Catégorie : Notes de lecture

  • ORWELL George, ‘1984’.

    Sortie : 1949, Chez : The Estate of the Late Sonia Brownell Orwell

    Le magnifique roman d’anticipation de George Orwell « 1984 », publié en 1949 et dont la lecture et la relecture ont un goût particulier en notre époque où les empires se bousculent pour dominer la planète et où l’information est devenue un véritable enjeu de pouvoir.

    Nous sommes en 1984, Winston, membre du parti unique, travaille au « Ministère de la Vérité », en charge de réécrire le passé dans la presse, les livres d’histoire et les bibliothèques pour faire correspondre le passé à ce que la Parti avait annoncé, ainsi la mémoire des citoyens est manipulée et adaptée : « qui contrôle le passé contrôle l’avenir, et qui contrôle le présent contrôle le passé » clame l’un des slogans du Parti unique.

    Mais Winston garde encore au fond de lui un esprit vaguement rebelle qui va le mener à sa perte. Cette rébellion s’exprime via une histoire d’amour avec Julia, hors des règles du Parti, et par la compréhension des modes de fonctionnement et de domination du système qui a pour objectif de maîtriser les sentiments du citoyen qui, seuls, comptent pour assurer la prééminence du Parti sur tout et tous. La hiérarchisation de la société et le maintien d’une classe majoritaire pauvre et ignorante pour exécuter les ordres, la destruction de la langue pour ne retenir que les mots « utiles » à la société, la guerre extérieure permanente, fut elle imaginaire, contre les autres empires pour fédérer les citoyens, l’espionnage continuel pour surveiller le respect des règles, la torture physique et mentale pratiquée dans les caves du « Ministère de l’Amour » pour redresser ceux qui sortiraient du « droit chemin », la perpétuation de Parti comme guide impersonnel mais éclairé de la masse…

    Et Winston, « criminel de la pensée » échouera face au rouleau compresseur idéologique qui l’écrase. Soumis à des mois de tortures, il abdique, trahit Julia et admet que « 2+2=5 » si c’est le Parti qui le dit. Transformé en épave, le Parti ne voit même pas de raison de l’exécuter puisqu’il ne peut plus nuire.

    Ecrit en 1949 ce livre théorise le monde impitoyable du totalitarisme alors que le Nazisme et le Soviétisme ont déjà sévi sur l’Europe, et même un peu au-delà, en ce début du XXème siècle. Hélas, ces méthodes restent toujours d’actualité lorsqu’un système veut dominer la pensée de ses citoyens au mépris de toute humanité. Elles ont été, et restent, déployées avec plus ou moins de subtilité dans nombre d’autres pays de la planète et aujourd’hui, le combat entre démocratie et totalitarisme continue de faire rage. Qualifié de « roman d’anticipation », ‘1984’ relève plutôt de l’analyse sociologique !

  • BRUCK Edith, ‘Qui t’aime ainsi’.

    Sortie : 1959, Chez : Points (2022).

    Edith Bruck est une écrivaine italienne, née en Hongrie en 1932 dans une famille juive pauvre. Elle fait partie, avec toute sa famille, des déportations massives de la communauté juive hongroise en 1944. Elle avait 12 ans lorsqu’elle fut transportée à Auschwitz-Birkenau, endura les « marches de la mort » jusqu’à Bergen-Belsen dont elle fut libérée par les troupes alliées en avril 1945.

    Elle écrit ce court récit autobiographique au début des années 1950 qui va marquer le début de sa carrière d’écrivaine qu’elle va mener en Italie dont elle a adopté la nationalité. C’est l’histoire d’une gamine aspirée dans le gouffre de l’histoire de cette région martyre du nazisme, qui raconte, finalement assez froidement, un parcours tragique d’un petit village extrêmement pauvre jusqu’aux camps de la mort.

    Il n’y a pas de pathos dans les mots d’Edith Bruck, simplement l’exposé glaçant de la vérité humaine, vue avec des yeux d’enfant, lorsqu’elle sombre dans la barbarie. Le récit raconte aussi les quelques années de l’après, la recherche désespérée d’un pays d’accueil : où vivre après Auschwitz, et avec qui ? Trois mariages échouent rapidement après leur conclusion, en Hongrie, en Tchécoslovaquie, en Israël…

    On apprend dans l’épilogue du livre rédigé par un historien qu’elle a finalement trouvé son destin en Italie où elle s’est mariée avec le frère de Dino Risi, Nello, poète, et y poursuit toujours aujourd’hui son œuvre littéraire, en amitié avec les grands poètes italiens, dont Primo Levi dont elle fut proche avant le suicide de ce dernier.

  • GIROUD Françoise, ‘La comédie du pouvoir’.

    Sortie : 1977, Chez : Fayard.

    Françoise Giroud (1916-2003) est une femme de presse qui connut son heure de gloire dans les années 1960-1980. Elle fonde en 1953 l’hebdomadaire « L’Express » avec Jean-Jacques Servan-Schreiber, son compagnon, ils prennent des positions contre les guerres coloniales françaises en Indochine et en Algérie.

    Bien que de tendance politique de gauche modérée, elle est appelée au premier gouvernement dirigé par Chirac en 1974 sous la présidence de Giscard d’Estaing comme secrétaire d’état à la condition féminine, puis de la culture dans le gouvernement Barre. Ce récit raconte l’incursion dans le monde politique de cette personnalité de la « société civile » et sa découverte d’un environnement totalement nouveau et inattendu par rapport à celui dans lequel elle évolue.

    Dans un style net et tranchant elle porte un œil étonné sur les habitudes de la Vème République maternée par le parti UDR descendant du gaullisme et que le nouveau et jeune président essaye de réformer, notamment via la prise en compte de la « condition féminine ». Elle narre aussi le combat politique féroce mené par Chirac et l’UDR contre le président Giscard d’Estaing qui se terminera par la démission du premier qui continuera sa lutte sans merci pour le conservatisme à la tête de la mairie de Paris où il fut élu.

    Tous les moyens furent utilisés dans cette lutte d’égos. Manifestement plus politiquement proche du président, cherchant à moderniser la société française, que de son premier ministre Chirac, voulant lui prendre sa place, elle porte un regard acéré sur cette période symbolique de tous les immobilismes de la société française, encore bien présents aujourd’hui.

    « Longtemps, j’ai cherché à comprendre sans y parvenir ce qui rend les ministres si heureux de l’être quoi qu’ils prétendent.
    Maintenant, expérience faite, je crois le savoir. C’est la dilatation du Moi que la fonction provoque. »

    Françoise Giroud réussit néanmoins à faire passer un programme de « 100 mesures pour les femmes » qui s’appliqueront plus ou moins au cours des années suivantes. Comme quoi les choses peuvent bouger en France, mais quel combat pour les faire avancer !

    En relisant cet ouvrage près de 50 ans après les faits, on mesure la prétention de la majeure partie de ce personnel politique : après moult combats perdus Chirac finit par rejoindre l’Elysée en 1995 où il fut plutôt immobiliste, on découvrit après sa mort que Barre, professeur d’économie, frauda le fisc en cachant des fonds en Suisse que ses héritiers ont régularisés… Giscard leur survécut, ne fut pas réélu, de peu, pour un second mandat de président de la République, notamment à cause du refus chiraquien de le soutenir, et continua son action politique et se faisant réélire à différents mandats, locaux, nationaux et européens.

  • BABEL Isaac, ‘Cavalerie rouge’.

    Sortie : 1926, Chez : Editions Gallimard.

    Isaac Babel (1894-1940) est un écrivain soviétique, de religion juive, né à Odessa et emporté dans la folie des purges staliniennes en 1940 après sa dénonciation. Ecrivain en devenir, en relation avec Gorki, il soutient la révolution bolchévique et s’engage comme correspondant de guerre de l’armée rouge en 1920 alors en pleine guerre contre la Pologne pour des questions de frontières mal définies par le Traité de Versailles ayant mis fin à la première guerre mondiale.

    « Cavalerie rouge » est le recueil des trente-quatre nouvelles de quelques pages chacune, qui furent d’abord publiées séparément avant d’être réunies dans cet ouvrage. C’est l’histoire d’une troupe en campagne, plus ou moins guidée par l’idéologie communiste, la haine des polonais, parfois des juifs. Errant dans les steppes hostiles au hasard des batailles, se payant « sur la bête », pratiquant une guerre plutôt sauvage… il n’y avait à l’époque dans ces contrées ni ONG ni lois de la guerre, il fallait tuer pour éviter de l’être, et on ne négligeait pas non plus de se venger à l’occasion sur des populations civiles malmenées entre les parties.

    Malgré la sauvagerie du contexte et la violence du conflit, Babel écrit dans un style poétique et allant, décrivant les paysages bucoliques dans lesquels se déroulent ces évènements et les comportements rustres d’une soldatesque dépenaillée évoluant au milieu d’une population moyenâgeuse. On ne mesure pas vraiment le degré de conviction révolutionnaire de l’auteur qui ne se gêne en tout cas pas pour décrire la triste réalité de la bataille menée par des cosaques sans doute plus intéressés par faire la guerre que de diffuser la révolution…

    « Il s’approcha de mou, arrangea et ressera les bandages que j’avais sur mes plaies de galeux, puis laissa tomber sa tête sur sa poitrine de poulet. La nuit nous consolait dans nos tristesses, un vent léger nous caressait comme une jupe maternelle et les herbes, en bas, brillaient de fraîcheur et de moiteur. »

    Hélas, Babel ne pourra poursuivre une carrière d’écrivain pourtant prometteuse car il ne survivra pas aux purges staliniennes et sera fusillé EN &ç’à après « avoir » avoué ses crimes de « trotskisme et espionnage au profit de la France ». Son œuvre sera bien entendu interdite, jusqu’à sa réhabilitation en 1954 au moment de la dédéstabilisation

    Une tranche de vie de l’histoire soviétique !

  • BOILE Anthony, ‘The Stranglers – Black and White’.

    BOILE Anthony, ‘The Stranglers – Black and White’.

    Sortie : 2020, Chez : Discogonie.

    Une analyse pertinente du troisième disque des Stranglers, « Black and White » (1978), dans cette jolie collection, « Discogonie », dont chaque volume est consacré à un disque de rock. Anthony Boile est un historien de l’art qui est manifestement un amateur de ce groupe marquant du post-punk et qui dure toujours depuis le mitan des années 1970.

    Chaque chanson du disque est détaillée dans un chapitre dédié ce qui donne l’occasion de revenir sur la personnalité des musiciens et leurs références artistiques dans le contexte de l’époque. C’était la guerre froide, la crise économique, l’américanisation abêtissante de la jeunesse occidentale, le jubilé de la reine Elisabeth insultée par les Sex Pistols… le mouvement punk a balayé les hippies et les babas, choqué les bourgeois et fait exploser le monde du rock. Les Stranglers font partie de cette vague avec une spécificité musicale liée aux claviers de Dave Greenfield (1948-2020) que l’on a souvent comparé à Ray Manzarek des Doors.

    A l’époque de « Black and White » la musique des Stranglers était rugueuse et ses membres ne dédaignaient pas de faire le coup de poing contre les journalistes ou les hooligans qui perturbaient leurs concerts. Ils se sont depuis un peu embourgeoisés mais continuent à produire des disques et à faire des tournées.

    Au fur et à mesure du déroulement des chansons de l’album, Boile se penche sur les références politiques et littéraires de ce groupe engagé, l’intérêt du bassiste Jean-Jacques Burnel pour Mishima, celui du guitariste Hugues Cornwell pour Asimov, le nihilisme de tous qui a donné ces albums de légende dont « Black and White est l’un des symboles. L’auteur détaille aussi de façon intéressante les techniques musicales spécifiques qui marquent l’originalité du groupe.

    « Black and White » : le livre est évidemment à lire en écoutant cet album charnière d’un groupe détonnant et attachant.

  • BANNEL Cédric, ‘Baad’.

    Sortie : 2016, Chez : Editions Robert Laffont.

    Cédric Bannel, né en 1966, est un auteur de romans noirs plutôt improbable : énarque, haut fonctionnaire dans les services financiers de l’Etat, parti « pantoufler » dans le privé (Renault), puis entrepreneur créateur d’entreprises financières, champion de karaté, il est aussi passionné par l’Afghanistan qui sert de cadre à des thrillers écrits sur la période guerrière contemporaine de ce pays asiatique et qui rencontrent un succès de librairie.

    « Baad » est l’histoire entremêlée d’un commissaire afghan, Oussama, et d’un ancien agent français des services d’espionnage, Nicole. L’enquête du premier, à la recherche d’un tueur occidental s’en prenant à des fillettes afghanes, va percuter les recherches de la seconde en butte aux pressions de la mafia italienne qui a pris sa famille en otage pour la forcer à retrouver un chimiste français inventeur d’une nouvelle drogue ne provoquant pas d’accoutumance.

    L’histoire se déroule dans les années 2000, principalement dans le cadre afghan. Bannel nous y décrit un monde fait de sauvagerie, de corruption généralisée, de trafics de drogue, d’égorgements au couteau, de conflits tribaux, de chefs de guerre sanguinaires, de dogmes religieux omniprésents, de misère, de pratiques moyenâgeuses, d’interventions occidentales désordonnées… bref, un monde apocalyptique qui n’est probablement pas très éloignée de la réalité de l’Afghanistan d’aujourd’hui.

    Il met en rapport ces modes de fonctionnement avec ceux des mafias italiennes. Certains sont assez similaires quant il s’agit de massacrer, de torturer, de faire chanter, de trafiquer… la seule différence, de taille, étant qu’à Kaboul ils sont pratiqués par ce qui sert d’Etat et de gouvernants à ce pays alors qu’ils relèvent en Italie des gangs mafieux, même si parfois une certaine complaisance étatique a pu être mise à jour dans le passé.

    Dans son prologue Bannel écrit :

    Au-delà de la trame romanesque et policière, j’espère que les lecteurs partageront mon amour de cet Afghanistan-là, avec ces paysages uniques, sublimes et majestueux, et de tous ceux qui y vivent, si attachants en dépit de la violence, du dénuement et de l’instabilité politique.

    Pas sûr que l’objectif de Bannel de faire aimer ce pays à ses lecteurs ne soit atteint, sauf à ceux qui sont attirés par l’enfer terrestre.

    « Baad » se termine bien et le « gentil » triomphe finalement des méchants. On voit aujourd’hui que la passion de Bannel pour l’Afghanistan l’a aveuglé car ce qui qui se passe en 2022 dans ce pays, six ans après l’écriture du roman, montre à quel point toute fin heureuse (au sens occidental du bonheur) est définitivement exclue !

    Les romans de DOA situés dans le même paradigme étaient plus réalistes et crédibles.

  • MENGISTE Maaza, ‘Le roi fantôme’.

    Sortie : 2019, Chez : Editions de l’Olivier (2022)

    C’est le magnifique deuxième roman de cette écrivaine éthiopienne de nationalité américaine centré cette fois sur la période de la colonisation italienne (1933-1941) après avoir traité de la révolution marxiste éthiopienne de 1974 dans « Sous le regard du lion » sorti en 2012. Son écriture s’est renforcée, son style perfectionné pour, toujours et encore, parler de ce pays martyrisé qui la hante et que sa famille a fui en 1974 alors qu’elle était encore enfant.

    A travers des personnages appartenant à trois environnements qui s’entrechoquent : le roi Hailé Sélassié et sa cour, le colonisateur italien plutôt violent et dominateur, et les combattants locaux, elle raconte l’Ethiopie éternelle, son organisation sociale et politique d’un autre âge, la sauvagerie de la colonisation inspirée par Mussolini, qui n’a jamais vraiment abouti au-delà du contrôle de quelques grandes villes, et le combat fiévreux de son peuple inspiré par son Roi-divinité, ses traditions et son attachement à la terre des ancêtres.

    Les deux personnages principaux, Ettore, le soldat italien photographe, qui scelle sur la pellicule les atrocités de l’armée d’invasion à laquelle il appartient, et Hirut, la servante éthiopienne devenue rebelle, voient leurs destins s’entrecroiser jusqu’à leurs retrouvailles en 1974 dans une gare d’Addis-Abeba où elle lui remettra les lettres qu’il a écrites à ses parents et jamais envoyées durant la guerre coloniale. Car cet italien a aussi un passé à découvrir, celui de ses parents, juifs slaves, victimes des pogroms antisémites qui pullulaient au début du Xxème siècle en Russie et en Ukraine, celui d’un frère aîné a priori disparu dans ces massacres, passé qu’il ne fait qu’effleurer à l’occasion d’une lettre reçue de son père au milieu des plateaux brûlants de l’Ethiopie.

    Hirut lui a fait face l’occasion des combats mais l’a finalement épargné alors qu’elle tenait son sort entre ses mains. Elle a senti le dilemme de cet homme reproduisant des actes criminels à l’encontre des Ethiopiens, ou à tout le moins, ne les contestant pas, identiques à ceux endurés par son frère et ses parents en Europe de l’Est, tout en ignorant ce qu’ils avaient subi. En décrivant la vie de Hirut, Mengiste ne cache pas l’aspect moyenâgeux de l’Ethiopie où les nantis ont libre cours pour battre, violer, et traiter les pauvres à leur services comme des esclaves.

    C’est aussi une histoire de rédemption et, presque, de pardon, qui mêle les guerres de colonisation en Afrique avec la guerre contre le fascisme qui a dévasté l’Europe au milieu du Xxème siècle. L’auteure raconte cette aventure comme une épopée où parfois les légendes se mêlent à la réalité et où les personnages mènent en parallèle le dialogue avec leurs contemporains de conversations avec ceux qui ne sont plus là. L’animisme si présent en Afrique infuse l’écriture de Maaza Mengiste qui mélange avec talent la réalité de la colonisation, du servage, du combat et les chimères d’un mysticisme qui permet à ces hommes de survivre dans la barbarie dont est baigné leur pays.

  • GOETHE Johann Wolfgang von, ‘Les Souffrances du jeune Werther’.

    Sortie : 1774, Chez : Garnier-Flammarion (1968).

    Le « Werther » de Goethe est le livre initiateur du romantisme, beau et triste comme une nocturne de Chopin. C’est aussi un premier roman, qui va lancer une œuvre fructueuse.

    Werther est un amoureux transi confronté à l’amour impossible de Charlotte (Lotte) elle-même promise à Albert, un homme loyal et aimable. Sensible aux charmes de Werther avec qui elle partage le goût pour la poésie, Charlotte reste désespérément raisonnable pour le plus grand malheur de son amoureux résigné… Tout ce petit monde évolue dans les cours d’Europe à l’Est du Rhin, toujours entre deux bals et trois mondanités, ne semble pas surchargé par le travail ni les soucis domestiques et dispose de beaucoup de temps pour s’occuper de lui-même. Mais l’amour contrarié est source de souffrances incontrôlées qui vont pousser Werther jusqu’à mettre fin à sa vie avec le pistolet prêté par… Albert.

    Goethe décrit scrupuleusement la montée du sentiment amoureux jusqu’à l’aveuglement, jusqu’à la déraison, lorsque le cœurse serre sans pouvoir maîtriser la montée des larmes ni l’oppression de l’âme. L’amour refusé que l’on ne peut sortir de ses pensées même si on le sait par trop délétère, celui qui pousse à nous vautrer dans la souffrance et le nombrilisme en repoussant le monde extérieur pourtant ensoleillé et multiple qui n’attend que nous pour continuer la mélodie du bonheur…

    Qui n’est pas passé un jour par ce parcours amoureux tragique dont on croit ne jamais devoir sortir ? Heureusement, une minorité seulement y apporte la solution définitive choisie par Werther. Pour les autres, un peu d’énergie et de relativisme permet généralement de sortir de l’ornière, mais cela donne de moins beaux romans.

  • WINSLOW Don, ‘Corruption’.

    Sortie : 2018, Chez : HarperCollins France (traduction française)

    Winslow, écrivain américain de romans policiers, nous livre ici un récit haletant sur les violentes confrontations entre gangs et police new yorkaise dans les quartiers Nords de Manhattan dans les années 2010. Denny Malone, d’origine irlandaise, le flic corrompu mais épris d’absolu et DeVon Carter, le patron contesté du business d’héroïne dans le même quartier se livrent un combat de titans sous le regard attentif des mafias italienne et dominicaine. Chacun fixe des limites que l’autre ne doit pas dépasser sous peine de réactions qui peuvent parfois être sévères. Les limites de la Loi ne semblent pas trop étouffer Malone, encore moins Carter. Tout ce petit monde se connaît, se rencontre parfois pour jouer au jeu du chat et de la souris le plus souvent dans le fracas des armes et les millions de dollars du deal de rues.

    Malone se sent une âme de justicier tout puissant seul capable d’endiguer les flots d’héroïne qui déboulent sur New York quelles que soient les méthodes à mettre en œuvre pour ce faire. Des méthodes qui ne sont d’ailleurs pas si éloignées d’un côté comme de l’autre, même si celles de la police sont, en principe, encadrées par la Loi et ses principes. C’est une histoire de testostérone et de pouvoir. Mais il pêche, comme les trafiquants, devant le miracle de l’argent facile qui lui fait oublier la morale. Rattrapé par la patrouille des agents fédéraux, c’est la chute, il dénonce ses camarades policiers corrompus pour éviter la prison à sa femme et ruiner sa famille.

    Winslow donne une version apocalyptique des luttes de pouvoir entre unités de la police, justice américaine, élus et fonctionnaires de la mairie, mafias… où tout n’est que corruption, échange de bons procédés et intérêts personnels. En fermant ce roman on espère que seule une tout petite part de ces dérives n’est possible dans la vraie vie !

  • RISS, ‘Une minute quarante-neuf secondes’.

    Sortie : 2019, Chez : Actes Sud.

    Le dessinateur Riss est l’un des survivants de l’attaque islamiste de janvier 2015 contre la rédaction de l’hebdomadaire satyrique Charlie Hebdo (12 morts, 11 blessés dont 4 grièvement) dont il reprendra la direction après sa sortie de l’hôpital. Dans ce récit il revient sur cette tragédie qui a stupéfié la France, précédé de quelques jours celle de l’HyperCasher (4 morts) et de quelques mois celles du Bataclan et des « Terrasses » à Paris en novembre (130 morts, plus de 400 blessés). Il raconte ces 100 secondes fatidiques qui se sont déroulées à l’intérieur de la rédaction du journal transformé en champs de massacre, et il narre, surtout, les années d’avant et celles d’après.

    Dessinateur dans l’âme depuis l’enfance il avance progressivement dans la carrière, rencontre ses héros Cabu, Wolinski, Cavanna… et s’associe avec eux lorsque Charlie Hebdo est relancé en 1992. Il apprend le métier avec ces géants, Charb devient son ami. Cette joyeuse bande vivote dans un journal toujours entre la faillite et la poilade mais ses membres rigolent à n’en plus finir et croquent la vie française de façon toujours plus hilarante et provocatrice au nom de la liberté d’expression.

    Mais cet âge d’or se termine en 2015, la rigolade a pris fin, écrasée sur le mur de la bêtise humaine. Les survivants et la relève continuent le journal. Avec une certaine amertume Riss raconte les combats post-janvier 2015, contre les intellectuels de l’islamo-gauchisme émergent, contre les revendications des aigrefins qui rôdent autour des dons reçus par la rédaction par millions d’euros après le drame et, toujours avec une foi et un engagement qui forcent l’admiration, pour la liberté d’expression quel que soit le sujet.

    Ce récit est émouvant, on n’y retrouve pas l’humour grinçant habituel du Riss que l’on connaît dans Charlie. C’est le livre de la gravité. Beaucoup a déjà été dit et écrit sur cette tragédie par ceux qui ont survécu, Riss avait certainement besoin lui aussi de coucher ses sentiments sur le papier, d’autant plus que ces survivants sont non seulement marqués par ce qu’ils ont vécu mais restent sous la menace du terrorisme religieux nécessitant leur protection sans doute jusqu’à la fin de leurs jours, leur rappelant tous les matins le monde terrible dans lequel ils sont entrés ce 7 janvier 2015, sans espoir de retour.

  • GOSPODINOV Guéorgui, ‘Le pays du passé’.

    Sortie : 2021, Chez : Editions Gallimard, traduit du bulgare.

    Gospodinov, écrivain bulgare né en 1968, a écrit avec « Le pays du passé » un joli et original roman sur le temps et la mémoire.

    Le narrateur, écrivain, partage avec un ami intermittent, neurologue, Gaustine, un intérêt pour le positionnement de chacun vis-à-vis du passé. Alors il passe en revue ses congénères atteints de maladies neurovégétatives leur faisant perdre la mémoire et la notion de leur place dans le temps, mais aussi les hommes et les femmes qui sont simplement besoin de se repositionner dans le passé pour survivre au présent. L’expérience du narrateur (sans doute proche de celle de Gospodinov) est celle d’un citoyen d’un pays qui connut nombre de bouleversements politiques au cours de l’époque contemporaine : guerres balkaniques, guerres mondiales, principauté, monarchie, république, rideau de fer, communisme, nationalisme, capitalisme… un Bulgare né au début du XXème siècle (comme la génération du narrateur) a vécu 100 vies et 1 000 transitions. Certains ont eu du mal à suivre.

    Alors Gaustine crée des cliniques pour accueillir ces déboussolés du temps qui passe trop vite pour les ramener dans un temps où ils se sentent mieux. Il favorise même l’organisation d’un référendum dans les pays européens pour connaître l’époque du passé dans laquelle ils aimeraient revenir !

    Gospodinov signe ici un conte philosophique sur la nostalgie du temps qui est passé et ne reviendra plus, sinon dans nos souvenirs. Mais l’avenir est inévitable, il faut donc non seulement cultiver notre mémoire mais affronter le futur.

  • MENGISTE Maaza, ‘Sous le regard du lion’.

    Sortie : 2012, Chez : Actes Sud.

    Maaza Mengiste est une écrivaine d’origine éthiopienne, naturalisée américaine. Née à Addis-Abeba en 1971, trois années avant l’instauration d’une dictature militaire communiste à la suite de la déposition de l’Empereur Haïlé Sélassié en 1974, elle garde un souvenir très prégnant de ces premiers mois de la « terreur rouge » qui s’abattaient sur ce pays, avant l’exil de sa famille au Nigeria puis au Kenya et, enfin, aux Etats-Unis d’Amérique.

    Cette période trouble est le cadre de ce premier roman qui narre l’histoire d’une famille plutôt favorisée au cœur de la capitale éthiopienne en proie à la folie du régime. Arrestations, torture, exécutions, nationalisations, défilés à la « gloire de la Révolution » sont le quotidien de la ville et du pays. Dans ce contexte dangereux et idéologisé, les membres de la famille de Hailu, chirurgien, réagissent différemment, puis tous se retrouveront contre la terreur promue par le major Guddu, inspiré de Mengistu Hailé Mariam, militaire qui dirigea le pays durant ces années noires (il est aujourd’hui toujours exilé et protégé au Zimbabwe, il a été condamné à mort pour génocide par la justice éthiopienne en 2008, on estime le nombre de morts durant son régime aux alentour d’un million, de répression, de famines et de mauvaise gestion).

    Ce roman rappelle cette sombre période le l’histoire contemporaine de l’Ethiopie, commencée par la guerre coloniale menée et gagnée par l’Italie dans les années 1930, et dont la violence se poursuit encore aujourd’hui avec la énième reprise de la guerre civile entre Addis-Abeba et la province rebelle du Tigré.

    Il décrypte les comportements de résistance de chacun face à l’oppression, le questionnement intime des uns et des autres sur la meilleure réaction possible, les risques à prendre, et pour quel résultat tangible ? On imagine aisément que ce type de réflexion est mené par tout peuple en proie à la répression ou à l’occupation. Jusqu’où peut-on accepter, à quel moment la contestation doit être violente, quel prix est-on prêt à payer pour la liberté ? De l’occupation allemande de l’Europe en 1939-1945, à celle de l’Ukraine par la Russie en 2022, ce problème est aussi vieux que le monde et bienheureux sont les pays démocratiques qui n’ont pas eu à se la poser depuis près de 70 ans !

  • FERNEY Alice, ‘Dans la guerre’.

    Sortie : 2003, Chez : Actes Sud.

    Un couple landais déchiré par la guerre de 1914-1918 : Jules est appelé au front, Félicité reste à la ferme avec ses deux enfants bienaimés et une belle-mère acariâtre. Et puis il y a le chien Prince qui traverse la France pour retrouver son maître sur le front dans l’est de la France et devenir un chien-soldat portant les messages à travers les méandres des tranchées.

    Mais au-delà de cette guerre sordide il y a l’amour que se portent Félicité et Jules qui leur permet de survivre en attendant de se retrouver. Il y a l’amitié des camarades de tranchée qui aide à supporter le déluge des bombes. Et il y a l’attente que tout cet enfer prenne fin et que la séparation se termine enfin.

    Hélas, beaucoup vont mourir sous l’acier des « boches » et du fait du désespoir de la séparation. Mais l’espoir survit et les enfants de Jules et Félicité vont poursuivre l’histoire de la famille malgré les traumatismes de cette guerre qui a laissé l’Europe dévastée.

    Alive Ferney parle plus des hommes dans la tourmente que de la guerre elle-même sur laquelle tant a été écrit. C’est un roman sur l’amour, la séparation, l’attente, bref sur la vie quand toutes les passions sont exacerbées dans un environnement de violence. Son écriture est toute en délicatesse, tournée sur les sentiments qui animent ses personnages et qu’elle rend avec talent.

  • Saint-Exupéry Antoine de, ‘Pilote de guerre’.

    Sortie : 1943, Chez : Editions Gallimard.

    Antoine de Saint-Exupéry (1900-1944) avait 40 ans lorsque l’Allemagne envahit la France pour la troisième fois en moins d’un siècle. Pilote émérite des premières heures de l’aviation, il s’engage dans l’armée de l’air et sert comme capitaine dans l’escadrille de reconnaissance 2/33. Après l’armistice il s’exile aux Etats-Unis où il écrira une partie de son œuvre, dont « Pilote de guerre », avant de revenir dans l’armée de l’air en Afrique du nord. Sur son insistance, il sera de nouveau autorisé à voler malgré son âge et son embonpoint, pour des missions de reconnaissance. Il sera abattu le 31 juillet 1944 au-dessus de la Méditerranée du côté de Marseille.

    Dans ce roman Saint-Ex saisit l’occasion d’un vol d’observation au-dessus de la France, alors que l’armée allemande a lancé son invasion sur l’hexagone, pour laisser divaguer ses pensées : le froid et l’altitude, la protection des nuages, le feu allemand, le risque de ne pas revenir vivant à la base et la terre qui paraît vide à dix mille mètres d’altitude mais qui révèle les signes de la présence de l’homme, de ses réalisations, les routes, les canaux, les convois…

    A terre c’est l’exode de la foule qui fuit devant l’avancée allemande. Vu des airs ce sont « des routes noires de l’interminable sirop qui n’en finit plus de couler. » Mais alors que son avion traverse les nuages pour se rapprocher du sol au-dessus d’Arras sa réflexion revient plus près de la terre des hommes, du poids de la défaite pesant sur tous les enfants de France. Quand la notion d’homme devrait être l’essentiel nous avons oublié l’égalité, la liberté, la charité, et nous avons perdu l’homme au profit de l’individu !

    S’il avait survécu jusqu’à notre XXIème siècle, le pilote-philosophe serait fort marri de constater combien son constat n’a fait que se renforcer pour conduite la civilisation à sa propre décadence. Comme toujours les écrits de Saint-Exupéry relèvent autant du conte philosophique que du récit ou du roman. Inspiré par la dévastation de la France, écrit dans son exil américain, il en sort une vision plutôt sombre de l’état de l’humanité que viennent souligner les illustrations tragiques de la première édition datant de 1942, de Bernard Lamotte, ami de l’écrivain, magnifiquement publiées dans cette nouvelle édition Gallimard.

  • KERTESZ Imre, ‘Etre sans destin’.

    Sortie : 1975, Chez : Actes Sud (1998).

    Imre Kertész (1929-2016) est un écrivain hongrois qui a reçu le prix Nobel de littérature en 2002. De confession juive il a fait partie des convois déportant les juifs hongrois vers Auschwitz-Birkenau à partir de mai 1944, peu après l’invasion allemande de la Hongrie, dans les derniers mois de la guerre. C’est Adolf Eichmann qui a organisé les opérations. Environ 450 000 juifs sont déportés dont 80% ont été directement exécutés à leur arrivée. Si l’on ajoute les juifs exécutés directement en Hongrie par les nervis locaux pronazis ce sont environ 550 000 juif qui furent massacrés dans ce pays.

    Kertész avait environ quinze ans lorsqu’il fut raflé par la gendarmerie hongroise et embarqué pour Birkenau, puis Buchenwald où il passa l’essentiel de sa déportation. Déjà réquisitionné à Budapest pour travailler dans des usines de guerre, il croit tout simplement qu’il va faire la même chose en Allemagne et ne semble pas trop s’émouvoir d’y être expédié dans ces convois de la mort aux conditions de confort plutôt limitées… Il passera d’ailleurs une partie de son année de déportation dans un camp de tentes, annexe de Buchenwald, réservé aux travailleurs dans les usines alentour, avant d’être expédié à l’hôpital du camp pour être soigné jusqu’à ce que survienne la libération par l’armée américaine.

    Le narrateur est l’adolescent qu’il fut à cette époque, observant son environnement avec le regard étonné et naïf propre à sa jeunesse. Il montre l’incapacité du jeune homme qu’il était à concrétiser la barbarie dans laquelle il est en train de sombrer. Certes il se reconnaît moins bien traité que lolorsqu’ilivait en famille à Budapest, mais il est parfois enchanté par le paysage montagneux et fleuri des collines sur lesquelles est situé Buchenwald. Il se réjouit de temps paisibles le soir après la distribution de la « soupe ». Et en tant qu’ouvrier hongrois il veut être performant pour défendre la réputation de son pays.

    Il y a sans doute un parti-pris ironique à insister sur la naïveté de cet adolescent qui semble ne jamais vraiment réaliser ce nouveau monde de souffrance et de mort qui l’entoure. Quelques indices le mettent pourtant sur la voie, les cheminées qui crachent leur puanteur, les douches dont il entend parler et dans lesquelles du gaz remplacerait l’eau, les appels interminables qui usent sa volonté de résister et, surtout, la faim qui ronge tout sens de l’humanité et réduit ceux qui en souffrent à l’état de bête.

    Kertész était toujours vivant à la libération de Buchenwald, et même relativement bien soigné, à ses yeux, à l’infirmerie où il était traité pour diverses infections corporelles, goutant le « confort » de vrais lits et de duvets douillets. Il arrive à rejoindre Budapest, retrouve l’appartement familial occupé par d’autres qui lui ferment la porte au nez, puis se rend chez ses voisins, MM. Fleischmann et Steiner, qui lui apprennent la mort de son père en Allemagne, le remariage de sa belle-mère avec celui qui géra l’entreprise familiale durant les heures sombres, mais aussi la survie de sa mère qu’il part rejoindre à la dernière page du livre.

    Avec ces nouveaux compagnons de liberté il mène la conversation entre ceux qui sont passés par les camps et ceux qui ne les ont pas connus. Il lance une incroyable divagation sur la notion du temps en camp de concentration, celle de son destin que l’on vit « pas à pas », dans la file de Birkenau comme dans l’existence d’avant, et alors que les autres lui souhaitent de repartir de zéro, KeKertészéalise qu’il est condamné à poursuivre la vie déjà commencée et qui est la sienne propre, camp de la mort ou pas. Et dans ces pas de l’existence il y a aussi ceux des petites compromissions qu’il faut bien admettre avoir commis pour ne pas avoir à « avaler cette fichue amertume de devoir n’être rien qu’innocent. »

    Et alors qu’il prend la route pour rejoindre sa mère, il médite sur l’incontournable « piège du bonheur » :

    « Puisque là-bas aussi, parmi les cheminées, dans les intervalles de la souffrance, il y avait quelque chose qui ressemblait au bonheur. Tout le monde me pose des questions à propos des vicissitudes, des « horreurs » : pourtant en ce qui me concerne, c’est peut-être ce sentiment-là qui restera le plus mémorable. Oui, c’est de cela, du bonheur des camps de concentration, que je devais parler la prochaine fois, quand on me posera des question.
    Si jamais on m’en popose. Et si je ne l’ai pas moi-même oublié. »

    C’est une étrange vision de la déportation que nous déploie ici Imre KeKertészt le lecteur ne peut s’empêcher de se demander s’il révèle un aspect provocateur ou un regard innocent, sans doute un peu des deux et très certainement, un moyen de survie. Peut-être aussi un goût pour l’absurde comme certains autres écrivains issus de l’Europe centrale et orientale comme Kafka.

    Après la guerre, l’écrivain fut malmené par la Hongrie communiste avant de rencontrer la reconnaissance internationale à la fin des années 1980 et de recevoir la prix Nobel en 2022 pour une œuvre consacrée à la barbarie.

  • PARKER Robert B., ‘Night and Day (version anglaise)’.

    Sortie : 2009, Chez : Quercus.

    Une aventure de l’officier de police Jesse Stone dans une banlieue Boston. Le garçon est sympa et analytique. Il picole pas mal pour oublier que sa femme l’a quitté mais il a beaucoup d’amis. Il dragouille une de ses adjointes mais ils forment une solide équipe qui va élucider le mystère du voyeur de la ville. Une lecture simple permettant surtout de maintenir son niveau anglais !

  • EPSTEIN Fabrice, ‘Un génocide pour l’exemple’.

    Sortie : 2019, Chez : Les Editions du Cerf.

    Fabrice Epstein, jeune avocat branché, spécialisé en fusion-acquisition, style propre sur lui mais détendu, chroniqueur du magazine « Rock & Folk » et acteur au palais de justice, petit-fils d’immigrés juifs-russes exterminés à Auschwitz, a été commis d’office, en tant que membre de la conférence des avocats du bureau de Paris (une espèce de confrérie pour beaux-parleurs ayant passé avec succès un concours d’éloquence), à la défense de Pascal Simbikangwa, militaire rwandais, ancien responsable du service de renseignement (la police politique) sous le régime génocidaire du président Habyarimana dont l’assassinat (toujours non attribué à ce jour) déclencha le génocide contre l’ethnie tutsi. Simbikangwa est paraplégique par suite d’un accident de la route au Rwanda et cloué depuis sur chaise roulante.

    Après avoir fui son pays en 1994 et erré dans différents pays, il ne trouve rien de mieux que de rejoindre Mayotte, territoire français, en 2005 où il dépose une demande d’asile utilisant pour se faire l’un de ses nombreux patronymes. L’asile lui est refusé et le garçon est arrêté pour trafic de faux papiers. Il est ensuite emprisonné puis jugé par la cour d’appel de Paris où il est condamné en 2014 pour génocide et complicité de crime contre l’humanité à 25 ans de prison par un jury populaire composé de six citoyens et de trois magistrats, bien que ses avocats aient plaidé l’acquittement, peine confirmée en appel. Il est toujours embastillé à ce jour.

    Il aurait été préférable que Simbikangwa cherche à se réfugier ailleurs qu’en France ce qui aurait évité d’avoir à le juger à Paris, mais, hélas, il choisit de rejoindre Mayotte. La France refusa son extradition au Rwanda où il aurait pu être condamné à des peines non compatibles avec le droit français.

    Epstein est l’avocat de l’accusé en faveur duquel il prend évidemment partie. Son récit est centré sur toutes les incohérences d’une procédure qui se déroule vingt ans après les faits au titre de la compétence universelle que s’est octroyée la France pour juger des crimes de génocide quel que soit le lieu où ils ont été commis. Les témoins produits par l’accusation témoignent par vidéo depuis le Rwanda, beaucoup sont analphabètes, se contredisent, sont probablement sous la coupe du nouveau régime tutsi qu’Epstein qualifie au passage de dictatorial.

    Bien sûr qu’il s’agit d’un procès « politique », comment en serait-il autrement dans un contexte où la France a mené une coopération, notamment militaire, avec le régime précédent et cherche à se racheter ? Bien sûr que les doutes n’ont pas profité à l’accusé, bien sûr que le régime actuel est dictatorial comme l’était le précédent (au moins celui-ci n’est-il pas génocidaire)… Epstein s’émeut que les fondamentaux de la justice française ne soient pas appliqués dans le cas d’espèce. Il n’arrivera à convaincre personne que le chef de la police politique du régime Habyarimana n’ait point participé à la préparation du dernier génocide du XXème siècle. Tout ceci est vrai et la France a fait ce qu’elle a pu, refusant l’extradition de l’accusé ce qui aurait été une solution facile pour se débarrasser du problème, acceptant quelques raccourcis avec son droit pour laisser condamner un probable génocidaire.

    L’auteur lui-même admet quand même au début de son chapitre « D’une identité à l’autre » que :

    « Si Simbikangwa avait été acquitté, pleinement et entièrement, j’aurais été gêné. »

    Au moins l’emprisonnement de Simbikangwa en France lui aura évité, jusqu’ici, d’être assassiné par les sicaires du régime Kagamé comme ce fut le cas pour nombre d’autres accusés s’étant réfugiés à l’étranger.

    A la fin de son récit, Epstein rapproche ce que le génocide rwandais évoque à sa mémoire de petit-fils de victimes de la Shoah, et raconte le voyage qu’il effectua en Biélorussie, avec son père, après le procès, à la recherche du passé de ses grands-parents. Il avance un peu dans la connaissance de cette histoire familiale en s’interrogeant pour savoir s’il est du côté des victimes ou des bourreaux, si le petit-fils d’une victime (lui-même) est en droit de défendre un bourreau supposé ? A cette dernière question il répond un OUI franc, comme l’a prouvé sa défense de Pascal Simbikangwa, même au prix d’arguments auxquels il ne devait pas vraiment croire lui-même, d’attaques un peu basses contre les experts, l’avocat général, les parties civiles ou même contre la France.

    Sa plaidoirie est intégralement publiée en annexe, elle sera vaine car malgré ses supplications, le jury populaire condamnera l’accusé.

  • BELLOW Saul, ‘Herzog’.

    Sortie : 1966, Chez : Editions Gallimard / Folio 708 & 709.

    Saul Bellow (1915-2005), prix Nobel de littérature 1976, écrivain juif et fils d’exilés russes, raconte dans ce roman de deux volumes les pérégrinations amoureuses et familiales de Moses Herzog dans les années 1960, entre New-York, Chicago et les montagnes du Berkshire. Herzog est professeur de littérature et de philosophie, publie des ouvrages, dont « Romantisme et Christianisme » et, surtout, se laisse envahir par les femmes de sa vie.

    Il y a évidemment de l’autobiographique dans « Herzog » mais aussi, précise l’auteur, « beaucoup d’invention ». Néanmoins, Bellow fut enseignant et écrivain, et affronta des divorces successifs. On retrouve dans le roman cette écriture typiquement juive centrée sur ce personnage décrivant ses malheurs avec humour et autodérision. On se croirait dans un film de Woody Allen.

    Moses, la quarantaine, séduit des jeunes femmes, parfois ses élèves, et se fait quitter avec fracas. La dernière en date, Madeleine, dont il a une fille, le trompe avec son meilleur ami, demande le divorce et le laisse en plein chaos mental. Il y a bien sûr un psychanalyste dans le tableau, un avocat, un médecin, tous juifs, ponctuant leurs dialogues de mots et de phrases en yiddish :

    « In drerd aufn deck [Au bord de nulle part. Sur le toit de l’Enfer]. »

    Tout ce petit monde est nombriliste, tourné sur lui-même. On se lamente, on s’analyse, on se tâte. Les relations parents-enfants sont compliquées mais l’attachement familial est sacré. En famille, on se plaint, on déplore, on regrette, on se raconte. Pour ne pas sombrer dans la folie Herzog écrit des petits billets pour jalonner ses pensées ou pour des destinataires à qui il ne les expédie jamais (Dieu, le général Eisenhower, son meilleur ami et rival, Madeleine…) mais qui lui permettent d’exprimer ses élucubrations diverses. Malgré son pessimisme et ses échecs féminins, Herzog reste un incorrigible séducteur et ce roman foisonnant se termine sur l’image du héros préparant le dîner pour Ramona, sa nouvelle conquête, dans sa maison des Berkshires…

    Ce magnifique roman est dense, douloureux et drôle. Le parti-pris rédactionnel de ces billets parsemés tout au long du récit ajoute un brin de folie dans la narration des mésaventures de Moses. La complexité de l’histoire de cet homme est aussi le fruit de la richesse de l’esprit de Bellow, un grand écrivain !

  • CHARLIE HEBDO, ‘Charlie Hebdo – 50 ans de liberté d’expression’.

    Sortie : 2020, Chez : Editions Les Echappés.

    50 années de dessins et de chroniques de la rédaction de Charlie Hebdo, depuis la censure de Hara-Kiri en 1970, le célèbre « Bal tragique à Colombey – 1 mort » jusqu’aux conséquences de l’exécution de huit journalistes et quatre autres personnes par des terroristes islamiques en 2015. On y retrouve les mots hilarants de Cavanna posés sur des analyses intelligentes de notre société, les dessins désopilants des années 1980 et suivantes de Wolinsky, Reiser, Willem, Cabu… illustrant les effets d’une censure étatique qui n’était tout de même pas très rigide si l’on en juge ce retour sur l’histoire de Charlie. Bien sûr il y eut de multiples procès, souvent gagnés par l’hebdomadaire, et dont les déroulements sont narrés de façon désopilante dans les colonnes du journal, il y eut des incertitudes financières, et 2015 vit ce sidérant massacre de douze personnes du journal, mais Charlie Hebdo est toujours là tous les mercredis dans nos kiosques.

    La rétrospective nous emmène jusqu’à 2017 en publiant dessins et chroniques des survivants post massacre de 2015, y compris des reportages sur des publications ou communiqués de personnes qui ne s’affichèrent pas « Charlie », sur le thème « ils l’ont bien un peu cherché », intellectuels ou citoyens sur les marchés… Le courage et la persévérance insensés d’une bande de journalistes et de dessinateurs gaulois ont jusqu’ici été plus forts que l’obscurantisme qui nous cerne. En fait ce livre anniversaire, 330 pages grand format et en couleur, retrace la chronique de la bêtise humaine et l’on s’aperçoit que celle des ploucs, qui plus est lorsqu’ils sont religieux, est bien plus redoutable et meurtrière que celle d’un Etat démocratique. Evidemment le style Charlie heurte les coincés, c’est d’ailleurs son objectif, mais pour ceux qui le sont moins, qu’est-ce que c’est drôle !

    Alors ne nous privons pas de notre dose de rire tous les mercredis avec en plus, Le Canard Enchaîné, le journal satirique frère. Tous deux sont les meilleurs chroniqueurs de la comédie humaine de nos jours.

  • PILLE Lolita, ‘Eléna et les joueuses’.

    Sortie : 2019, Chez : Editions Stock / Le Livre de Poche n°36286.

    Lolita Pille poursuit l’exploitation de la veine creusée depuis 2002 avec « Hell », celle de personnages évoluant dans le monde désabusé et cynique de la grande bourgeoisie parisienne dont les enfants alternent entre un désœuvrement de luxe, la cocaïne et des amours sans suite.

    Dans ce roman, Eléna, ancienne joueuse de tennis déclassée, traîne sa morgue entre sa famille génétique, fauchée, trahie et peuplée de morts suspectes, et sa famille d’adoption, de riches industriels vendeurs d’armes dans le tiers-monde, ravagée par les suicides récurrents de certains de ses membres.

    Lolita Pille semble fascinée par ces milieux décadents et intellectuellement corrompus, dans lesquels évoluent ses personnages, celui-ci n’y déroge point. Les dialogues sont alertes et drôles dans cet environnement morbide. Il n’y a pas beaucoup d’espoir dans le monde Lolita.