Catégorie : Notes de lecture

  • WOOLF Virginia, ‘Mrs Dalloway’.

    WOOLF Virginia, ‘Mrs Dalloway’.

    Sortie : 1925, Chez : Le Livre de Poche.

    Un roman délicat consacré à une plongée dans la vie de Mrs Clarissa Dalloway à Londres dans les années 1920. Grande bourgeoise, fréquentant la haute société anglaise, elle se lève le matin, sort acheter des fleurs, avec en tête les derniers préparatifs de la réception mondaine qu’elle organise en soirée. En sa compagnie nous allons parcourir ses souvenirs, ses fréquentations, la ville de Londres, bref, un portrait de l’Angleterre aristocratique post-première guerre mondiale.

    Il ne se passe pas grand-chose dans cette histoire où le style sophistiqué de Mme. Woolf permet de donner vie à une multitude de petits détails sans importance sur lesquels elle brode son histoire. Comme si de rien n’était elle aborde en passant certains de ses sujets de prédilection : l’attirance entre femmes, le suicide… Elle passe d’un personnage à l’autre, les évoque aujourd’hui et dans leur passé. Mrs Dalloway est au centre du livre mais n’en est pas la narratrice. Elle croise tous ces personnages dans la rue, décrit ce qu’elle sait de leurs sentiments et leurs pensées, parfois démentie un peu plus loin par la vérité dispensée par la narratrice, et le roman saute des uns aux autres.

    Tous ce beau monde se retrouve le soir à la réception, avec ses accointances, ses haines, ses souvenirs croisés, sauf Septimus qui s’est jeté de sa fenêtre quelques heures plus tôt, dans un accès aigu de dépression. En décrivant par le menu détail leurs comportements et leurs habitudes, leur rigidité aussi, celle d’une époque révolue, elle nous fait pénétrer avec délice le monde élitiste de cette bourgeoisie de haut-vol, sans doute avec un peu d’ironie, très certainement avec beaucoup de perspicacité.

  • MASSU Jacques, ‘La vraie bataille d’Alger’.

    MASSU Jacques, ‘La vraie bataille d’Alger’.

    Sortie : 1971, Chez : PLON.

    Jacques Massu (1908-2002) est un militaire français, membre de la division Leclerc qui parcourut avec elle la longue route du Fezzan jusqu’à la libération de Berlin en août 1945. Compagnon de la libération, il participa aux guerres d’Indochine et d’Algérie, ainsi qu’à l’expédition de Suez, il fut marqué à jamais comme ayant été le patron de la 10ème division parachutiste (DP) chargée par le pouvoir politique de rétablir l’ordre à Alger face à la rébellion du FLN (Front de libération nationale) en lutte contre la France pour obtenir l’indépendance de l’Algérie. C’est la « célèbre » bataille d’Alger avec son cortège de dérives qui arrivent quand on demande à des miliaires de jouer un rôle qui n’est pas le leur. Cette bataille va durer toute l’année 1957 et le général Massu restera connu comme celui ayant patronné la torture pratiquée par sa division de parachutistes, et assumée comme telle par ce patron qui eut au moins le mérite de couvrir ses subordonnées.

    15 ans après les faits, 10 ans après l’indépendance acquise par l’Algérie, il écrit ce livre comme une sorte de justification de son rôle et de celui de ses hommes. Les arguments sont éculés et avaient déjà été confrontés durant la guerre elle-même. Massu revient sur le combat militaire qui a été « gagné par ses paras » qui ont démantelé la rébellion dans la capitale algérienne. Il explique dans quel contexte a été pratiquée la torture ou les « interrogatoires musclés » : pour empêcher de nouveaux attentats dévastateurs du FLN. Il raconte avoir demandé à subir lui-même la « gégène » (torture par l’électricité) pour se rendre compte de son effet sur son propres corps.

    Et, bien sûr, il relate la sauvagerie du FLN, avec force photos des massacres et mutilations commis par le mouvement révolutionnaire qui a sans doute tué bien plus d’algériens que l’armée française. On sait aujourd’hui que tout ceci s’est passé, que le combat fut féroce entre les paras et le FLN, que la bataille d’Alger fut gagnée par Massu mais que le combat politique fut perdu par la France qui laissa l’Algérie voguer vers son indépendance au terme des négociations menées à Evian en 1962 par les politiques. Bien sûr, aucune autre issue n’était envisageable et l’erreur fatale du pouvoir parisien est d’avoir laissé l’armée s’enferrer dans une impasse après lui avoir donné les pleins pouvoirs, au moins à Alger.

    L’armée française avait connu moulte déconvenues après 1945 : Diên Biên Phu en Indochine en 1954, l’expédition de Suez en 1956. Massu était en Afrique lors de la défaite contre le Vietnam, il participa par contre au repli de Suez. Alors, quand les pleins pouvoirs lui sont confiés à Alger, il s’emploie avec cœur à rétablir l’honneur de l’armée… Et pendant que son épouse fait de l’humanitaire pour les enfants défavorisés de la ville, il mène ses paras à l’assaut des forteresses du FLN, à la poursuite de ses chefs (Ali « la Pointe », Yacef Saadi, Larbi Ben M’hidi…) et de leurs poseurs de bombe (Djamila Bouhireb, Djamila Bouazza…). Tous sont pourchassés, arrêtés (parfois sur dénonciation des clans adverses au sein du FLN) pour connaitre des sorts divers, dont des exécutions judiciaires ou extrajudiciaires, mais aussi des grâces accordées dans la foulée des accords d’Evian.

    Massu mène combat contre ce qu’on lui désigne comme un ennemi de la France, selon un schéma relativement classique pour ce soldat à la déjà grande expérience. Mais il doit également affronter les membres de la « cinquième colonne », ces français installés en Algérie ou résidant en métropole, qui prennent fait et cause pour le FLN, position juste incompréhensible pour le général… Le plus souvent ils ne posent pas eux-mêmes les bombes mais aident ceux qui le font. Ces français eurent aussi des comptes à rendre aux paras de Massu. Certains n’en revinrent pas (Maurice Audin). Il règle ses comptes avec le Général de Bollardière placé sous ses ordres, qui demanda à être relevé de son commandement puis, à son retour à Paris en 1957, dénonce la pratique de la torture en Algérie. L’ethnologue Germaine Tillon est abondamment citée, elle qui rencontra certains chefs du FLN à Alger pendant la bataille pour essayer de leur en faire atténuer l’intensité. Elle joue aussi le rôle d’intermédiaire auprès des autorités françaises pour dénoncer le torture pratiquée au nom de la France et tenter de faire adoucir le sort des prisonniers algériens, toutes actions qui ne sont évidemment pas bien vues de Massu comme il le raconte vertement sans ce livre.

    Massu en Algérie c’est l’histoire d’un soldat qui a obéi à des ordres stupides, un homme formaté par et pour le devoir, qui a été placé dans une position inextricable dont il s’est sorti par l’obéissance et l’action, au détriment de la morale, lui qui pourtant était un catholique pratiquant. Hélas pour lui, l’efficacité qu’il revendique n’a sans doute pas servi à grand-chose puisque l’indépendance de l’Algérie, inévitable et d’ailleurs souhaitable, a été finalement acquise en 1962. Ce « département français » ayant été conçu depuis 1830 comme une colonie de peuplement, la position des politiques était également très inconfortable : comment accorder pacifiquement l’indépendance à un territoire qui abrite plus d’un million de ressortissants français, certains y résidant depuis plusieurs générations ? Alors on a laissé se faire les choses qui ont mené tout naturellement à la violence.

    Seul le Général de Gaulle eut le courage de trancher dans le vif et de mettre fin, dans la douleur, à ces errements coloniaux qui n’avaient plus d’avenir en cette deuxième moitié du XXème siècle.

    La simple photo du général Massu sur la couverture de son livre suffit à comprendre le personnage : raide et ne pliant pas. C’est sans doute la raison pour laquelle en mai 1968, un autre général, de Gaulle, en plein désarroi face aux émeutes de mai 1968 à Paris, rendit une visite impromptue à Baden-Baden où son « fidèle compagnon » commandait les forces françaises d’occupation en Allemagne fédérale. Ils eurent deux heures d’entretien en tête-à-tête, personne ne sait ce qu’ils se sont dit malgré toutes les supputations qui ont circulé. Massu a juste déclaré en 1982 que de Gaulle était arrivé en disant : « Massu, tout est foutu » mais qu’au terme de cet entretien mystérieux de Gaulle avait immédiatement pris le chemin du retour vers l’Elysée pour reprendre la main politique.

    Massu fut un exécutant zélé de la politique algérienne de la fin de la IVème République qui conduisit la France dans l’impasse et ses militaires dans la dérive. Il aurait pu démissionner mais un homme de devoir de sa trempe, qui à suivi Leclerc jusqu’à Berlin en 1945, ne quitte pas le navire en train de couler. Au crépuscule de sa vie en 2000 il a lui aussi, finalement, « plié » en déclarant au journal Le Monde regretter que la torture ait été pratiquée par les forces armées françaises pendant le guerre d’Algérie en précisant que :

    La torture n’est pas indispensable en temps de guerre.

  • WOOLF Virginia, ‘Orlando’.

    WOOLF Virginia, ‘Orlando’.

    Un roman étrange écrit sous la forme d’un comte biographique, où l’auteure raconte le parcours d’Orlando tout en dialoguant avec son lecteur. Le héros nait à Londres au XVIème siècle dans une riche famille de l’aristocratie, tombe amoureux d’une princesse russe, Sacha qui abandonne son prétendant pour rentrer en Russie, est nommé ambassadeur de la couronne britannique à Constantinople où il se réveille un matin dans un corps de femme avant de rentrer en Angleterre où il traverse les siècles jusqu’en 1928, année où se termine le roman.

    Orlando découvre le monde et ses habitants au travers de ses aventures narrées avec l’œil naïf et enfantin de son biographe. Il est sensible à la magnificence de la nature et revient toujours à celle de son pays natal. Orlando passe sa (longue) vie à écrire un long poème : « Le Chêne », commencé en tant qu’homme, puis publié et primé des siècles plus tard par son auteure devenue femme. Nous sommes dans le fantastique alors tout est possible, même Sacha réapparaît au Xxème siècle abimée par la vie mais brisant à nouveau le cœur d’Orlando.

    Le personnage aurait été inspiré par Vita Sackville-West, écrivaine et poétesse avec laquelle Virginia Woolf eut une liaison amoureuse. Orlando est une personne flamboyante sans doute à l’image de Vita dont son fils dira que le roman est « la plus longue lettre d’amour de l’histoire ». Bien sûr, il faut aimer les contes pour venir à bout de cette biographie fantastique.

  • CELINE Louis-Ferdinand, ‘Londres’.

    CELINE Louis-Ferdinand, ‘Londres’.

    C’est l’incroyable histoire d’un manuscrit de Céline écrit vers 1934, abandonné dans son appartement lors de sa fuite précipitée vers l’Allemagne en juin 1944 et qui réapparaît miraculeusement en 2020 pour être publié en 2022. Il s’agit d’un premier jet manuscrit, des mots sont illisibles, d’autres manquent, certains personnages changent de nom au cours des pages. L’éditeur a décidé de publier le livre en l’état et c’est un vrai régal.

    L’histoire se passe à Londres, inspirée de celle de l’écrivain qui a fréquenté cette ville en 1915 alors qu’il était blessé de la guerre en 1914 et réformé provisoire. Il y fréquente le milieu interlope des proxénètes français se livrant à leur petit commerce.

    Dans un style jouissif composé d’argot, de cynisme et de désabusement, Céline raconte une histoire où se mêlent des putes, des macs, des monte-en-l’air, des aristocrates britanniques alcooliques, des réfugiés russes et même le chat Mioup… Tout ce petit monde évolue dans les quartiers de Londres où les putes tapinent, où les dealers écoulent l’héroïne, les bistrot où l’alcool coule à flot, les quais de la Tamise où l’on met en scène les cadavres, les geôles que fréquentent tous ces voyous de temps à autre et mêmes les mairies où ils se marient.

    De fêtes en parties fines, de saouleries en corrections de prostituées indisciplinées, tout n’est que dépravation, sexualité rude et immoralité, mais cette histoire sordide est racontée de façon tellement désopilante que son côté morbide est enveloppé dans la puissance de ce style incomparable de Céline. Notre petite bande de macs va aller de mal en pis. Le business des femmes se durcit, la police londonienne se renforce, les putes quittent leurs macs et deviennent amoureuses, les voyous se trahissent, s’entretuent. Petit à petit le clan se délite et le final extraordinaire laisse le lecteur pantelant.

    Quel bonheur que ce livre ait pu être publié ! Même s’il s’agit d’une version non finalisée par son auteur elle est suffisante pour ravir ses lecteurs qui se demandent bien ce qu’aurait pu donner en plus une version plus abouties ?

  • SMITH Patti, ‘L’année du singe’.

    SMITH Patti, ‘L’année du singe’.

    Sortie : 2020, Chez : Editions Gallimard

    L’année du singe (2016) est celle durant laquelle Patti Smith a 70 ans, celle aussi où Donald Trump est élu président des Etats-Unis d’Amérique. Mais c’est encore l’année où ses amis Sandy Pearlman (poète et producteur/manager des groupes Blue Oyster Cult, The Clash, Black Sabbath…) et Sam Shepard (acteur, scénariste, réalisateur, dramaturge, écrivain, musicien, n’en jetez plus…) ont rejoint le cortège des ombres où se pressent déjà le mari de Patti, son frère, ses parents et tant d’autres…

    Alors Patti Smith raconte ses pérégrinations entre les côtes Est et Ouest de son vaste pays, au hasard de ses rêves, de ses amitiés, de ses souvenirs. Dans un style poétique elle parle des épreuves de sa vie qui n’en a pas manqué, de l’écriture, de la musique, de ses enfants, de ses amis. Elle se promène dans cette année particulière, toujours avec son Polaroid dont les photos parsèment les chapitres de son livre, toujours des images décalées façon nature morte. Il n’y a personne sur ces photos, juste des objets rencontrés au hasard de ses voyages d’une côte à l’autre, ponctués de nuits dans de simples motels.

    Souriante et mélancolique, Patti Smith mène sa route et nous fait partager sa sérénité, celle d’une artiste de 70 ans, apaisée mais toujours enthousiaste, inquiète mais pas résignée. Quelle belle façon de vieillir et quelle noble attitude d’accompagner ainsi la fin de ses amis : pour les obsèques de Sandy, elle a chanté avec Lenny Kaye, son inséparable guitariste, « Pale blue eyes » (Lou Reed) et « Eight Miles High » (The Byrds) !

    Lire aussi : La France médaille d’or de la dépense publique – Total Blam Blam (rehve.fr)
    Lire aussi
  • CHALAMOV Varlam, ‘Récits de la Kolyma’.

    CHALAMOV Varlam, ‘Récits de la Kolyma’.

    Sortie : 2003, Chez : Editions Verdier.

    Un classique de la littérature du goulag dans lequel Varlam Chalamov (1907-1982) fut enfermé à deux reprises sous Staline pour « activité trotskiste contre-révolutionnaire » pour une durée totale de plus d’une quinzaine d’années. Il ne doit sans doute son salut qu’à la mort du dictateur en 1953. Après sa libération il doit rester sur place dans l’attente de sa réhabilitation avant d’être autorisé à revenir à Moscou en 1956. Il découvre que sa femme a été poussée à divorcer pour pouvoir rester à Moscou…

    Journaliste et écrivain il va s’employer à son retour à décrire dans ses « Récits de la Kolyma » ce qu’il vécut dans cet univers concentrationnaire où lui étaient appliqués les traitements les plus rudes compte-tenu de ses « crimes ». L’édition de 2003 n’est composée que d’un choix de nouvelles qui sont bien plus nombreuses dans l’édition originale complète. Bien sûr, l’ouvrage fut censuré sous le régime de l’Union soviétique et n’a commencé à paraître localement que lors de la « perestroïka » à la fin des années 1980 après être déjà paru en Occident dès les années 1960.

    La Kolyma est une région de l’Extrême-Orient russe arctique, une zone d’extraction minière importante (particulièrement pour l’or) à laquelle étaient employés les prisonniers envoyés en nombre dans le goulag local dans des conditions climatiques dantesques. Les « Récits » sont une succession de nouvelles inspirées par ce qu’a vécu l’auteur qui réussit à survivre à ce si long enfer.

    Ces textes illustrent l’inhumanité des conditions de vie réservées aux détenus-travailleurs, destinés à mourir pour la plupart, surtout les prisonniers qualifiés de « politiques ». L’environnement n’est que froid, famine et mort par épuisement. Il n’y est finalement assez peu question de politique mais seulement de la manière dont la politique traite les hommes lorsqu’elle est menée par des dictateurs cyniques que rien n’arrête. Même si l’on sait aujourd’hui l’essentiel de ce qui s’est passé dans le Goulag, le relire sous la plume d’un de ceux qui en sont revenus et qui a trouvé le courage de l’écrire reste toujours un choc. Le style de Chalamov est parfois un peu ironique, malgré les circonstances et plutôt désabusé face à la machine concentrationnaire. Ses descriptions des sévices infligés aux travailleurs-prisonniers est effrayante et, en refermant l’ouvrage, le lecteur reste stupéfait de la capacité de résistance, de l’instinct de survie, de ceux qui en sont revenus. Pour certains, leur calvaire a duré plusieurs décennies, bien plus longtemps que celui des prisonniers des camps de concentration allemands durant la seconde guerre mondiale. La lecture de ces évènements terribles permet aussi de se rassurer sur les mérites de la démocratie contemporaine, pour ceux qui en douteraient.

    Chalamov est mort tristement en 1982, pauvre et malade, la santé brisée par sa longue détention, dans un hôpital psychiatrique de Moscou où il avait été transféré après avoir passé trois années dans une maison de retraite pour écrivains âgés où il écrivait toujours des poèmes.

    La destruction de l’homme avec l’aide de l’État n’est-elle pas la question principale de notre temps, de notre moralité, incluse dans la psychologie de chaque famille ?

    Chalamov
  • SAVOYE Jean-Marc, ‘Et toujours elle m’écrivait’.

    SAVOYE Jean-Marc, ‘Et toujours elle m’écrivait’.

    Jean-Marc Savoye, éditeur, a suivi quinze années de psychanalyse, complétées par quelques mois d’EMDR (Eye Movement Desentitization and Reprocessing, qui signifie en français « Désensibilisation et Retraitement par les Mouvements Oculaires »). Il raconte ce parcours dans son livre, la souffrance et le questionnement face aux évènements de sa vie qui l’ont amené à devoir consulter : un père mort alors qu’il avait 5 ans, une paternité remise en doute car sa mère avait un autre amour, un frère-modèle décédé prématurément… Pour les affronter et les comprendre il eut besoin d’une aide extérieure que la psychanalyse semble lui avoir apportée, au moins partiellement puisqu’il a du la compléter avec l’EMDR.

    Avec ses analystes il partage tout : ses doutes familiaux, ses troubles amoureux, ses angoisses professionnelles. Ces dialogues l’inspirent pour s’orienter dans la vie et, parfois, gagner en autonomie. L’analyse le rassure, l’apaise, lui permet de parler de sa vie à un tiers qui l’aide à en interpréter les éléments. Des interprétations qui restent des hypothèses, fruits d’échanges qui ont duré des années.

    Présentée par Savoye, son analyse ressemble à une « béquille », une aide à la décision pour faire face à des évènements de sa vie qui le laissent désemparé et impuissant. Il en a un véritable besoin et la relation quasi filiale qu’il a partagée avec ses analystes lui a été utile. Le lecteur moins au fait de la psychanalyse reste un peu ébahi de cette si longue et vitale nécessité d’analyser sa vie pour vivre un présent qui ne semble toutefois pas excessivement tragique au regard de bien d’autres. Plus étonnant encore : devoir raconter ce long processus dans un livre publié. La première et rapide conclusion à en tirer sera au moins que suivre une psychanalyse demande une irrépressible envie de parler de soi.

    Nous sommes en psychanalyse alors on aime jouer avec les mots. Et puis on se refuse à admettre le hasard, n’y voyant que des actes manqués. Comme l’analysant (le patient) raconte son mal-être à son travail qu’il passe dans son bureau face à son « imper » suspendu à une « patère », l’analyste lui précise qu’il s’agit en fait de « un père » et un « pater [en latin] », donc de l’obsession de son père. Sur la fusion avec sa mère, Savoye déduit que « tout ce qui vient de la mère passe par la con », d’où la confusion dans la relation avec sa mère. On peut-être féru de psychanalyse sans être forcément poète !

    Le récit a été publié en 2017, il se termine par cette constation qui rassure son auteur : « Le passé, enfin, n’est plus mon horizon. » L’histoire ne dit pas s’il a du entamer une cinquième analyse depuis.

  • DA EMPOLI Giuliano, ‘Le mage du Kremlin.’

    DA EMPOLI Giuliano, ‘Le mage du Kremlin.’

    Sortie : 2022, Chez : Gallimard – NRF

    Giuliano da Empoli est un journaliste et essayiste italien travaillant sur la géopolitique. « Le mage du Kremlin » est son premier roman qui lui fut inspiré par Vladislav Sourkov, né en 1964, ex-conseiller du président Poutine au Kremlin durant 20 ans, et même un moment ministre, avant de rendre récemment son tablier. Il se dit qu’il fut l’un des inspirateur de la stratégie russe belliqueuse à l’encontre de l’Ukraine, notamment. A priori, ce n’était pas à proprement parler un poète…

    La fiction est construite sur un long monologue de Vadim Baranov, dont on ne sait pas bien s’il est totalement libre de ses mouvements, après s’être retiré des cercles du pouvoir dans sa datcha. Il décrit ceux-ci tels qu’on les imagine depuis l’Ouest, notamment les oligarques peints comme une bande de personnages douteux, incultes, attirés par le clinquant, l’argent et l’illusion de leur influence.

    Baranov est une sorte de conseiller en communication qui intègre le Kremlin après avoir travaillé dans les médias d’un de ces oligarques (Boris Berezovsky) retrouvé « suicidé » dans sa résidence londonienne (dans la fiction comme dans la vraie vie). Au cœur du pouvoir, son action est censée attirer les bonnes grâces du milieu artistique, de la jeunesse et d’autres franges russes en faveur du président Poutine. Il assiste (et participe) à la transformation du monarque, d’une marionnette dans les mains de Berezovsky, mis en place par l’oligarque pour servir ses intérêts financiers, à un tsar implacable et sauvage, obsédé par l’idée de rétablir la peur que doit inspirer la Fédération de Russie, tant à l’intérieur de ses frontières que sur la scène internationale, à la hauteur de celle qu’inspirait l’URSS.

    Baranov relate les pensées du prince avide de rétablir « la verticale » de son pouvoir, loin des « gadgets » occidentaux que sont la démocratie et le débat. L’objectif est la revanche : contre l’Occident qui tente de réduire la grande Russie à une usine du tiers-monde, contre les oligarques russes qui veulent transformer le pays en supermarché low-cost, contre le petit peuple qui n’a pas de conviction…

    Ce roman présente le tsar du Kremlin et ses proches comme un nid de serpents à sonnettes, prêts à tout pour se maintenir dans leurs fauteuils, animés d’une idéologie de Café du commerce et tournés vers le pouvoir, celui de l’argent tape-à-l’œil pour les oligarques, celui de la puissance vengeresse pour les politiques. Le président Poutine est présenté comme un animal à sang froid, parfois capable d’ironie, théorisant sa politique comme un combat titanesque pour rendre à la Russie son lustre d’antan, et à son président son rang d’ogre du monde inspirant l’effroi après les présidences rocambolesques de Eltsine (alcoolique) et Gorbatchev (défaitiste).

    On ne sait pas bien ce qu’il en est dans la « vraie vie » tant le Kremlin cultive l’opacité sur ses modes de fonctionnement depuis des décennies. Le président, ses ministres et conseillers doivent quand même passer aussi un peu de temps dans leurs journées à gérer les affaires courantes de la Fédération de Russie, le plus vaste Etat de la planète, faire des choses plus triviales et moins glamours que de répandre une capacité de nuisance à travers la planète ou faire la guerre à ses voisins ? Peut-être même dînent-ils de temps en temps avec leurs épouses et leurs enfants ? Le tsar est présenté exclusivement comme un deus ex-machina isolé dans les tours du Kremlin où il donne l’impression de se réveiller tous les matins avec comme seul question du jour : « comment vais-je pouvoir nuire à mon prochain aujourd’hui plus qu’hier ? » Peut-être est-ce ainsi, peut-être pas !

    Le livre se termine sur l’image de Baranov caressant tendrement les cheveux blonds de fille de 10 ans en expliquant qu’elle est désormais l’unique sens de sa vie et la raison pour laquelle il a abandonné son poste de conseiller du prince. Le lecteur écrase une larme en refermant ce livre haletant, éclairé aussi par l’actualité…

    Souriez, ce n’est qu’un roman !

  • HARRISON Jim, ‘Dalva’.

    HARRISON Jim, ‘Dalva’.

    Sortie : 1988, Chez : Washington Press Publication (version américaine).

    C’est le roman phare du grand écrivain américain Jin Harrisson (1937-2016) qui raconte l’histoire tourmentée de l’Amérique du Nord à travers le personnage de Dalva, jeune femme aux racines indiennes qui, sur pression de sa famille, a du abandonner le bébé qu’elle a eu à l’adolescence avec un métis indien de son âge… qui se révélera aussi son demi-frère.

    Elle ne se remettra jamais de cet amour exclusif ni de son acte d’abandon. Alors sa vie part un peu à la dérive entre la Californie, le Michigan, le Nebraska qui sera son point de chute. Il y a trois narrateurs dans ce puissant roman : Dalva, Michael, un historien qui étudie les archives de la famille pour remonter ses traces indiennes et son grand-père marié avec une jeune femme sioux et combattant fervent de la cause indienne à la fin du XIXème siècle, époque où les tribus finissent d’être massacrées par l’Amérique blanche.

    On croise le général Custer, les grands chefs indiens (Big Foot, Crazy Horse, He Dog…), la sœur et la mère de Dalva et les amants de cette dernière dans une histoire complexe et flamboyante. C’est une ode à l’Amérique, à ses habitants, à ses contradictions et à ses tragédies. C’est surtout une analyse incroyablement perspicace de personnages compliqués qui affrontent comme ils peuvent les évènements historiques auxquels ils sont confrontés et les drames familiaux qu’ils subissent et parfois provoquent.

    Dans son autobiographie « En Marge » Harrisson révèle que sa mère lui demandait souvent : « mais pourquoi la vie sexuelle de tes personnages n’est jamais ‘normale’ ? » Elle avait du lire « Dalva ». Il n’empêche qu’ils sont terriblement humains comme l’illustre la route suivie par l’héroïne de ce roman et le dénouement finalement heureux au cœur d’un monde sauvage et cruel.

    Lire aussi : Harrison Jim, ‘En Marge’.

    Un roman indispensable.

  • ALLEG Henri, ‘La question’.

    Sortie : 1958, Chez : Les Editions de Minuit.

    « La question » fut un des livres clé qui fit basculer la guerre d’Algérie et comprendre à la population métropolitaine ce qui se passait vraiment dans ce « département français ». Publié en 1958, soit quatre années avant l’indépendance algérienne de 1962, le livre fut immédiatement censuré pour « atteinte au moral de l’armée » ce qui n’empêcha pas des exemplaires d’être imprimés en Suisse et de circuler largement en France.

    Henry Alleg (1921-2013) était directeur du journal Alger Républicain et membre du Parti communiste français. Parti s’installer en Algérie depuis 1939 il était très proche du Partic communiste algérien et, bien entendu, en faveur de l’indépendance de l’Algérie. Il fut arrêté à Alger par l’armée française en 1957, alors qu’il était déjà passé à la clandestinité, et torturé par des parachutistes durant plusieurs semaines en même temps que Maurice Audin, dont il était l’ami, qui, lui, fut finalement exécuté extrajudiciairement. Alleg pensait d’ailleurs subir le même sort :

    « …j’étais convaincu qu’ils [l’armée française] préféreraient affronter le scandale de ma mort plutôt que celui des révélations que je ferais, vivant. Ils avaient dû peser cela puisque l’un des paras m’avait dit ironiquement, alors que j’étais encore incapable de me lever : ‘C’est dommage, tu aurais pu en raconter des choses, de quoi faire un gros bouquin !’ »

    Le livre expose avec simplicité et réalisme les tortures qui ont été appliquées à Alleg des jours durant : électricité, brûlures, noyade, soif, violences diverses, etc. Il résista à ces méthodes de militaires à la dérive et ne parla pas. Il s’empressa par la suite d’écrire ce qu’il avait vécu en désignant nommément les militaires qui l’avaient torturé. Après l’indépendance algérienne, il poursuivra ensuite sa carrière de journaliste en France au sein du journal communiste « L’Humanité ».

    Ces chapitres écrits par un militant politique ont ouvert les yeux de la France sur les méthodes de guerre mise en œuvre par son armée à qui le monde politique avait laissé les pleins pouvoirs. Et c’est bien là sans doute la grande leçon de ce livre et des évènements qu’il narre : quand, dans une démocratie, le pouvoir politique abandonne ses pouvoirs, librement ou de force, à ses militaires, l’histoire se termine souvent mal. Quand des militaires en viennent à torturer leurs nationaux, nous sommes presque en guerre civile. C’est ce qui s’est passé dans les caves des parachutistes à El-Biar (Alger).

    En l’occurrence, l’armée française déjà traumatisée par sa défaite en Indochine, voyant se profiler le même sort en Algérie, y compris cette blessure d’honneur de devoir abandonner leurs alliés locaux à un sort peu enviable, va commettre l’irréparable et lancer depuis Alger un putsch en 1961 contre la République qui l’avait menée dans cette impasse. Heureusement les choses vont rapidement rentrer dans l’ordre républicain côté français et l’Algérie obtenir son indépendance.

    Alleg n’instruit pas dans ce livre le procès de l’institution Armée même s’il désigne les membres de cette institution qui l’ont torturé. Il n’évoque pas plus le fantasme de « l’Algérie française » tel que le vivaient les « Français d’Algérie (les « pieds-noirs ») mais son histoire personnelle illustre mieux que tout l’aveuglement d’une partie du pouvoir politique et militaire français qui n’a pas su accompagner pacifiquement l’indépendance algérienne qui était inévitable et souhaitable.

    Plutôt revancharde, la France condamna Alleg en 1960 à 10 ans de prison « pour reconstitution de ligue dissoute -le Parti communiste algérien- et atteinte à la sûreté de l’Etat ». Emprisonné à Rennes, il s’évada, passa en Suisse puis en Tchécoslovaquie. Il revint en France après les accords d’Evian entre la France et l’Algérie en 1962, tenta de relancer l’Alger républicain en Algérie avant d’y être déclaré persona non grata par le régime Boumediene issu d’un coup d’Etat… Le reste de sa vie il gardera sa foi de militant communiste, soutenant l’intervention soviétique en Afghanistan ou l’ancien dirigeant d’Allemagne de l’Est Honecker. Il se sera beaucoup trompé mais au moins pas sur le destin de l’Algérie.

  • BIAGI-CHAI Francesca, ‘Traverser les murs – La folie, de la psychiatrie à la psychanalyse’.

    Sortie : 2020, Chez : Editions Imago.

    Francesca Biagi-Chai, psychiatre et psychanalyste, répond dans ce livre aux questions posées par deux psychologues sur la folie chez l’homme et son traitement à l’hôpital psychiatrique au sein duquel elle œuvre depuis le début de sa carrière. La première partie est plutôt centrée sur les concepts qui laissent le néophyte dans le brouillard tant ceux-ci sont complexes et utilisent un jargon hors de portée du lecteur non initié (syntagme, signifiant, parlêtre, sinthome…).

    La seconde partie est plus abordable et raconte l’expérience d’hospitalisation de jour (HDJ, à ne surtout pas appeler, selon l’auteure, « hôpital de jour ») mise en place par Mme. Biagi-Chai pour accueillir des patients dans un environnement différent de l’hôpital même si localisé dans le même lieu (la notion de lieu semble très importante pour le traitement de la folie).

    On reste confondu devant l’emprise de la folie sur les patients qu’elle rencontre, qui sont suffisamment psychotiques pour consulter l’hôpital, ou y être conduits par leurs familles ou des tiers. Le dialogue avec eux est surréaliste, les conclusions tirées sont difficilement compréhensibles pour les non-avertis mais que faire d’autre ? D’ailleurs, certains cas évoluent favorablement. On comprend que l’HDJ met plutôt en œuvre la psychanalyse par les mots que la psychiatrie par la médicamentation, mais souvent les deux méthodes sont menées en parallèle tant l’intensité de la folie est forte.

    La complexité pour comprendre et soigner cette matière humaine à la dérive ne peut que nécessiter des solutions sophistiquées. Les échanges entre la thérapeute et ses patients (certains ayant déjà commis des homicides, guidés par leurs « voix ») sont parfois lunaires, les conclusions qu’elle en tire sont souvent incompréhensibles pour le lecteur lambda, mais personne n’a vraiment de meilleures solutions pour prendre en charge cette souffrance qui peut s’avérer dangereuse pour le patient comme pour son entourage.

    Les querelles entre lacaniens (école à laquelle appartient l’auteure), les freudiens, ou d’autres, semblent de bien peu d’importance ni de réalité face au mur de la folie. Chacun espère ne jamais avoir à heurter celui-ci au cours de sa vie mais on s’inquiète d’apprendre que, parfois, un élément déclencheur inattendu peut entraîner une collision, et tout s’effondre. Des soignants en France travaillent sur ce sujet et recherchent des voies d’accompagnement. C’est bien sûr beaucoup de tâtonnements, d’hypothèses, de théories, d’échecs, d’expérimentations, mais c’est aussi une prise en charge par des personnels qui dévouent leurs vies professionnelle à la folie. C’est rassurant !

  • GOURAUD Joseph, ‘Les cendres mêlées’.

    Sortie : 1998, Chez : Le Cherche Midi éditeur.

    Joseph Gouraud (né en 1927, Gourenzeig de son nom originel), juif d’origine polonaise, est raflé avec sa famille en juillet 1944 à Lyon (zone « libre » jusqu’à novembre 1942) où ils s’étaient réfugiés pour fuir les persécutions antisémites. Seule sa jeune sœur échappe à l’arrestation. Ils feront partie de l’avant-dernier train vers Auschwitz. Il a 17 ans. Sa mère sera immédiatement assassinée à l’arrivée et dirigée vers les chambres à gaz, puis il verra mourir son frère et son père, d’épuisement et de découragement.

    Son père lui confia comme mission de survivre pour raconter l’enfer de l’extermination des juifs et maintenir le nom Gourenzeig sur terre. Il s’acquitte de cette mission : survivra aux marches de la mort lors de l’évacuation d’Auschwitz-Birkenau à l’approche de l’Armée rouge, fuira dans la campagne allemande après l’abandon par les SS du camp provisoire où les déportés survivants avaient été entassés, rencontrera un officier français qui accompagnera son retour à la vie (y compris par des entretiens philosophiques sur la guerre), il lui servira d’interprète, s’engagera dans l’armée française pour quelques mois, sorte de sas de décompression avant le retour en France où il retrouvera sa petite sœur. Il affronte le silence plus ou moins imposé aux déportés à leur retour par des français qui se veulent insouciants au sortir de la guerre et tournés vers l’avenir et les « trente glorieuses » qui démarrent.

    Ce parcours a été écrit 50 ans après les faits, pour ses enfants, ses petits-enfants, pour l’Histoire et pour respecter le vœux de son père adoré. Il retrace l’enfer vu avec les yeux de l’adolescent qu’il était à l’époque. Arrivé à Auschwitz avec la naïveté du gamin de Belleville travaillant dans l’atelier de confection de son père, il ressort, orphelin, dévasté par cette tragédie vécue de l’intérieur mais animé par l’inébranlable serment fait à son père, il doit se relever.

    Ce livre décrit avec des mots simples et neutres des faits terribles, presqu’indicibles. Il clôt un cycle mais ne purge pas la mémoire de son auteur car « trop d’ombres gisaient dans nos cœurs ».

  • SOLLERS Philippe, ‘Une curieuse solitude’.

    Sortie : 1958, Chez : Editions du Seuil.

    Premier roman de Philippe Sollers, « Une curieuse solitude » a été écrit alors que l’auteur né en 1936 avait 21 ans, et c’est probablement le plus grand mérite de ce court récit narrant comment l’adolescent qu’il était fut « déniaisé » par une employée espagnole qui servait dans la grand maison familiale où il passait ses vacances.

    A mi-chemin entre concours d’éloquence et déluge de mots qui se bousculent inutilement, ce livre relève un peu de l’exercice de style autocentré. Car c’est d’abord de Sollers qu’il s’agit, de lui et de personne d’autre. Il est vrai qu’il jongle avec le langage tel un funambule sur son fil pour finalement conclure que l’amour découvert et le désir accompli ne vous retient jamais de retourner à une bienheureuse solitude, seule gage de créativité pour l’écrivain.

    Aragon en son temps encensa ce premier livre :

    « Le destin d’écrire est devant lui, comme une admirable prairie. A d’autres, de préjuger de l’avenir, de donner des conseils. Pour moi, j’aime à me contenter d’admirer. Cette fois au moins. »

    Louis Aragon

    Aragon ne s’était pas trompé en annonçant l’écrivain, il avait sous-estimé l’intellectuel rigolard et pétillant qui, de Marx à Mao, de Lacan à Foucault, de Bordeaux au Café de Flore, a parcouru avec délectation tous les chemins empruntés par l’intelligence française, jusqu’à renier Mai 68 et ses engagements libertaires. Philosophe, éditeur, écrivain, il n’aime rien tant que s’écouter parler, mais avec un fascinant brio. « Une curieuse solitude » est annonciateur de ce destin.

    https://youtu.be/PU-8L0dTvR4
  • DEBRé François, ‘Trente ans avec sursis’.

    Sortie : 1998, Chez : Editions Denoël.

    François Debré (1942-2020), fils de Michel Debré (premier ministre du général de Gaulle et rédacteur de la constitution de la Vème République), est un journaliste récipiendaire du prix Albert Londres en 1977 pour son essai sur la Khmers rouges qui a couvert nombre des grands conflits du XXème siècle, du Biafra à l’Asie du Sud-est en passant par le Moyen-Orient. Sa fréquentation de ces lieux et périodes troubles l’a aussi fait sombrer dans la drogue (opium puis héroïne) dont il ne s’est jamais vraiment sorti même s’il a su éviter une issue fatale puisqu’il est mort à 78 ans.

    « Trente ans avec sursis » est en fait un roman largement autobiographique et le personnage principal, Bertrand, vit les différentes étapes vers la déchéance que François Debré a lui-même endurées. Quelques chapitres sont consacrés à des moments de journalisme de guerre pour situer le décor et le personnage, mais l’essentiel narre la descente dans l’enfer de la dépendance où il entraîna également sa femme qui, elle, en mourra prématurément, drame dont il ne se remettra jamais.

    Hospitalisé durant plus d’un an à l’hôpital psychiatrique parisien de Sainte-Anne il décrit cette attirance morbide pour la drogue et la dépression, sa culpabilité d’inquiéter les siens et surtout ses deux filles, l’absence irréparable de sa femme aimée à la folie, la fréquentation des autres malades soignés ou enfermés dans cet établissement, et puis, sorti de l’hôpital, le retour au monde glauque des dealers et des interpellations par la police. Bref, la vie « ordinaire » d’un drogué qui malgré son nom et son milieu n’a pas réussi à s’extraire de la dépendance.

    Le style de ce roman-vérité est simple et factuel, mais aussi terrifiant sur le niveau de déchéance auquel ces produits stupéfiants peuvent mener. François Debré y raconte avec délicatesse et fatalisme sa longue errance de la guerre du Biafra aux illusions des paradis artificiels. On pressent qu’il écrit ce livre non pas pour se justifier ou pour convaincre, mais pour expliquer sa vérité à ses deux filles et à ses proches. C’est émouvant à ce titre mais terrifiant quant au pouvoir d’attraction de ces drogues sur ceux qui s’y abandonnent, quelques soient leurs origines et modes de vie.

  • STEINER Jean-François, ‘Treblinka, la révolte d’un camp d’extermination’.

    Sortie : 1966, Chez : Librairie Arthème Fayard.

    Steiner, né en 1938, est le fils d’Isaac Kadmi Cohen, écrivain juif polonais assassiné à Auschwitz en 1944. Il écrit le roman « Treblinka » en 1966 (à 28 ans), époque où la connaissance de la Shoah était balbutiante. Le roman, préfacé par Simone de Beauvoir, composé à partir de nombre de témoignages de survivants et de l’histoire du camp telle qu’elle était connue dans les années 1960, déclenche alors une polémique sur le rôle que l’auteur prête aux responsables juifs dans ce camp. A peu près à la même époque, le récit publié par la philosophe Hannah Arendt « Eichmann à Jérusalem. Rapport sur la banalité du mal » fait lui aussi polémique sur ce terme « banalité du mal » qu’elle emploie à propos de l’action d’Eichmann qui n’est qu’un logisticien de la mort, et sur l’action des conseils juifs dans les ghettos et les camps. Le sujet est explosif tant il remue de souffrance et de boue !

    Dans l’univers sordide des « camps de la mort », Treblinka présente la caractéristique d’avoir subi une révolte des déportés, dont plusieurs centaines réussirent à s’évader, puis d’avoir été démantelé, le site ayant été ensuite transformé avant la fin de la guerre en un innocent domaine agricole et la plupart des archives détruites. La reconstitution de l’histoire du camp par Steiner dans son roman-récit est de ce fait sujette à discussion, surtout dans les années 1960. L’auteur reconnut d’ailleurs quelques erreurs historiques. Il semble toutefois qu’elles ne furent que de peu d’importance même si elles purent heurter la sensibilité de certains survivants.

    Il n’en reste pas moins que ce livre décrit de manière terrifiante l’implacable organisation allemande mise au service de la destruction des hommes. Les réflexions et plans d’action du commandant du camp surnommé « Lalka » par les prisonniers (1) afin d’améliorer en permanence le « rendement » de l’usine à mort dont il était responsable, l’absence totale de considération pour la vie des juifs qui n’étaient que des sous-hommes destinés à servir la productivité industrielle puis à mourir, sont retracer de façon glaçante. Tous ces éléments ont d’ailleurs été largement confirmés par la suite à l’occasion des travaux d’historiens, des déclarations des survivants comme par les procès des nazis durant la seconde moitié du XXème siècle.

    Toute la perversité de la machinerie nazie est tragiquement décrite dans l’implication qu’elle fit de certains travailleurs juifs dans l’organisation du camp : les « sonderkommandos » qui sont chargés d’accompagner les juifs sélectionnés à leur sortie du train pour être directement gazés, les dépouiller de leurs biens puis les enterrer ou incinérer leurs dépouilles, avant d’être eux-mêmes tués pour ne pas laisser de témoins ; les responsables juifs du camp (les fameux kapos), sorte d’interface entre les chefs nazis et la cohorte des déportés… Le vice est même poussé jusqu’à créer des sortes de lutte des classes entre les juifs eux-mêmes : ceux affectés au camp n°2 où se déroulent les opérations d’extermination de la masse et qui sont régulièrement « renouvellés », ceux du camp n°1 subdivisés entre le Hoftjuden (l’élite) et le prolétariat dont les Goldjuden chargé de la récupération de l’or et des bijoux des déportés gazés… Les « gardes ukrainiens » forment par ailleurs la phalange des nazis et se révèlent aussi cruels et antisémites que leurs maîtres. Ils sont redoutés de l’ensemble des déportés. Au sommet rège l’encadrement SS appliquant avec discipline et sans la moindre retenue l’idéologie hitlérienne et, in fine, mener les déportés sur l’allée menant au camp n°2 qu’ils avaient si délicatement surnommée Himmelstrasse (le chemin du ciel) !

    Le format roman donne sans doute plus de liberté à l’auteur pour imaginer les hallucinants dialogues des nazis entre eux et des juifs dans leurs baraquements. S’ils font partie de la fiction on sait aujourd’hui qu’ils sont réalistes. Notamment ceux relatifs à la préparation de la révolte de Treblinka rapportés dans le détail, au cours de laquelle une poignée d’organisateurs juifs ont monté cette héroïque opération en août 1943 de laquelle bien peu survécurent mais qui dément ainsi la théorie des juifs « se laissant mener à l’abattoir » sans réagir. Robert Merle (« La mort est mon métier » en 1952) ou William Styron (« Le choix de Sophie » en 1979), notamment, se sont aussi essayés avec talent à la fiction sur le sujet. Le roman n’est pas un mauvais média pour expliquer sans relâche ce que fut l’extermination d’une population entière, ceux qui la conçurent et l’appliquèrent.

    Evoquer le sujet de la barbarie nazie appliquée aux populations juives c’est s’exposer à la critique tant le sujet de la Shoah fut, et demeure, un sujet tragique de l’histoire européenne. Steiner le fait ici de façon neutre, son imagination littéraire ne lui ayant servi que pour retracer des conversations auxquelles il n’a pas participé. Il arrive avec précision à se mettre dans la tête des nazis comme dans celles de déportés pour expliquer ce qui les guidèrent durant ces années barbares. Bourreaux et victimes se retrouvent analysés et leurs comportements disséqués.

    Un roman-récit qui valait la peine d’être écrit et qui mérite d’être lu.


    (1) « la poupée » en raison de sa belle prestance, Kurt Frantz à l’état civil [1914-1998], condamné à la perpétuité après son arrestation en 1959

    Lire aussi : Treblinka

  • WIESEL Elie, ‘Le Crépuscule au loin’.

    Sortie : 1987, Chez : Editions Grasset & Fasqelle.

    Elie Wiesel (1928-2016), rescapé des camps d’extermination et éternel penseur-témoin de la barbarie européenne, traite dans ce roman, à travers le personnage de Raphael Lipkin, adolescent juif durant la seconde guerre mondiale, les deux sujets centraux de sa vie : la Shoah et le Talmud, concepts paraissant plutôt incompatibles mais dont la cohabitation au cœur du XXème siècle va être le centre de son œuvre littéraire et philosophique.

    Une fois réchappé du massacre où il a laissé la majeur partie de sa famille, Raphael, installé aux Etats-Unis d’Amérique part en 1946 à la recherche de Pedro, dirigeant d’un réseau de soutien aux juifs rescapés (la Briha) qui l’a aidé et fortement impressionné durant un périple qu’ils ont réalisé ensemble, des Carpathes vers Paris à la fin de la guerre. Cette recherche va le mener dans un asile « de fous » new-yorkais au sein duquel il passe plusieurs semaines à la rencontre de ses pensionnaires, tous emberlificotés dans les liens étranges entre leur souffrance, leurs souvenirs tragiques et Dieu.

    Il ne retrouve pas vraiment Pedro ni ne règle la question de son éventuelle trahison, mais il sombre dans les questions sans fin qui sont celles auxquelles Wiesel croit avoir répondu par l’existence de Dieu, ce qui permet au moins de repousser la fuite dans la « folie » :

    « … j’en viens à me demander si Dieu ne serait pas tout simplement trop occupé ailleurs. Autrement dit : s’il ne serait pas indifférent. Se voulant au-dessus de la mêlée, il laisserait faire. De son trône, il surveille peut-être la scène, intervenant parfois, rarement, dans tel acte, dans tel mouvement mais sans faire vraiment sentir sa présence. Ce qui expliquerait la mort des innocents, la faiblesse des victimes, la vulnérabilité des justes. Leurs prières ne sont pas reçues. Leurs dons sont renvoyés. Entre Dieu et les hommes, aucun contact.

    Dieu ? Un étranger parmi les étrangers. Mais alors, à quoi bon le servir ? A quoi cela sert-il de lui rester fidèle ? Quel est le sens de l’alliance si Dieu n’y participe guère ? Si l’ennemi peut bâtir un ghetto de la faim, un ghetto de la honte, un ghetto de la mort, sans que Dieu s’y intéresse, alors l’aventure humaine est condamnée d’avance.

    Mais il y a pire. Oui, pire que l’idée d’un Dieu cruel, pire que la notion d’un Dieu indifférent. Dans l’histoire juive, il y a toujours pire. »

    Wiesel qui a connu le pire dans les camps d’extermination, continue à interroger sa foi en soutenant que Dieu n’est ni cruel ni indifférent même s’il a laissé l’homme sombrer dans la barbarie. Ceux qui n’ont pas eu cette foi ont effectivement parfois sombré dans la folie.

    Le livre est dédié à Jacques Attali.

  • SAND George, ‘La petite Fadette’.

    Sortie : 1849, Chez : Editions Jean-Claude Lattès (1995), version illustrée par Tony Johannot.

    George Sand (1804-1876), Amantine Aurore Lucile Dupin de Francueil à l’Etat-civil, amie des artistes, égérie (et souvent amante) de Musset, Chopin, Liszt, engagée politiquement plutôt du côté des révolutionnaires de 1848, féministe à la vie sentimentale agitée… fut aussi une écrivaine prolixe.

    « La petite Fadette » raconte une histoire de gémellité située dans la campagne du Berry quand l’un des jumeau va tomber amoureux d’une souillon du village se révélant finalement une femme belle et généreuse, au point que l’autre jumeau va aussi tomber sous son charme. Il s’engage dans l’armée pour laisser le monopole de cet amour à son frère.

    Le livre est écrit dans le style du XIXème siècle tout en rondeurs avec nombre d’expressions en patois que le lecteur non initié arrive tout de même à suivre. Un joli roman d’époque, plein de romantisme et d’une émotion surranée.

  • SARR Mohamed Mbougar, ‘La plus secrète mémoire des hommes’.

    C’est un flamboyant roman livré en 2020 par l’écrivain sénégalais de langue française, résidant en France où il fit ses études supérieures, qui obtint le Prix Goncourt 2021. Inspiré de la vie de l’écrivain malien Yambo Ouologuem pour créer celui de la fiction, l’écrivain sénégalais T.C. Elimane, auteur du « Labyrinthe de l’inhumain » qui guide les recherches, la vie et le récit du narrateur Diégane Latyr Faye, lui aussi écrivain en recherche de son Œuvre à laisser au monde, mais peut-on exister après « Le labyrinthe… » ?

    Au cœur de la communauté africaine de Paris des années 2000, il rencontre Siga, possiblement cousine ou sœur d’Elimane, Aïda, une amante qui le fait presque chavirer, Muzimbwa l’étudiant zaïrois qui a connu le pire dans son pays et tente de l’oublier dans la fête parisienne, la poétesse haïtienne. Tout ce petit monde festoie, divague, refait le monde, s’aime, se mélange, tente d’écrire, de laisser des traces, jusqu’à ce que Diégane mette la main sur « Le labyrinthe de l’inhumain » qui change sa vie et le pousse à la recherche de son mystérieux auteur.

    Cette quête va lui faire rencontrer de savoureux personnages qui vont l’accompagner et le guider jusqu’à son retour au village d’Elimane au Sénégal. Elle le ramène aussi à la deuxième guerre mondiale, à la Shoah, aux tirailleurs sénégalais, au monde littéraire du Paris des années folles. Et d’ailleurs, comme pour le livre d’Ouologuem, celui d’Elimane est accusé de plagiat. La vengeance de l’écrivain fictif sera terrible… mais son retrait de la littérature définitif comme son modèle dans la vraie vie.

    Outre son histoire rocambolesque, ce roman fait aussi la chronique des effets délétères de la colonisation et de la décolonisation, de l’exil, de l’attirance-répulsion exercée par le monde intellectuel de l’ancienne puissance coloniale, de la volonté d’émancipation d’écrivains africains installés à… Paris. Mais il relate aussi l’ordinaire d’une Afrique tiraillée entre des traditions d’un autre âge et la Révolution seule susceptible de bousculer l’immobilisme et de toucher à la modernité.

    Le style de Sarr est hyperactif, foisonnant, sautant d’une époque à l’autre au cœur d’une multitude de personnages et de situations. On s’y perd avec délices dans l’attente du dénouement de la recherche sans limite, littéraire et humaine, de Diégane. Nombre de mots employés ne sont pas d’usage courant et accentue le sentiment de richesse et de profusion de ce roman original dans son thème comme dans son style.

    Il reste maintenant à lire le « vrai » livre de Yambo Ouologuem !

  • Flammarion, « David Bowie »

    Flammarion, « David Bowie »

    Sortie : 2022, Chez : Flammarion.

    Les éditions Flammarion ont demandé à une vingtaine de photographes qui ont eu, à un moment ou à un autre, à photographier l’artiste David Bowie de rassembler quelques un de leurs meilleurs clichés et de les introduire en quelques lignes.

    Cela donne un ouvrage de qualité sur la rockstar et les différents personnages qu’il incarna. Les amateurs ont déjà vu la plupart des images mais ce livre de photos a sa place dans toute bibliothèque d’admirateur du musicien. On se replonge avec bonheur dans les photos du Thin White Duke, celles de la tournée « Heroes », celle publiée en couverture de Libération le jour de sa mort où l’artiste est allongé avec sa fille encore nourrisson posée sur son ventre, devant une fenêtre donnant sur la ville de New York, celles de l’époque London Boy, bref un retour passionné sur la carrière à l’incroyable créativité du musicien britannique.

  • LOGAN T. M., ‘The Catch’.

    Sortie : 2020, Chez : Zaffre, Version en anglais.

    Logan est un auteur britannique à succès de romans à suspense. Celui-ci raconte l’histoire d’un mauvais pressentiment, celui d’un père pour son futur gendre. Son enquête, haletante, va le mener à découvrir le vrai visage de l’amoureux de sa fille. Cela se terminera mal pour lui et pour d’autres, mais sa fille arrivera à s’extirper de l’emprise mortifère de son compagnon qu’elle a épousé.