Catégorie : Notes de lecture

  • BOLEY Guy, ‘A ma sœur et unique’.

    BOLEY Guy, ‘A ma sœur et unique’.

    Sortie : 2023, Chez : Grasset.

    Guy Bolet, écrivain français né en 1952, a écrit ici un roman désopilant sur l’histoire de Friedrich Nietzsche (1844-1900) avec sa sœur Elisabeth Förster-Nietzsche (1846-1935). Il n’est que fort peu question de l’œuvre du philosophe ici, mais plutôt du couple étrange qu’il forma avec sa sœur, présentée comme une bigote en adoration devant son frère, dans un premier temps, puis comme une harpie avide à partir du moment où elle pris en main les affaires éditoriales de son frère devenu grabataire, jusqu’au point d’en céder les droits moraux aux nazis qui commençaient à poindre à l’horizon les dernières années de la vie d’Elisabeth.

    Au vu de ce que l’on peut consulter sur Internet, la réalité de la famille Nietzsche fut suffisamment romanesque pour que Bolet n’ait pas à prendre trop de liberté avec elle pour la rédaction de son roman. L’entrevue du 7 février 1932 avec Hitler venue visiter les Archives Nietzsche à Bayreuth avec une phalange de nazillons bottés de cuir est hilarante, ne serait-ce ce qu’il est advenu de ce petit caporal et de ses idées. Il est présenté ici comme totalement inculte, n’ayant jamais lu Nietzsche mais se l’appropriant car penseur allemand réputé. Mariée avec M. Förster, un Allemand fortement antisémite parti installer une « Nouvelle Allemagne » au Paraguay et décédé de son alcoolisme suite à l’échec de sa tentative coloniale, Elisabeth ne rencontre aucun problème éthique à caviarder les écrits de son frère pour les rendre compatibles avec l’idéologie montante, d’autant plus que l’auteur n’est plus en état de contester ce détournement.

    Lorsque son frère Friedrich était dans sa période faste, Elisabeth s’est occupée de lui comme un enfant afin qu’il soit dans les meilleures conditions possibles pour mener son œuvre. Elle lui était dévouée corps et âme, on a même soupçonné des relations incestueuses entre eux. Mais une fois le philosophe plongé dans l’immobilité mortuaire de sa folie, elle s’est consacrée à faire perdurer ses écrits, les rassembler dans les archives dédiées, récupérer tous les droits à son bénéfice, publier ce qui ne l’avait pas été, republier ce qui pouvait se vendre, modifier ce qu’elle pensait devoir l’être, bref, modeler la production de Nietzsche pour qu’elle corresponde à ses goûts et à ceux du marché des lecteurs, au point d’en faire la promotion pour fonder la doctrine nazie qui allait ravager le Xxe siècle. Heureusement quelques amis du philosophe ont pu limiter les dégâts pour préserver l’œuvre d’origine mais il faudra attendre le travail des historiens pour reconstituer les écrits originaux et publier la véritable œuvre philosophique et non pas celle rêvée par une sœur âpre au gain et peu capable d’en comprendre l’importance.

    Sur ce sujet aride, Boley a écrit un livre plein d’humour qui se dévore, mêlant la vraie histoire littéraire allemande avec les comportements humains de seconde zone d’une sœur mégalomane qui a voulu gagner de l’argent pour se venger de sa situation sociale et d’un mariage raté, plutôt que d’être la gardienne du temple des écrits de son philosophe de frère aîné.

  • LAMBERT Stéphane, ‘Nicolas de Staël – le vertige et la foi’.

    LAMBERT Stéphane, ‘Nicolas de Staël – le vertige et la foi’.

    Stéphane Lambert est un écrivain belge né en 1974 dont l’art inspira une partie de son œuvre. Il se penche ici sur Nicolas de Staël dont il décrit le caractère fougueux et le talent fulgurant. Il évoque bien sûr l’enfance d’émigré russe ballotée entre Saint-Pétersbourg, la Pologne, Bruxelles dans sa famille adoptive et puis la France où il s’installa finalement. Ses amours enflammés pour des femmes qui chacune marqueront des périodes d’inspiration du peintre et dont la dernière, Jeanne, refusant de poursuivre leur union serait à l’origine de son suicide.

    « Dès lors que l’on se met à se poser la question du sens de l’existence humaine cette pensée ne vous laisse plus aucun repos et vous poursuit jusqu’à votre mort.

    Ma vie sera un continuel voyage sur une mer incertaine. »

    N. de Staël, écrit lors d’un voyage au Maroc

    Lambert décrit un artiste lumineux mais angoissé. Il se glisse dans ce qu’il croit être ses pensées troubles qui fondent la magnificence de ses tableaux aux couleurs éclatantes. Des couleurs pêchées dans les déserts d’Afrique du nord, sur les bords de la Méditerranée à Antibes ou au cœur d’une salle de concert ou d’un stade de football.

    Il explique le talent du peintre par la coexistence du vertige et de la foi tiraillant son âme entre l’absolu et le désespoir…

    « La foi est la force qui anime ; appliquée dans le domaine de l’art, c’est la certitude de devoir créer. Le vertige est la perte de confiance qui fait violemment douter de la légitimité d’être vivant. »

    De Staël alterne en permanence entre les extrêmes, la violence des sentiments, les sommets des amours déçus, la lumière aveuglante des couleurs, ses certitudes brisées, mais aussi l’inspiration sublime qui ne lui fit jamais défaut tout au long d’une trop courte existence à laquelle il mit fin à 41 ans, emporté par le vertige qui, un court instant de trop, domina sa foi dans l’art, pourtant solide comme le roc.

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  • Cale & Bockris, ‘Une autobiographie – John Cale’.

    Cale & Bockris, ‘Une autobiographie – John Cale’.

    Sortie en 1999, Chez : Editions Au diable vauvert.

    John Cale est un britannique né au Pays de Galles en 1942, d’un père mineur et d’une mère enseignante qui jouait du piano. Il a fondé à New York le légendaire groupe de rock The Velvet Underground avec Lou Reed, né une semaine avant lui, et sous l’impulsion d’Andy Warhol. Dans cette autobiographie coécrite avec Victor Bockris il revient sur son passé et sa vie musicale jusqu’en 1999. Car, musicien dans l’âme, il ne s’est jamais détourné de cet art malgré des excès et des dérives qui ont valu de mourir à bien de ses coreligionnaires.

    Mauvais élève, il s’oriente rapidement vers des études musicales classiques pour lesquelles il affiche de bonnes dispositions. Il adopte l’alto comme instrument de cœur mais sera multiinstrumentiste toute sa vie. Il émigre assez rapidement aux Etats-Unis en 1963, alors le pays de tous les possibles. Il y rencontre le gratin de la musique contemporaine : John Cage, La Monte Young, Aaron Copland…, participe à des œuvres improbables comme la création d’une pièce d’Erik Satie qui consiste à jouer pendant 18 heures 840 fois le même morceau du compositeur, et, il rencontre Lou Reed dans le monde du rock. Avec Maureen Tucker (batterie), Sterling Morisson (guitare) et Nico (chant) ils créent en 1965 l’un des groupes les plus fulgurants de l’époque dont l’influence se fait encore sentir aujourd’hui.

    John Cale vs. Lou Reed, c’est un choc de géants, le musicien associé au magicien des mots, dans l’ambiance déglingue des années 1960 d’un New York envahi par la drogue, les « expériences » culturelles et les personnalités les plus ravagées de ce monde artistique contemporain qui sera désigné assez rapidement sous le qualificatif « underground ». Rapidement ces deux caractères se heurtent violemment et Reed qui revendique la direction du Velvet pousse Cale dehors, le tout dans un déluge d’héroïne, de querelles d’égos, de rentrées financières et de périodes de vaches (très) maigres, mais toujours avec la musique comme seul guide.

    Très prolifique, John Cale sort ses disques solo, au moins une quarantaine depuis son départ du Velvet Underground, fait des tournées et produit des artistes. Il a notamment produit Horses de Patti Smith, The Stooges, le premier disque d’Iggy Pop et des Stooges, et bien sûr aussi les disques de Nico dont il fut le compagnon et pour laquelle il écrivit un ballet. On croise dans ce livre d’autres musiciens remarquables : David Byrne, Brian Eno, U2, Philip Glass et bien d’autres.

    En hommage à Andy Warhol, il se réunit en 1990 avec Lou Reed pour écrire Songs for Drella, disque qui donne lieu à de nouvelles et sordides querelles entre les deux artistes. En 1993 le Velvet Underground se reforme, sans Nico décédée accidentellement en 1988 pour une tournée rapidement avortée par suite des comportements caractériels de Lou. Trois shows furent donnés à l’Olympia à Paris, donnant lieu à la sortie d’un disque live exceptionnel : Live MCMXCIII.

    Cette autobiographie revient sur des années de dérives, de violence et d’excès, sur une vie privée aussi quelque peu agitée. L’un des pères du punk, aujourd’hui plus apaisé, John Cale, 82 ans, continue à sortir des disques et faire des tournées. Il est le dernier survivant du Velvet avec Maureen (79 ans). Sterling, à qui est dédié ce livre, est mort de maladie en 1995 à 53 ans, Lou est mort en 2013 à 71 ans et Andy est mort en 1987 à 58 ans.

    On passait une année et demie presque complètement dans une voiture ou un camion, on allait dans ces petites villes, c’était marrant, j’avais un immense respect pour lui, comme tous ceux qui jouaient avec lui , et on avait sans arrêt un nouveau groupe, il virait toujours tout le monde.

    Sur la route ou à New York, John pouvait être très effrayant. Mais j’ai toujours pensé que Lou l’était encore plus. Il était totalement glacé, presque inhumain, alors que John avait une certaine humanité en lui, et un fantastique sens de l’humour, et en plus il était vraiment doué, au-delà de ce qu’on peut dire de lui, il était brillant.

    John pouvait prendre la guitare ou la basse et jouer et chanter, il n’a réellement besoin de personne, on était là mais on se demandait pourquoi, peut-être juste pour le distraire, ou parce que toute cette histoire avec Lou Reed l’énervait et qu’il était furieux. Mon vieux il était furieux, furieux, furieux. Mais en même temps, c’était le plus drôle et le plus exubérant des mecs.

    Deerfrance (choriste sur les tournées solo de Cale 1978-1980)

    La composition du livre en grand format est aussi déjantée que le personnage : illustrations baroques dans tous les sens, photos confuses en filigrane, paragraphes imbriqués les uns dans les autres, marges courbes et variables, bienvenue dans le monde underground…

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  • MALKA Richard, ‘ Le droit d’emmerder Dieu’.

    MALKA Richard, ‘ Le droit d’emmerder Dieu’.

    Richard Malka est l’avocat historique de Charlie-Hebdo, depuis la relance de l’hebdomadaire en 1992. L’histoire judiciaire de Charlie ayant été assez chargée ces dernières années, l’homme est souvent apparu dans les médias, présentant une bonne tête, toujours souriant sous sa barbe blanchie de trois jours, posé et pédagogue. Il eut à plaider pour le journal satyrique en cour d’assises spéciale le 4 décembre 2020 après trois mois du procès, suite à l’assassinat dans les locaux de Charlie de 12 personnes dont 7 membres de la rédaction, qui fut ainsi décimée, par des terroristes islamistes français.

    Ce livre de 98 pages est la plaidoirie telle qu’il l’avait écrite. Celle qu’il prononça fut un peu plus courte. C’est un plaidoyer intelligent et rationnel pour la liberté d’expression, même si celle-ci peut choquer les religions. Ce raisonnement est évidemment inaudible et incompréhensible par les bigots de tous ordres. Ceux de la religion catholiques ont attaqué l’hebdomadaire devant la justice française au sujet de dessins qui heurtaient leur sensibilité, ils ont perdu. Les bigots de l’Islam ont attaqué Charlie Hebdo avec des kalachnikov, 12 personnes ont été assassinées. Les deux terroristes ont été tués par les forces de l’ordre quelques jours après leur attaque.

    Il n’est pas possible de convaincre des gens qui ne veulent pas l’être, surtout lorsqu’ils sont inspirés par Dieu dont le rationalisme n’est sans doute pas la première qualité. En ce sens la plaidoirie de Richard Malka n’aura servi à rien. Elle devait néanmoins être prononcée, comme ce procès exemplaire devait être tenu par la République, assise sur l’Etat de droit, la démocratie et les droits de la défense. L’occasion aussi de rappeler quelques prises de position ambiguës posées post-attentat par des personnalités comme Olivier Todt, le pape et quelques autres intellectuels de rencontre.

    Il rappelle l’arrêt Otto-Preminger du 20 septembre 1994 de la Cour européenne des droits de l’homme :

    « Ceux qui choisissent d’exercer la liberté de manifester leur religion, qu’ils le fassent en tant que membres d’une majorité ou d’une minorité religieuse, ne peuvent raisonnablement s’attendre à être exemptés de toute critique. Ils doivent tolérer et accepter le déni… Et même la propagation par d’autres de doctrines hostiles à leur foi. »

    On ne saurait mieux dire.

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  • SIMON Claude, ‘Les Géorgiques’.

    SIMON Claude, ‘Les Géorgiques’.

    Sortie : 1981, Chez : Les Editions de Minuit.

    Claude Simon (1913-2005) est une énigme. Le prix Nobel de littérature 1985 est considéré comme le descendant de Proust tant son style est complexe et sans respiration Des phrases qui durent plusieurs pages, quasiment sans paragraphe, avec peu de ponctuation (et moulte parenthèses enveloppant de nouveaux développements assez longs mais qui au moins le mérite de se terminer avec la parenthèse fermante). La spécificité des Géorgiques est qu’elles intriquent trois histoires différentes se déroulant à trois époques distinctes.

    L’écrivain ne marque visuellement ni sémantiquement quasiment aucune séparation entre les trois scenarii. Dans une même phrase de plusieurs page on peut passer sans aucun intermède autre que quelques points de suspension, de la Convention à la guerre de 1940. A cause de cette confusion organisée le lecteur doit déployer une attention de tous les instants pour ne pas se laisser submerger par ce chaos stylistique. Il s’y retrouve à peu près, en tout cas suffisamment pour suivre les déambulations des personnages dans leurs époques, toujours guerrières. On connait l’obsession de Simon pour les situations de guerre, ayant lui-même participé au second conflit mondial. Mobilisé dans la cavalerie en 1939, puis fait prisonnier des Allemands après la défaite française avant de s’évader et de passer le reste de la guerre à Paris. Toute son œuvre est irriguée par la guerre.

    On pense à une volonté de perdre sciemment le lecteur mais dans quel but Simon aurait-il choisi une telle option ? Ce parti-pris rédactionnel atténue la perception de la richesse de l’écriture tant il faut se concentrer sur les lignes et le déluge des mots pour les comprendre. Certes, on mesure l’aspect volcanique de sa pensée qui se déverse dans les pages telle la lave sur les pentes du volcan. Sans doute le créateur ne connaît pas d’autre façon de s’exprimer mais le lecteur, sans doute un peu trop rationnel, ne peut s’empêcher de se dire qu’ajouter un renvoi à la ligne de temps en temps ne nuirait en rien au brio de l’écrivain ni de expression tout en facilitant la lecture.

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  • HUGO Victor, ‘Les Travailleurs de la mer’.

    HUGO Victor, ‘Les Travailleurs de la mer’.

    Sortie : 1866, Chez : Gallimard – Folio classique n°1197.

    C’est le roman superbe que Victor Hugo (1802-1885) écrivit en 1866 après déjà 15 années d’exil, d’abord à Jersey, puis à Guernesey, où se déroule l’histoire. En opposition politique avec Napoléon III Hugo a préféré prendre de lui-même le chemin de l’étranger plutôt que d’y être expulsé par le nouveau dictateur qui a rétabli l’Empire en instaurant des méthodes peu démocratiques. Il écrit une grande partie de son œuvre au milieu de la Manche et des travailleurs de la mer qui la peuplent.

    Ce roman est imprégné de l’atmosphère insulaire de ces îles anglo-normandes et des rudes conditions de vie que l’on y menait au XIXe siècle. L’intrigue tourne autour d’une histoire d’amour d’un marin solitaire, Gilliat, pour la fille d’un armateur, Déruchette, dont l’un des employés indélicat va mener volontairement son navire sur les récifs. Gilliat se conduit en héros, il sera mal récompensé.

    Mais ce livre c’est surtout le style flamboyant du grand écrivain qui touche ici au sublime. En pleine maturité Hugo maitrise les mots, leur choix, leur signification, leur ordonnancement, leur tournure. Son sens de l’observation aiguë mêlé à sa capacité infinie à restituer ce qu’il voit et ce qu’il imagine grâce à sa complète domination de la langue française. On ne se lasse pas de certaines descriptions, qui durent des pages, mais atteignent une incroyable réalité avec la magie du langage. On a notamment la narration de la grotte sous-marine où Gilliat se débat pour démonter l’épave du bateau du père de Déruchette. Celle de la tempête qui retarde son retour à Saint-Pierre-Port est également transcendante.

    « Le tourbillon de vent l’avait tordu, le tourbillon de mer l’avait retenu et le bâtiment ainsi pris en sens inverse par les deux mains de la tempête, s’était cassé comme une latte… La machine était sauvée ce qui ne l’empêchait pas d’être perdue. L’Océan la gardait pour la démolir. Jeu de chat.

    Il [le chaos] est solide dans la banquise, liquide dans le flot, fluide dans la nuée, invisible dans le vent, impalpable dans l’effluve. »

    Au sujet de de sa situation perdue sur ce rocher des Douves en pleine mer au large de Guernesey :

    « C’est une nudité dans une solitude. C’est une roche, avec des escarpements hors de l’eau et des pointes sous l’eau. Rien à trouver là que le naufrage.

    Se faire servir par l’obstacle est un grand pas vers le triomphe. Le vent était l’ennemi de Gilliat, Gilliat entreprit d’en faire son valet.

    D’où viennent-ils [les vents du large] ? De l’incommensurable. Il faut à leur envergure le diamètre du gouffre. Leurs ailes démesurées ont besoin du recul indéfini des solitudes. »

    Et alors que Gilliat, malgré son héroïsme, renonce à son amour pour ne pas empêcher le bonheur de Déruchette avec l’autre :

    « Le désespoir, c’est presque la destitution de l’âme. Les très grands esprits seuls résistent. Et encore…
    La mélancolie c’est le bonheur d’être triste. »

    Hugo a la particularité de rephraser ses mots en plusieurs expressions d’un sens légèrement différent, mais toujours dans la même direction, dans une même phrase, comme pour insister et marquer ce qu’il veut dire. C’en est presque poétique. Après la mort de sa mère Gilliat médite :

    « Cette mort fut pour le survivant un accablement. Il était sauvage, il devint farouche. Le désert s’acheva autour de lui. Ce n’était que l’isolement, ce fut le vide. »

    Victor Hugo a manifestement documenté très richement son roman par ses pérégrinations des années durant sur l’ile de Guernesey. Sa fréquentation des « travailleurs de la mer » lui donna aussi une précision d’architecte naval dans l’écriture de toutes les scènes marines. Il mit toutes ces connaissances ensemble, doublées du romantisme de son époque pour écrire un merveilleux roman. Il était vraiment un magicien des mots. Quel talent !

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  • DYLAN Bob, ‘Philosophie de la chanson moderne’.

    DYLAN Bob, ‘Philosophie de la chanson moderne’.

    Sortie : 2022, Chez : Fayard.

    Alors que l’on attend toujours le volume II des « Chroniques » dont le premier est sorti en 2005, c’est un nouvel ouvrage surprise qui est publié en 2022, un livre superbe à l’iconographie séduisante et très soignée. L’auteur de 82 ans, nobélisé en 2016, mène ici une brillante analyse des chansons qui ont marqué sa vie et inspiré ses créations. Un chapitre est consacré à chacune.

    Chaque chanson est d’abord introduite d’une page ou deux qui révèlent des sentiments qu’éprouve Dylan pour celle-ci. Il s’adresse au lecteur pour qui il retrace avec un humour percutant le contexte de la chanson ou de ses auteurs et interprètes. Ou parfois simplement de l’époque évoquée par la chanson. Il s’agit généralement de morceaux datant du mitan du XXe siècle, Johny Cash, The Platters, Dean Martin, Little Richard, Nina Simone ou Elvis Presley, et toute une série de chanteurs parfaitement inconnus des non spécialistes européens. Plus récents, on retrouve aussi The gratefull dead ou The Clash !

    Pour certains chapitre Dylan ajoute une note plus personnelle, souvent consacrée à sa propre interprétation du texte de l’auteur, complété de digressions dylanesques. Les morceaux sont tous illustrés par plusieurs photos en rapport avec l’époque leurs sorties, ou concernant les auteurs, compositeurs et interprètes, ou parfois sans lien évident avec ce dont il s’agit. Ce sont de toutes façons les clichés d’une époque de l’Amérique, un peu perdue, mais tellement positive et dynamique.

    Le chapitre 66 (« Where or when », une chanson d’amour de Dio) clôt le livre, peut-être en référence à la route « 66 » qui traversait les Etats Unis d’Amérique, de Chicago à Santa-Monica, sur les traces de la « Ruée vers l’Ouest » du XIXe siècle :

    « Il en va ainsi de la musique. Elle appartient à une époque, tout en restant intemporelle ; elle aide à bâtir des souvenirs et elle-même en est un. C’est un aspect auquel nous pensons rarement, cependant elle se construit dans le temps aussi sûrement que le sculpteur et le soudeur travaillent dans l’espace physique. La musique transcende le temps du fait qu’elle l’habite, tout comme la réincarnation nous permet de transcender l’existence en nous menant vers d’autres vies. »

    Ce livre est un régal, un retour jouissif sur l’Amérique musicale et sur Bob Dylan, cet auteur-compositeur-interprète de génie dont l’écriture, qu’elle s’applique à des refrains, des poèmes, des récits, des mémoires ou tout simplement sur la vie qui passe, est exceptionnelle.

  • ROLIN Dominique, ‘Moi qui ne suit qu’amour’.

    ROLIN Dominique, ‘Moi qui ne suit qu’amour’.

    Sortie : 1948, Chez : Editions Denoël.

    Dominique Rolin (1913-2012) est une écrivaine belge qui a beaucoup vécu en France où elle rencontra nombre des hommes de sa vie. C’est son aventure avec l’un d’entre eux qui aurait inspiré le roman « Moi qui ne suit qu’amour ».

    Publié en 1948 ce roman d’amour se déroule dans une petite ville de province qui paresse autour d’un fleuve et où vit Colombe avec son mari et ses deux enfants. Une vie bien rangée et sans trop d’originalité jusqu’à ce que Colombe rencontre un sculpteur installé non loin de sa maison familiale. Elle rentre alors dans une folle histoire d’amour qui se termine par la chute finale et la trahison de son amoureux. Pendant cette embardée sentimentale elle affronte la rébellion et la fuite de son fils aîné, la passivité de son mari qu’elle aurait voulu voir se révolter et, bien sûr, l’injustice qu’elle subit à sa naissance quand sa mère est morte en couches.

    Le roman date de 1948, son style est un peu suranné mais la tragédie amoureuse est éternelle. Elle est narrée avec finesse par la romancière qui use même de termes un peu crus pour l’époque lorsqu’elle aborde les phases charnelles de cet amour fou. Elle analyse avec la même lucidité le reflux de l’amour, la panique de celui qui est abandonné, la lâcheté de celui qui abandonne. C’est une très vieille histoire.

    Dominique Rolin est l’auteure de nombreux romans qui ont été régulièrement primés en France. Elle a entretenu une relation au moins littéraire avec Philipe Sollers et leur correspondance a été publiée après sa mort.

    Une lectrice attentive nous signale que cette relation n’a pas été que littéraire.

    Lire aussi : La France médaille d’or de la dépense publique – Total Blam Blam (rehve.fr)
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  • TABARLY Eric, ‘Mémoires du large’.

    TABARLY Eric, ‘Mémoires du large’.

    Sortie :1997, Chez : Editions de Fallois.

    Éric Tabarly (1931-1998), grand navigateur des années 1960-1980, donne ici quelques éléments biographiques de sa vie sur toutes les mers du globe, surtout, et, parfois aussi sur la terre ferme. On se souvient du côté taiseux de sa personne quand il paraissait sur les médias à la suite de ses brillantes victoires, on ne s’étonne donc pas que ces « Mémoires » ne soient pas particulièrement intimistes.

    C’est l’histoire d’une passion, celle d’un homme pour le grand large et un bateau, le Pen Duick, construit en 1898, le seul qui ne porte pas de numéro. C’est pour remettre celui-ci à flot qu’il rentre dans la marine militaire. Une fois diplômé de l’aéronavale il fit un séjour en Indochine où il pilotait des avions de transport. Il restera officier toute sa carrière mais le ministère des armées le détache auprès du ministère des sports pour qu’il puisse défendre les couleurs de la France dans les compétitions maritimes internationales. En réalité c’est un statut préférentiel car il concourt en son nom et non en celui du pays, mais qu’importe la Royale sera souvent présente pour lui donner un coup de pouce pour certaines de ses courses.

    Tabarly a couru à une époque où les marins calculaient leur route avec un sextant et n’utilisait pas de radio pour communiquer avec la terre… Et à ce jeu il était très fort, remportant nombre de courses grâce aux astucieuses innovations techniques dont il a équipé ses différents bateaux qui tous s’appelaient Pen Duick X (pen-duick veut dire « petite tête noire » et désigne la mésange noire en breton). Assez rapidement il s’est associé avec un fidèle équipier qui s’est occupé de la recherche de financement et de l’intendance pendant qu’Éric courrait sur les océans contre les éléments. Pour les courses en équipage, il a embarqué et formé des équipiers qui ont ensuite pris sa succession sur les sentiers de la gloire.

    Son cœur était tout entier offert à la mer et à la navigation hauturière, c’était celui d’un marin sans attache terrestre. Il aborde en quelques lignes l’arrivée de Jaqueline, martiniquaise, et Marie leur fille. Incroyable coup du sort, quelques mois après la publication de cet ouvrage, Tabarly trouve la mort dans la Manche lors d’une manœuvre dirigée à bord de son Pen Duick favori qui se rendait en Angleterre. Renversé par un coup de la baume, son corps sera retrouvé des semaines plus tard. Le héros avait aussi ses faiblesses, notamment celle de ne jamais porter de harnais de sécurité.

    Lire aussi : Moitessier Bernard, ‘La longue route’.

  • SIMON Claude, ‘Le cheval’.

    SIMON Claude, ‘Le cheval’.

    Sortie : 2015 (1958), Chez : Les éditions du Chemin de fer.

    Publié pour la première fois en 1958, ce roman de Claude Simon (1913-2005) parle du traumatisme des hommes de son temps qui ont vécu l’effondrement moral de l’Europe qui voit le fascisme y prendre le pouvoir dans les années 1930 et mener le continent à sa destruction au terme de la seconde guerre mondiale. Il a, de plus, perdu son père tué au cours de la guerre de 1914-1918. L’écrivain a fait son service militaire en 1934/1935, a voyagé ensuite, notamment en Espagne pour écrire sur la lutte à mort des Républicains contre le régime franquiste. Mobilisé en 1940, il est fait prisonnier par les Allemands en juin de la même année, s’évade, termine la guerre à Paris avant de mener son brillant destin d’écrivain qui le mènera jusqu’au prix Nobel de littérature en 1985.

    Ce court roman se déroule dans une unité de cavalerie (à cheval et non pas avec des chars), le narrateur, sans doute proche de Claude Simon lui-même, raconte les convois interminables de ces longues files de chevaux et de leurs cavaliers sur des routes improbables, souvent de nuit et sous une pluie glacée. Les dialogues entre les soldats sont courts, parfois légers dans cette atmosphère guerrière. Mais il n’y a pas de combats, seulement la possibilité de la mort qui rode. On ne sait pas où vont ces cavaliers. Ils ne le savent pas eux-mêmes, suivant le convoi qui, parfois, s’arrête de longs moments, comme lors d’un bouchon sur la route, avant de redémarrer lentement, sans doute vers Dunkerque et, pour les plus chanceux, une évacuation vers le Royaume Uni, ou vers de nouveaux combats dont ils sortiront morts, blessés ou prisonniers.

    Il y a des escales dans ce long cheminement vers l’inconnu. Parfois la troupe s’arrête dans un hameau où elle trouve un abri précaire dans des granges pour les hommes et les chevaux. Elle s’y mêle aussi à la vie des habitants qui continue. Les petits conflits locaux, des femmes qui passent et les émeuvent, des souvenirs de leur vie d’avant et des leurs laissés au village. Les guerriers partagent leur vie avec celles des chevaux qui les portent et leur sont indispensables. Une nuit l’un des chevaux, malade, agonise, couché sous un abri, veillé par les hommes qui ne sont pas complètement indifférents à sa fin. Il symbolise aussi la douloureuse défaite de l’armée française en cette année 1940.

    Avec ce récit Claude Simon a posé les bases de « La route des Flandres » qui sera publié en 1960. Son style est un merveilleux équilibre entre concision des thèmes et richesse des mots (le lecteur lambda doit régulièrement consulter son dictionnaire…). Le choix des termes et des phrases dénote comme la mélancolie de cet exode à travers un pays à la dérive. La camaraderie de soldats exilés est touchante malgré leur détachement face aux évènements. Nous sommes en pleine débâcle, mais on ressent comme une certaine douceur tragique dans cette atmosphère de pré-apocalypse.

    Sur leurs chevaux hagards les cavaliers-soldats parlent de Dieu !

  • DUBOIS Jean-Paul, ‘ Tous les hommes n’habitent pas le monde de la même façon’.

    DUBOIS Jean-Paul, ‘ Tous les hommes n’habitent pas le monde de la même façon’.

    Sortie : 2019, Chez : Editions de l’Olivier.

    Prix Goncourt 2019, ce roman de Jean-Paul Dubois relate la vie ordinaire de Paul, dont on apprend dès les premières pages qu’il est en prison, élevé dans les années 1960 par une mère libertaire-soixante-huitarde et un père pasteur danois, plus rigoureux. Cet étrange mélange produit un homme qui mène sa vie comme il le peut, de Toulouse au Québec, avec quelques sommets, son amour pour sa femme indienne et sa chienne Nouk, mais aussi des désastres. Libéré de prison par anticipation des deux années auxquelles il a été condamné, n’ayant plus grand monde à aimer autour de lui, il retourne aux sources léguées par son père et le roman se termine sur son arrivée dans un village du grand Nord danois.

    Un roman bien fait, plein d’humour qui se lit agréablement. La fatalité qui semble cerner la vie de Paul ne l’empêche pas finalement de la poursuivre sur des bases positives qui devraient lui permettre de transcender les bonnes et mauvaise choses qui lui sont arrivées jusqu’ici.

  • SUREAU François, ‘Le chemin des morts’.

    SUREAU François, ‘Le chemin des morts’.

    Sortie : 2013, Chez : Gallimard / Folio n°6410.

    François Sureau, né en 1958, haut-fonctionnaire ancien élève de l’ENA, passé du conseil d’Etat aux fauteuils bien rémunérés des « conseillers » du CAC40, avant de devenir avocat et écrivain, a été élu membre de l’accadémie française en 2021 au fauteuil n°24, libre après le décès de Max Gallo. Le garçon est brillant, la barbe bien taillée, le verbe juste, l’écriture précise et fluide, mais le garçon a parfois des remords sur ses actions passées.

    Dans ce court récit il raconte son expétience d’auditeur au conseil d’Etat dans les années 1980, chargé de rédiger des avis à la commission de recours de réfugiés. A ce titre, il eut à traiter le cas d’un ancien militant basque, réfugié en France depuis vingt ans après avoir participé à des actions violentes contre le franquisme. L’Espagne étant revenue à la démocratie après la mort de son dictateur galonné en 1975, la France a décidé de refuser désormais le statut de réfugié aux demandeurs de nationalité espagnole. En réalité, le nouvel Etat espagnol était certes « démocratique » mais il continuait de tolérer, voir de manipuler, des commandos de la mort, plus ou moins activés par la police, qui réglaient, le plus souvent violemment, les comptes du terrorisme espagnol, et bien sûr, tout particulièrement basque.

    Lorsque la décision de refus de renouvellement de son statut de réfugié en France dont il disposait depuis 1969 est notifiée à Javier Ibarrategui, suivant ainsi l’avis rédigé par le conseiller Sureau, il s’exprime calmement pour dire qu’il ne restera donc pas en France, contre la loi, mais rentrera en Espagne où il risque fortement d’être assassiné par les « groupes anti-terroristes de libération (GAL) ». Le même jour la commission accordait le statut de réfugié « à un Zaïrois dont nous devions découvrir ensuite qu’il s’était déjà présenté trois fois à la commission sous des identités différentes. Il avait un beau talent d’acteur et revendait ensuite -à un prix abordable- le précieux papier à ses compatriotes. »

    Quelques mois plus tard Ibarrategui est assassiné en Espagne, très probablement par les GAL. François Sureau s’interroge bien sûr sur l’opportunité de cette décision qu’il a initiée. Il n’est d’ailleurs pas sûr que s’il avait proposé l’inverse il eut été suivi, mais le sort vengeur et funeste qui fut réservé à Ibarrategui continue de le hanter, et sa responsabilité, même très indirecte, dans sa mort de l’obséder. Il explique comment l’image noble d’Ibarrategui la dernière fois qu’il le vit sous les ors du conseil d’Etat fut devant lui à toutes les (nombreuses) étapes de sa brillante carrière, sans préciser toutefois si ce souvenir indélébile a fait évoluer sa vision du monde et des dossiers qu’il eut à traiter, au barreau de Paris où dans les salons du CAC40. Il pose de façon claire et percutante, à son petit niveau, le problème de la responsabilité morale des décisionnaires d’un Etat démocratique, qui sont souvent confrontés aux choix cornéliens de devoir arbitrer entre l’intérêt général et le particulier, entre la raison d’Etat et l’émotion. Ce n’est certainement pas facile à vivre pour quiconque dispose d’un esprit bien fait, mais aussi d’une âme et de convictions.

  • GRANN David, ‘Les naufragés du Wager’.

    GRANN David, ‘Les naufragés du Wager’.

    Sortie : 2023, Chez : Editions du sous-sol.

    1740 : les royaumes d’Angleterre et d’Espagne se font la guerre pour leur conquêtes coloniales, une armada quitte Douvres pour passer la Cap Horn rattraper la flotte espagnole sur la côte pacifique du Chili. Le HMS Wager est l’un d’entre eux. Les conditions de vie à bord sont extrêmement dures, le scorbut fait des ravages, le commandement est autoritaire, les moyens de navigation sont hasardeux… la flotte anglaise est ravagée en tentant de passer le Horn et le HMS Wager s’échoue dans la tempête sur les rochers d’une île du Grand Sud. Les survivants se retrouvent sur une île rocheuse très inhospitalière dans ces latitudes.

    C’est une micro-société d’une centaine de personnes qui va se débattre pour survivre durant des mois. Les naufragés se battent contre les éléments qui sont en permanence déchaînés, certains s’élèvent contre la rigidité du règlement de la Marine de Sa Majesté qui continue à s’appliquer dans ce nouveau contexte, d’autres entrent en rébellion, des clans se constituent, se battent, se tuent et, finalement, vont mener deux tentatives séparées de retourner en Angleterre.

    Contre toute attente, certains vont réussir après des périples dantesques à rallier Londres où ils vont devoir rendre des comptes devant la justice royale et l’Amirauté qui veulent s’assurer que la discipline a été respectée, même aux antipodes, et que les coupables survivants, s’il y en a, seront châtiés. Certains écrivent et publient leurs aventures pour influencer l’opinion publique. Finalement les juges font preuve de clémence et préfèrent enterrer l’affaire avec diplomatie pour ne pas faire de vague en une période où l’Empire britannique veut affirmer sa domination sur les peuples du monde et la supériorité de sa cavillation sur celles des pays colonisés…

    Il s’agit d’une histoire vraie, célèbre dans l’histoire de la Marine royale et en Angleterre, que l’auteur a reconstituée à partir des archives. Les ressorts de la comédie humaine sont identiques au XVIIème et aujourd’hui. Autorité, rébellion, avidité, jalousie, individualisme, sens de l’intérêt général… tout est concentré dans ce microcosme insulaire aux conditions dramatiques, y compris une fin heureuse après l’épreuve pour certain. Un récit haletant qui se lit comme un polar.

  • MAUROIS André, ‘Olympio ou la vie de Victor Hugo’.

    MAUROIS André, ‘Olympio ou la vie de Victor Hugo’.

    Sortie : 1954, Chez : Librairie Hachette

    André Maurois nous raconte ici la vie de ce géant de la littérature et la politique françaises qu’est Victor Hugo (1802-1885). A 8 ans il traduit Virgile, à 15 ans, fervent admirateur de Chateaubriand, il reçoit une distinction au concours de poésie de l’académie française (il est trop encore trop jeune pour l’intégrer, ce qu’il fera en 1841). Sa jeunesse se déroule alors que Napoléon 1er dirige le pays et cherche à dominer l’Europe, son père est général de l’empereur, sa mère s’oppose à Napoléon. Nommé en Espagne sous l’autorité de Joseph Bonaparte, son père, séparé de son épouse, s’installe à Madrid avec ses trois fils. Victor vit sous les ors de l’Empire mais découvre aussi les affres de la répression contre les rebelles, répression dirigée par… son père.

    Marié avec Adèle Foucher, son amour de jeunesse, ils eurent 5 enfants dont le premier décède rapidement. Il verra mourir trois d’entre eux (Léopoldine d’une noyade accidentelle, Charles et François-Victor de pathologies diverses), seule Adèle sa fille lui survivra mais en proie à des troubles mentaux importants elle finira sa vie internée dans un asile. Affecté d’une sexualité d’ogre il accumule les conquêtes féminines jusqu’à la toute fin de sa vie. Sa femme commet aussi des infidélités avec Sainte-Beuve, ami de la famille, qui deviendra l’ennemi de Victor. Sa maitresse en titre est Juliette Drouet qui suivra son héros toute sa vie, composant ainsi un trio affectif avec Adèle plutôt original pour l’époque. Le grand homme pouvait tout se permettre…

    Travailleur acharné, il produit sans relâche de la poésie, des pièces de théâtre, des romans, des discours, une correspondance fournie, des dessins… Ses œuvres complètes se répartissent aujourd’hui en plusieurs dizaines de volumes. Mais il est sans doute avant tout un poète et versifie à tout moment et sur tous sujets. Sa maîtrise des mots dépasse l’entendement. Dans un style plutôt classique ses vers racontent son âme dans son époque.

    Jeunes amours, si vite épanouies,
    Vous êtes l’aube et le matin du cœur,
    Charmez l’enfant, extases inouïes !
    Et, quand le soir vient avec la douleur,
    Charmez encor nos âmes éblouies,
    Jeunes amours, si vite évanouies !.

    Mais il fut aussi homme politique, en rébellion contre Louis-Napoléon Bonaparte, futur Napoléon III (qu’il qualifia de Napoléon « le petit » dans un article célèbre), après que celui-ci mena un coup d’Etat en 1851 pour rétablir un empire autoritaire. Jusqu’à la capitulation et la capture en septembre 1870 du dictateur par les Prussiens lors de la défaite de Sedan, Victor Hugo choisit l’exil, d’abord à Bruxelles puis à Jersey et Guernesey où il resta près de 20 ans, y poursuivant son œuvre magistrale. Malgré diverses amnisties dont il aurait pu bénéficier, il clama toujours : « quand la liberté reviendra, je reviendrai », ce qu’il fit en dès la proclamation de la IIIème République en septembre 1870. Accueilli comme un héros par des milliers de parisiens, il lui restait encore 15 années à vivre. Ses funérailles nationales rassemblèrent un million de personnes à Paris.

    André Maurois, lui aussi membre de l’académie française et spécialiste des biographies d’hommes illustres, trace la personnalité exceptionnelle de Victor Hugo avec force citations extraites de sa gigantesque production littéraire, illustrant les moments douloureux, glorieux, rebelles, solitaires, romantiques, naturalistes…

    Elle avait dix ans et moi trente ;
    J’étais pour elle l’univers.
    Oh ! Comme l’herbe est odorante
    Sous les arbres profonds et verts…

    Doux ange aux candides pensées,
    Elle était gaie en arrivant… –
    Toutes ces choses sont passées
    Comme l’ombre et comme le vent !

    1844, écrit pour le 1er anniversaire de la mort de sa fille Léopoldine

    Le biographe, tout en insistant sur l’œuvre détaille aussi la personnalité égocentrique de l’auteur, renforcée par les succès littéraires rencontrés, la fréquentation des plus grands, la reconnaissance du peuple comme de l’intelligentsia à toutes occasions. Bien sûr, ses cendres ont été transférées au Panthéon des grands hommes de la « Patrie reconnaissante ».

  • MORANTE Elsa, ‘La Storia’.

    MORANTE Elsa, ‘La Storia’.

    Pour ceux qui n’ont jamais lu Elsa Morante (1912-1985) il est urgent de se plonger dans La Storia, son grand-œuvre de 900 pages. Cette saga de l’écrivaine italienne se déroule à Rome entre 1941 et 1947 au cœur d’une période agitée qui voit l’Europe plonger dans la guerre pour contrer les ambitions du fascisme en Italie et en Allemagne.

    Ida est une jeune enseignante, juive par sa mère (mais toutes deux se sont toujours évertuées à cacher cette origine), elle a un fils d’un premier mari disparu, Ninnu, elle accouche d’un second, Useppe, issu de son viol par un soldat allemand. Elsa Morante raconte la vie en cette période difficile à travers le regard de ces trois personnages auquel il faut ajouter celui de la chienne Bella, membre incontournable de la famille qui cornaque les virées d’Useppe dans Rome.

    Ce roman fleuve déroule son cours au travers les idéologies qui emportent l’Europe et l’Italie : le fascisme mussolinien, l’alliance avec l’Allemagne nazie, la chasse aux juifs, la guerre civile italienne après la libération du Sud du pays par les alliés… Mais, surtout, il traverse l’âme et les émotions des personnages créés par la romancière avec une grande subtilité. On est emporté par le regard d’Useppe qui découvre le monde, d’abord limité à l’appartement dont sa mère n’ose pas le sortir, puis des rues de Rome où l’emmène Ninnu qui passe des chemises noires à la résistance puis au marché noir avec le même joyeux enthousiasme qui fascine son petit frère. Ida fait son possible pour survivre avec sa petite famille en ces temps de pénurie et d’incertitude, elle y réussit, guidée par l’amour sans limite prodiguée à ses deux fils. Et en 1945, alors que s’ouvrent les camps d’extermination, Useppe tombe par hasard sur un magazine publiant les photos des déportés et cet évènement va détériorer son état de santé déjà fragile. Ses crises d’épilepsie vont s’aggraver jusqu’à une issue fatale en 1947. Ida, qui a déjà perdu Ninnu dans les combats pour la libération de Rome tombe alors dans une apathie dont elle ne sortira plus.

    Elsa Morante réussit dans ce roman dramatique à véritablement rentrer dans le cœur de ses personnages dont elle décrit les élans avec pudeur et émotion, et une précision dans l’analyse impressionnante. C’est une histoire triste bien sûr, mais tellement vivante que le lecteur la dévore, pressentant la fin, toujours accroché à l’espoir qu’elle pourrait être moins dramatique tant les réflexes de vie et de bonheur du petit Useppe sont forts. Les sentiments et le dévouement d’une mère en temps de guerre, d’abord inquiète, puis désespérée, sont relatés de façon bouleversante. Quel talent de l’écrivaine italienne dans l’analyse et la restitution de ces sentiments ! C’est du grand art et la caractéristique d’une immense romancière.

  • KAFKA Franz, ‘ Le procès’;

    KAFKA Franz, ‘ Le procès’;

    Sortie : 1925, Chez : Editions Gallimard (1957)

    Ce roman de Kafka (1883-1924) est sorti après sa mort et n’était pas totalement achevé. Comme nombre d’autres de ses livres, l’auteur ne voulait sans doute pas le publier. Il avait demandé à son ami Max Brod de brûler tous ses manuscrits après son décès, volonté qui ne fut pas exécutée.

    Ce roman narre un procès initié contre « Joseph K… » par une bureaucratie totalitaire et absurde. L’accusé ne sait pas de quoi il est accusé. L’instruction de son cas et son procès sont menés par une justice parallèle implantée dans les combles d’un immeuble où il croise des personnages improbables avant de trouver la salle d’audience. Sur les conseils de son oncle il engage un avocat malade, le recevant au fond de son lit et dont il séduit l’infirmière qui fait ainsi concurrence à Mlle. Bürstner qui est logée par la même logeuse que Joseph K qui a des vues sur elle.

    Son avocat n’avance pas sur son dossier dont on il ignore tous les éléments sinon que K est coupable. Celui-ci est harcelé chez lui par une espèce de police politique. Ses errements dans le tribunal déserté et dans une cathédrale qu’il fait visitera un client italien de la banque qui l’emploie lui font rencontrer des personnages burlesques qui l’édifient sur son cas « désespéré ». Il est finalement exécuté.

    Ecrit en 1914, différentes interprétations ont été portées sur ce livre qui pourrait être un pamphlet contre la bureaucratie, un peu à la manière de « 1984 » d’Orwell, ou une anticipation de la situation des juifs (Kafka est de confession juive et écrit en allemand, sa langue maternelle) au XXème siècle, se demandant pourquoi ils sont persécutés sous couvert de la loi dont ils ignorent les éléments. Ils ne savent de quoi ils sont coupables mais ils le sont et ils doivent expier…

    Le personnage de Kafka se débat seul face à l’absurdité des choses sans trop comprendre ce qui lui arrive, broyé qu’il est par un système supérieur dont il ignore qui tire les ficelles. Une situation « kafkaïenne » qui est la marque de l’auteur tchèque qui, très peu publié de son vivant, aurait pu rester dans l’anonymat si son exécuteur testamentaire avait effectivement détruit ses manuscrits comme son mandataire le lui demanda. Max Brod a donc reconstitué l’ordonnancement des chapitres tel qu’il se souvenait en avoir parlé avec son ami, apporté quelques corrections à la marge. L’édition Gallimard 1957 publie à la fin du roman les chapitres qualifiés « d’inachevés » ainsi que les paragraphes rayés par l’auteur. A la vérité, on ne voit pas toujours en quoi ces lignes sont « inachevées » et on se dit qu’elles n’auraient pas forcément dépareillé si elles avaient finalement été retenues dans « Le Procès ».

  • LEMAITRE Pierre, ‘Le Serpent majuscule’

    LEMAITRE Pierre, ‘Le Serpent majuscule’

    Sortie : 2021, Chez : Editions Albin Michel

    C’est le retour aux sources de Pierre Lemaitre, qui a commencé sa carrière d’écrivain par le polar au début des années 2010 avant d’y revenir dix années plus tard et la publication de ce roman noir, « Le Serpent majuscule », écrit en 1985mais jamais publié.

    C’est l’histoire d’une vraie méchante qui se déroule en 1985, une tueuse sans foi ni loi qui a commencé son jeu de massacre dans la résistance contre les Allemands durant la seconde guerre mondiale et qui la poursuit via des barbouzeries dont on suppose que les véritables commanditaires sont des services plus ou moins « secrets » de la République. Elle a maintenant 75 ans, est percluse d’arthrose et le simple maniement des cadavres qu’elle crée en masse la fatigue considérablement. Elle tue avec humour et naturel, mais aussi avec l’amour qu’elle voue à son donneur ordre sans savoir que lui aussi l’a aimée, mais sans que ni l’un ni l’autre n’ose dévoiler sa flamme.

    Tout a une fin et la sienne est inattendue. Un roman qui se dévore.

    Lire aussi

  • KESSEL Joseph, ‘Fortune Carrée’

    KESSEL Joseph, ‘Fortune Carrée’

    Sortie : 1932, Chez : POCKET 631.

    Joseph Kessel (1898-1970), écrivain-journaliste-aventurier, a parcouru le monde pour en ramener des récits et des romans flamboyants. Seules les deux guerres mondiales interrompirent sa création littéraire, mais aussi l’inspirèrent. Au cours de la seconde, il s’engage dans la résistance, compose et co-écrit avec son neveu Maurice Druon le Chant des Partisans, puis la termine comme capitaine d’aviation.

    « Fortune Carrée » lui a été inspirée par un voyage en Mer Rouge en 1930 durant lequel il rencontra Henry de Monfreid, autre aventurier-écrivain, qui est l’un des personnages du roman, marin confirmé vivant de contrebande et de son domaine agricole perdu dans les montagnes arides. L’histoire se passe entre le Yémen, l’Ethiopie et la Mer Rouge où les personnages doivent acheminer une cargaison d’armes pour la vendre à un marchand d’esclaves. Leur route, périlleuse, passe au milieu de territoires tenus par des tribus en guerre les unes contre les autres. Leurs haines sont recuites et ancestrales, la violence est leur mode de fonctionnement dans un environnement austère composé de déserts, de minéralité et de liquide qui rend les conditions de vie extrêmes et ne pardonne pas la faiblesse.

    Kessel décrit à merveille cet environnement naturel grandiose et sauvage. Il aime et admire les personnages hors du commun qu’il rencontre dans la région et qu’il met en scène dans le roman, dont un russe d’origine kirghize, ambassadeur de son pays à Sanaa avant de se consacrer à ses propres affaires dans la violence, le cynisme et une connaissance affutée de la zone et de ses tribus.

    Ce roman haletant permet aussi, hélas, de réaliser qu’un siècle plus tard pas grand-chose n’a changé dans les modes de vie locaux quand le Yémen et l’Ethiopie sont quasiment en guerre permanente depuis cette époque. Kessel a toujours décrit avec force détails la violence endémique des régions qu’ils traversât et qui où se déroulent ses récits. Sans doute un peu fasciné par ces pratiques qu’il ne peut pas adopter en tant qu’homme « civilisé », il admire ces guerriers et en fait le miel de tous ces romans d’aventure qui ont bercé la première moitié du XXème siècle, une époque où les voyages se faisaient surtout à travers les romans d’aventure.

  • VEIL Simone, ‘ L’Aube à Birkenau’.

    VEIL Simone, ‘ L’Aube à Birkenau’.

    Sortie : 2019, Chez : POCKET 18395.

    Récit recueilli par David Teboul (cinéaste-photographe)

    Simone Veil (1927-2017), magistrate et femme politique française du quatrième quart du XXème siècle, fut surtout une femme au destin des plus singulier. Simone Jacob de son nom de jeune fille est issue d’une famille juive non pratiquante, « laïque », mais respectueuse de la tradition. Son père est architecte à Paris et sa mère est femme au foyer. Encore enfant la famille est confrontée à la crise de 1929 et s’installe à Nice pour essayer d’en atténuer les conséquences économiques sur le foyer. Adolescente elle voit monter le nazisme en Europe, l’antisémitisme s’aggraver, la guerre éclater et, finalement, elle est arrêtée avec une partie de sa famille, déportée en mars 1944 (elle a 17 ans), survit et en revient en mai 1945. Cette terrible épreuve la marque à tout jamais et explique sans doute en partie l’affection dont elle a bénéficié auprès des français même si peu d’entre eux ont réalisé l’ampleur du traumatisme de la déportation. L’épreuve et la perte des siens lui ont probablement donné cette hauteur de vue qui l’a distinguée du reste du monde politique auquel elle a participé un peu malgré elle.

    Elle a vécu dans un milieu aimant avec ses deux sœurs et son frère. Tous seront déportés et seules les trois sœurs reviendront vivantes. A partir des années 1970, alors que le voile commence à se lever sur la réalité de la Shoah et de la déportation en général, Mme. Veil s’implique personnellement dans la transmission de cette histoire en participant à nombre de débats et de visites pédagogiques ou officielles à Auschwitz-Birkenau. Le récit fait à David Teboul revient calmement sur cette progressive descente aux enfers, de sa petite enfance heureuse au cœur d’une famille qui croyait plus que tout à la protection de la République française sur tous ses citoyens et qui n’envisagea pas un instant de fuir devant la montée de la barbarie.

    Par une effet d’un heureux hasard, Simone put rester durant toute sa déportation avec sa mère et sa sœur aînée Milou, participant toutes les trois aux « marches de la mort » lorsque les allemands évacuèrent Birkenau devant l’avancée de troupes soviétiques. Sa mère ne résistât pas à l’épuisement et à la maladie, mourut à Bergen-Belsen. Sa sœur aînée Milou, bien très malade réussit à survivre et à revenir. Le dévouement de la mère pour ses deux filles est racontée de façon bouleversante par Simone, son inquiétude, son optimisme et son sens du sacrifice pour que ses filles « s’en sortent ». Son décès dans la misère des camps est une épreuve dont cette gamine de 17 ans ne s’est jamais vraiment remise et dont elle parle toujours avec une grande émotion. Son père et son frère déporté en Lituanie ne revinrent jamais sans que l’on connaisse les conditions précises de leur assassinat. Sa sœur Denise, engagée dans la résistance, rentrera vivante de Ravensbrück. Elle est décédée en 2013 à Paris. Milou est morte dans un accident de voiture en 1952, nouveau traumatisme pour Simone qui en avait fait sa mère de substitution.

    Le récit est complété par des rencontres-dialogues provoquées par Teboul entre Simone et sa sœur Denise (1924-2013), Simone et Marcelline Loridan-Ivens (1928-2018), compagne de déportation et amie intime de Simone, Simone et Paul Schaffer (1924-2020) rencontré à Birkenau et avec qui un dialogue s’engage sur l’éternelle question de savoir pourquoi les alliés n’ont pas mis fin à l’holocauste en cours alors qu’ils en étaient informés, au moins à partir de 1943, sinon avant ? Simone Veil est mesurée et perspicace, comme souvent, dans son analyse et avance que la priorité des alliés était de gagner la guerre le plus vite possible, pas de se préoccuper de la situation des déportés. Paul Schaffer avance au contraire que les dirigeants occidentaux ont craint de disperser la force militaire pour « sauver des juifs » ce que leurs électeurs leur auraient ensuite reproché…

    Avec Marcelline Loridan-Ivens on découvre leur vraie complicité quand, sur le lit conjugal de Simone avenue Vauban, elle fume des joints en compagnie de l’auteur… avant que Simone n’ouvre en catastrophe la fenêtre pour aérer les odeurs de cannabis, son mari ayant téléphoné pour annoncer qu’il rentrait une demi-heure plus tard. Nous sommes dans les années 2000, Simone a plus de 70 ans et Marcelline tout autant. Elles sont toutes deux le jour et la nuit, l’une magistrate et ministre, l’autre artiste écrivaine-réalisatrice mais leur proximité forgée à Auschwitz ne se démentira jamais comme celle entretenue avec tous ses camarades de déportations, dont les « filles de Birkenau » comme les appelle Loridan-Ivans. Ensemble elles ont survécu à la mort et la déshumanisation des camps d’extermination allemands, personne ne peut d’après-elles même imaginer ce que fut cette barbarie. Le secret de cette terrible expérience elles eurent besoin de le retrouver entre elles leur vie durant ce qu’elles firent avec constance et une profonde solidarité jamais démentie.

    Lire aussi : LORIDAN-IVENS Marceline, ‘L’amour après’.

    Alors qu’elle était ministre de la santé en charge de la loi sur la légalisation de l’avortement en 1974 elle est l’objet d’insultes de la part de la droite dont certains représentants (Jacques Médecin notamment) assimilent l’avortement à des pratiques nazis, faisant référence aux fours crématoires, particulièrement subtil alors qu’ils s’adressent à une ancienne déportée… Elle résiste avec dignité à ces comportements de basse fosse et la loi est adoptée faisant d’elle le parangon de la libération de la femme dans un genre apaisé et intelligent.

    Cette génération de celles et ceux qui furent enfants dans les camps dans les années 1940 a presque disparu maintenant. Ce sont les derniers témoins de la barbarie totale qui a sévit sur notre vieille Europe à qui cet émouvant récit redonne une dernière fois la parole !

    Lire aussi :
    Delbo Charlotte, ‘Auschwitz et après – III. Mesure de nos jours’.
    Delbo Charlotte, ‘Auschwitz et après – II. Une connaissance inutile’.
    Delbo Charlotte, ‘Auschwitz et après – I. Aucun de nous ne reviendra’.

  • BEAUVALLET Jean-Daniel, ‘Interviews’

    BEAUVALLET Jean-Daniel, ‘Interviews’

    Sortie : 2023, Chez : Les Editions Braquage.

    J-D. Beauvallet fut l’un des rédacteurs en chef du magazine « Les Inrockuptibles » pour lequel il a réalisé nombre d’interviews de rockers de légende. Né en 1962, ce passionné de musique rock a longtemps résidé à Londres et s’est spécialisé sur la période 1980-1990 sans négliger les grands anciens. Cet ouvrage reprend certaines de ces interviews : Björk, Daft Punk, PJ Harvey, Pulp, New Order, Lana des Rey, Thom Yorke… mais aussi ceux qui les ont inspirés : Bowie, Bono, Bacharach…

    La connaissance encyclopédique du rock de l’intervieweur rassure sans doute les interviewés qui paraissent sincères, voire appliqués, dans les réponses apportées à des questions le plus souvent intelligentes et qui prennent leur temps. Ils sont pour la plupart à mi-chemin de leur carrière déjà brillante dont le lecteur de 2023 connait la suite. En les écoutant on découvre pour tous cette idée de la musique rivée au corps depuis leur petite enfance et l’énergie qu’ils ont développée, contre vents et marées, pour créer et jouer ce qui irradiait de leur âme. Ils ont fait de la musique un indispensable projet de vie qui, additionné à leur incontestable talent, a permis de réaliser de grandes œuvres qui guident le cœur des fans passionnés mais moins actifs, ou moins talentueux, que leurs guides.

    Le talent de Beauvallet est de les amener doucement à le livrer sur la relation qu’ils entretiennent avec leur art. A ce titre, ce recueil est passionnant mais reste un livre d’un spécialiste pour spécialistes du rock de la fin du XXème siècle.