désignée la révolte étudiante, jusqu’à sa démission.
Quelles que soient les fonctions gouvernementales qu’il occupait durant cette période, Alain Peyrefitte est resté en contact relativement étroit avec le président et a couché sur le papier le fruit des entretiens ou réunions auxquels il participait. « Il vous aimait bien » lui a dit Mme de Gaulle le jour des obsèques de son mari.
On reste subjugué par la fulgurance de la pensée de ce grand chef telle que racontée par l’auteur. Sans doute Peyrefitte est-il dans l’admiration totale du personnage mais son honnêteté intellectuelle ne fait pas de doute et il revient en détail sur les possibles interrogations de De Gaulle lorsqu’il quitte secrètement la capitale en proie aux émeutes pour rallier le Général Massu, son compagnon d’armes, en garnison à Baden-Baden. La légende voudrait que Massu ait remonté le moral d’un Général déprimé pour le regonfler avant de le renvoyer « au front » à Paris. Peyrefitte défend la thèse que tout était organisé par le président qui déroulait une tactique sous son contrôle et qui voulait simplement s’assurer de la fidélité de l’armée pour gérer la situation au cas où il devrait faire appel à elle.
Ce long récit est évidemment traversé des phrases chocs prononcées par de Gaulle lors des conseils des ministres sur différents sujets et dont il n’y a pas grand-chose à changer 50 ans plus tard. En voici un petit florilège.
Sur l’économie monétaire (il était conseillé par Jacques Rueff sur le sujet), 12/01/1966
« L’augmentation des salaires publics n’est pas incompatible avec la stabilité monétaire, à une condition : qu’elle soit en rapport avec la progression du revenu national. »
Sur le système carcéral 02/03/1966
« Un système trop libéral : des libérations conditionnelles dans réelles conditions. On libère à tort et à travers pour avoir des places – et c’est vrai pour les pires, comme on l’a vu avec ce repris de justice qui a assassiné un malheureux policier alors qu’il devait être en de purger sa peine. S’il n’y a pas assez de places dans les prisons, il faut en construire; »
Sur l’Algérie 22/03/1966
« L’Algérie est fragile. Les Algériens n’ont pas encore trouvé d’autre moyen d’exister que de nous haïr. Ce n’est pas une solution sûre pour l’avenir. »
Sur la réunification de l’Allemagne 11/09/1966
« Pour la France, il n’est pas acceptable que l’Allemagne ait la bombe atomique. D’ailleurs, il n’est pas non plus dans l’intérêt de la France qu’elle redevienne un Etat centralisé comme le Reich, ni qu’elle retrouve ses anciennes frontières, ni qu’elle soit réunifiée. Ca nous arrange qu’elle soit coupée en deux, qu’elle soit fédérée en onze Länder, qu’elle soit cantonnée dans les frontières de 1945, qu’elle n’ait qu’une armée conventionnelle. »
Sur la souplesse de la Constitution septembre 1966
« Cette Constitution a été faite pour gouverner sans majorité. Je ferais appel, comme en 1958, à des hommes nouveaux, des techniciens, des spécialistes qui ne se soient pas compromis dans les luttes politiques, mais qui soient respectés pour leur compétence. »
Sur la non-prolifération du nucléaire 22/02/1967
« L’affaire de la non-prolifération du nucléaire touche au fond des choses. Ou bien l’on désarme vraiment et pour tout le monde. Mais les Américains ne veulent pas. Ou bien on se borne à tenir les autres à l’écart de la course aux armements. Mais cela n’est plus que du chiqué et suscite des réactions. Pour nous, la question est celle du désarmement. Donc, nous ne nous mêlons pas de la concertation sur la non-prolifération. »
Sur l’Allemagne 09/11/1966
« La Guerre froide s’atténuant, l’Allemagne est à la dérive et, Adenauer disparu, la vérité apparaît aux Allemands. Il est à craindre que, faute de rechercher des arrangements avec les Russes, l’Allemagne reste en porte-à-faux. Mais Dieu sait où elle peut aller. Il faut donc rester en contact avec elle, l’orienter vers des voies pacifiques et veiller à ce qu’elle ne tourne pas mal. Mais en pareil cas, elle aurait beaucoup de monde contre elle ! »
Sur la contraception (loi Neuwirth) 07/06/1967
« Il ne faut pas faire payer les pilules par la Sécurité Sociale. Ce ne sont pas des remèdes ! Les Français veulent une plus grande liberté des mœurs. Nous n’allons quand même pas leur rembourser la bagatelle ! »
Sur la relation à instaurer avec le Québec 11/09/1966
« Maintenant que nous avons décolonisé, notre rang dans le monde repose sur notre force de rayonnement, c’est-à-dire avant tout sur notre puissance culturelle. La francophonie prendra un jour le relais de la colonisation ; mais les choses ne sont pas encore mûres. Le Québec doit être une pièce maîtresse de la francophonie. »
Sur l’Education nationale 16/01/1968
« J’ai horreur des sociologues, des psychologues, des psycho-sociologues et des psychopédagogues. Ce sont tous des fumistes ou des communistes. »
Sur les nouveaux désirs du peuple 23/05/1968
« Le désir général de participer, il se manifeste particulièrement dans la jeunesse. Et le désir d’améliorer la condition matérielle, il ne se manifeste pas spécialement chez les plus défavorisés, mais plutôt chez les cadres, qui naturellement entraîne les autres. Ainsi, tout le monde veut plus qu’il n’a. Et tout le monde « veut s’en mêler », « être consulté », « participer ». »
Sur les émeutes de 1968, 27/05/1968
« On a eu grand tort de laisser ces manifsestations se poursuivre et s’enchaîner. On a eu grand tort de libérer les quatre étudiants détenus. On a eu grand tort d’ouvrir la Sorbones aux émeutiers. S’il y a encore des fauteurs de troubles, il faut les mettre hors d’état de nuire. Je vous ai dit et je vous répète : il aurait fallu en ramasser 500 tous les soirs. »
Romain Gary (1914-1980), homme flamboyant aux mille vies, écrivain de génie, pilote de guerre, Compagnon de la Libération, a rendu hommage à Charles de Gaulle (1890-1970) en publiant des articles en anglais dans la presse anglo-saxonne à l’occasion d’évènements importants qui ont marqué la vie politique du fondateur de la Ve République, jusqu’à sa mort en 1970.
L’engagement de Gary pour la France libre incarnée par de Gaulle est connu, l’admiration qu’il portait au personnage l’est un peu moins. Né dans l’empire Russe au temps des tsars ; de confession juive sa famille fuit les persécutions d’abord en Pologne puis dans le sud de la France. Mobilisé en 1939 il rejoint de Gaulle à Londres en juillet 1940 et fera partie toute sa vie du pré carré du Général.
Il a été naturalisé français en 1935 et on sent dans ses textes qu’il partage le profond sentiment de respect pour la France qu’il partage avec de Gaulle et qui a guidé leurs vies entières. Peut-être même d’autant plus qu’il est né russe. Ce sentiment de « grandeur » de la France, un peu indéfinissable mais qui dépasse les humains en leur inspirant des actes de bravoure hors du commun. Tous les deux sont faits de ce bois de la résistance, du sacrifice et de l’honneur.
Ces articles sont suivis des lettres adressées par de Gaulle à Gary après qu’il lui eut envoyé chacun de ses livres à leur parution. On découvre avec amusement, par exemple, que de Gaulle a lu en 1969 « Adieu Gary Cooper », un beau roman sur les utopies brisées d’une jeunesse en mal de nouveaux idéaux. Il répond à l’auteur par une lettre du 22 juillet 1969, soit quelques semaines seulement après sa démission de la présidence de la République :
Mon cher Romain Gary,
Il fallait bien que vous vous saisissiez de la « jeunesse ». A condition que celle-ci soit étrange, bariolée et désespérée. Si vous le faisiez, il fallait bien que ce soit de tout votre talent et que celui-ci atteigne son maximum. Voilà qui est fait dans votre « adieu, Gary Cooper ».
En vous remerciant de l’avoir écrit juste au moment où j’ai bien pu bien le lire, je vous demande de croire, mon cher Romain Gary, à ma fidèle amitié.
C. de Gaulle
La fidélité était aussi une qualité cardinale chez les Compagnons de la Libération qui seront les seuls, avec l’Armée, à être autorisés à accompagner le Général dans sa dernière demeure après son décès quelques mois plus tard, le 9 novembre 1970.
Une histoire d’espionnage durant les années 1970 de la guerre froide où se mêle amour et manipulation. Tous les ingrédients pour un roman haletant. Serena est recrutée par la sécurité intérieure britannique, le MI5, au bas de l’échelle après son diplôme de mathématique et une liaison avec un de ses professeurs, lui-même affilié au MI5 et soupçonné d’y être un agent double.
Pour sa première opération elle est associée à « Sweet Tooth » et chargée de manipuler un écrivain a priori plutôt pro-occidental. Elle va évidemment en tomber amoureuse, ce qui ne se fait en principe pas dans ce genre d’activités. Confrontée au secret et à la trahison elle va découvrir plus malin qu’elle !
McEwan est un écrivain et dramaturge britannique né en 1948.
Cet essai de Guy Debord (1931-1994) paru en 1967 s’attaque, dans la filiation de Marx, à la marchandisation de la société. Il connut un écho certain dans les années qui ont suivi le mouvement de contestation de 1968 dans le monde occidental. La marchandisation de la société est présentée comme « le spectacle » qui asservit le peuple. Le livre est écrit en courts chapitres numérotés (certains ne font qu’un paragraphe) et s’avère assez abscond pour le lecteur néophyte, voire même incompréhensible pour le commun des mortels.
N°148 – Le temps général du non-développement humain existe aussi sous l’aspect complémentaire d’un temps consommable qui retourne vers la vie quotidienne de la société, à partir de cette production déterminée, comme un temps pseudo-cyclique.
On a parfois l’impression que l’auteur se fait plaisir en jouant avec les mots. Il s’amuse en particulier avec les inversions sémantiques qui peuplent son texte : « [le spectacle] ne réalise pas la philosophie, il philosophe la réalité », « la conscience du désir et le désir de la conscience », « la division montrée est unitaire alors que l’unité montrée est divisée », etc.
Quand il a refermé le livre, le lecteur se demande ce qu’il en reste en se disant que Marx est probablement plus facilement lisible que son disciple. Debord a participé à ce monde intellectuel de XXe siècle, cette espèce « d’avant-garde » artistique fondatrice de revues et de concepts à qui le capitalisme tant décrié a permis d’exister.
Kim Philby (1912-1988) a fait partie du célèbre « groupe des 5 de Cambridge », recrutés dans les années 1930 par les services secrets soviétiques comme agents doubles pour trahir la Couronne Britannique. Ils ont réussi à rester invisibles des services de contre-espionnage pendant des décennies. Pire, Philby exerça des fonctions importantes au sein des services secrets britanniques jusqu’à ce qu’il démissionne en 1954 devant les soupçons qui s’accumulaient contre lui. A la veille d’être finalement démasqué, il fuit en URSS où il retrouve 2 du groupe des 5 (Burgess et McLean) qui l’ont précédé. Il y poursuit sa « carrière » comme agent du KGB, l’espionnage soviétique, sans jamais manifester le moindre regret au sujet de sa trahison et avant de décéder à Moscou en 1988.
Ses mémoires ne sont pas très révélatrices de ses motivations et donnent l’impression de beaucoup d’autocensure. Il n’en dit guère plus sur la matérialité de ses trahisons ni sur les moyens utilisés pour transmettre les informations à ses agents traitants du KGB. On sut par la suite qu’il révélât des secrets importants aux Soviétiques et causa des dommages significatifs aux services occidentaux, sans parler de la vie des agents qu’il dénonça. Il parle dans ce livre de l’organisation des services secrets britanniques durant la guerre et après celle-ci, de la collaboration avec FBI et CIA lorsqu’il fut envoyé en poste à Washington en 1950. Par contre il détaille un peu plus la montée des soupçons contre lui, son rappel à Londres et les interrogatoires serrés qu’il y subit. Mais il écrit surtout par allusions sans trop préciser ce qu’il fit ni comment on le lui reprocha.
La trahison puis la fuite en URSS des 3 de Cambridge, en pleine guerre froide, provoqua à l’époque un scandale considérable en Occident. L’histoire confirma ensuite que ce groupe d’agents doubles avait agit par pure conviction communiste. On aurait aimé en savoir un peu plus par la plume de Philby mais il est quasiment muet sur ce sujet.
« Nous trahissons pour rester loyaux » leur fait dire John Le Carré dans un de ses célèbres romans d’espionnage directement inspiré de la vie de Kim Philby.
Les mémoires d’un militant communiste breton dans les Côtes d’Armor (ex-Côtes du Nord), Edouard Quemper (1925-2015) qui fut jeune résistant durant la guerre. Il mena d’abord quelques actions qu’il qualifie lui-même comme symboliques à l’arrivée des occupant allemands dans sa région fin juin1940. Mais il s’engagea en novembre 1943 dans l’organisation des Francs-tireurs et partisans (FTP, affiliée au Parti communiste [PC]) et pris alors plus de risques. Edouard Quimper ne dit mot du pacte germano-soviétique signé en 1939 et rompu en juin 1941 par l’invasion de l’URSS par l’armée allemande. Ce n’est bien sûr que fin 1941 seulement que les organisations communistes se lancèrent dans la résistance contre les Allemands, puisque jusqu’à juin 1941 ils étaient amis…
M. Quemper mena ensuite une longue carrière de permanent du parti et fut élu dans différentes assemblées : conseil général, mairie de Saint-Brieuc (adjoint aux sports), fédération communiste du département… Engagé avec son parti dans la lutte contre la guerre coloniale française en Indochine, il est arrêté avec son groupe alors qu’ils bloquaient un train transportant des armes pour le corps expéditionnaire en 1950. Ils passent sept mois en prison avant d’être acquittés par la Justice.
Ces changements de cap n’ont pas toujours été faciles à suivre dans les campagnes bretonnes sous occupation allemande. Ceci ajouté aux tendances criminelles de certains individus plus préoccupés de piller ou de régler leurs comptes villageois que de défendre la patrie, permet à l’auteur de clôre son ouvrage par une conclusion lapidaire qui a créé un peu d’émotion, on le comprend.
Le nombre de Bretons tués par la résistance […] serait au moins trois fois plus élevé que les Allemands disparus dans les combats. Cette proportion interpelle. Elle démontre que la Seconde guerre mondiale a été, en Bretagne, une guerre civile avant d’être une guerre de libération et que la résistance a été plus dangereuse pour les Bretons que pour les Allemands.
La résistance communiste, en Bretagne comme ailleurs, suivait les instructions du Parti avec pour objectif de prendre le pouvoir au sortir de la guerre, ce que le Général de Gaulle réussit à empêcher, mais ce qui créa nombre de malentendus, parfois sanglants, sur le terrain et dans les états-majors. Il n’est pas sûr que les dérives décrites soient particulières à la Bretagne.
Le livre est une longue narration de petits évènements documentés par M. Mervin qui a manifestement fait des recherches poussées dans les archives encore disponibles sur cette période trouble. Il évoque également le cas du nationalisme breton qui aurait pactisé avec l’occupant par rejet du centralisme français. Aujourd’hui encore bruissent des rumeurs et des menaces dans les villages bretons qui abritent les descendants des acteurs de cette époque.
La ligne choisie pour ce livre manque un peu de hauteur, d’une vue d’ensemble qui permette de mieux appréhender les enjeux de la résistance bretonne. C’est aussi la raison pour laquelle il a été si fortement contesté à sa sortie en 2013.
Quel étrange parcours que celui suivi par Michel Onfray (né en 1959), philosophe qui se définit lui-même « libertaire et proudhonien » et qui réjouit les auditeurs de la radio France-Culture, des années durant, qui diffusait sa Contre-histoire de la philosophie qu’il enseignait à l’Université populaire de Caen. Il avait une vision plutôt hétérodoxe de la philosophie tout en se mettant à la portée d’un auditoire non spécialisé. On se souvient notamment de ses conférences sur la psychanalyse et ses descriptions ironiques des pratiques professionnelles de Freud et Lacan. Onfray est un moulin à paroles qui a la remarquable qualité de savoir exprimer sa pensée de façon claire. Il possède une connaissance véritablement encyclopédique de la philosophie depuis l’antiquité et la faisait partager dans le cadre de cette « Université populaire ». Il est par ailleurs à l’origine d’une production littéraire impressionnante.
Depuis la fin des années 2010 il se pique de politique, n’intervenant plus à l’Université populaire de Caen, diffuse ses idées sur les plateaux télévisés dont il est devenu bon client. Très critique à l’encontre des politiques suivies par les dirigeants français, de leur opposition et du concept européen, il publie la revue « Front Populaire » depuis mi-2020 où s’expriment différents intellectuels sur un sujet donné, la tendance générale étant à la critique et au conservatisme.
En prologue de ce numéro, Onfray met en exergue une phrase qui explique sans-doute sa conversion intellectuelle. Aurait-il abandonné ses utopies ?
L’idéalisme judéo-chrétien repris et augmenté par l’idéalisme marxiste-léliniste, sous couvert de matérialisme dialectique, voilà qui a failli. De part et d’autre, christianisme ou lélinisme, cette course à l’utopie a tué des millions d’hommes.
Ce numéro 4 sorti au printemps 2002 était consacré à l’immigration, avec plus ou moins de bonheur. On y lit des intellectuels qui réfléchissent à la question mais aussi des polémistes qui assènent des slogans en dévalorisant quelque peu la crédibilité de l’ensemble. Globalement la ligne éditoriale est plutôt de mettre en avant les effets délétères de « l’arrivée massive » de populations étrangères en France, avec nombre de raisonnements qui méritent d’être entendus, et d’autres un peu plus polémiques. Il est bon en tout cas que tout ceci puisse être écrit.
Louis de Rouvroy, duc de Saint-Simon (1675-1755), fut un incomparable mémorialiste d’une grande partie du long règne de Louis XIV (1638-1715). Ce premier tome d’une série de vingt réédités chez Jean de Bonnot en 1965 donne un aperçu de la gouvernance de l’époque et de toute la futilité de la vie à la cour du Roi. Malgré des us et coutumes plutôt singuliers pour ceux qui les observent depuis le XXIe siècle, il y avait un Etat, une autorité, une justice des ministres, des lois, des armées, bref, tous les éléments qui annonçaient un Etat moderne et ce qu’est la France d’aujourd’hui, heureusement devenue démocratie sur les cendres de la monarchies de droit divin.
Au-delà de cette progression vers la modernité, le récit s’étend (parfois un peu trop) sur les petites histoires de cour, de mariages arrangés, de transmissions ou rachats de charges attribuées par le monarque que l’ont peu passer rapidement. Il est aussi souvent question de guerres contre les voisins, les nobles dont Saint-Simon étant officiers supérieurs dans ces conflits. Une tranche de la vie du XVIIe siècle vue du côté de la caste des nobles. Il reste 19 volumes à lire…
Un peu plus tard, le cousin éloigné de Saint-Simon, Claude-Henri de Rouvroy de Saint-Simon (1760-1825), fondera la doctrine du saint-simonisme qui a pensé la société industrielle qui prenait progressivement la place de l’ancien régime.
Annie Ernaux, née en 1940, prix Nobel de littérature en 2022, accumule dans ce livre les descriptions de ce qu’elle voit de la vie courante de tous ces inconnus que l’on croise jour après jour. Il s’agit de courts paragraphes datés du jour de l’observation. Beaucoup de ces flashs sont pris dans le métro ou l’inaction et l’attente la poussent à regarder ceux qui l’entourent. Il ne se passe rien dans ces lignes étranges et froides que la transcription de ce que relève l’œil de l’écrivaine. Elle ne cherche même pas à deviner ou approfondir ces situations mais juste à exposer qu’elles sont là.
Bien sûr Annie Ernaux est plutôt portée vers une vision sociale du monde qui tend parfois au misérabilisme, comme si son regard se concentrait sur ce qui va mal en implorant comme une certaine commisération de l’observateur : les couloirs de métro, les supermarchés de banlieue, les immigrés, les salons de coiffure ; mais aussi quelques brèves nouvelles picorées à la radio ou dans le journal : la guerre en Yougoslavie, le procès Papon…
Annie Ernaux semble écrire comme elle traverse la vie, tristement, au cœur d’un insondable néant.
Philippe Manœuvre, l’incontournable historien du rock et ancien patron du non-moins incontournable magazine « Rock & Folk » poursuit en quelques chapitres bien sentis la trace du diable dans le rock. Le court ouvrage est superbement illustré par des dessins originaux de Marie Meir. De AC/DC à Robert Johnson, de Black Sabbath aux Rolling Stones, l’imaginaire diabolique a régulièrement peuplé les mots et l’inspiration de ces rockers de légende. Il s’agissait le plus souvent de références ironiques mais certains d’entre eux ont véritablement vécu ce lien avec le malin et cela ne s’est pas toujours bien terminé pour eux…
Just as every cop is a criminal And all the sinners saints As heads is tails, just call me Lucifer ‘Cause I’m in need of some restraint So if you meet me, have some courtesy Have some sympathy and some taste Use all your well-learned politesse Or I’ll lay your soul to waste Mmm, yeah
Sympathy for the Devil (The Rolling Stones – 1968)
1959, deux journalistes passionnés de blues, Jacques Demêtre et Marcel Chauvard, voyagent aux Etats-Unis, le cœur battant de cette musique. Ils passent par New York, Detroit et Chicago. Leur revue de ce voyage sera publiée en plusieurs articles dans le journal « Jazz Hot ». Ce livre réédite ces articles qui firent beaucoup pour la découverte du blues en France qui est alors un genre musical quasiment inconnu en Europe.
Nos deux compères qui en ont déjà une solide connaissance, et un sérieux carnet d’adresses, font le tour des clubs, des maisons de disque, des ghettos ou des logements plus ou moins miteux où résident leurs musiciens de cœur. Il n’est question que de musique dans ce voyage itinérant à une époque où la communauté noire américaine (on dirait aujourd’hui « afro-américaine ») explose dans le jazz et le blues avec des talents extraordinaires dont la plupart ne quitteront jamais leurs quartiers de Harlem ou du South Side de Chicago. Mais on croise aussi de futures vedettes : B.B. King, Muddy Waters, Budy Guy, Howlin’Wolf, John Lee Hooker… La plupart des noms d’artistes ou de groupes sont inconnus des non initiés, et le resteront.
Les deux auteurs manifestement fascinés par la découverte du monde du blues virevoltent entre les concerts et les interviews de tous ces musiciens, parfois dans des conditions un peu scabreuses à une époque où l’émancipation de la communauté n’est pas vraiment de mise, mais où le blues et la danse servent un peu de soupape de sécurité. Hélas, quelques années plus tard, les émeutes remplaceront les concerts dans le combat pour les droits civiques. Des photos magnifiques illustrent ce périple dans le monde du blues dont les auteurs parlent des « Noirs » dans des termes qui feraient frémir les « décolonialistes » d’aujourd’hui, même si empreints de bienveillance et d’admiration.