Catégorie : Notes de lecture

  • AUSTEN Jane, ‘Northanger Abbey’.

    Sortie : 1818, Chez : Archipoche.

    Jane Austen (1775-1817) est l’une des célébrités du monde littéraire britannique du début du XXème siècle. « Northanger Abbey », parut après sa mort, raconte la vie d’un petit milieu bourgeois, plus ou moins aristocratique, partageant son temps entre Bath l’été et leurs terres et propriétés le reste de l’année.

    L’essentiel du roman se passe à Bath où la jeune héroïne Catherine Morland mène ses petites intrigues, entre les salles de bals, les magasins de chapeaux et les parlottes futiles en société. Elle suivra ensuite les Tilney dans la riche et mystérieuse ancienne abbaye (Northanger Abbey) qu’ils habitent dans le pays. Amoureuse du fils de la famille, mais de plus basse condition, elle connaîtra les affres de l’amour empêché, elle alimentera les élucubrations d’une jeune fille en mal d’émotions fortes puis, de retour chez ses parents, trouvera une fin heureuse à son amour avec Henry.

    Dans un style merveilleux d’élégance et de douceur, Jane Austen narre la vie des privilégiés de l’Angleterre de l’époque, entre loisirs futiles et gestion de leurs domaines. C’est évidemment un peu mièvre et doucereux (c’était il y a deux siècles) mais c’est aussi une chronique élégante d’un monde passé où les jeunes filles rêvaient de l’amour…

  • LAFON Marie-Hélène, ‘Histoire du fils’.

    Sortie : 2020, Chez : Buchet-Chastel.

    Marie-Hélène Lafon, docteur en littérature et agrégée de grammaire, née en 1962 dans le Cantal, est aussi une écrivaine « du terroir ». « Histoire du fils » raconte celle d’une famille à travers trois générations entre le Cantal et Paris. On s’emmêle dans les périodes et les flashbacks pour suivre les parcours mêlés de deux familles à travers le XXème siècle. Les guerres mondiales viennent heurter les personnages, certains y meurent, d’autres font des choix opposés, parfois déchirants, mais la vie du pays et de ses citoyens continuent malgré tout, chacun emportant avec lui son paquet de petits secrets. Histoire dans l’histoire, celle du père invisible fuyant sa responsabilité paternelle. Son fils André ne le rencontrera pas mais les générations suivantes renoueront les liens entre les familles déchirées.

    Marie-Hélène Lafon écrit dans un style chaleureux et régional qui se lit comme du Giono. On voit les rides parcheminées de la vieille grand-mère dans sa maison du Cantal, on sent la tranquillité du vieux cimetière de Chanterelle plongé dans l’éternité à l’ombre des platanes, on partage les émotions de ces familles qui traversent les conflits et les bonheurs comme chacun d’entre nous.

  • STORA Benjamin, ‘Rapport sur les questions mémorielles portant sur la colonisation et la guerre d’Algérie’.

    Sortie : 2021, Publié sur le site web de la Présidence de la République .

    Accéder directement au rapport : Rapport Benjamin Stora

    Les rapports politiques entre la France (ex-puissance colonisatrice) et l’Algérie (ex-puissance colonisée) n’ont jamais trouvé un rythme de croisière apaisé depuis l’indépendance de la seconde obtenue en 1962 après une guerre de décolonisation terrible et sordide. La relation franco-algérienne est au niveau politique un peu bipolaire, parfois bonne, souvent mauvaise, ce qui n’empêche pas des échanges de population constants et anciens basés sur un flux historique de la population important de l’Algérie vers la France.

    Compte tenu des échanges humains toujours significatifs entres les deux rives de la Méditerranée, les ponts n’ayant jamais été coupés, les dirigeants des deux pays essayent régulièrement de fluidifier cette relation éruptive sans jamais vraiment aboutir tant leurs attentes respectives sont opposées, en attendant le prochain psychodrame qui ne manque généralement pas d’arriver… Les uns veulent recevoir des excuses, les autres ne veulent pas complètement abdiquer, le pouvoir algérien a basé toute sa légitimité sur sa victoire dans la guerre de libération contre la France quand sa population cherche des visas pour Paris, les autorités françaises doivent compromettre avec l’armée qui a mené la conquête en 1830 puis a été entraînée par le politique dans les « évènements » qui ont mené à l’indépendance et à bien des dérives à partir de 1954. Mais la France doit aussi prendre en compte les sentiments partagés des descendants des harkis, des rapatriés de 1962 et de sa forte population d’origine algérienne, qu’elle dispose d’une double-nationalité ou soit uniquement française, qu’elle soit assimilée ou pas. Stora estime que plus de 7 millions de résidents français sont toujours concernés « par la mémoire de l’Algérie ». Toute cette matière humaine s’enflamme de façon régulière et il est peu probable que le rapport Stora apaise vraiment la situation.

    Dans sa lettre de mission à Benjamin Stora le président de la République mentionne :

    « Je souhaite m’inscrire dans une volonté nouvelle de réconciliation des peuples français et algériens. Le sujet de la colonisation et de la guerre d’Algérie a trop longtemps entravé la construction entre nos deux pays d’un destin commun en Méditerranée. Celles et ceux qui détiennent entre leurs mains l’avenir de l’Algérie et de la France n’ont aucune responsabilité dans les affrontements d’hier et ne peuvent en porter le poids. Le devoir de notre génération est de faire en sorte qu’ils n’en portent pas les stigmates pour écrire à leur tour leur histoire. Ce travail de mémoire, de vérité et de réconciliation, pour nous-mêmes et pour nos liens avec l’Algérie, n’est pas achevé et sera poursuivi. »

    Le rapport est à la hauteur de sa commande, éthéré et bienveillant, mais que pouvait-il être d’autre ? Il formule quelques propositions consensuelles mais ne règlent pas le contentieux politique de fond. Il est donc clairement rejeté par les extrêmes et non lu par la masse. C’est un travail d’historien qui vient s’ajouter à bien d’autres. Il a le mérite de rassembler tous les travaux qui ont été menés depuis 1962 et de citer les principales interventions d’intellectuels et de politiques sur le sujet de la colonisation et la guerre d’Algérie. En fait, beaucoup a été dit et, surtout, fait pour tenter de partager l’Histoire des deux pays au-delà des déclarations politiciennes inutiles et des attaques permanentes des deux bords. C’est bien ainsi et le rapport Stora est une nouvelle pierre apportée à la construction d’une relation la moins mouvementée possible entre les deux ex-ennemis qui n’ont pas réussi à devenir amis.

    Alors l’étude passe en revue la « singularité du conflit » et l’opposition « des mémoires », chaque partie a composé son histoire à l’aune de ses propres intérêts politiques et en fonction des groupes de pressions activistes dans chacun des deux pays. Le résultat n’est pas l’Histoire mais la cohabitation de deux récits. Néanmoins Stora tempère cette situation en citant les petits pas réalisés depuis 1962 entre les historiens et les intellectuels français et algériens, loin de la démagogie de la politique dont l’aveuglement a aussi participé à faire le lit de l’islamisme.

    Il cite le traumatisme des « rapatriés » qui ont fuit l’Algérie en catastrophe en 1962 et ont été accueillis plutôt froidement en « métropole » qui a laissé des traces durables, y compris dans l’expression électorale. Le cas de ces français qui ont pris fait et cause pour l’indépendance, en métropole comme en Algérie, ceux qui ont « passé les valises » du FLN, les opposants à la guerre qui ont écrit pour s’exprimer pendant les évènements. Stora mentionne les innombrables colloques, séminaires ou ouvrages collectifs qui se sont déroulés depuis l’indépendance pour essayer de faire surnager l’intelligence d’un océan de slogans partisans, et se diriger, lentement, vers une tentative de réconciliation des hommes et des histoires. L’image est aussi un vecteur important de cette relation tumultueuse et de nombreux films documentaires et de fiction ont vu le jour, partisans ou pas, larmoyants ou violents, ils ont sans doute aussi participé à l’éveil des consciences sur ce conflit.

    Le rapport revient sur l’évolution des relations économiques et politiques entre les deux pays depuis l’indépendance. Des relations agitées, parfois hystériques, de « devoirs de mémoire » en guerres des mémoires, de rappels d’ambassadeurs en sommations inutiles, de reconnaissances contrites en accusations excessives… ainsi va la vie 60 ans après les accords d’Evian signés en 1962 qui ont établi l’indépendance de l’Algérie. Malgré tous ces drames, les relations n’ont jamais cessé, rendant quasiment inextricables le lien entre les deux pays, mais aussi, donc, la continuation du conflit dans le domaine des déclarations enflammées, toujours préférable à celui des armes.

    Stora termine sur un relevé de préconisations, une nouvelle série de petit pas symboliques comme la création d’une commission « Mémoires et vérité », des échanges facilités d’étudiants en histoire, des commémorations diverses, des constructions de stèles, la publication d’un « guide des disparus », un travail commun sur les sites irradiés par les essais nucléaires français dans le désert et les millions de mines posées aux frontières du Maroc et de la Tunisie, la relance des travaux sur les archives existant des deux côtés de la Méditerranée et leur traduction dans les deux langues nationales, etc. Certaines ont déjà commencé à être mis en œuvre récemment, comme la reconnaissance de l’assassinat par l’armée française du militant Maurice Audin ou de l’avocat Ali Boumendjel.

    Le rapport Stora n’aboutit pas à une réconciliation politique impossible à imaginer tant que subsisteront des hommes ayant vécu la période de la guerre. Une fois ces derniers éteints, peut-être sera-t-il possible d’évoluer vers un peu plus de sérénité. Le fait d’avoir laissé croître un nombre de français concernés « par la mémoire de l’Algérie » en France rend sans doute incontournable le maintien de relations diplomatiques et humaines entre les deux pays. Les intérêts croisés sont tels que l’option de rupture est quasiment impossible à envisager même si elle doit travailler certains, des deux côtés. Le rapport Stora a été écrit dans cette optique d’une relation à apaiser, il est raisonnable.

  • CHILD Lee, ‘Blue moon’.

    Sortie : 2019, chez : Bantam Books (version anglaise)

    Une nouvelle aventure de l’invincible Jack Reacher qui sauve la veuve et l’orphelin et à qui rien ne résiste, pas même les gangs ukrainien et albanais qui tiennent une ville américaine non nommée. Jack s’attaque aux méchants, évitent les tortures les plus sophistiquées prodiguées par ces joyeuses bandes de criminels est-européens, découvre les secrets les mieux cachées par ces organisations mafieuses et, finalement, tue tout le monde pour remettre l’humanité dans le droit chemin. Et au milieu de toutes ces tueries, alors que le sang coule à flots bouillonnants, Jack laisse parler son cœur avec vit une romance avec une serveuse de night club.

    Accessoirement, l’auteur britannique Lee Child présente l’Ukraine et l’Albanais sous un jour plutôt défavorable. Les deux pays sont plus ou moins candidats à l’adhésion à l’Union européenne que le Royaume-Uni vient de quitter…

    Merci Monsieur Reacher et vivement le prochain épisode.

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  • LEIRIS Michel, ‘L’âge d’homme’.

    Sortie : 1939, Chez : Gallimard / Folio 435.

    Les premiers écrits autobiographiques de Michel Leiris (1901-1990), écrivain et ethnologue, composent « L’âge d’homme ». On y traverse les trente premières années d’une vie d’intellectuel né avec le XXème siècle, épris d’observation, de réflexion et de culture. Leiris arrive à rendre intéressant ce qui… ne devrait pas l’être. Il s’agit d’une succession de faits ordinaires qui enclenchent des pensées qui se révèlent extraordinaires, déclenchent des références à des actes et des personnages de la mythologie antique, ou à des œuvres de la littérature ou de la peinture.

    Le style est littéraire, tout en douceur, détaillé d’une façon simple et non pesante, descriptif tout autant que réflexif, et se lit dans une totale fluidité. Evidemment l’exercice est fortement égocentré mais c’est un peu le propre du métier d’écrivain, surtout ceux qui, comme Leiris, auront consacré l’essentiel de leur œuvre à l’autobiographie. La période couverte par ce livre se termine sur une cure psychanalytique dont la publication de « L’âge d’homme » fut, semble-t-il, une étape clé.

    Il avait déjà rédigé « L’Afrique fantôme » en 1934, journal d’une expédition ethnologique à travers le continent noir et qui s’est aussi, et surtout révélé, comme un monument de l’autobiographie dont Michel Leiris est un grand artiste du genre.

  • OPPERT Claire, ‘Le pansement Schubert’.

    OPPERT Claire, ‘Le pansement Schubert’.

    Sortie : 2021, Chez : Denoël.

    Claire Oppert, née en 1966, est une violoncelliste diplômée du conservatoire Tchaïkovski de Moscou. En parallèle à sa carrière de concertiste elle consacre son talent et sa passion aux malades, particulièrement ceux en fin de vie. Diplômée en philosophie et en art-thérapie elle confronte la musique qu’elle joue à des autistes en institution, des seniors dans un établissement pour personnes âgées dépendantes et dans un hôpital de soins palliatifs. Elle est même salariée de ce dernier établissement dans lequel elle participe un jour par semaine à un essai clinique sur les effets de la musique sur la souffrance. L’essai est baptisé le « pansement Schubert » car elle a maintes fois constaté le caractère apaisant sur les patients de l’andante du célèbre trio opus 100 du compositeur.

    Dans ce livre-récit Claire raconte ses extraordinaires expériences durant lesquelles elle cherche à accompagner en douceur et en élévation les douleurs et l’approche de l’échéance finale de personnes maltraitées par la maladie. Ce sont une trentaine de courts chapitres, d’une page ou deux, pour chaque moment musical partagé avec un patient. Chacun de ces chapitres est précédé d’une page ou deux consacrées à la mise en contexte au début du livre, puis à des réflexions existentielles et poétiques sur la musique, la vie et la mort.

    « La musique est voix.
    La mort à venir est une source d’effroi qui ne sait se dire.
    La voix du violoncelle tente de délier l’étau du silence.
    Elle convie une communauté d’émotions et un partage,
    En dépit des peurs terrifiantes,
    Des désordres du cœur,
    Des éclats de rage.
    La voix du violoncelle lutte à sa façon contre la désertion suprême.
    Elle atteste la possibilité de l’abandon d’une maîtrise.
    Elle relie les êtres en présence
    Au lit du mourant. »

    Claire Oppert exprime avec beaucoup de sensibilité les angoisses qui, on l’imagine, traversent ces patients s’acheminant vers une mort certaine à court terme et, le plus souvent, douloureuse. Elle constate les effets « relaxant » des notes qu’elle joue mais, réaliste, mesure aussi combien il est délicat de valider ceux-ci de façon scientifique. Il semble, on dirait, peut-être… que les malades souffrent moins en entendant Schubert, même lorsqu’ils sont déjà plongés dans le coma. Les équipes soignantes partagent aussi cette hypothèse, mais qui sait ce qu’il se passe vraiment lorsqu’il s’agit de quitter la vie ? On veut croire avec Claire Oppert que la musique adoucit le passage vers la mort.

    Elle exprime également la joie qu’elle ressent en partageant sa musique dans ces conditions avec une audience différente de celle à laquelle son art la destine. La fréquentation continue de ce monde la mort donne à ceux qui la partage une hauteur de vue souvent exceptionnelle. Claire Oppert est de ceux-là. On croise aussi dans ce livre les équipes médicales admirables qui entourent les patients, dont l’excellent docteur Gomas, patron du centre de soins palliatifs de Sainte Perine, qui a intégré le violoncelle dans ses protocoles de soins et Claire dans ses équipes. Comme il est rassurant pour les vivants de savoir que de telles personnalités se consacrent avec passion à accompagner les mourants !

  • MAURIAC François, ‘Mémoires Intérieurs’.

    MAURIAC François, ‘Mémoires Intérieurs’.

    Sortie : 1959, Chez : Flammarion / Le Livre de Poche (n°1504 & 1505.

    François Mauriac (1885-1970), prix Nobel de littérature en 1952, écrivain bordelais humaniste et engagé, a médité sa vie durant sur le bien, le mal et la rédemption, sans doute influencé par l’éducation très catholique reçue du côté de sa mère.

    A près de 75 ans, poussé par son entourage, il décide de se lancer dans l’exercice introspectif de l’écriture de mémoires non point centrées sur lui, mais plutôt de « Mémoire intérieurs » consacrés à ses inspirations littéraires et tous les écrivains, poètes et philosophes qui ont guidé sa vie intérieure. Il est aussi question de musiques et de lieux. De Balzac à Valéry, de Artaud à Trotski, sans oublier Baudelaire, Claudel, Pascal, Montherlant… Des auteurs classiques ou contemporains, rencontrés par Mauriac ou seulement lus, c’est tout le monde littéraire de l’écrivain qui se dévoile au travers de réflexions denses et apaisées sur l’écriture, la création, la pensée, les mœurs, les personnages de ses lectures, les apports de leurs créateurs.

    Ces « Mémoires Intérieurs » reviennent sur la construction de l’univers merveilleux de la littérature, qui progresse depuis des siècles et s’enrichit avec les apports des uns et des autres. Mauriac est l’une des pièces de l’édifice et il revient non point sur sa propre contribution mais sur celles des autres qui ont inspiré sa vie et son œuvre. C’est l’histoire entremêlée des grands esprits qui ont donné un sens et une raison d’être à notre civilisation. C’est aussi le style de ce grand écrivain du XXème pour lequel chaque mot est pesé et choisi, chaque phrase est rédigée dans sa complétude et le tout est emballé pour délivrer un texte de haute tenue.

    Le livre est dédié à son fils Claude (1914-1996), lui aussi écrivain dont le grand œuvre fut la publication de ses journaux personnels rédigés depuis l’âge de 12 ans.

  • SEMPRUN Jorge, ‘L’écriture ou la vie’.

    Sortie : 1994, Chez : Editions Gallimard.

    Jorge Semprun (1923-2011), militant républicain espagnol et adhérent du parti communiste espagnol, se réfugia en France avec sa famille en 1939 après la défaite des républicains face au troupes franquistes. Il rejoint alors les réseaux de résistance, est arrêté en 1943 par la gestapo puis déporté au camp de concentration allemand de Buchenwald. Il y survivra et reviendra en France poursuivre la lutte contre le franquisme en Espagne et mener une brillante carrière d’écrivain et d’intellectuel.

    « L’écriture ou la vie », paru en 1994, est le livre que Semprun n’a pas réussi à écrire après sa libération de Buchenwald en avril 1945 sur la si terrible expérience de la déportation qu’il venait de vivre. Il lui aura fallu 50 ans pour assimiler ce qui s’était passé en Allemagne pour finalement publier cette œuvre importante. Et encore, Semprun n’aborde-t-il pas directement sa vie dans le camp de la mort mais n’y revient qu’à petites touches en narrant ce qui s’est passé pour lui après ou avant.

    Après, ce sont la dizaine de jours qui se sont déroulés entre l’arrivée des troupes américaines qui libèrent officiellement le camp déjà déserté par les nazis qui ont emmené avec eux une partie des prisonniers, et son rapatriement à Paris. Il y rencontre notamment le lieutenant américain Rosenfeld, un juif berlinois exilé aux Etats-Unis lors de la montée du nazisme dans son pays, et qui y revient avec la nationalité américaine pour libérez l’Allemagne. Tous deux intellectuels de haut niveau ils vont dialoguer, en allemand, sur « l’expérience du Mal », se référant aux grands philosophes de l’humanité. Ensemble ils visiteront la maison de Goethe à Weimar pour évoquer ce pays étrange qui construit un camp de concentration sur la colline verdoyante d’Ettersberg, à deux pas de Weimar, ville qui fut un creuset culturel européen bouillonnant au début des années 1900.

    Après c’est le retour à Paris, les conquêtes féminines éphémères, les petits plaisirs comme l’achat d’un livre sans une librairie, la reprise d’une vie intellectuelle et culturelle intense, la décision de plonger dans l’oubli du camp, « …Mais qui aura été disponible, autour de nous, en ces temps-là du retour, à une écoute inlassable et mortelle des voix de la mort ?« 

    Après c’est encore la reprise de la lutte antifranquiste et la plongée dans l’internationale socialiste, puis son exclusion du parti communiste espagnol. Mais c’est aussi la réouverture du camp par l’Union soviétique pour y parquer ses opposants, Buchenwald étant situé en zone d’occupation soviétique, la future Allemagne de l’est… une pilule amère pour Semprun.

    Et après c’est, enfin, le retour à Buchenwald en mars 1992 avec deux de ses petits-enfants de cœur pour affronter ce passé morbide et y apprendre par hasard comment le déporté communiste chargé d’enregistrer les arrivants en septembre 1943 lui avait sans doute volontairement sauvé la vie en refusant de mentionner « étudiant » comme profession sur sa fiche, retrouvée en 1992. Semprun raconte alors aux siens ce qui s’est passé en ce lieu. Et il découvre aussi… que les oiseaux sont revenus sur la colline d’Ettersberg qu’ils avaient désertée lorsque le camp était en activité, et que la fumée sortant des cheminées des fours crématoires polluait toute la forêt.

    « Je ne peux pas dire que j’étais ému, le mot est trop faible. J’ai su que je revenais chez moi. Ce n’était pas l’espoir qu’il fallait que j’abandonne, à la porte de cet enfer, bien au contraire. J’abandonnais ma vieillesse, mes déceptions, les ratages et les ratures de la vie. Je revenais chez moi, je veux dire dans l’univers de mes vingt ans : ses colères, ses passions, sa curiosité, ses rires. Son espoir, surtout. J’abandonnais toutes des désespérances mortelles qui s’accumulent dans l’âme, au long d’une vie, pour retrouver l’espérance de mes vingt ans qu’avait cernée la mort. »

    Le parti de Semprun de ne pas raconter mais d’évoquer lui permet de signer un récit majeur de notre XXème siècle, passant en revue la vie intellectuelle européenne, la lutte pour la démocratie en Espagne, les grandes heures du communisme international et tout ceci en regard du Mal absolu généré par le nazisme au cœur de l’Allemagne de Goethe, de Bach et de la folle créativité de la République de Weimar. Un livre qui a été long à mûrir et à publier, mais un livre qui est venu du fond de l’âme de cet acteur des temps les plus sombres et des plus créatifs du XXème siècle. Un jalon unique et exceptionnel ce cette période !

  • GAITSKILL Mary, ‘Faites-moi plaisir’.

    Sortie : 2020, Chez : Editions de l’Olivier, Traduction de l’anglais (Etats-Unis) : Marguerite Capelle.

    Novelliste américaine connue, Mary Gaitskill (née en 1954) raconte ici comment le comportement séducteur à la mode du XXème siècle conduit un éditeur à être licencié pour harcèlement, dénoncé par les femmes auprès de qui il fit le beau durant des années sans qu’elles aient eu à s’en plaindre au moment « des faits » au XXIème siècle.

    Ce livre décrit l’incompréhension propre aux changements de génération pour ceux qui, parfois, ne voient pas les temps changer. C’est l’histoire de la génération des 20-30 ans d’aujourd’hui qui se laisse facilement convaincre par l’idéologie féministe d’une minorité extrémiste agissante considérant que la galanterie pratiquée par ses parents s’est transformée en agression pour elle. Les féministes surfent sur l’excès pour imposer un changement drastique des comportements qui est finalement entériné par le silence de la majorité. Quin, notre héros new-yorkais découvre, incrédule, cette évolution qu’il n’a pas vu venir, ou dont il a cru pouvoir se tenir à l’abri.

    Cette nouvelle évoque le cheminement oh combien pernicieux de ces idéologies dans notre société, leur utilisation minoritaire par des opportunistes de la victimisation et, finalement, leur acceptation par la masse qui ne dit mot. C’est le propre des idéologies de balancer d’un excès l’autre. Quin n’a pas vu le balancier lui revenir en pleine tête. Il sera trop vieux lorsque ce balancier inversera son cours.

  • STEWART Michael, ‘Après Keynes’.

    Sortie : 1970, Chez : Editions du Seuil.

    Michael Stewart, économiste britannique, revient en 1970 sur les concept de Keynes, 35 ans après la publication de la « Théorie générale de l’emploi, de l’intérêt et de la monnaie ». Ce livre analyse la situation économique britannique des année 1960 à la lumière de cette révolution keynésienne que fut la « Théorie générale ». L’un des éléments clés de cette théorie consiste à édicter qu’en cas de dépression économique l’Etat à intérêt à relancer la demande en baissant les impôts, en distribuant des subventions et en investissant pour soutenir les entreprises privées. De cette façon, le pouvoir d’achat injecté par la puissance publique va relancer la demande ce qui permettra d’atteindre un nouvel équilibre économique entre offre et demande tout en préservant la croissance globale de l’économie. L’application de ce principe permit d’éviter le chômage de masse dans les économies capitalistes durant les trente glorieuses.

    Keynes a aussi compris et analysé les liens entre croissance économique, balances des paiements et liquidités internationale que Stewart explique de façon très pédagogique dans de courts chapitres. Evidemment, de nombreux autres phénomènes entrent en ligne de compte et les crises ont continué à secouer les économies modernes depuis des décennies, mais les bases de l’analyse keynésienne restent valables, même si certaines des solutions proposées sont devenues un peu datées.

    Aujourd’hui, en pleine pandémie de coronavirus, les politiques de relance massive de la demande par la distribution tous azimuts d’argent public sont appliquées partout. Merci Keynes !

  • GALLIENNE Alicia, ‘L’autre moitié du songe m’appartient’.

    Sortie : 2020, Chez : NRF Gallimard poèmes.

    Urgence : c’est le premier sentiment qui vient à l’esprit du lecteur du recueil de poèmes d’Alicia Gallienne décédée en 1990 à 20 ans d’une maladie de sang. Consciente de son état après avoir assisté au décès de son frère Éric, du même mal, lorsqu’elle avait 7 ans, elle a composé des centaines de poèmes, saisie par cette urgence vitale d’écrire avant que sa plume ne s’éteigne comme elle en saisissait la possibilité.

    Issue d’un milieu favorisé, nourrie aux meilleurs auteurs et poètes de la littérature, sautant des fêtes parisiennes à ses études de lettres, alternant Cyndi Lauper et Jean Genet, elle passe ses nuits à écrire des mots qui coulent de son âme comme un flot furieux. Il est question d’amour, de partage, d’émerveillements, de doutes, de fragilités, d’Éric ; peu de son propre sort sinon par quelques pudiques évocations. Mais il y a surtout la longue obscurité de la nuit dans laquelle Alicia noircit les pages d’une écriture fiévreuse par peur de ne pas arriver à graver l’explosion permanente de ses sentiments, souvent tragiques.

    Le style n’est sans doute pas des plus académiques mais l’émotion du lecteur est d’autant plus intense devant ce flux ininterrompu et saisissant des mots, tellement matures et poétiques. Quel incroyable embrasement de sentiments pouvait ainsi saisir l’esprit de cette jeune femme ? Quel fulgurant talent lui a permis de les partager ! 30 ans plus tard, Sophie Naulleau, éditrice, qui n’a jamais connu Alicia Gallienne, approchée par Guillaume Gallienne, cousin d’Alicia, décida qu’il fallait publier une sélection de ses poèmes, composée de près de 400 pages… Hommage à une étoile filante. Grâce lui soit aussi rendue !

    Lire aussi : Alicia Gallienne lue au théâtre de l’Athénée – Keep on rockin’ in the free world (rehve.fr)

  • ELLIS Bret Easton, ‘American psycho’.

    « American psycho » est le grand œuvre de Bret Easton Ellis, dans la même veine que les précédents mais encore plus cynique et sanglant. C’est l’histoire d’un yuppie new-yorkais à la fin des années 1990, riche, nageant dans le consumérisme tape-à-l’œil permis à cette classe de nouveaux riches. Jusqu’ici rien que de très classique dans le monde d’Ellis si ce n’est que Patrick Bateman, le yuppie en question, est un psychotique dangereux dont on ne saura pas s’il exécute les crimes atroces décrits dans le roman, ou s’il ne fait que les rêver.

    Le mode descriptif du milieu dans lequel évolue Bateman est proprement hilarant. Celui-ci n’est obnubilé que par les marques des habits portés par lui et ceux qu’il rencontre. Chaque fois qu’un personnage intervient dans le scénario, Bateman note par le menu détail toutes les marques portées, des chaussures à la cravate, avec souvent mention du prix, ce qui prend à chaque fois une dizaine de lignes. C’est un peu lassant mais l’effet de répétition marque l’inanité de ces personnes dont l’une des principales activités consiste à d’abord réfléchir dans quel restaurant hype ils vont pouvoir réserver pour leurs repas, puis de parler de rien dans ces lieux tout en cherchant à reconnaître qui de leurs congénères dînent aux tables à côté ou qui couche avec qui ? Une autre obsession est celle du corps et tout ce beau monde passe un temps infini à soigner ses abdos dans les clubs chics de musculation et les boutiques vendant des produits de beauté de luxe.

    Il n’est jamais question d’activités professionnelles dans ce roman comme si c’eut été vulgaire de le faire. L’argent coule à flot de toute façon et sa provenance n’a guère d’importance. Le côté sombre de Bateman transparaît dans les chapitres consacrés à ses crimes particulièrement horribles.

    Le style d’Ellis est fait de courts chapitres alternant la description d’une soirée dans une boîte chic avec celle d’une orgie-tuerie sanguinolente menée par Bateman. Il est basé sur la répétition de comportements vides de sens de cette population new-yorkaise qui a perdu tout contact avec la vraie vie. Bien entendu, l’excès et la concentration de ces personnages, souvent ubuesques, dans les 500 pages de ce roman lui donnent son côté désopilant. Publié en 1991 il brosse une réalité qui éclatera au grand jour lors de la crise qui fera exploser la planète financière en 2008 où l’on découvrira les comportements asociaux et frauduleux d’un clan de financiers surpayés ayant perdu tout contact avec la réalité et abandonné toute barrière morale. Le pouvoir laissé à ces escrocs clinquants généra une des grosses crises financières du monde capitaliste occidental qui coûta beaucoup à l’ensemble des contribuables dans les pays concernés. Bret Easton Ellis a bien cerné ces personnalités dans « American Psycho » !

  • KOUCHNER Camille, ‘La familia grande’.

    Sortie : 2021, Chez : Editions du Seuil.

    Camille Kouchner révèle dans ce livre comment son beau-père, un juriste-politologue connu, a violé de façon régulière à la fin des années 1980′, son frère jumeau, baptisé « Victor » dans le récit. La révélation publique de cette perversion crée actuellement un choc et l’impétrant, Olivier Duhamel, 70 ans aujourd’hui, a démissionné de toutes ses fonctions et disparu de la scène publique et médiatique qu’il aimait tant fréquenter du temps de sa gloire.

    Ce récit décrit une famille de babyboomers engagée dans la défense des idées humanistes de gauche de l’après deuxième guerre mondiale. Evelyne Pisier, la mère de Camille et « Victor », Paula leur grand-mère, ont des personnalités fascinantes qui ont basé leurs vies entières sur les grandes idées de la liberté et du féminisme. Evelyne se mariera avec Bernard Kouchner, père des jumeaux Camille et « Victor » et de leur grand frère, qui, lui aussi, vibrionne au cœur des grandes idées humanistes de gauche du XXème siècle, notamment via son engagement comme médecin du monde dans les guerres du Biafra et dans bien d’autres pays en voie de développement.

    Olivier Duhamel, fils du ministre radical et ancien résistant Jacques Duhamel (1924-1977), qui fréquente ce microcosme parisien « progressiste », adopte rapidement cette famille improbable et brillante, épouse Evelyne et accueille tout son petit monde l’été dans sa vaste villa de Sanary où défile également tout un aéropage d’intellectuels et de politiques sous le soleil et la convivialité méditerranéennes.

    Ambiance détendue voire libertaire et exigence intellectuelle caractérisent l’atmosphère au sein de la « familia grande » dont Duhamel devient le gentil organisateur. Mais les limites vont être franchies et l’irréparable va être commis. Duhamel obtint des fellations de son beau-fils plusieurs années durant. « Victor » s’en ouvre auprès de Camille en exigeant son silence. Plusieurs années après les faits, la famille va progressivement être informée mais tout faire pour que la révélation ne sorte pas à l’extérieur. Evelyne, déjà à la dérive après le suicide de sa mère, protège son mariet accuse même ses enfants de « l’avoir trahie ». « Victor » a fait sa vie à l’étranger avec sa femme et ses enfants et veut à tout prix oublier cette période maudite. Camille culpabilise de n’avoir pas su empêcher la maltraitance de son jumeau. Bref, le mal fermente, la honte et la haine rongent la famille jusqu’à ce que, 35 ans après les faits, Camille obtienne l’agrément de « Victor » pour publier son livre.

    Outre l’information choc, cet ouvrage-catharsis relève aussi du règlement de comptes général avec cette famille si séduisante à l’extérieur mais tellement perverse à l’intérieur, certainement un cas d’école que Freud eut apprécié au plus haut point. Le style d’écriture est rapide : courtes phrases parfois sans verbe ni sujet, ne négligeant pas l’anaphore, langage parlé. L’objet du récit n’est pas la littérature, mais la révélation. Il atteint son but et cette famille chahutée n’a pas fini de ressasser ce drame. Depuis la publication l’accusé se fait silencieux. Il est en principe à l’abri de la justice car ses crimes sont prescrits. A la pédophilie il a ajouté l’inceste homosexuel, sans que l’on sache bien aujourd’hui, en notre époque de « mariage pour tous » si l’inceste homosexuel est équivalent ou plus condamnable que l’inceste hétérosexuel…

    Pour ceux qui l’aurait oublié, la famille est en principe le cadre de l’éducation, de l’amour et de la responsabilité, mais elle peut être aussi parfois l’antre du silence et de la perversion, quelles que soient les catégories socio-professionnelles. « La familia grande » le rappelle cruellement.

    Lire aussi : SPRINGORA Vanessa, ‘Le Consentement’. – Keep on rockin’ in the free world (rehve.fr)

  • SPRINGORA Vanessa, ‘Le Consentement’.

    Sortie : 2020, Chez : Editions Grasset & Fasquelle / Le Livre de Poche

    Vanessa Springora avait 14 ans au mitan des années 1980′ lorsque Gabriel Matzneff, 49 ans, écrivain, la séduisit. 35 ans plus tard, elle fait le récit d’une emprise dont elle s’est défaite avec difficulté et qui l’a durablement traumatisée.

    Lui était un écrivain prolifique et sulfureux, introduit dans le tout Paris littéraire, désigné par « G » dans le récit. Amateur de relations sexuelles avec de jeunes enfants mineurs, il détaillait à loisir ses ébats sexuels dans des journaux intimes qui étaient publiés et faisaient la joie gourmande du microcosme de Saint-Germain-des-Prés. Il fallut attendre la publication du livre de Springora en 2020 pour que Matzneff désormais âgé de plus de 80 ans commence à être mis devant ses responsabilités et qualifié de pédocriminel. Il est depuis définitivement ostracisé par le petit monde qui l’avait encensé mais l’avait un peu oublié ces dernières années, bien qu’il reçut encore le prix Renaudot en 2013. Ses crimes étant prescrits, son sort de vieux monsieur pervers n’a sans doute plus beaucoup d’importance.

    Le récit d’une de ses nombreuses victimes a certainement valeur de thérapie pour elle et c’est tant mieux. Ses courts chapitres font aussi, et surtout, le procès d’une époque, et plus précisément de l’élite culturelle de ce temps. Mai 68, Simone de Beauvoir, la théorie psychologique dévoyée, une philosophie libertaire promue par de grands penseurs, notamment français, sont passés par là. Le fameux slogan « il est interdit d’interdire » a été érigé en mode de fonctionnement dans le microcosme se croyant au-dessus des lois de la nature, conduisant à l’abandon d’un cadre pour l’éducation des enfants et la démission de l’autorité parentale.

    Un père absent, une mère « tolérante », une époque conciliante et un milieu littéraire nombriliste, il n’en fallut pas plus pour que Vanessa Springora tombe dans les griffes du prédateur à un âge où son « consentement » ne pouvait pas être éclairé. Il lui faudra quelques années pour se déprendre du pédophile séducteur, quelques décennies pour s’en remettre et écrire ce livre, le récit plutôt froid des grandes erreurs d’une époque, pendant que celle d’aujourd’hui en commet de nouvelles.

    Il se murmure à Saint-Germain-des Prés que Matzneff cherche à publier sa réponse « Vanessavirus » mais qu’il ne trouve pas d’éditeur.

    Lire aussi : KOUCHNER Camille, ‘La familia grande’. – Keep on rockin’ in the free world (rehve.fr)

  • ELLIS Bret Easton, ‘White’.

    Sortie : 2019, Chez : Random House / Robert Laffont 10-18 n°5542

    Bret Easton Ellis livre ici un journal sous forme de rapides chroniques de sa vie d’écrivain branché entre Los-Angeles et New-York, salons littéraires et mondanités cinématographiques, milieu artistique et amours gays, tweets et romans…, de la fin des années 1980′ à nos jours.

    C’est évidemment très américain et fourmille de références qui échappent aux lecteurs non initiés. On y parle beaucoup cinéma et séries télévisées durant la première moitié où Ellis, enfant de L.A., affiche son intérêt pour le VIIème art et ses intervenants. Issu de la « génération X », il jette ensuite un regard sur son époque et ses travers tout en participant lui même aux polémiques arrosées et un peu stériles qui agitent le microcosme dans lequel il vit. Sa vision des réactions horrifiées de ses amis démocrates, y compris son petit ami millénial, après l’élection du Président Trump est plutôt drôle et pleine de bon sens : « nous » (collectivement) l’avons élu alors faisons avec, cela ne durera qu’un temps, et évitons les réactions hystériques et apocalyptiques qui ne servent plus à rien maintenant qu’il est installé à la Maison Blanche, d’autant plus que son adversaire de 2017, Hillary Clinton, n’était quand même pas particulièrement enthousiasmante, ni dans son programme ni dans sa personne.

    Au-delà du coté commérage de ces chroniques, on en apprend aussi un peu sur le processus créatif d’Ellis qui revient sur l’écriture de certains de ses romans et l’inspiration qui est la sienne. On comprend mieux ses fréquentations, ses communautés, ses passions, et cela éclaire sur son environnement qui inspire ses romans et les fantasmes qui les peuplent.

  • FRISON-ROCHE Roger, ‘La grande crevasse’.

    Sortie : 1948, Chez : B. Arthaud / J’ai lu n°951.

    Frison-Roche (1906-1999), guide de haute montagne, écrivain-voyageur-explorateur, a bercé notre jeunesse avec ses récits de courses en montagne et dans le Sahara. Né à Paris, issu d’une famille savoyarde, il rejoint Chamonix, une fois adulte, où il fera ses classes comme porteur avant d’intégrer la prestigieuse Compagnie des guides de Chamonix dans les années 1930′. Il résidera également en Algérie durant la Iième guerre mondiale d’où il participera à des raids à travers le Sahara. Plus tard il mènera également des explorations dans le grand nord américain et en Laponie. Sur tous ces voyages il écrira romans et récits, et animera des conférences.

    « La grande crevasse » raconte la vie des montagnards de la vallée de Chamonix au début du XXème siècle. Des hommes taiseux, durs à la souffrance, vivants en communion avec une nature sévère mais grandiose. L’un d’eux, Zian, est guide l’été, paysan le reste du temps. Il va rencontrer et guider en montagne une parisienne éprise d’absolu et de grands espaces, Brigitte. Elle va être servie et… séduite. Mais le mariage verra s’affronter les cultures opposées de Paris et de la montagne. Eloignés un moment, c’est alors qu’ils doivent se retrouver que Zian, parti se ressourcer dans une course solitaire en montagne, tombera dans une crevasse et expirera dans les bras de ses camarades guides partis à sa recherche.

    Au-delà de l’amourette prétexte, et plutôt charmante entre Brigitte et Zian, le récit de Frison-Roche est une histoire sur la montagne que le style de l’auteur décrit avec passion dans toute sa puissance et sa beauté. Il arrive à en transcrire la majesté et expose la nécessaire humilité que l’homme doit afficher face à elle, sous peine d’y perdre la vie.

  • PSICHARI Ernest, ‘Le Voyage du Centurion’.

    Sortie : 1922, Chez : Editions Louis Conard / Le Livre de Poche Chrétien.

    Petit fils d’Ernest Renan, mort pour la France sur le front de Belgique, Ernest Psichari (1883-1914) est un homme de son temps qui a suivi le cheminement intellectuel de nombre de ses contemporains. Etudiant en philosophie à la Sorbonne, il suit les cours de Bergson au Collège de France, il est inspiré par Charles Péguy puis par Charles Maurras et Maurice Barrès, publie des études philosophiques, attente plusieurs fois à ses jours, se rapproche de la droite nationaliste et s’engage finalement dans les troupes coloniales après avoir renoncé à son idéal antimilitariste.

    Ce récit, largement autobiographique, relate sa conversion au catholicisme durant ses séjours d’officier au Sahara. A la tête de sa harka de soldats maures au début du Xxème siècle, Maxence représente et affirme l’autorité française dans l’immensité des sables, au besoin les armes à la main lorsqu’il faut soumettre les rebelles. Lors de ses long moments de solitude, sous la voute étoilée du ciel sans fin du désert, il médite sur le pouvoir des occidentaux, sur les peuplades soumises, sur leur religion musulmane et, petit à petit, il mène un dialogue intérieur avec Dieu et son fils Jésus, au cœur du silence saharien :

    Le silence est un peu de ciel qui descend vers l’homme. Il vient des grands espaces interstellaires, des parages sans remous de la lune froide. Il vient de derrière les espaces, de par-delà les temps, – d’avant que furent les mondes et de là où les mondes ne sont plus. Que le silence est beau !

    Toujours plus loin dans le désert et toujours plus haut vers le mysticisme, entre adoration de Dieu et pitié de lui-même, Maxence va enfin rejoindre l’objet de ses dévotions et de son espérance : « Mais quoi ! Seigneur, est-ce donc si simple de vous aimer ? »

    Ce court récit est fascinant par la ferveur de ce soldat de Dieu et de la France qui tangente l’absolu au milieu du Sahara, ce désert qui à force d’inspirer tant de mysticisme aux hommes qui le foulent les rapproche de leurs Dieux.

  • HEBRARD Frédérique, ‘Le Château des Oliviers’.

    Moitié roman de gare, moitié récit du terroir, « Le Château des Oliviers » a servi de base au scénario d’une série télévisée à succès dans les années 1990′. Son auteur, Frédérique Hébrard, née en région occitane, aime la Provence et le fait savoir. Le seul problème réside dans l’accumulation de faits improbables dans un roman un peu poussif, dégoulinant de bons sentiments.

  • VOLTAIRE, ‘Candide’.

    Voltaire au Panthéon (Paris)

    En ces temps troublés du XXIème siècle où des pans entiers de la pensée sont abandonnés aux idéologies, aux minorités, aux religions, à l’obscurantisme… relire « Candide » de Voltaire relève de l’hygiène de l’esprit.

    Les pérégrinations de Candide, Pangloss, Mlle. Cunégonde et leurs amis à travers la planète sont un régal à lire. Plein d’ironie et de réalisme, Voltaire règle ses comptes avec Leibnitz qui, par les mots de Pangloss, pense que « les choses ne peuvent être autrement » et que tout est bien dans le meilleur des monde. Candide découvre qu’il en est malheureusement tout autrement et que les hommes se font la guerre, que les femmes sont violées, que la terre tremble, les villes flambent, que les religions divisent…

    Mais l’Eldorado existe aussi, un monde de pureté et de paix, et parfois la providence nous fait retrouver ceux et celles que l’on croyait perdus et que malgré l’avidité et le nombrilisme des hommes il arrive que l’amour et la paix l’emportent pour peu que l’on « cultive son jardin », et que travailler « sans raisonner » permet de construire le Jardin d’Eden .

  • LOTI Pierre, ‘Pêcheur d’Islande’.

    Sortie : 1886, Chez : Calmann-Levy / Le Livre de Poche n°2271.

    Pierre Loti (1850-1923) a été marin et navigué sur toutes les mers du monde. « Pêcheur d’Islande » raconte la rude vie des pêcheurs de Paimpol partant chaque année pour plusieurs mois sur les bancs de poissons autour de l’Islande, laissant dans leurs petits villages bretons femmes et enfants, fiancées et parents. Chaque année quelques bateaux ne reviennent jamais et les noms des marins ainsi disparus sont inscrits sur les plaques de marbre affichées dans les petites chapelles de granit qui peuplent le long des côtes.

    Nous sommes à la fin du XIXème siècle et la navigation est périlleuse dans les parages du grand Nord. La France est de plus engagée dans des combats en Indochine et la Royale recrute ses marins en Bretagne. Yann et Sylvestre vont tous deux ne pas revenir l’un d’Islande, ni l’autre du Vietnam, laissant Gaud, récemment mariée au premier et cousine du second, éplorée.

    Ce petit roman retrace la vie austère de ces bretons taiseux et durs à la souffrance. Il décrit avec délicatesse l’enchantement des paysages de ces côtes sauvages et la rude vie à bord des bateaux de l’époque où la pêche harassante était entièrement manuelle, entre tempêtes déchaînées ou grands calmes, brouillards sans fin propices à laisser divaguer les âmes vers les villages où ils ont laissé leurs amours et leurs soucis. Désespérée, Gaud va rejoindre le peuple des veuves de marins qui trottinent, toutes vêtues de noir, sur les sentiers de douaniers qui longent cette mer nourricière si cruelle.

    C’était la vie de Bretons aimantés par la mer, condition de leur survie mais aussi, souvent, de leur désespoir.

    En se promenant dans Paimpol, le visiteur peut découvrir aujourd’hui une petite notice historique expliquant que ce roman a sans doute été inspiré à Loti par une paimpolaise dont il a été amoureux…