Catégorie : Notes de lecture

  • BUBER-NEUMANN Margarete, « Milena – témoignage ».

    Sortie : 1977, Chez : Editions du Seuil / POINTS P443.

    Margarete Buber-Neumann (1901-1989) fut une militante communiste allemande. Exilée en Union soviétique, sa seconde patrie, dans les années 1930, elle sera victime des purges staliniennes, condamnée à 5 ans de camp pour « activités contre-révolutionnaires ». Au bout de deux ans de goulag au Kazakhstan elle est remise par le NKVD (la police politique stalinienne) à… la gestapo dans le cadre de l’accord germano-soviétique et elle passera cinq ans dans le camp de concentration de Ravensbrück.

    Au cours de son internement par les nazis, elle fait la connaissance de Milena Jesenka (1896-1944), journaliste tchécoslovaque engagée qui fut amie de l’écrivain Kafka (1883-1924) et fréquenta le monde intellectuel et politique de Prague et de Vienne dans l’entre-deux-guerres. A priori dotée d’une personnalité charismatique Milena noue immédiatement une forte amitié avec Margarete. Ensemble elles affrontent la barbarie nazie de Ravensbrück et se promettent, si elles s’en sortent, d’écrire un livre à quatre mains pour témoigner.

    Milena meurt d’épuisement et de maladie avant la libération du camp, Margarete tint leur promesse commune et publie sa première biographie en 1977. Ce livre n’est pas centré que sur Ravensbrück (sur lequel Margarete a écrit un autre récit) mais sur la vie de Milena, happée par les suites de la première guerre, la recomposition de l’empire austro-hongrois et la montée du nazisme qui n’eut de cesse que de contester cette recomposition et notamment la création de la Tchécoslovaquie intégrant d’importantes minorités allemandes et hongroises. On connaît la suite, les accords de Munich autoriseront Hitler à envahir la Tchécoslovaquie en 1939, le vrai début de la seconde guerre mondiale…

    Milena traverse ces temps, épouse divers malotrus, aura une fille de l’un d’eux, se rapproche de Kafka, lutte pour la survie de son pays, de ses amis, juifs ou opposants politiques, voire les deux, mais elle se heurte à plus fort qu’elle et les nazis la feront taire. Elle continue la lutte au sein de camp de concentration avant d’être emportée par la maladie au cœur de la barbarie allemande du XXème siècle.

  • OUFKIR Malika, ‘La prisonnière’.

    Sortie : 1999, Chez : Grasset / Le Livre de Poche n°14884

    Ecrit avec Michèle Fitoussi.

    C’est l’histoire d’une haine, féroce, définitive… royale, celle du roi du Maroc Hassan II à l’encontre de la famille Oufkir dont le père et mari : Mohamed, a commis le crise de lèse majesté en attentant à la vie du monarque lors d’une tentative de coup d’Etat avortée en 1972 alors qu’il était ministre des armées et proche conseiller du roi. Selon les versions, il se serait suicidé ou aurait été exécuté après l’échec de cette tentative de renversement. Dans les vingt années qui suivirent, sa femme et ses six enfants furent emprisonnés et le simple nom « Oufkir » rayé du langage marocain.

    Durant son règne, le roi Hassan II a souvent fait preuve d’une grande intelligence dans sa capacité à gérer les relations internationales à l’avantage de son pays, tout spécialement avec la France, ancienne puissance chargée du « protectorat ». On se souvient notamment de son combat pour récupérer la souveraineté sur le « Sahara espagnol » après sa décolonisation et des mots qu’il eut avec beaucoup d’adresse contre Danièle Mitterrand (l’épouse « morganatique ») qui défendait l’indépendance de ce nouveau territoire. On sut également qu’à l’intérieur du pays il était un roi de pouvoir absolu qui n’hésitait pas à défendre ses prérogatives et son pouvoir, sans états d’âme et par tous les moyens à sa disposition, qui étaient nombreux.

    Ce livre de Malika Oufkir révèle la réalité d’un régime politique d’un autre âge qui de plus, dans le cas du Maroc, investit son titulaire du titre de « commandeur des croyants » dont on ne sait pas exactement ce qu’il recouvre sinon de donner un aspect religieux au pouvoir absolu du roi du Maroc. Déjà proche de la famille royale, habituée du Palais et de ses mondanités monarchique, la famille Oufkir s’est fait notifier la décision du roi d’adopter leur fille aînée, Malika, car celle-ci distrait sa propre fille. Malika a 5 ou 6 ans, la décision est exécutoire pour le soir même et c’est un déchirement pour cette gamine qui verra beaucoup moins sa famille et va vivre une dizaine d’année dans le cocon monarchique aux pratiques moyenâgeuses : bataillons d’esclaves (de vrais esclaves dont la vie entière est dédiée au roi), de domestiques, harem renouvelé régulièrement (le roi pioche dans sa « réserve » mais a une femme officielle), fêtes fastueuses, résidences de luxe dans le monde entier, valse des courtisans, shopping organisé sur un coup de tête à Paris ou à Londres, large famille entretenue luxueusement à ne rien faire, etc. etc. On était dans les années 1970 mais il n’est pas bien sûr que les choses aient fondamentalement changé aujourd’hui. Peut-être quand même les esclaves sont maintenant qualifiés de serviteurs ?

    Mais ce livre va surtout raconter les vingt années d’emprisonnement dans des conditions qui sont allées en empirant, probablement sur décision du roi. Après la mort du « félon » Mohamed Oufkir (suicide ou exécution), l’objectif était de faire disparaître la famille et le nom même des Oufkir. Sans doute l’idée d’exécuter toute cette famille a-t-elle effleuré Hassan II mais sans doute aussi recula-t-il devant les réactions internationales qui se seraient immanquablement produites. Les exiler 20 années au milieu du désert a finalement provoqué bien moins de récriminations…

    Malika est la fille aînée, âgée d’une vingtaine d’années au début de l’exil, elle va prendre la tête de la famille, assurer l’éducation de ses frères et sœurs plus jeunes, écrire de multiples lettres au roi pour implorer sa clémence, essayer de rendre leurs conditions de détention les moins pénibles possibles, puis mener à bien un incroyable projet d’évasion qui lui permettra de rejoindre Rabat avec trois autres prisonniers Oufkir et alerter la presse internationale et certaines ambassades. Une fois leur évasion rendue publique le roi sera forcé de libérer toute la famille qui découvrira combien la simple mention du nom « Oufkir » terrorise la population marocaine, expliquant ainsi l’abandon dans lequel une bonne partie du pays a laissé cette famille. Hassan II les maintiendra encore cinq ans en résidence surveillée à Marrakech avant de leur rendre leurs passeports et les autoriser à quitter le Maroc.

    Ce témoignage raconte aussi ce qu’est cette monarchie marocaine de droit divin : un régime inique et intraitable, mais efficace pour durer. Le statut du roi n’est quasiment jamais remis en cause et Malika elle-même, lorsqu’elle parle de son monarque, le fait avec respect. Ce pouvoir absolu ferait rêver n’importe quel dictateur de la planète à la merci des révolutions, fussent-elles de palais, mais au Maroc, le « commandeur des croyants » semble en place pour des siècles, et avec l’approbation de ses sujets, quelles que soient ses infâmies.

  • SARTRE Jean-Paul, ‘Le Mur’.

    Sortie : 1939, Chez : Gallimard / Le Livre de Poche n°33.

    Jean-Paul Sartre (1905-1980) a écrit « Le Mur » alors qu’il était dans la trentaine et vivait dans l’Europe des années 1930 agitée de nouveau par ses démons : la guerre d’Espagne, l’arrivée des nazis au pouvoir en Allemagne et les bruits de bottes provenant de toutes parts.

    L’ouvrage est composé de cinq nouvelles dont les thèmes tournent autour de l’enfermement, de l’absurdité et de la sexualité. L’idéologie fasciste est aussi évoquée à plusieurs reprises. La nouvelle « Le Mur » qui donne son nom au recueil nous fait partager la dernière nuit de trois compagnons républicains faits prisonniers et condamnés à mort par les forces franquistes.

    Dans « L’enfance d’un chef », Sartre expose les étapes franchies par Lucien avant d’adopter complètement l’idéologie fasciste et antisémite qui rôdait en Europe, à laquelle vont adhérer tant de personnes, insidieusement, progressivement, pour aboutir au désastre de la seconde guerre mondiale.

    Bien évidemment ce cheminement improbable vers la barbarie peut être décrit à peu près dans les mêmes termes pour les deux autres grandes idéologies totalitaires du Xxème siècle : le stalinisme et le maoïsme. L’auteur ayant plus ou moins pactisé avec celles-ci à un moment ou un autre de son œuvre, il oriente les personnages du « Mur » vers le fascisme, mais l’Histoire nous a désormais instruit que les processus sont très similaires.

    Plus inattendu pour une publication de 1939, la sexualité en est aussi l’un des thèmes centraux : la vie de couple, l’homosexualité, l’abstinence, l’impuissance, la prostitution… Sartre innove aussi sur ce thème et ses personnages sont habités de tendances et de pulsions diverses qui s’entrechoquent avec leurs idées politique.

    Après « La Nausée », Sartre démarrait avec « Le Mur » une puissante œuvre politique et littéraire qui a marqué son siècle.

  • VAILLAND Roger, ‘Un jeune homme seul’.

    Sortie : 1951, Chez : Editions Corrêa / Le Livre de Poche n°2212

    Roger Vaillant (1907-1965), est écrivain-essayiste-journaliste du XXème siècle, marqué par la seconde guerre mondiale (il entre alors dans la Résistance) et les grands courants de pensée de son époque, il est membre du parti communiste français avant de s’en retirer après la répression de Budapest en 1956.

    « Un jeune homme seul » narre la vie d’Eugène-Marie Favart, d’abord durant son adolescence passée dans une maison bourgeoise en province entre les deux conflits mondiaux, bien loin de l’excitation de la vie parisienne qu’il rejoint de temps à autres à l’occasion de réunions familiales, puis, durant la dernière guerre, ingénieur-cheminot exilé dans une autre ville de province avec sa femme espagnole et sa mère acariâtre. Il y est confronté à la dépression et à l’alcoolisme, mais surtout à son indécision à résister ou non à l’occupant allemand et ses affidés français.

    Et puis il découvrira l’engagement de son épouse et de ses proches ce qui le poussera à un geste glorieux mais probablement fatal. C’est le prix de l’honneur retrouvé après une longue errance dans la dépression !

  • FANON Frantz, ‘Peau noire masques blancs’.

    C’est le premier essai de Frantz Fanon (1925-1961), psychiatre martiniquais qui s’illustra comme l’un des penseurs importants du tiers-mondisme et de la condition de l’homme noir, ainsi que pour son soutien à la cause de l’indépendance algérienne.

    Ecrit en 1952, « Peau noire masques blancs » rend compte de la vision de Fanon sur le positionnement du « Noir » vis-à-vis du « Blanc ». Il y a clairement deux mondes non perméables l’un à l’autre. A force d’avoir considéré l’homme de couleur comme inférieur, le Blanc a réussi à l’en persuader et celui-ci va devoir développer une énergie incommensurable pour essayer d’être à la hauteur de la « civilisation blanche » qui l’a opprimé et continue à le faire.

    Pétri de références à la littérature psy l’ouvrage n’est pas toujours très abordable pour le néophyte en la matière mais les grandes idées de la pensée de Fanon apparaissent en force : l’aliénation du Noir par le Blanc par des siècles d’esclavage et de colonisation alors que tous devraient tendre vers un monde « humain » dans lequel il n’y aurait plus d’asservissement des uns par les autres :

    « Le Nègre n’est pas. Pas plus que le Blanc. »

    On note avec intérêt l’analyse du cas particulier du « Noir » de Martinique qui se place entre l’Africain et l’Européen, méprisant le premier pour tenter de séduite, vainement, le second, cherchant à s’approprier ses codes socio-culturels pour se rapprocher de celui que des siècles de domination ont présenté comme le modèle à atteindre :

    « Je me demande parfois si les inspecteurs d’enseignement et les chefs de service sont conscients de leur rôle aux colonies. Pendant vingt ans, ils s’acharnent par leurs programmes à faire du nègre un Blanc. A la fin, ils le lâchent et lui disent : vous avez incontestablement un complexe de dépendance vis-à-vis du Blanc »

    En nos temps actuels marqués par une pensée « décolonialiste » et « racialiste » cherchant à culpabiliser le « Blanc » pour le passé de ses ancêtres colonisateurs pour qu’il dédommage les minorités de couleur, Fanon s’avère moins radical et plus optimiste dans la possibilité de réunir l’humain dans ce monde. Il est vrai que 70 ans se sont passés depuis et que les progrès vers cet avenir radieux ont sans doute été insuffisants pour certains.

  • SCHMITT Éric-Emmanuel, ‘Journal d’un amour perdu’.

    Éric-Emmanuel SCHMITT a perdu sa mère à un âge où il commence à être attendu de perdre sa mère. Il en est traumatisé à de nombreux titres. D’abord la vie n’est plus la même, bien sûr, lorsque ses parents ont quitté ce monde, d’autant plus qu’il semblait vivre une relation affectueuse très forte avec sa mère, son père étant déjà décédé depuis longtemps après avoir passé dix-huit années fortement handicapé suite à une attaque cérébrale.

    Ensuite, sa mère est décédée, sans doute brutalement chez elle, mais n’a été trouvée que quelques jours après dans son appartement. Alors il y a une forte culpabilité du fils, bien entendu. Et puis il y a l’éventuel secret de sa paternité qui hante l’auteur et dont il espère trouver la réponse dans le journal intime de sa mère sur lequel il met la main. De secret il n’y a finalement pas, mais viendra la confirmation que son père légal est bien son père génétique par l’improbable intermédiaire de lecteurs/amis qui lui transmettent un message post-mortem de cette maman adorée.

    Schmitt couche sur le papier de ce petit récit les émotions qui l’assaillent en de courtes phrases un peu naïves, très tendres, comme une thérapie devant ce deuil. Après tout, il est écrivain et autant assécher sa tristesse par ce qu’il sait faire.

  • PADURA Leonardo, ‘L’homme qui aimait les chiens’.

    Sortie : 2011, Chez : Métailié.

    Leonardo Padura, écrivain cubain né en 1955, a écrit ici un fantastique roman historique centré sur l’assassinat de Trotski, exécuté en 1940, sur ordre de Staline, au Mexique où il était en exil après son expulsion d’Union soviétique. Les personnes réelles (le plus souvent) se mêlent aux personnages romancés dont Ivan, écrivain cubain mis en contact sans le savoir avec Ramon Mercader, l’assassin (vrai) de Trotski dont il va écrire et publier l’histoire. C’est le roman dans le roman.

    Cette histoire réelle et violente est racontée à travers trois parcours, celui de Trotski lui-même, celui de Mercader, l’agent stalinien espagnol choisi pour accomplir le noir dessein de Staline et celui d’Ivan l’écrivain cubain témoin halluciné de ces évènements tragiques. Les deux premiers ont été les acteurs de l’Histoire, engagés dans un combat de titans, une bataille idéologique, militaire et d’égos que Staline va remporter, assis sur plus de 20 millions de morts, victimes d’une des plus grandes répression organisée par un régime politique.

    L’histoire commence durant la guerre civile en Espagne à la fin des années 1930, où s’affrontèrent les « Républicains » et les « fascistes » sous les ordres du général Franco. Dans cette période où montaient les pouvoirs fascistes en Allemagne et en Italie, où les rumeurs de guerre enflaient dans toute l’Europe, l’affrontement idéologique entre Staline et Trotski était déjà sanglant en Espagne. Les « brigades internationales » réglaient leurs comptes, les agents secrets pullulaient, exécutions sommaires et massacres étaient érigés en méthodes de guerre par toutes les parties et la malheureuse Espagne fut le premier terrain d’affrontement de ces personnages mortifères qui ont ravagé le siècle et entraîné des dizaines de millions de morts.

    Au cours du processus de recrutement de Mercader par les services secrets soviétiques en vue de tuer le « renégat » Trotski, Padura montre parfaitement l’aveuglement des acteurs de cette époque, pris par le culte de la personnalité en faveur de Staline, emportés par les idées communistes, terrorisés par la menace des grandes purges soviétiques qui ont démarrée à cette période à Moscou et des exécutions sommaires réalisées à l’étranger par les services soviétiques. Soumis à la propagande et aux manipulations machiavéliques de son mentor soviétique, Mercader finira par exécuter Trotski dans son refuge mexicain avec le désormais fameux coup de piolet dans le crâne du « renégat ».

    Après vingt ans de prison au Mexique durant lesquelles il n’avouera jamais qui étaient les commanditaire de cet assassinat, il est libéré en 1960 et accueilli en Union soviétique, décoré en tant que « Héros de l’Union soviétique » et reçoit la médaille de l’Ordre de Lénine puis mis au placard, déstalinisation oblige. Son silence en prison au Mexique et la mort de Staline lui ont sans doute permis d’éviter l’exécution par les russes. Il mourra d’un cancer à Cuba, sans avoir jamais revu l’Espagne. Comme sa victime, Trotski, il était devenu un exilé dont personne ne voulait mais il réussit à survivre à la terreur stalinienne.

    Padura est né 2 ans après la mort de Staline dans un pays « frère » de l’Union soviétique, Cuba. Il a connu de l’intérieur une nation engagée dans le système révolutionnaire et communiste du XXème siècle qui a même poursuivi son parcours marxiste alors que Moscou changeait de cap après la chute du mur de Berlin. Le roman parle dans le détail de cette utopie et de son effondrement, de cet ogre bureaucratique qui n’a survécu qu’en dévorant les siens et dont Cuba fut le bon élève tropical.

    Le personnage (vrai) sans doute le plus intéressant est l’agent soviétique qui forme et guide Mercader, Leonid Aleksandrovich Eitingon. Espion trouble aux multiples noms et personnalités, d’un cynisme affiché et d’une fidélité à Staline plutôt générée par la peur que par l’adhésion à ses idées, il traverse et commente dans le roman toutes les grandes purges staliniennes et leurs procès où défilent tous les chefs bolchéviques de la première heure pour avouer des crimes qu’ils n’ont pas commis puis être exécutés. Dans la vraie vie comme dans le roman, il sera emprisonné à son tour, survivra et retrouvera Mercader exilé à Moscou.

    Dans ce roman réaliste, seul Trotski tire son épingle du jeu, modulo son assassinat sauvage. On sent une certaine tendresse de Padura à son égard qui le présente comme un exilé âgé, sa vie dédiée à la réflexion, notamment pour dénoncer les dérives staliniennes contre son peuple. C’est faire un peu court avec la véritable Histoire… Trotski est aussi le créateur de l’Armée rouge et fut théoricien de la terreur pour asseoir le pouvoir bolchévique lors de la révolution en Russie tsariste, bref, il ne fut pas complètement innocent de la dictature soviétique, même si celle-ci l’a assassiné. Mais Trotski, probablement à cause de sa fin tragique, a séduit une bonne partie de l’intelligentsia européenne jusqu’à la fin du XXème siècle. Leonardo Padura fait probablement partie du lot.

  • CAVANNA François, ‘Les Ritals’.

    Sortie : 1978, chez : Belfond / Le Livre de Poche 5383.

    Les aventures désopilantes de Cavanna (1923-2014), gamin de la banlieue-est de Paris à Nogent-sur-Marne, père maçon immigré italien ne sachant pas écrire, mère française, racontées à la première personne qui vont mener cet enfant joyeux et observateur à devenir un brillant journaliste-écrivain, cofondateur de Hara-Kiri puis de Charlie Hebdo au cynisme affiché et à la dérision permanente.

    « Les Ritals » c’est sa vie entre 6 et 16 ans, dans les caniveaux de Nogent, les caves avec les copains, les filles dans les rues, les chahuts à l’école, la picole de papa, les anciens combattants qui ont battu les boches et dont certains sont revenus salement estropiés, la solidarité de toutes ces familles italiennes venues faire la maçonnerie que les Français ne voulaient plus faire, un avant-goût de la lutte des classes entre immigrés et natifs, l’ascenseur social avec la passion de la lecture qui s’empare de lui dès le plus jeune âge, et c’est aussi l’histoire de l’immense et envahissant amour familial du trio qu’il compose avec ses parents, un amour bruyant, qui parle à l’italienne avec les mains, excessif mais indestructible.

    Ce récit, écrit à 50 ans, le fut avec le célèbre style de Cavanna, bougon, simpliste en employant un langage de gamin, mais développant des idées bien plus sophistiquées qu’il n’y parait. Il raconte son enfance comme il a chroniqué la progression de sa maladie de Parkinson dans les colonnes de Charlie Hebdo à la fin de sa vie, avec un humour dévastateur et une tendresse infinie.

  • CENDRARS Blaise, ‘Moravagine’.

    Sortie : 1926, Chez : Bernard Grasset.

    Blaise Cendrars (1887-1961), romancier voyageur et poète révolutionnaire voulait que son roman Moravagine soit le point de départ d’une saga narrant les aventures de son héros qui semble concentrer tous les aspects baroques et détraqués de l’auteur. Hélas ce fut un ouvrage solitaire qui ne connut pas de suite. Quel dommage car les pérégrinations de Moravagine commençaient superbement !

    Il semble que l’écriture de cet ouvrage fut longue et douloureuse, commença en 1914, connut moulte étapes, remaniements et corrections avant sa publication en 1926. Moravagine est un descendant caché de la dynastie d’Autriche-Hongrie car ses dérangements mentaux en font un criminel. Il est visité par hasard par un étudiant en médecine (Cendrars commença des études de médecine durant lesquelles il croisa un schizophrène violent par ailleurs dessinateur de talent qui pourrait être son modèle pour Moravagine), Raymond, qui va identifier son génie et faciliter son évasion de l’asile où il végète.

    Ensemble ils vont parcourir le monde de ce début de XXème siècle en commençant par la Russie en pleine révolution où les bas instincts de Moravagine vont pouvoir se libérer au service de la cause bolchévique qui n’était pas avare de violence sanglante contre la « réaction » non encore vaincue. Ils vont ensuite parcourir l’Europe pour fuir la répression avant de se retrouver en Amérique latine, toujours en fuite à travers la jungle puis d’être happé par la première mondiale en Europe.

    Dans chacune de ces circonstances, Moravagine fait preuve d’un incroyable sens de l’adaptation à des circonstances souvent terribles, jusqu’à devenir un demi-Dieu « indien bleu ». Individu qui semble au-delà du bien et du mal, il emmagasine les expériences sans en craindre aucune. Animé d’une inépuisable énergie il passera ses dernières semaines à écrire des milliers de pages toujours entre deux piqures de morphine dont il est devenu addict. Rassemblées par Raymond, ces pages signées « Moravagine, idiot », racontent une guerre commencées en 1914 et terminée en 2013, mêlant les aventures humaines aux élucubrations de la planète Mars. Cendrars (qui apparaît également dans le roman) n’en cite que tes têtes de chapitre dans la bouche de Raymond, mais peut-être devaient-ils être les titres de la suite de Moravagine ?

    On sent dans ce roman flamboyant tout l’intérêt de l’auteur pour le combat révolutionnaire qui bouleversa l’Eurasie durant premier quart du XXème, et son attrait un peu morbide pour la maladie mentale et le génie qui, parfois, en découle. Cendrars revisite par l’intermédiaire de Moravagine tous les séismes de la civilisation occidentale qui ont semé tant de dévastation chez les humains sans les achever. Et encore, en 1926, date de parution du roman, n’avait-il pas tout vu, loin de là. Le lyrisme de l’auteur associée à la folie furieuse de son héros (on se demande parfois qui est Cendrars, qui est Moravagine) a donné la un grand roman !

  • MANN Thomas, ‘La montagne magique’.

    Traduction : Maurice Betz

    L’œuvre monumentale (800 pages) de l’écrivain allemand Thomas Mann (1875-1955), prix Nobel de littérature 1929, publiée dans l’entre deux-guerres : l’intrigue se déroule dans un sanatorium en Suisse, à Davos, au sein du petit microcosme des malades de la tuberculose et de leurs soignants, ceux « d’en haut » par opposition à ceux d’en-bas, habitant le « pays plat ».

    Hans Castorp, jeune bourgeois allemand, vient à Davos visiter son cousin Joachim venu y soigner sa tuberculose au grand air de la montagne. Il se laissera convaincre par le directeur médical de l’établissement, Behrens, qu’il est lui aussi malade et, finalement, son amicale visite de trois semaines se transformera en un séjour médical de sept années. L’histoire ne dit pas s’il était réellement tuberculeux où s’il s’en est juste fait persuader par Behrens qui avait tendance à considérer tout le monde comme atteint par le bacille, peut-être aussi pour remplir son sanatorium.

    Hans va faire connaissance de tout ce petit monde cloîtré en altitude, un révolutionnaire, une femme russe dont il tombe amoureux, un colon néerlandais, le docteur Behrens et sa curieuse vision de la maladie dans l’Humanité, un croyant qui n’a pas mené sa vocation religieuse à son terme… L’occasion pour l’auteur de développer ses vues sur le monde et ses idéologies.

    Mann développe un style très analytique, très détaillé, plutôt lent, un peu proustien et toujours plein d’humour. Il décrit par le menu détail et avec une précision hallucinante tous les éléments qui composent cet environnement si particulier des sanatoriums au début du XXème siècle, fréquentés généralement par des gens aisés mais néanmoins attaqués par la maladie qui laisse son cortège de décès. La mort est partout présente même si cachée à l’attention des résidents. L’inactivité de cette population tournée vers elle-même et les soins dont elle bénéficie est propice aux discussions sans fin dans lesquels Mann place sa pensée sur la liberté, l’humanité, le temps, le marxisme, la religion… et la fin qui hante ce roman exceptionnel qui faisant écho à « Mort à Venise » écrit douze années plus tôt.

    Les dernières pages voit Hans Castorp dans les tranchées de la première guerre mondiale et l’on comprend que son patriotisme en faveur de la défense de l’Allemagne fut le seul motif qui a pu le pousser à descendre de sa montagne et retrouver la vraie vie du monde « d’en-bas » !

  • GARY Romain, ‘Les racines du ciel’.

    GARY Romain, ‘Les racines du ciel’.

    Sortie : 1956, Chez : Editions Gallimard.

    Il s’agit du grand roman d’un auteur magnifique : Romain Gary (1914-1980) émigré russe à la personnalité flamboyante, naturalisé français en 1935, aviateur (observateur-mitrailleur sur bombardier) durant la seconde guerre mondiale, rallié au Gn de Gaulle parmi les premiers, fait compagnon de la libération, écrivain prodigue (anglophone et francophone) qui réussira à obtenir deux fois le prix Goncourt, dont une sous le pseudonyme d’Emile Ajar, diplomate français à Los Angeles, époux de Jean Seberg étoile de la Nouvelle Vague cinématographique (elle est l’héroïne du film « A bout de souffle » de Godard), fils chéri d’une mère à qui il dédiera l’une des plus belles œuvres hommage à une mère, « La promesse de l’aube », mais un homme avec sa part d’ombre qui mit fin à ses jours en 1980, moins d’un an après le suicide de Jean Seberg dont il était resté très proche malgré leur divorce. Bref, un homme aux multiples vies qui reste le héros des boomers n’ayant pas osé se rebeller ni su écrire…

    Ce roman écrit en 1956 parle de l’Afrique et de la défense de la nature, celles des éléphants, plus précisément. Dans une courte préface Gary laisse à l’imagination du lecteur le soin de déterminer si les éléphants sont une allégorie de la liberté et de la tolérance ou plus simplement la cause animalière qu’il veut défendre. Qu’importe, chacun y trouvera ce qu’il cherche à travers les aventures extraordinaires de personnages typiques de ceux que l’on rencontrait encore avant les indépendances : Africains révolutionnaires, tribus ancestrales, corses mafieux, affairistes chasseurs de grand gibier, religieux prosélytes, trafiquants de tous ordres, administrateurs coloniaux et quelques originaux sans doute incapables de vivre dans leurs continents d’origine comme Morel, le héros de ce livre.

    Morel s’est mis en tête de mettre fin aux chasses-massacres des troupeaux d’éléphants par des blancs venus se « détendre » et, au passage, s’enrichir du commerce de l’ivoire. L’administration coloniale le soupçonne d’utiliser la cause de la défense de ces animaux pour couvrir un combat politique en faveur des indépendances africaines. Nous sommes en 1956 et les revendications commencent à poindre. Avec la tranquille assurance de celui qui a connu les camps de travail allemands pendant la guerre de 1939/1945, Morel est passé à la clandestinité. Pour la cause il va administrer quelques leçons aux coloniaux-chasseurs et arrivera même à en convaincre certains ce qui lui permet de passer au travers des mailles du filet tendu par le gouverneur de l’Afrique équatoriale française. Son charisme et son combat séduisent, son désintéressement laisse incrédules nombre des acteurs de cette époque qui s’essoufflent à le poursuivre pour de bonnes et de mauvaises raisons.

    Parmi ceux-ci, Minna, une jeune allemande, rescapée de Berlin après la reddition de la ville en 1945, prostituée par son oncle dans la cité dévastée, amoureuse d’un officier soviétique qui sera exécuté par la police politique stalinienne : elle rejoint l’Afrique pour oublier et se joint au combat de Morel comme rédemption des crimes allemands. Elle le suivra presque jusqu’au bout de ses forces physiques.

    « Là où il y a les éléphants, il y a la liberté… » clame Morel pour faire valoir la légitimité de son combat face aux mirages évoqués par les coloniaux, les anticoloniaux, les administrateurs, les rêveurs, les affairistes et les trafiquants. Et il se retrouve sur ce terrain avec les tribus qui fondent l’Afrique profonde, mangent de l’éléphant pour se nourrir et ne savent même pas ce qu’est l’indépendance.

    Waïtari, l’ancien député français (l’Union française instaurait « l’égalité » entre les citoyens des colonies et ceux de la métropole, et donc l’accès des « indigènes » aux postes de responsabilité politique à Paris) revenu sur son continent pour y mener le combat de l’indépendance, pétri de sa vision marxiste de l’Histoire qui le fait se heurter à l’inertie des peuples primitifs de son pays qui ne comprennent pas le concept du « droit des peuples à disposer d’eux-mêmes ».

    Fields, le photographe américain, façon Denis Hopper dans « Apocalypse Now », qui suit Morel et ses éléphants avec fascination dans l’attente de la photo ultime de son héros après celles qu’il prit en rafales des éléphants dont Waïtari lança le massacre à grande échelle dans le Kiru pour délégitimer Morel et financer sa « révolution » avec la vente de l’ivoire.

    Forsythe, l’ancien militaire américain de la guerre de Corée, prisonnier manipulé par les communistes nord-coréens et considéré comme un traître dans son pays, en exil au Tchad, amateur d’Afrique et de la dive bouteille.

    Gary construit son récit autour de tous ces incroyables personnages et sa connaissance de l’Afrique acquise au cours de son séjour sur ce continent durant la seconde guerre mondiale comme il le raconte dans « La promesse de l’aube » paru en 1960. Après être affecté à Bangui en avril 1941 où il croisera le Gn de Gaulle venu visiter les colonies africaines qui avaient fait allégeance au chef de la France libre, il ira à Khartoum (Soudan) puis Fort-Lamy (Tchad), les trois pays d’Afrique centrale où se déroule le roman.

    Au-delà de l’aspect écologique du livre, Gary utilise ici le pouvoir de la fiction pour donner sa vision politique d’une Afrique qui s’achemine vers la période troublée des indépendances. Avec une grande finesse d’analyse il détaille toutes les contradictions qui s’emparent alors de cette Afrique colonisée tiraillée entre les idéologies actives de la guerre froide, totalitarisme et libéralisme, le mouvement naissant des « non-alignés », la défaite française en Indochine, la guerre naissante en Algérie, et les tribus locales baladées au gré des intérêts des uns et des autres. Il place dans les mots de ses personnages les positions défendues à l’époque sur le sujet colonial tout en anticipant que ce système est moribond.

    Et il le fait à travers des scènes hallucinantes comme celle de la grande fuite de Morel et de sa bande, à cheval, à travers la brousse ravagée par la sécheresse, à la poursuite des éléphants venus se désaltérer dans le dernier lac où subsiste encore un peu d’eau. Celle aussi du massacre de ces éléphants autour du lac, déclenché par Waïtari pour des motifs idéologiques. La fin du roman laisse Morel partir vers son destin et poursuivre son combat, sans doute au Soudan, une croix de Lorraine accrochée autour du cou. Certains chapitres au milieu de l’œuvre ont fait allusion au procès qui s’est ensuite tenu en présence de ses compagnons mais sans que Morel eut été attrapé. On dirait que les peines n’ont finalement pas été trop sévères à l’encontre de ces révolutionnaires romantiques œuvrant au cœur de l’Afrique équatoriale française alors que le crépuscule est en train de tomber sur les empires coloniaux.

    Quelle roman ! Quelle puissance évocatrice, de la nature, des idées et des sentiments ! Quel auteur mythique que ce Romain Gary dont le nom russe véritable est Roman Kacew : « Gary » signifie « brûle ! » (à la 2e personne du singulier à l’impératif) en russe. Romain Gary, un véritable héros.

  • le Carré John, ‘Retour de service’.

    Sortie : 2020, Chez : Seuil.

    Nat, agent de la Couronne britannique sur le retour, se réinstalle à Londres après une vie de bons et loyaux services secrets, plutôt spécialisés dans l’endiguement du communisme. Plus ou moins orienté sur une voie de garage professionnelle, il croit pouvoir y attendre une retraite paisible en se consacrant un peu que par le passé, à sa femme avocate aux idées progressistes et sa fille idéaliste.

    Que nenni, il sera rapidement aspiré dans une nouvelle affaire d’agent double anglais qui le ramènera sur les chemins troubles de l’espionnage dans un Royaume Uni en plein Brexit. Mais ayant acquis plus de sagesse et d’expérience, l’agent double en question lui rappelant l’idéalisme de sa fille et se mariant avec une ex-agent de son service au charme de laquelle il n’est pas insensible, il va les exfiltrer pour qu’ils échappent ainsi à la justice de leur pays, au moins dans un premier temps.

    Les ressources humaines des espions britanniques se sont doublement trompés sur l’agent-double et sur Nat, l’idéalisme et la bienveillance ne faisant sans doute pas assez partie de leurs grilles d’analyse des personnalités recrutées…

    Le Carré (1931-2020), lui-même ancien membre des services secrets, raconte toujours avec la même verve des histoires d’espions dont on suppose qu’elles puissent traduire la réalité au vu de l’expérience professionnelle de son auteur. Sans doute les vrais scénarii sont un peu moins haletants et un plus bureaucratiques, mais les combats décrits sont eux certainement réels, et sans doute éternels.

    Cerise sur le gâteau, l’objet de tous ces retournements d’agents secrets dans le roman est une alliance entre les Etats-Unis et le Royaume-Uni (en plein Brexit) pour couler l’alliance commerciale des pays restant dans l’Union européenne en échange d’un accord commercial préférentiel entre Londres et Washington. On ne peut pas complètement exclure qu’une telle tentative existe…

    C’était le dernier d’une longue série de romans de le Carré qui décède en 2020, l’année de sa publication, d’une pneumonie à 89 ans.

  • LULU Annie, ‘La mer Noire dans les Grands lacs’.

    Sortie : 2021, Chez : Editions Julliard.

    Annie Lulu est une jeune auteure qui publie son premier roman. Née en 1987 en Roumanie d’une mère roumaine et d’un père congolais (ex-Zaïre devenu République démocratique du Congo « RDC ») elle raconte sans doute aussi une partie de sa vie dans cet ouvrage. Il s’agit de quête, celle du père, celle du pays rêvé dans une Afrique violente, celle d’une mère claquemurée en Europe de l’est et celle du fils à venir au bord du lac Kivu.

    Nili l’héroïne n’a jamais connu son père, étudiant révolutionnaire assassiné par les sicaires du régime zaïrois. Elle va quitter Bucarest, s’arrêter à Paris où elle entame une thèse de littérature africaine puis tout abandonner pour retrouver la famille de son père, entre Kinshasa et Goma. De la fureur de la rumba congolaise à la brûlure des volcans qui dominent la lac Kivu, elle retrouve les lettres que son père a écrite à sa mère et que celle-ci lui a cachées, ou n’a jamais reçues. Elle découvre un père et une famille attentionnés et elle se laisse embarquer dans le maëlstrom d’un Zaïre à la dérive pour se rapprocher de ses racines et poursuivre la révolution qui a guidé son père.

    Ce premier roman est joliment écrit et montre les déchirements vécus par cette jeune femme métisse aux origines tellement distendues entre les continents et dont la quête du père mystérieux guide la vie. Du roumain au swahili en passant par le français, la mondialisation est à l’œuvre dans le cœur de Nili et n’aura pas que des effets positifs. Des désastres de Ceausescu aux dérives de Mobutu ou des génocidaires rwandais, il n’est pas facile de trouver son chemin dans une telle décadence.

  • HALLIER Jean-Herdern, ‘Fin de siècle’.

    Sortie : 1980, Chez : Albin Michel.

    Jean-Edern Hallier (1936-1997) fut un trublion de la vie littéraire et politique française des années 1970-1980, un polémiste fantasque mais flamboyant. Il publie « Fin de siècle » en 1980 alors que la diplomatie de l’humanitaire se déploie à travers une planète ravagée par des conflits dans le tiers monde : Biafra, Vietnam, Cambodge… et où s’illustrent une nouvelle génération de héros, celle des médecins sauveteurs partant sur la planète pour y déverser la culpabilité de l’Occident au des sacs de riz.

    Ce roman raconte avec un cynisme envoutant le monde interlope de l’humanitaire en Asie. Il débute sur la terrifiante image de la collision d’un avion bourré d’aide humanitaire atterrissant à Bangkok avec un autre aéronef en décollant, transportant des enfants adoptés partant trouver refuge en Occident où ils n’arriveront jamais. Le ton est donné…

    La narrateur, Falchu’un qui est archéologue déambule dans les jungles d’Asie du sud-est et en Ecosse en compagnie de Kohler, patron suisse et adipeux de l’UNICEF, qui roule en Rolls Royce blanche et glose sur l’organisation du monde, ses misères et sa rédemption en cours à travers l’industrie pharmaceutique. Il vit une aventure amoureuse avec Lisa, l’assistante de Kohler, à la sexualité aussi torride que le soleil qui frappe les tropiques, qui met en œuvre avec brio le marketing de l’humanitaire, et qui s’éteint en Ecosse dans le cataclysme d’un cancer qu’elle refuse de traiter. Et il accompagne la vieillesse de son père, réfugié dans son manoir breton et muré dans le silence, avec un fils simple d’esprit, un autre militant communiste international qui se trouvait par hasard dans l’un des deux avions crashés à Bangkok et le troisième qui court après ses illusions.

    Ces personnages baroques permettent à Hallier de donner libre cours à son lyrisme sur les maux d’une planète à la dérive. On se réjouit du ton halluciné qu’il met dans leurs dialogues et qui est sans doute assez proche de ses propres pensées, ou du moins celles qu’il affiche publiquement. Hallier confirme dans ce roman son goût pour le pamphlet en y étalant son grand talent pour la raillerie, l’humour noir et le cynisme. Un vrai régal !

  • BUBER-NEUMANN Margarete, ‘Prisonnière de Staline et d’Hitler 1 – Déportée en Sibérie’.

    Sortie : 1949, Chez : Editions du Seuil / POINTS P1191.

    Margarete Buber-Neumann (1901-1989) fut une militante communiste allemande. Vivant avec Heinz Neumann, dirigeant du parti communiste allemand dans les années 1930, ils se réfugient tous les deux en Union soviétique à l’arrivée du nazisme en Allemagne avec nombre de membres du Kominterm, l’internationale communiste.

    Arrivés à Moscou en 1935 ils vont être victimes des procès staliniens et des grandes purges qui s’en suivirent. L’auteure raconte l’incroyable mécanique bureaucratique qui entraîna la déportation et la mort de millions de personnes. Neumann est arrêté en 1937, déporté puis porté disparu. Margaret est arrêtée en 1938, condamnée à 5 ans de camp pour « activités contre-révolutionnaires ». Au bout de deux ans de goulag au Kazakhstan elle est remise par le NKVD (la police politique stalinienne) à… la gestapo dans le cadre de l’accord germano-soviétique et elle passera cinq ans dans le camp de concentration de Ravensbrück. Quel sinistre parcours !

    Cette première partie raconte l’enferment soviétique, des interrogatoires en prison au goulag en passant par la condamnation. Car évidemment la dictature stalinienne doit faire « avouer » les « coupables » avant de les emprisonner ou de les exécuter. Le régime nazi ne s’embarrassera pas d’autant de préventions pour exterminer ses opposants ou les « races » qui lui déplaisent. On suit avec Margarete Neumann l’absurdité et la barbarie du monde concentrationnaire soviétique au cours de ce récit qui la mène de Moscou au goulag avant d’être livrée à la gestapo.

    Publiée dès 1949, son expérience du goulag soviétique sera contestée par les partis communistes européens et elle sera sévèrement attaquée par tous les intellectuels de la « cause ». On sait qu’il faudra attendre le rapport Kroutchev en 1956, et plus encore l’œuvre de Soljenitsyne à partir des années 1960, pour que le monde prenne conscience de l’ampleur de la répression soviétique qui fit des dizaines de millions de morts dans la seconde moitié du XXème siècle. Margarete Buber-Neumann fut une lanceuse d’alerte, fort peu écoutée à l’époque.

  • BIZOT François, ‘Le silence du bourreau’.

    Sortie : 2011, Chez : Gallimard / Folio 5511.

    En 2000 François Bizot, né en 1940, anthropologue français spécialiste du bouddhisme dans le sud-est asiatique, publie dans « Le Portail » le récit de son incarcération en 1971 durant trois mois dans une prison khmer rouge et surtout de son étrange relation avec Douch qui n’était pas encore devenu le tortionnaire du camp S21 de Phnom Penh qu’il dirigea et à la direction duquel il fut à l’origine de milliers de morts, torturés dans le plus pur style des procès staliniens des années 1930.

    Arrêté en 1999 avec les principaux chefs khmers rouges, sauf Pol-Pot probablement mort dans la forêt où il se cachait, Douch va être jugé et condamné à perpétuité en 2000 et ce sera l’occasion pour Bizot de le revoir et reprendre son dialogue avec le criminel. Il sera appelé comme témoin par la cour et prononcera une déposition annexée au récit.

    Dans un premier chapitre Bizot revient sur cet emprisonnement qui a marqué le reste de sa vie et bouleversé l’amour qu’il portait au Cambodge. Il aborde ensuite le parcours du tortionnaire pour lequel il a du mal à cacher sa fascination, de sa jeunesse « révolutionnaire » à son rôle de bourreau zélé du régime khmer rouge, jusqu’à son statut d’accusé puis de coupable devant un tribunal de Phnom Penh au sein duquel ont cohabités des juges locaux et internationaux.

    Douch a abordé ses crimes, et leur justification idéologique, avec Bizot en 1971 avant de le libérer en application d’une décision de son organisation. Trente ans plus tard il poursuivra son dialogue avec son ancien prisonnier alors qu’il est lui-même devenu détenu, d’abord par courrier puis lors d’une visite unique avant de le retrouver face au tribunal. Il lui transmet un exemplaire du « Portail » dans sa prison suite à la lecture duquel Douch lui fera part de ses observations par écrit. Dans une glaçante indifférence avec une redoutable précision il décrit la situation politique du mouvement communiste khmer, un état-major qui préparait l’anéantissement complet du peuple exceptée son avant-garde éclairée, les exécutants comme Douch qui approuvaient et mettaient en œuvre le principe de l’oppression pour redresser les masses forcément déviantes et les gens du peuple qui étaient coupables même s’ils ne le savaient pas encore.

    Douch, qui cite Alfred de Vigny et la Bible, décrit son travail d’interrogateur et de bourreau comme un travail de police nécessaire à la cause qu’il endossait à l’époque avec zèle. Il reconnait devant Bizot, et ensuite devant le tribunal, qu’il a participé à une politique criminelle, en assume l’entière responsabilité et éprouve les plus « sincères remords ». Il exprime sa culpabilité avec la même besogneuse précision que lorsqu’il expliquait sa participation consciencieuse à l’entreprise génocidaire des Khmers rouges. Dans les deux cas il le fait avec une sincérité sans doute réelle, mais sa duplicité est aussi une option possible.

    Quoi qu’il en soit, par conviction ou par intérêt, Douch a été un rouage important du régime génocidaire khmer dont il a appliqué strictement l’idéologie et les méthodes. C’est l’effroyable mécanique de la terreur communiste qui non seulement terrorise mais veut le faire une fois les « aveux de culpabilité » reconnus, déposés et signés par les « coupables ». C’est le récit d’Artur London, « L’Aveu », transposé dans la jungle cambodgienne : tout citoyen est un espion qui doit avouer avant d’être exécuté. Dans son procès Douch admettra que « ces confessions ne reflétaient pas la réalité » mais que son « travail » consistait à les obtenir, alors, bon soldat, il faisait le travail demandé avec conscience professionnelle au cœur de la bureaucratie génocidaire.

    Lors du jeu des questions-réponses qui suivent sa déposition, Bizot est interrogé sur ses différents écrits et déclarations dans lesquels il a révélé que derrière le masque du monstre il fallait aussi réussir à réhabiliter l’humanité qui l’habite » :

    « …si nous considérons qu’il [Douch] est un homme avec les mêmes capacités que nous-mêmes, nous sommes effrayés, au-delà de cette espèce de ségrégation qu’il faudrait faire entre les uns qui seraient capables de tuer et puis nous qui n’en sommes pas capables. Je crains malheureusement qu’on ait une compréhension plus effrayante du bourreau, quand on prend sa mesure humaine. »

    Et là est l’insondable vertige de François Bizot face à ce bourreau à qui il doit sa libération, et sans doute la vie. Ce livre est incomparablement plus méditatif que le précédent remontant jusqu’à certains évènements vécus personnellement par l’auteur à son retour de la guerre d’Algérie à laquelle il participa. Anthropologue passionné il pensait pouvoir enfin se consacrer à ses recherches un peu mystiques sur Angkor mais il fut emporté dans la tempête qui saisit l’ex-Indochine à partir des années 1970. Il devint le jouet d’un combat idéologique et géopolitique qui le dépassait et sur lequel il tente de se retourner 40 ans plus tard sans être bien sûr de savoir en rassembler les fils. La seule chose certaine est que l’homme est capable du mal absolu avec une indestructible certitude de bien faire.

    Condamné à la prison à perpétuité, Douch meurt en septembre 2020 à l’hôpital de « l’amitié khmère-soviétique » à 77 ans.

    Lire aussi : « Le Portail ».

  • WEIL Simone, ‘L’enracinement – Prélude à une déclaration des devoirs envers l’être humain’.

    Sortie : 1949, Chez : Gallimard.

    Simone Weil (1909-1943) fut une brillante philosophe de la première moitié du XXème siècle. Bien que décédée dans la fleur de l’âge elle a laissé une œuvre majeure forgée aux contacts de l’anarchisme et de l’extrême gauche dont elle fréquenta les penseurs et partagea les actions (notamment lors de la guerre d’Espagne), ainsi que du monde ouvrier dont elle endura le labeur en 1934 période au cours de laquelle elle interrompt sa carrière de professeur de philosophie pour travailler en usine. Engagée dans la résistance contre l’occupant allemand à partir de juin 1940, elle fuit ensuite le nazisme avec sa famille aux Etats-Unis en 1942 avant de revenir au Royaume-Uni où elle décède d’une crise cardiaque le 24/08/1943. Elle était tuberculeuse et s’était épuisée au travail.

    « L’enracinement » est selon ses biographes une bonne synthèse de la pensée de Simone Weil qui sera publiée six années après sa mort. Le lecteur néophyte est rapidement saisi par la puissance de la pensée de la philosophe, si jeune, qui se réfère à une monumentale culture philosophique, littéraire, politique, socioéconomique… pour développer ses propres concepts. Elève d’Alain, elle croise Simone de Beauvoir dans les couloirs de la Sorbonne, elle cite Aristote, Platon, Corneille, Lamartine comme Péguy, Bernanos, Maurras, Marx ou l’Evangile.

    Dans une première partie intitulée « Les besoins de l’âme » elle décline ce qu’elle pense nécessaire à l’âme humaine. Ce sont des droits mais aussi des devoirs des individus face à la collectivité et à eux-mêmes : l’ordre, la liberté, l’obéissance, la responsabilité, l’égalité, l’honneur, le châtiment, la liberté d’opinion, la propriété (collective comme individuelle), etc… C’est toute une série de principes de pensée forgés à l’aune d’une expérience ouvrière et de son parcours théorique, des principes qui aujourd’hui peuvent paraître quelque peu « réactionnaires » mais auxquels finalement incline souvent l’Humanité quels que soient les régimes politiques au pouvoir.

    La deuxième partie, « Le déracinement », explore les mécanismes de la confusion qui saisit les hommes et femmes lorsque du fait d’un évènement, subi ou choisi, ils se retrouvent coupés des liens « naturels » moraux, spirituels, intellectuels, propres aux communautés auxquelles ils appartiennent. C’est le déracinement de la condition ouvrière (salariat, chômage, industrialisation, mécanisation), le déracinement paysan également, parfois provoqué par l’oubli dans lequel est laissée cette corporation quand tonne la contestation ouvrière ou lorsque l’une se construit en opposition à l’autre, mais aussi le déracinement du paysan provoqué, notamment, si ce dernier est privé de la propriété de la terre qu’il cultive, ou lorsqu’il reçoit un enseignement « urbain » basé sur des certitudes scientifiques bien éloignées des connaissances naturelles millénaires du monde paysan.

    Mais il y a aussi le déracinement géographique apparût lorsque la nation, c’est-à-dire l’Etat, s’est construite sur un territoire qui n’avait plus à voir avec celui des collectivités humaines qui y résidaient. La Nation s’est substituée à ces ensembles cohérents, remplaçant même la notion de patrie qui a néanmoins repris le dessus lors des circonstances tragiques en 1914 et en 1940. Le déracinement de la Bretagne ou de la Corse lorsqu’elles furent rattachées à la France provoqua le désespoir des populations et les réactions parfois violentes de leurs minorités. Malgré tout, l’Etat, « une chose froide qui ne peut pas être aimée », a pu, progressivement au cours des siècle depuis Richelieu, générer un sentiment de fidélité de ses citoyens jusqu’au sacrifice suprême de masse lors des guerres, et qui a dépassé toute attente de 1914 à 1918 alors que l’Etat n’était qu’objet de haine et de répulsion !

    La troisième partie porte sur « L’Enracinement », ou comment insuffler l’inspiration à un « peuple tout neuf » ? Hitler s’est essayé à la propagande mais celle-ci est la négation de l’inspiration. L’éducation, la suggestion, l’exemple restent des méthodes les plus efficaces pour atteindre ce but. Le Général de Gaulle a su les incarner depuis Londres en un moment exceptionnel de l’Histoire alors que ne détenant aucune autorité officielle sur les français, ni responsabilité directe dans leur débâcle, il n’en était que plus libre pour exercer un « pouvoir spirituel » sur eux (rappelons que Simone Weil, elle-même installée à Londres, y est décédée en 1943 donc sans connaître l’aboutissement heureux du mouvement des français libres). Le choix méticuleux des mots utilisés, sa seule arme, a permis au général rebelle « d’inspirer » les français.

    Cette dernière partie rédigée d’un seul trait, non divisée en chapitres, est l’objet d’une longue et riche réflexion sur les vertus de l’action, ce qui transforme la réflexion en acte, sur la transcendance du malheur (de 1940) pour revenir au génie de la France, sur la faim et la soif de justice indispensables pour le gouvernement des hommes, sur le pouvoir, la perfection humaine, sur les effets délétères du besoin de « grandeur » (Hitler encore, mais aussi Napoléon ou César), sur le génie, la pureté dans la création, l’exercice de la force dans les relations humaines…

    Et puis, alors que née juive mais restée agnostique Simone Weil s’est rapprochée du christianisme à partir des années 1930, elle aborde dans les dernières pages de « L’Enracinement » les sujets de Dieu et de la Providence, depuis l’Empire romain jusqu’à nos jours, avant de conclure cet ouvrage par un court et plutôt inattendu déroulement sur le travail physique comme centre spirituel d’une « vie sociale bien ordonnée ».

    On sort un peu vertigineux de la lecture de ces 400 pages de pensée complexe dont il faut parfois reprendre quelques passages pour être sûrs de bien les appréhender. C’est un déluge de mots et de concepts mais on termine fascinés devant la richesse des raisonnements de l’auteure qui déclenchent un véritable bonheur de l’esprit du lecteur même non philosophe.

  • SCHIMMEL Betty, ‘Jamais je ne t’oublierai’.

    Sortie : 2000, Chez : Editions Fixot.

    Betty, fillette tchécoslovaque juive de 14 ans émigre en Hongrie avec sa famille modeste lorsque les nazis envahissent son pays. Elle rencontre Richard, jeune homme âgé de deux années de plus, issu d’une famille juive plus aisée et ils vivent une intense histoire d’amour adolescent deux années durant jusqu’à ce que les nazis pénètrent également la Hongrie en mars 1944. La guerre est quasiment perdue et approche de son terme en Europe mais les juifs de ce pays vont être massivement déportés et assassinés sous la férule d’Eichmann.

    Betty sera déportée avec sa mère, sa sœur et son frère à Mauthausen. Ils s’en sortiront, très abimés physiquement et moralement, à la libération du camp par les américains. Leur père et mari est alors engagé en Afrique du Nord ne réapparaîtra jamais plus après la fin de la guerre, sans doute tué dans les combats. Richard, arrêté le même jour que Betty ne sera pas déporté et poursuivra la résistance en Hongrie, avant de fuir le communisme après la guerre. L’un et l’autre se chercheront sans fin et sans succès à partir de 1945 en Europe puis aux Etats-Unis.

    En 1975 ils se rencontrent par hasard à Budapest, chacun marié de son côté, découvrent que leur amour est toujours aussi fort et qu’ils se sont cherchés durant tout ce temps. Raisonnable, Betty décide de ne pas bouleverser la nouvelle vie qui est la sienne depuis 1945 et ne donne pas suite à la volonté exprimée par Richard de démarrer une vie commune.

    Ce récit rédigé dans un style journalistique avec l’aide de Joyce Gabriel est aussi un hommage à la mère de Betty qui protégea ses trois enfants à travers la longue marche vers Mauthausen et durant le séjour dans ce camp. Il aborde aussi l’incroyable chaos que fut l’Europe post-guerre plusieurs années durant, partagée entre le communisme stalinien et le libéralisme américain. Il y eut d’immenses mouvements de populations fuyant leurs pays de naissance ou le retrouvant. Une partie significative des juifs européens survivants choisit l’exil comme la famille de Betty qui émigra aux Etats-Unis, laissant tout un passé derrière elle. Le traumatisme de la guerre s’est poursuivi encore longtemps pour ces survivants !

  • ROSSI Jacques, ‘Qu’elle était belle cette utopie ! Chroniques du goulag’.

    Sortie : 2000, Chez : le cherche midi éditeur.

    Jacques Rossi (1909-2004) est né en Pologne où il s’est engagé dans le Parti communiste polonais et le Komintern (l’International communiste). Devenu porteur de messages pour cette organisation, il parcourt l’Europe pendant l’entre deux-guerres. Alors qu’il se trouve en Espagne en 1937 pendant la guerre civile, il est rappelé à Moscou où il subira les premières purges staliniennes et fera 20 ans de goulag avant de rentrer en Pologne, puis en France dont il acquerra la nationalité et où il décèdera presque centenaire.

    Ce récit autobiographique est une succession de courts chapitres narrant les petits évènement de cette grande tragédie que furent le goulag et le stalinisme. Ce n’est pas une réflexion de fond sur l’univers concentrationnaire pas plus que sur la dictature du prolétariat, mais une espèce de journal de toutes les aberrations de ce système mortifère. Avec un sens de l’humour aigüe, Rossi nous délivre le message d’un militant qui a mis du temps à réaliser que ses profondes convictions avaient été trompée par le communisme, au prix de millions de vies broyées. Il ne fut pas le seul…

    Dans une postface touchante il revient sur les difficultés qu’il affronta pour faire la critique du communisme, lui qui pourtant avait quelques raisons de la mener, « on ne critique pas le Parti ! ». Il termine en écrivant :

    « Attention ! Ne vous engagez pas sur cette voie [celle du communisme] qui aboutit fatalement à une catastrophe économique, sociale, politique, culturelle, écologique… »

    Peut-être que, sans mes années de Goulag, j’aurais eu du mal à le comprendre.

  • BIZOT François, ‘Le portail’.

    Sortie : 2000, Chez : Editions de la Table Ronde / Folio 3606.

    François Bizot, né en 1940, est un anthropologue français spécialiste du bouddhisme dans le sud-est asiatique. Affecté par l’Ecole française d’Extrême-Orient (EFEO) au temple d’Angkor au Cambodge il est enlevé en 1971 par les khmers rouges, en rébellion contre le pouvoir central, et retenu prisonnier trois mois dans un camp au milieu de la forêt avec une trentaine d’autres prisonniers cambodgiens. Les hasards du destin firent que le chef de ce camp était le dénommé Douch qui se rendit célèbre plus tard comme chef de la prison S21 à Phnom Penh de sinistre mémoire où des milliers de cambodgiens furent torturés et tués durant la dictature établie par les khmers rouges sur le pays entre 1975 et 1979. Arrêté en 1999 alors qu’il vivait une retraite « paisible » dans un village cambodgien, il fut condamné à la prison à perpétuité en appel en 2012. Il mourra en prison de mort naturelle en 2020, à 77 ans.

    La première partie du récit relate les trois mois passés par Bizot dans ce camp, et les étranges relations qu’il entretenait avec Douch. Tous deux révulsés par la violence de l’intervention américaine qui bombarde le Cambodge devenu point de passage et de refuge des troupes communistes nord-vietnamiennes, ils n’en tirent pas les mêmes conséquences. Douch, encore jeune, âgé d’une petite trentaine d’années seulement, pétrit de culture marxiste, haïssant l’impérialisme et le capitalisme mondial, développe un credo maoïste inébranlable, d’autant plus convaincu qu’en 1971 les khmers rouges, portés par leur foi ont de grandes chances d’arriver au pouvoir assez rapidement face à la déliquescence du régime militaire Lon Nol rongé par la corruption et le népotisme, et qui n’est plus défendu par grand monde.

    Il échange avec Bizot, sous les arbres de la forêt, sur la situation du pays et l’on croirait Jean-Paul Sartre dans un amphithéâtre de la Sorbonne en mai 68 (la « révolution » bourgeoise parisienne ne s’est déroulée que trois ans plus tôt). Tout y passe, la lutte des classes, la glorification des paysans qui vont participer à la construction du monde nouveau, le mépris de l’élite intellectuelle des urbains corrompus, la purification révolutionnaire, le rejet de la monarchie, la lutte contre la féodalité et le capitalisme, la violence qu’il convient d’appliquer aux contre-révolutionnaires, la torture justifiée contre les récalcitrants, les nécessaires aveux des coupables, les séances d’auto-critique collective, etc. C’est d’ailleurs exactement le programme politique qui sera appliqué après la prise du pouvoir par les khmers rouges en 1975. Bizot, lui, fait part des similitudes qu’il identifie entre la théorie révolutionnaire et la discipline bouddhique mais Douch rejette bien entendu toute religion qualifiée « d’opium du peuple » !

    Au hasard des chapitres il accroche aussi un peu l’intelligentsia parisienne qui regarde d’un œil intéressé, voire complice, les expériences marxiste et maoïste en cours dans l’ex-Indochine française. Il mentionne un dîner en 1971 avec le journaliste et biographe Jean Lacouture, entre deux avions, qui refuse d’admettre la présence des communistes nord-vietnamiens au nord du Cambodge. On se souvient que Lacouture signa des chroniques enthousiastes dans Le Monde saluant l’arrivée de khmers rouges au pouvoir en 1975, qu’il regrettera ensuite. Bizot n’a pas la cruauté de rappeler cet aveuglement qui fut loin d’être isolé…

    Lorsqu’il narre ses dialogues surréalistes avec Douch, on sent une relative admiration de Bizot devant les certitudes de son geôlier en chef qui n’hésite pas à torturer ni tuer ses prisonniers si l’Angkar (l’organisation suprême des khmers rouges dirigée par Pol Pot) lui en donne l’ordre. Il ressent une certaine émotion de découvrir cet homme devenir le rouage efficace d’un mécanisme de terreur qui, quatre ans plus tard, va révéler toute son horreur dans un des génocides de ce XXème siècle. Finalement Douch plaidera l’innocence de Bizot auprès de l’Angkar et obtiendra de le libérer contre l’avis de ceux qui voulaient l’exécuter pour « espionnage au profit de la CIA ». Le français lui en gardera une certaine reconnaissance lorsqu’il le retrouvera lors de son procès trente années ans plus tard.

    La seconde partie du récit se déroule en 1975 alors que les khmers rouges ont vaincu et rentrent dans Phnom Penh dont ils ont chassé le régime Lon Nol. Nombre de cambodgiens se sont réfugiés à l’ambassade de France pour se mettre à l’abri. Bizot va alors servir d’interprète et intermédiaire entre le chargé d’affaires français qui remplace l’ambassadeur rappelé par Paris « pour consultations » et le responsable khmer rouge en charge du quartier où se trouve l’ambassade. Peu encombré par les subtilités du traité de Vienne sur le statut diplomatique ce dernier exige, et obtient, l’expulsion des personnes présentes dans l’ambassade ne détenant que la nationalité cambodgienne. Fort de sa connaissance de la langue et du peuple khmer, Bizot fait plus que traduire et cherche à « sauver les meubles » d’une ambassade au bord de l’implosion. Avec un comportement triste et résigné la plupart des cambodgiens réfugiés la quitteront d’eux-mêmes lorsqu’ils comprendront que les khmers rouges sont prêts à l’envahir à la force des fusils dans le cas contraire. Et ils rejoindront les cohortes d’urbains évacués vers les campagnes en application des instructions de l’Angkar. La plupart mourront.

    « Le portail » qui donne son titre au livre est le portail de l’ambassade de France que Bizot a vu comme les portes du paradis lorsqu’il l’ouvrit pour la première fois après sa libération en 1971 mais comme les portes de l’enfer lorsqu’il fallut le refermer après « l’évacuation » des cambodgiens réfugiés.

    Outre l’intérêt historique de ce récit sur l’une des grandes tragédies du XXème siècle, on sent au style de Bizot qu’il est pénétré d’une passion pour ce pays et son histoire. Malheureusement c’est la politique qui mène la danse, les idéologies qui animent les tyrans. On est bien loin de l’anthropologie… Alors derrière les mots attristés de l’auteur, on perçoit la profonde déception d’avoir à commenter l’évolution mortifère d’un peuple qu’il croyait pacifique, d’autant plus que ce livre a été écrit bien après que le génocide khmer eut été connu et largement étudié.