Catégorie : Notes de lecture

  • JOFFO Joseph, ‘Anna et son orchestre’.

    Sortie : 1975, Chez : Editions Jean-Claude Lattès.

    Joseph Joffo (1932-2018) est le fils d’Anna Boronsky, née à Kezat dans la Russie tsariste (plus précisément dans l’actuelle Ukraine) et dont la famille quitta définitivement son pays au début du XXème siècle pour fuir les pogroms antisémites. Dans « Un sac de billes » il avait raconté l’histoire de deux jeunes garçons juifs traversant la France sous l’occupation allemande lors de la IIème guerre mondiale, roman largement autobiographique. Avec « Anna et son orchestre » il se met dans les pas de sa mère pour retracer ce long exode qui la conduisit de la Russie à Paris, en passant par Istanbul, Budapest et Vienne, avec son violon, ses frères musiciens et ses parents, avant de fonder une famille avec un garçon-coiffeur parisien du nom de Joffo…

    Le narrateur est Anna, toute petite fille au début du roman, découvrant le monde, dorlotée par une famille aimante et tonitruante, où la vodka et la musique (jouée par toute la fratrie) animent les longues soirées d’hiver, mais commençant à réaliser aussi la noirceur des humains. De confession juive, les Boronsky doivent affronter les pogroms menés par des cosaques antisémites. Ce n’est pas toujours facile à comprendre pour une enfant.

    Lorsque l’exode est décidé, la famille va errer dans l’Europe centrale avec l’Amérique pour objectif, mais elle s’arrêtera à Paris, terre d’accueil (à l’époque) d’une partie de l’émigration russe. A chaque étape de ce long voyage, la famille survivra grâce à l’orchestre familial qui se produira dans de nombreuses salles et tournées pour y jouer de la musique tsigane, avec Anna en chef d’orchestre. En Hongrie, son père meurt de chagrin après le décès d’un de ses fils, Anna décrit avec émotion les longs cortèges de musiciens tsiganes venus jouer du violon dans les rues de Budapest en hommage à son père.

    Et, puis, arrivée à Paris Anna épouse l’aide-coiffeur d’un de ses parents exerçant ce métier dans le XIIIème arrondissement. Joseph, né de cette union, a repris cette activité de son père.

    « Anna et son orchestre » est un bouleversant hommage à une mère qui a su traverser un siècle en feu, grâce à son énergie, l’amour d’une famille indestructible et sa passion de la musique. Il est bon que ceux qui ont vécu cette épopée familiale en aient conté les étapes à Joseph qui les a transcrites dans ce livre pour lequel il fut aidé par l’écrivain Claude Klotz (Patrick Cauvin de son vrai nom) pour mettre en ordre idées et souvenirs.

  • NGUYEN LONG Pedro, ‘La Montagne des Parfums – Une saga indochinoise’.

    Sortie : 1996, Chez : Robert Laffont / Phébus.

    Cuong (Pedro) Nguyên Long est un enfant de la tragédie vietnamienne du XXème siècle : né à Haiphong (le port de Hanoï, dans la partie nord du pays) sans doute en 1934, dans une famille aisée, Pedro a vécu et participé aux principaux évènements qui ont déchiré ce pays d’Asie du Sud-est. Après un parcours chaotique il s’est exilé en France alors que le restant de sa famille choisit, un peu plus tard, la Californie.

    Aidé par Georges Walker (1921-2014), écrivain-journaliste né à Budapest. Intéressé par l’Asie, il co-écrivit en 1975 la biographie de Chow Ching « Le palanquin des larmes » avant de se consacrer vingt ans plus tard à celle de Pedro. Celui-ci vécut la colonisation française, ses délices et ses bombardements, il avait vingt ans lors de la déroute de Diên Biên Phu qui marqua le départ des français, militaires et civils, et la montée en puissance progressive du pouvoir communiste sous l’impulsion de leur leader incontesté Hô Chi Minh qui forgeât son anticolonialisme en voyageant dans de nombreux pays, dont la France, dont il fut membre du parti communiste, dans les années 1920′. Revenu au Vietnam il y fonde la Viêt Minh, parti communiste local qui deviendra l’arme idéologique et militaire qui mènera le pays à l’indépendance, à la réunification et à la collectivisation contre la France puis les Etats-Unis d’Amérique.

    La situation socio-économique de la famille Nguyên Long l’assimilant aux « capitalistes », le père de Pedro décida assez rapidement de fuir Haïphong et le pouvoir communiste qui s’y installait. S’en suivit une longue errance dans les campagnes au cours de laquelle Pedro s’enrôla à 14 ans dans la guérilla communiste, happé par sa propagande. Il y resta deux années et participa à une troupe de théâtre militante dont les pièces jouées dans les villages étaient censées attiser le patriotisme des spectateurs sous l’œil vigilant des commissaires politique du Viet Minh. Son père va le tirer de cet engagement au bout de deux années avant la fuite vers le Sud et Saïgon après les accords franco-vietnamien post-Diên Biên Phu en 1954. Comme beaucoup des réfugiés de l’époque, entre le Nord et le Sud et vice-versa, les décisions prises déchirent les familles. Deux des sœurs de Pedro, en couple avec de fervents communistes, restent au Nord.

    Convaincu par son père de mettre fin à son engagement communiste, Pedro doit maintenant trouver le moyen de passer au Sud. Il y sera arrêté par l’armée française, emprisonné et torturé à Saïgon durant des mois pour dévoiler les petits secrets de la révolution. Libéré grâce à une intervention familiale il s’installe à Saïgon où il vit d’amour et de trafics divers dans une ville rongée par la corruption, la mauvaise gouvernance et l’effondrement moral qui précéda la montée en puissance de la guerre américaine.

    Pedro quittera son pays pour un périple qui le conduira finalement à s’installer en France comme monteur dans la télévision publique d’où il suivra la dérive finale du Vietnam, le départ précipité des américains et la réunification en 1975. Une partie de ses frères et sœurs rejoindront les Etats-Unis par différentes voies, dont celle des « boat-people » pour certains. Alors qu’ils avaient faits étape à Paris, la sœur aînée décida d’accélérer le passage aux Etats-Unis après avoir vu Georges Marchais (alors secrétaire général du parti communiste français[PCF]) faire ses clowneries à la télévision et de crainte que la France ne tombe alors sous l’emprise du communisme tant haï. Un de ses beaux-frères, subira les camps de rééducation communistes durant 14 ans avant de rejoindre le reste de la fratrie en Californie, traumatisé, comme éteint, à jamais par cette expérience totalitaire.

    Ce récit raconte de façon émouvante le parcours d’une famille vietnamienne, dramatique mais finalement plutôt banal pour cette époque, hélas. C’est l’histoire de la décolonisation violente d’un pays doublée d’une guerre civile. Les idéologies se percutent à coup de propagande et de napalm. Les individus sont broyés et les familles se déchirent. Comme à chaque fois que l’indépendance a été conquise par les armes le régime politique qui a suivi fut dictatorial et plutôt communiste. Pedro ne porte pas un jugement très optimiste sur l’évolution de son pays (à l’époque où sortit le livre, 1996), tiraillé entre économie de marché et compromission avec ses anciens oppresseurs : la Chine ou les Etats-Unis. La France est passée sous silence car a quasiment disparu du tableau depuis 1954, sauf par la langue qui reste encore un vecteur de communication pour les plus vieux des citoyens. La corruption maintenant généralisée au Nord comme au Sud reste un puissant frein au développement du pays. Pedro et sa famille ont résolu la question en s’exilant loin de cette déroute, accueilli au sein de leurs anciennes puissances coloniales, ce qui n’est pas le moindre des paradoxes de ce pays fascinant ! Mais cette fuite est aussi une défaite…

  • NEMIROVSKY Irène, ‘Suite française’.

    Sortie : 2004, Chez : Editions Denoël.

    Irène Némirovsky (1903-1942), née à Kiev, émigrée en Finlande puis en France en 1918 pour fuir la révolution bolchévique, issue d’une famille aisée de confession juive, fut déportée et assassinée à Auschwitz en novembre 1942, de même que son mari quelques mois plus tard.

    Ses parents se refont rapidement une bonne situation matérielle en France et Irène se qualifie elle-même comme « une noceuse et une bosseuse » durant les années folles à Paris. Entre fêtes parisiennes et séjours à Nice ou à Biarritz, elle s’essaye à l’écriture et rencontre un certain succès avec des romans le plus souvent tournés vers le monde juif et la Russie. En 1941, alors que les lois anti-juives entrent en application en France, elle commence « Suite française » qui restera un roman inachevé qu’elle n’aura pas le temps de terminer avant sa déportation dont son certificat de baptême ne la sauvera point. Le manuscrit fut miraculeusement sauvé par ses deux filles qui furent cachées par des « justes » après l’arrestation de leurs parents et échappèrent ainsi à la barbarie. Le livre paraîtra finalement en 2004, date à laquelle son auteure recevra le prix Renaudot à titre posthume.

    La première partie du roman raconte l’exode de familles parisiennes en juin 1940 alors que les armées allemandes sont aux portes de la capitale. Gens de peu, grands bourgeois, intellectuels… tout le monde se bouscule sur les routes pour fuir « les boches ». On y retrouve tous les travers et qualités d’une population française en plein désarroi. Il n’est pas toujours aisé de rester digne dans cette débâcle. Certains y réussissent, d’autres compromettent.

    La seconde partie narre la vie d’un petit village sous occupation allemande. La encore ce n’est que mélange de résistance, de vieux réflexes bons et mauvais et de collaboration active ou passive. C’est toujours la comédie humaine mais dans un environnement tragique. Les personnages de la première histoire se retrouvent dans la seconde. Et puis les allemands quittent le village pour rejoindre le front russe puisque l’opération Barbarossa a été déclenchée en juin 1941. Et le roman inachevé s’achève ici…

    La description d’un genre humain éternel par Irène Némirovsky est frappante de réalisme et, sans doute, de vécu. Elle appréhende tous les sentiments de ses congénères pour les retranscrire d’une façon douce dans ce roman qui pose toutes les contradictions du genre humain.

    En annexe sont publiés des notes de l’auteure prises pour l’écriture de ce roman ainsi que des courriers échangés avec ses éditeurs, dont la correspondance adressée après son arrestation par son mari pour tenter de la faire libérer, sans succès, et avant qu’il soit lui-même arrêté.

  • GUEZ Olivier, ‘La Disparition de Josef Mengele’.

    Sortie : 2017, Chez : Editions Grasset & Fasquelle.

    Josef Mengele fut médecin au camp d’extermination d’Auschwitz-Birkenau où il pratiqua des expériences barbares « scientifiques » sur les déportés utilisés comme des animaux cobayes de laboratoires. Il réussit à se cacher en 1945 et ainsi éviter d’avoir à rendre des comptes, puis il fuit en Amérique latine comme nombre d’anciens nazis. Il est à peu près établi qu’il est mort en 1979, à 67 ans, au Brésil à la suite d’un malaise lors d’une baignade.

    Olivier Guez dit avoir consacré trois années à l’étude de la « nazi society » qui réunit, majoritairement en Amérique latine, les citoyens allemands impliqués dans les crimes de IIème guerre mondiale cherchant à échapper à la justice. Cette plongée dans ce monde post-cataclysme européen lui a permis de « romancer » la fuite de Mengele tout au long de ses années sud-américaines. Les historiens, chasseurs de nazis et autres enquêteurs lui ont d’ailleurs facilité la tâche en ayant reconstitué avec plus ou moins de certitide une grande partie du chemin criminel du médecin et sa fuite éperdue.

    Le livre se dévore comme un roman policier bien qu’il soit probablement très proche de ce que fut la réalité de Josef Mengele, celle d’un nazi impénitent et convaincu n’ayant jamais remis en cause les actes criminels qu’il commit. La réalité est aussi celle de cette communauté nazie reconstituée outre-Atlantique qui continua à bénéficier de soutiens divers, y compris venant d’Allemagne, pour refaire sa vie et échapper aux recherches. Dans le cas particulier de Mengele, sa famille détenait une entreprise multinationale de machines agricoles et, craignant un impact négatif sur le business si le fils venait à être jugé, l’aida financièrement à se cacher jusqu’à sa mort. Certains nazis furent quand même débusqués comme Eichmann (enlevés en Argentine par les services secrets israéliens) ou Barbie livré par la Colombie à la France.

    On redécouvre également la compromission des régimes sud-américains (le plus souvent des dictatures) qui ont hébergé les criminels européens (il n’y avait pas que des allemands, des collaborateurs français et belges ont également traversé l’océan, entre autres), poussant parfois le vice jusqu’à mettre à profit leurs « talents » au service de leurs dictatures…

    La vie et la fuite de Mengele c’est aussi le symbole de l’effondrement moral et politique de l’Europe entamé lors de la guerre de 1914-1918 !

  • COHEN Albert, ‘Le livre de ma mère’.

    Sortie : 1954, Chez : Editions Gallimard.

    Albert Cohen (1895-1981), fils unique d’une famille juive de Corfou qui émigra à Marseille pour fuir les pogroms, immense écrivain, livre ici un bouleversant petit récit sur l’absence maternelle, dix ans après la mort de sa mère. Les premiers chapitres reviennent sur cet amour exclusif et exigeant d’une maman pour son fils unique, le centre de sa vie, la source de son bonheur. La description tendre des minauderies de sa mère pour se rapprocher de son enfant, même celui-ci devenu adulte, est touchante de vérité. L’évocation des sentiments maternels, le bonheur quand elle rejoint Albert pour un séjour avec lui à Genève, la douleur quand elle s’éloigne dans le train vers Paris, laissant son fils pour une année entière, est émouvante d’humanité.

    La seconde partie du livre narre l’absence de la mère après son décès et les regrets du fils sur ce qu’il a fait ou pas fait du temps où elle était vivante. Les petites fâcheries comme les grands partages sont passés en revue. La prise de conscience d’Albert qu’elle ne reviendra pas et que tous ses actes, ses pensées, ses sentiments seront désormais marqués du sceau indélébile de l’amour de cette mère absente. Mais « elle est morte » répète à l’infini l’écrivain orphelin que la situation force à renoncer à l’espoir. Il ne reste plus que Dieu à qui faire appel pour, peut-être, retrouver sa mère au Ciel, un jour…

    « Que ma mère soit morte, c’est en fin de compte le seul drame de ce monde. Vous ne croyez pas ? Attendez un peu, quand votre tour viendra d’être l’endeuillé. Ou le mort. »

    Le style brillant de l’écrivain Albert Cohen et le cœur mis à vif du fils de sa mère ont abouti à ce merveilleux récit sur la puissance de l’amour d’une mère pour son fils, sans doute l’un des sentiments les plus forts et indestructibes du genre humain (et animal d’ailleurs). Qui ne retrouvera pas certains passages vécus de sa propre vie dans ce récit ? C’est la force de l’écrivain se savoir traduire cette tempête des émotions en mots simples et tellement vrais. Un livre aussi inoubliable que déchirant.

  • BYRNE David, ‘Qu’est-ce que la musique ?’.

    Sortie : 2017, Chez : Philharmonie de Paris – Editions.

    David Byrne fut la tête pensante du groupe Talking Heads qui à la fin des années 70′ a intellectualisé le mouvement post-punk new-yorkais en produisait une musique originale et plutôt sophistiquée. Ils étaient quatre potes qui se sont rencontrés dans une école d’art et David prendra le leadership du groupe au point de fatiguer ses compères, malgré une inventivité dont ne pouvaient se prévaloir les autres musiciens du groupe. Une fois celui-ci dissous au début des années 1990, David Byrne a continué une carrière solo en favorisant de multiples incursions dans des genres musicaux les plus variés et des collaborations avec de nombreux d’artistes dont certains débordaient largement le domaine musical. Il a notamment réalisé des films, joué dans certains comme acteur, composé des bandes originales, participé à des aventures théâtrales… Bref, avec Davide Byrne on n’est jamais déçu et la nouveauté est toujours au coin du bloc. En 2018 encore il présenta sur la grande scène de la Philharmonie de de Paris sa nouvelle œuvre « American Utopia » : un concert de rock mis en scène comme une pièce de théâtre, une réussite.

    « Qu’est-ce que la musique ? » est une sommité dans laquelle Byrne explique le monde dans le quel il vit depuis sa naissance en 1952. S’en suivent 450 pages historiques, factuelles, réflexives, existentielles sur la musique et nous. En fait, surtout sur la musique et David Byrne !

    On passe en revue la place de la musique dans la culture de l’Humanité, les révolutions de l’apparition et du développement des techniques d’enregistrement qui l’ont fait passer d’un moment éphémère et convivial à un processus renouvelable et personnel, la place de la représentation en concerts dans la créativité des musiciens (et leurs revenus…). On revient sur le célèbre « CBGB », tripot new-yorkais où jouèrent les groupes précurseurs de l’underground américain : Talking Heads, Blondie, The Ramones, Patti Smith, Television, Sonic Youth. Byrne avec un souci du détail qui l’honore va même jusqu’à publier un plan de ce lieu mythique pour expliquer comment les musiciens de tenaient par rapport aux spectateurs. Les amateurs de rock de cette époque apprécient…

    Plusieurs chapitres sont consacrés à la technique qui façonne la musique, de l’analogique au numérique, des bricolages sur bandes magnétiques de cassettes aux boucles électroniques auto-générées par des algorithmes devenus eux-mêmes créatifs. La musique est aussi une industrie et David Byrne nous explique les liens commerciaux existant entre maisons de disques, producteurs, interprètes, compositeurs, auteurs. Tout ça n’est pas simple et les plus grands se sont parfois fait embobiner par le business. Mais à la fin il reste toujours… la musique, présente d’ailleurs depuis le début puisque d’après l’auteur les Néandertaliens jouaient déjà de la flûte (taillée dans un os) et que la Bible démarre sur « Au début était le verbe », c’est dire que tout à commencé avec un son !

    Le dernier chapitre « Harmonia Mundi » conclut sur la musique « géométrie de la beauté ». On y apprend au détour d’un paragraphe que Byrne est atteint du syndrome d’Asperger qui rend les interactions sociales plus difficiles mais permet à ceux qui en sont atteints de développer une hypersensibilité et un imaginaire abondant.

    Cet essai est un livre de fan des Talking Heads, de David Byrne, du rock en général et tout particulièrement de l’époque underground des trois dernières décennies du Xxème siècle. Extrêmement analytique il permet à Byrne de partager sa connaissance d’un monde dont il est acteur et à ses fans de se rapprocher un peu de cette création musicale qui guide leurs vies.

  • Mme de La Fayette, ‘La princesse de Clèves’.

    Sortie : 1678, Chez : Claude Barbin/Librairie Générale de France (1958).

    Tout le monde connaît « La princesse de Clèves » en France suite à la sortie médiatique en 2006 d’un ministre de la République qui, voulant faire « populo », a affiché son mépris pour ce roman qu’il n’avait sans doute pas lu d’ailleurs. Beaucoup de lecteurs récents ont juste voulu se confirmer le mauvais goût de ce ministre qui est ensuite devenu président de la République.

    Au-delà de cette insignifiante balourdise politicarde, la lecture du roman de Mme. De La Fayette est un plaisir littéraire faisant voyager son lecteur à la cour d’Henri II en 1559, soit plus d’un siècle avant l’écriture du livre. On y croise les futilités de la cour et la puissance de l’amour. Mme. De Clèves est l’épouse d’un homme qu’elle respecte mais qu’elle n’aime pas, l’objet de son amour est M. de Nemours qui le lui rend bien. Son mari admirable va mourir de dépit et elle renoncera à se tourner ensuite vers M. de Nemours par sens du devoir, finissant ses jours dans un couvent.

    Le style de Mme. De La Fayette est celui de son époque, parfaitement lisible pour un lecteur du XXIème siècle, enluminé de magnifiques effets de vocabulaire. La description de la passion et de ses effets délétères a traversé les siècles et reste un sujet incontournable de la littérature : amour, sacrifice, renoncement et douleur… Ce petit livre est un délice.

  • CLAVEL Bernard, ‘Les roses de Verdun’.

    Sortie : 1994, Chez : Editions Albin Michel.

    Ecrivain « du terroir », Bernard Clavel (1923-2010) fut un romancier prolifique pour qui la guerre fut un constant sujet d’inspiration. « Les roses de Verdun » ne dérogent pas à la règle. Le narrateur, un humble chauffeur de maître, rescapé de Verdun et de la guerre de 1914-18, raconte, le périple accompli avec « Monsieur et Madame » sur les pas de leur fils, jeune lieutenant mort au début de la IIème guerre mondiale.

  • ROY Jules, ‘La guerre d’Algérie’.

    Sortie : 1960, Chez : René Julliard.

    Jules Roy (1907-2000), écrivain et officier français, né en Algérie, attiré par Maurras et Pétain à 20 ans, il rejoint la France Libre à Londres en 1942 d’où il participera comme commandant de bord aux bombardements de l’Allemagne. Il participera ensuite à la guerre d’Indochine avant de démissionner de l’Armée (avec le grade de colonel) dont il estimait qu’elle se déshonorait dans ce conflit. Comme beaucoup de militaires ayant vécu ces tragédies il continua à témoigner de ces évènements sa vie durant.

    1960, l’indépendance algérienne est quasiment acquise, la population métropolitaine attend qu’on la débarrasse de cette guerre d’un autre âge, l’armée française impose sa loi sur le terrain mais les âmes sont acquises à l’émancipation du pays. Jules Roy saute dans un avion et rejoint son département de naissance pour se faire une idée de la situation. Il y rencontre toutes les parties impliquées.

    Il commence par son frère et sa belle-sœur toujours présents sur le sol algérien. Ensemble ils évoquent les rapports entre colons français et indigènes musulmans, des rapports de maîtres à employés qui n’ont guère changé depuis l’invasion de l’Algérie en 1830 par l’armée française, et c’est aussi une partie du problème.

    Il rencontre les habitants d’un village de Kabylie, région régulièrement bombardée par l’armée de l’air pour éviter que le FLN (Front de libération nationale algérien) en fasse son camp de repli. Il passe quelques jours avec un officier qui garde la frontière avec la Tunisie pour empêcher la pénétration des commandos du FLN. Il parle avec des réfugiés algériens en Tunisie fuyant les bombardements français et les exactions du FLN. Bref, il relate intelligemment les positions et expériences des uns et des autres.

    Comme son grand ami d’Albert Camus, Jules Roy, est natif de cette d’Algérie où il laissa une partie de son âme. Comme lui, il ne peut s’empêcher de penser qu’une cohabitation aurait été possible entre colons français et colonisés algériens si une négociation sérieuse avait été entamée en temps utiles. La réalité est probablement autre tant l’indépendance de l’Algérie était inévitable, comme d’ailleurs celle de tous les pays colonisés (seul le Tibet l’est resté au XXIème siècle). Même si les colonisés musulmans avaient bénéficié d’un statut socio-politique équivalent à celui des colons français, ceux-ci étaient les envahisseurs et cela était le péché originel. Quand on ajoute l’inégalité légalement instaurée entre les communautés, le mouvement mondial de décolonisation post IIème guerre mondiale, comment imaginer une seconde que la France aurait pu garder l’Algérie comme l’un de ses départements administratifs ? Certains l’ont rêvé. Malgré deux guerres coloniales perdues par la France, Jules Roy faisait partie de ceux-là…

  • BRASILLACH Robert, ‘Les sept couleurs’.

    Sortie : 1939, Chez : Librairie Plon.

    Il est difficile d’ouvrir un livre de Brasillach sans être aussitôt assailli par tout le sordide véhiculé par ce nom aux relents de collaboration avec les nazis. Plus jeune que Drieu la Rochelle il n’avait pas participé comme lui à la première guerre mondiale (où il perdit son père) mais il fut autant que lui attiré par l’idéal nationaliste de Maurras et le milieu littéraire et intellectuel parisien foisonnant de l’entre deux-guerres. Mais sans doute plus que Drieu il sombra dans un antisémitisme criminel et hystérique. Ses articles dans « Je suis partout » où il déversait sa haine de l’Angleterre et des « juifs apatrides » constituèrent sans mal le principal chef d’accusation. Le problème des écrivains est qu’il laisse une œuvre, des traces. Il fut fusillé en février 1945 après que de Gaulle refusa sa grâce malgré une pétition en sa faveur signée par nombre d’artistes de l’époque dont Valéry, Claudel, Mauriac, Camus et bien d’autres… Il semblerait que lorsque sa peine fut prononcée par le tribunal, un cri s’éleva du fond de la salle « c’est une honte », Brasillach se serait alors tourné vers le public en répondant « non, c’est un honneur. » Quelques semaines après son exécution, Drieu se suicidait plutôt que de rendre des comptes à la Justice.

    A Claude Mauriac qui interrogeait de Gaule bien plus tard, le général aurait répondu « Brasillach ? Eh quoi : il a été fusillé… comme un soldat. »

    Ce roman sans doute partiellement autobiographique raconte comment des gamins de 20 ans dans les années 30′, issus de milieux bourgeois, ont pu être fascinés par la nation allemande en plein réarmement et nazification. Une Allemagne qui avait pourtant laissé de bien mauvais souvenirs à leurs parents et grands-parents… Mais en ces temps de révolution soviétique où le communisme internationaliste se heurtait de plein fouet et violemment contre le capitalisme, de jeunes esprits en formation, pétris des philosophes germaniques, à la recherche de l’ordre, infecté par les idées antisémites qui étaient largement partagées à l’époque par nombre de français, se sont laissés embarquer par le gloubi-glouba hitlérien.

    En 1939 à la parution des « [Les] Sept couleurs » le pire n’était pas encore accompli mais il s’annonçait. Aveuglés par leurs idéaux, les Drieu, Brasillach et compagnie n’ont pas su sauter du train avant le désastre. Leur intellectualisme ne les a pas sauvés de la compromission avec l’ennemi, leur talent ne les a pas exonérés d’avoir à rendre des comptes.

    Les aventures de Patrice, héros du roman, amoureux déçu, le mènent en Allemagne à Nuremberg où il découvre les grands rassemblement nationaux-socialistes et se laissent emporter par ces messes noires moyenâgeuses. Il est d’autant plus confortable qu’une jeune allemande prend soin de lui à la maison mais elle ne lui fera pas oublié Catherine, son amour de jeunesse qu’il va retrouver à Paris, 10 ans plus tard pour tenter de la reconquérir.

    S’en suit un imbroglio amoureux à la suite duquel François, le mari de Catherine, rejoindra la guerre d’Espagne qui fait rage. Il choisira le camp franquiste dont il reviendra gravement blessé pour retrouver Catherine… peut-être !

    Dans les deux situations, un chagrin d’amour associé au besoin d’absolu d’une jeunesse fiévreuse mènent des amoureux déçus vers le fascisme. Ainsi allait une partie de l’Europe de l’entre-deux guerres. La suite n’a pas été très brillante, hélas ! Même en ces temps d’autoflagellation et de réécriture de l’Histoire, il ne faut pas se priver de lire Drieu, Brasillach ou Maurras qui représentèrent avec talent un courant de l’intelligentsia française, c’était une autre époque.

  • LABOU TANSI Sony, ‘Encre, sueur, salive et sang’.

    Sortie : 2015, Chez : Seuil.

    Sony Labou Tansi 1946-1995) est un auteur de théâtre, de romans et de poésie, né au Congo ex-Zaïre et décédé à 48 ans en République du Congo (dit Brazzaville). Il a vécu au cœur de la tourmente permanente de l’Afrique centrale, du Zaïre possession personnelle du roi de Belgique où il naît, aux affrontements terribles de la région du Pool près de Brazzaville dans les années 90′. Ecorché vif, il écrit tel qu’il pense et respire sur ce qu’il voit, ce qu’il vit et ce que la mémoire collective de l’Afrique colonisée puis décolonisée lui rappelle constamment.

    Ce livre est un recueil de textes écrits entre 1973 et 1995 : des préfaces d’ouvrages jamais publiées, des lettres ouvertes, des correspondances diverses, des articles… Tous ont rapport à l’Afrique, et, le plus souvent, à la colonisation-néo-colonisation-esclavage, tryptique classique de ce genre de littérature. Le style est brillant, Sony joue avec les mots comme combustible de sa révolte. L’univers du « blanc » est chargé de moulte maux, mais celui de « l’Africain » ne sort pas non plus indemne de ses critiques. Il a le cœur au bord d’une plume acérée.

    En 1987 il écrivait :

    « Je travaille dans la maison des émotions, où je prends conscience de participer à l’équilibre des univers. Je sais que le premier écrivain c’est Dieu. C’est là une phrase que l’arrogance des technocrates ne peut pas comprendre. Mais qu’y puis-je ? Personne ne peut prêter ses veines et ses artères aux autres. Je prête les miennes au verbe. Je prête ma bouche à tous ceux qui, un jour, peuvent perdre la vie. »

    Un peu plus loin, il conclut sa lettre ouverte à François Mitterrand de 1988 par :


    « La seule réponse que l’humanité puisse donner à la mort, au fanatisme et au bâclage reste hélas l’ingérence de la conscience humaine dans les affaires intérieures du monde, à condition bien entendu que cette nouvelle conscience assure la promotion et les respect absolu de ce qui nous rapproche fondamentalement : notre différence. »

    Admirateur d’Aimé Césaire, de Frantz Fanon ou de son confrère Tchicaya U Tam’si (1), il en adopte le style ardent et outré. Son écriture est un brasier, sa révolte est brûlante, celle d’un intellectuel à la vision sans concession qui, à la fin de sa vie essaya de se frotter au terrain de la politique. Elu député en 1992 , il est impuissant dans le nid de vipères qu’est le Congo à cette époque et le clan qu’il a rejoint est celui du perdant. La guerre civile sanglante continuera encore quelques années après son décès. Dure confrontation de l’intellectuel avec la réalité des hommes…
    (1) Poète congolais (1931-1988)

  • APPELFELD Aharon, ‘Des jours d’une stupéfiante clarté’.

    Sortie : 2018, Chez : POINTS P4908 (2018).

    Aharon Appelfeld aborde dans ce roman publié en 2014 la sortie des camps de concentration par ceux qui ont survécu. Ce fut notamment son cas puisqu’il s’évada du camp de Transnistrie (frontière entre Roumanie et Ukraine) où il était prisonnier. Sa mère fut assassinée en 1940 et il retrouva son père seulement en 1957, lui aussi survivant de la Shoah.

    Theo est le héros de ce récit qui démarre après la libération du camp et alors qu’il a décidé de prendre la route à pieds, seul, pour retrouver son village en Autriche, à 300 km de là. Cette décision est tout de même un peu hésitante du fait de ses remords de laisser ses camarades de détention et de l’immense incertitude dans laquelle il se trouve sur qui il va retrouver, ou pas, dans sa famille. En cours de route il croise une rescapée qui s’avère être l’ancienne amoureuse de son père, et qui est en bien triste état. Ensemble il vont parler du passé et le fils découvrir un aspect de la personnalité de son père qu’il ne connaissait pas.
    Sur la route du retour la mère de Theo occupe ses pensées et son espoir. C’était une mère aimante, originale, artiste mais psychologiquement très fragile (sans doute « bipolaire » dirait-on aujourd’hui), qui avait du quitter sa famille pour s’exiler dans un monastère.

    Alors Theo marche vers son destin. Il croise des rescapés qui ont plutôt tendance à rester entre eux dans des camps de fortune désormais approvisionnés en vivres. Il y dort la nuit quand il ne préfère pas le bord de la route. Il rencontre d’autres marcheurs. Il est habité par ses souvenirs familiaux et hanté par ce qu’il va en rester… Le roman se termine alors qu’il va franchir la frontière autrichienne et qu’il n’est plus qu’à quelques kilomètres de son village. Chaque lecteur fera sa propre fin mais en l’espèce, le pire était probablement dans l’esprit de l’auteur compte tenu de sa propre histoire.

    Le style d’Appelfeld est lent et mystérieux. Le rythme est celui de la marche à pieds dans une nature printanière mais surtout celui du cheminement des pensées de Theo, survivant en marche vers un probable désastre. On songe à l’état d’esprit qui pouvait être celui de ces déportés survivants après leur libération. Au-delà des déportés d’ailleurs, il y eut dans l’immédiat après-guerre des mouvements massifs de population à travers toute l’Europe, les uns fuyant l’occupation soviétiques, les autres se mettant à l’abri du remodelage des frontières ou cherchant à échapper aux vengeances touchant les minorités. Ce fut une époque terrible avec son cortège de misère, de massacres et d’errements. Il a fallu quelques décennies pour s’en relever mais l’Europe ne s’en est jamais vraiment remise et débuta sa décadence à cette époque. Appelfeld consacra sa vie post-conflit à sa reconstruction personnelle qui passait par l’écriture. Son œuvre fut majoritairement consacrée au sort des juifs. Il est mort en 2018 à 85 ans. Il fit partie de la génération des derniers témoins de la Shoah, avec noblesse il en a écrit les conséquences sa vie durant.

  • CUSSET Catherine, ‘Vie de David Hockney’.

    Sortie : 2018, Chez : Folio 6702.

    La vie du peintre David Hockney (né en 1937) a été immaginée par Catherine Cusset sur la base des lectures approfondies qu’elle a faîte de tout ce qui est paru sur cet artiste. Elle précise dans son prologue qu’elle ne l’a jamais rencontré mais que « tout les faits sont vrais… [et qu’elle n’a inventé que] les sentiments, les pensées, les dialogues. »

    Il en résulte un récit-roman illuminé par la passion du dessin et de la peinture qui a guidé, et continue de le faire, tous les instants de l’artiste. Il connut la réussite et la reconnaissance plutôt jeune, affichat ses préférences artistiques pour l’hyperréalisme sans égard pour une critique un peu élitiste. Qu’importe, ses œuvres ont toujours trouvé preneurs ce qui lui a permis de (bien) vivre comme il l’entendait. Partageant son temps entre Los Angeles et l’Europe, il s’est aussi consacré à la gravure, à la photographie et même à la numérisation quant il produit des œuvres sur iPhone et iPad. Il a également créé des décoords d’opéra.

    Une vie très « Californie », très gay aussi, pleine de fêtes et de soleil comme ses célèbres toîles sur les piscines de la cité des anges. Une vie d’artiste inspiré, un peu miraculeuse par son succès et sa créativité, ainsi que les risques auxquels il s’est confronté dans son œuvre et son mode de vie. Toujours il a crée sous les bonnes étoiles qui l’on abrité et Catherine Cusset arrive à bien rendre ce climat plutôt joyeux et productif. On ne sait pas s’il est la réalité d’Hockney, c’est en tout cas l’idée que l’on s’en donne lorsque l’on admire ses toiles.

    Lire aussi : David Hockney à Beaubourg

  • BRONTË Emily, ‘Les Hauts de Hurle-Vent’.

    Sortie : 1847, Chez : Le Livre de Poche n°105 (édition 1984)

    L’un des romans les plus célèbres de la littérature britannique, voire mondiale, « Les Hauts de Hurle-Vent » ont marqué non seulement par la noirceur de l’atmosphère qui y est narrée mais aussi par la personnalité de son auteure Emily Brontë (1818-1848). Elle publia par ailleurs de nombreux poèmes en plus de cet unique roman sorti un an avant sa mort, de tuberculose, à 30 ans.

    L’intrigue se passe dans l’environnement triste et montagneux du Yorkshire, là où vécut Emily avec ses deux sœurs et leur frère (deux autres sœurs aînées décèdèrent encore jeunes ainsi que leur mère) dans le presbytère dont leur père était le pasteur. L’intrigue démarre sur le thème d’un enfant abandonné, Heathcliff, recueuilli à Londres qui est ramené dans la famille Linton. Il va y semer un cataclysme émotionnel et matériel durable. On suit ses effets sur trois génération de Linton et de la famille Earnshaw qui lui est liée, entre la demeure de Hurlevent (Wuthering Height) et celle de Thrushcross Grange quelques kilomètres plus bas dans la vallée.

    A la recherche désespérée de reconnaissance, Heathcliff va tomber amoureux de Catherine Earnshaw, la fille de son père adoptif. Et même une fois celle-ci mariée à un Linton, puis décédée, il continuera ses noirs desseins avant de rejoindre Catherine dans sa tombe au terme d’une folie destructrice qui ne laissera que ruines et dévastation dans les cœurs et les âmes de ce petit coin du Yorkshire. Le personnage d’Heathcliff est sans doute largement inspiré par celui de son frère Branwell addict aux drogues et à l’alcool et dont les violentes crises de délire ont marqué sa courte vie (il est décédé peu de temps avant elle et lui a probablement transmis la tuberculose dont il souffrait). Il n’est question dans ce récit que de malfaisance, de mort et de folie. Il est d’un romantisme sombre et surtout d’une incroyable maturité de la part de son auteure.

    Dès ses plus jeunes années, Emily a créé des mondes imaginaires avec ses sœurs Charlotte, Anne et son frère, dans lesquels ils évoluaient ensemble et qui lui inspirèrent son abondante création poétique. Charlotte et Anne vont-elles aussi publier des romans, dont « Jane Eyre » pour la première. On ne sait pas grand-chose de la vie affective d’Emily sinon qu’elle dût être plutôt stérile compte tenu de l’époque et de l’environnement dans lesquels elle vécut. Mais la puissance de l’imagination et la réalité d’une vie dure et isolée, seulement illuminée par une culture classique assez exceptionnelle pour une femme à l’époque, lui ont permis d’écrire ce roman d’amour violent. C’est le miracle de l’écriture fondée sur l’inspiration.

    Ce roman de légende a aussi guidé nombre de cinéaste et de musiciens, dont Kate Bush ou Genesis pour son album « Wind and Wuthering » qui reprend quelques extraits du livre dans ses paroles.

  • Jul & Charles Pépin, ‘Platon la Gaffe – Survivre au travail avec les philosophes’.

    Sortie : 2013, Chez : DARGAUD.

    La BD hilarante, dessinée par Jul avec des textes du philosophe médiatique Charles Pépin, qui suit le stage de Kevin Platon au sein de l’entreprise COGITOP présidée par Jean-Philippe DIEU et dont le comité directeur est composé de Michel FOUCAULT (chargé de la vidéosurveillance et de la sécurité), Frédéric NIETZSCHE (directeur des ressources humaines) et de Jean-Paul SARTRE (directeur de la communication). Alors que le jeune Platon poursuit sa découverte de la vie en entreprise et assiste au combat des vendeurs ROUSSEAU et VOLTAIRE, aux colères de NIETZSCHE contre les français, au refus de DIOGENE de quitter son tonneau pour intégrer les open-spaces, à la surveillance de FOUCAULT qui a installé des caméras dans les toilettes où DESCARTES passe son temps en méditation, etc.

    Chaques deux pages de dessins alternent avec deux pages de textes pour chacune des scénettes où se mêlent la vie ordinaire de l’entreprise avec les philosophes de l’antiquité à Saint-Germain-des-Prés. C’est désopilant et subtil, les travers de l’entreprise sont illustrés par les remarques des philosophes, tout ceci est gentiment caricaturé par deux auteurs plein d’humour. A ne rater sous aucun prétexte !

  • CAMUS Albert, ‘La Peste’.

    Sortie : 1947, Chez : Gallimard.

    La relecture de « La Peste » d’Albert Camus est de circonstance alors que la planète Terre est en train de gérer une pandémie sans précédent. Le romancier situe son histoire dans la ville d’Oran en Algérie en 194?. Il semble que des épidémies de peste aient effectivement eut lieu en Algérie en 1944 à Alger et en 1945 à Oran, mais que Camus réfléchissait à ce sujet avant l’apparition de ces maladies.

    Le Dr Rieux est le héros du roman. Il habite en ville avec sa vieille mère alors que son épouse a quitté la ville pour soigner sa tuberculose dans un sanatorium. Généraliste bienveillant, il soigne ses patients avec engagement et affection lorsqu’il constate des morts mystérieuses, d’abord des rats qui envahissent la ville puis des habitants qui y résident, sur lesquelles il va assez rapidement poser le diagnostique de la peste, maladie effrayante pour la population et l’administration.

    Il lui faudra convaincre les autorités de la ville de la réalité de cette épidémie, qui à leur tour devront ensuite en référer à Alger. Et puis la décision arrive : il faut fermer la ville jusqu’à nouvel ordre. C’est ce qui est fait et le Dr Rieux, avec son dévouement naturel se consacre à ses concitoyens avec lesquels il partage la souffrance, la mort et, parfois, l’espoir. Fin observateur de la comédie humaine il découvre le meilleur comme le pire qui sied à ce genre de drame humain. On apprendra au dernier chapitre que le Dr Rieux est le rédacteur de cette chronique d’un désastre et que sa femme ne reviendra pas à Oran car elle est décédée dans son sanatorium. Il croque avec douceur les comportements des hommes face à l’enfermement et le risque vital. Il y a bien sûr ceux qui profitent de la situation, ceux qui compromettent avec l’ennemi, ceux qui se battent contre lui et ceux qui meurent.

    Comme toujours le style de Camus est lumineux et profond. Avec minutie et tendresse il observe et restitue les comportements des hommes. Avec hauteur et subtilité il en tire une philosophie sur l’Humanité.

    Quelques années après sa parution il a suggéré que « La Peste » était peut-être une allégorie sur l’occupation allemande dont la France sortait à peine lors de sa parution. On peut aussi lire ce roman à l’aune de cet éclairage, le rapprochement n’est pas mal choisi. Il est par contre fort peu question dans le roman des populations arabes de cette ville…, « La Peste » pourrait aussi être interprétée comme une métaphore de la colonisation ! Quoi qu’il en soit elle nous dit ce que nous sommes face au mal, et c’est une leçon universelle.

  • KLEIN Naomi, ‘On Fire’.

    Sortie : 2019, Chez : Allen Lane / Penguin Books

    Naomi Klein est une journaliste-essayiste née en 1970, plutôt militante antisystème, canadienne (mais aussi détentrice d’un passeport américain), fille de militants américains émigrés au Canada par contestation de la guerre du Vietnam. Elle développe une réflexion dans ses articles et ses livres sur des thèmes altermondialistes : le pouvoir des marques, le féminisme, les excès du libéralisme, les droits civiques, la cause palestinienne, l’explosion des inégalités, etc.

    Le présent essai est une charge contre l’économie carbonée et extractive, en gros les industries pétrolières et minières dont le modèle socio-économique en place depuis la révolution industrielle mène la planète à une catastrophe écologique, selon l’auteure, et favorise par ailleurs le maintien d’un système qui prospère sur le racisme, les inégalités et le néocolonialisme. Pour résoudre cette situation il faudrait une véritable révolution globale de notre Humanité et non simplement quelques réformettes de système fiscaux.

    La première cible visée par l’essayiste est l’industrie extractive (pétrole et mines) dont la rapacité est illustrée par la catastrophe de l’explosion de la plateforme BP-Deepwater en 2010 qui entraîna une pollution considérable du Golfe du Mexique. Un chapitre important élargit la critique à l’ensemble du système capitaliste qui a cru et laissé croire que « les forces du marché » pourraient respecter notre environnement naturel. Les faits ont maintenant démontré le contraire et Mme. Klein doute très fortement qu’elles puissent s’amender. Il faudra pour ce faire :

    « … a new civilizational paragdime, one grounded not in dominance over nature but in respect for natural cycles of renewal – and acutely sensitive to natural limits, including the limits of human intelligence. »

    La science le démontre, l’Homme et la nature en souffrent : la planète se réchauffe. Naomi Klein est persuadée qu’elle (la planète) n’y survivra pas sans un changement complet et collectif de ses principes de fonctionnement, de ses modes de production et de sa philosophie générale. C’est le « New Green Deal » proposé, ce qu’on appelle une… révolution.

    Ce New Deal du XXIème siècle fait évidement référence à celui lancé par Franklin Delano Roosevelt pour sortir les Etats-Unis et le monde de la terrible récession économique des années 1929-30 qui lui aussi est présenté comme un plan visionnaire qui a bouleversé les habitudes et fut imposé à l’intelligentsia pour produire ses effets. Evidement le New Deal était consubstantiel du monde capitaliste qu’il était censé régénérer. Le Green New Deal doit, lui, être encore plus hétérodoxe au sens où il ne peut pas se construire sur des bases capitalistes. Il doit par ailleurs être global c’est-à-dire inclure tous les aspects de la vie en société, toutes les couches de population de la planète dans le respect de leurs cultures respectives, et non pas uniquement l’économie des pays occidentaux. Son slogan :

    « Trash the system, or crash the planet ».

    Au terme des 300 pages de cet essai on est bien sûr frappés par les nombreux exemples avancés pour illustrer la dégradation de la planète, de Deepwater aux cyclones de Porto-Rico, des incendies ravageurs à l’extraction des pétroles de schiste. Leur réalité dévastatrice semble de moins en moins contestable. Le plan proposé par Naomi Klein pour sauver la planète en dix ans repose sur des principes qui semblent « communistes » pour les climato-sceptiques, hors de portée pour les réalistes et incontournables pour les optimistes. Ils sont évidement bien « sympathiques », comment être contre un monde où les emplois seraient majoritairement dédiés aux énergies renouvelables, aux cultures biologiques, à la consommation raisonnée ; comment contester un modèle de société qui respecterait les autres, sans plus de racisme ni d’exploitation de l’homme par l’homme ; comment ne pas de réjouir d’un monde sans « austérité » ni dette et qui de plus sauverait la Terre de son réchauffement suicidaire ?

    Le problème est pour le moment que la majorité de la population mondiale n’est pas persuadée que l’issue fatale décrite par Naomi Klein est certaine. De ce fait elle ne semble pas encore prête à accepter les incontournables changements d’habitudes et sacrifices que provoquerait le Green New Deal. Les riches ne manifestent pas non plus un enthousiasme débordant à l’idée de « payer » pour réparer leurs fautes écologiques et transférer une partie de leurs richesses aux pays du Sud afin de favoriser un développement plus égalitaire et donc moins conflictuel. Comment changer ces mentalités ? Comment faire qu’à l’intérêt économique individuel (ou national) qui a dirigé la plupart des transformations de notre monde depuis plusieurs siècles se substitue une vision collective et humaine dont la réussite est incertaine ? C’est tout l’objet d’essais comme celui-ci : persuader ses lecteurs de la nécessité du changement. Peut-être un jour les idées et propositions qu’il contient seront relayées dans l’enseignement, entérinés par la majorité de la population mondiale et mis en œuvre par une coalition de dirigeants aux Nations Unis. Peut-être que ce jour là il sera trop tard pour éviter les cataclysmes naturels et humains qui déjà se dessinent. Ou peut-être que la plasticité du système capitaliste lui permettra finalement de s’adapter à la révolution écologique lorsque ses intérêts vitaux seront en jeu. Ou peut-être pas ! C’est finalement la glorieuse incertitude du genre humain et notre responsabilité collective de décider… ou pas.

    NB : ce livre est bien entendu imprimé sur du papier recyclé et l’on se rend compte que finalement très peu d’ouvrages le sont alors que cette petite transition ne présente véritablement aucun inconvénient, sinon un microscopique changement d’habitude.

  • MAUVIGNIER Laurent, ‘Des hommes’.

    Sortie : 2009, Chez : Les Editions de Minuit « double » n°73.

    « Des hommes » raconte le souvenir indicible de deux cousins, issus du même village, troufions en Algérie durant la même période, celle des horreurs de la décolonisation et de la guerre d’indépendance. L’un et l’autre ont vu et plus ou moins participé à des actions de répression de l’armée française contre les populations locales suite à des attaques des combattants du FLN particulièrement sauvages.

    La première partie décrit la déchéance de Bernard qui erre entre alcool et abandon depuis son retour il y a 40 ans et qui mêle l’Algérie à ses difficultés familiales. La seconde nous ramène dans les djebels au sud d’Oran où se croisent des gamins français de toutes origines, croyances et convictions, à qui l’on demande de tenir un camp militaire avancé au milieu des caillasses et du vent brûlant. Tous on en commun le même double-questionnement : « mais que fait-on ici et à quand la quille pour sortir de cet enfer ? ».

    Ceux qui survivront physiquement seront marqués à tout jamais par cette guerre absurde et perdue. Ce qu’il retrouve au retour n’est pas toujours flamboyant, des fiancées qui n’ont pas attendu, des familles qui n’imaginent pas à ce qu’ils ont vécu, des carrières à reconstruire, des études à abandonner… Comme d’autres, les deux cousins n’évacueront jamais vraiment le poids de leur participation en gardant le silence tout au long de ces années mais le traumatisme ressort après 40 ans…

    Mauvigner écrit comme parlent ses personnages, des phrase saccadées, parfois pas terminées. Beaucoup de choses sont restées en pointillés après l’Algérie indépendante, et pour toute une génération.

  • CARTARESCU Mircea, ‘Solénoïde’.

    Sortie : 2019, Chez : Les Editions du Noir et Blanc.

    Un incroyable roman de Mircea Cartarescu dans lequel s’exprime le style exceptionnellement créatif de l’écrivain roumain, fait d’un vocabulaire extrêmement riche (on consulte son dictionnaire souvent et on pense à la difficulté qu’a du affronter la traductrice), d’un sens de l’observation aigüe et d’une profusion sans limite dans la description des faits et des personnages.

    Sans doute largement autobiographique, ce roman raconte la vie d’un jeune professeur de roumain, à la vocation d’écrivain rivée au corps, dans une école populaire de Bucarest aux temps où régnaient le communisme et son dictateur Ceausescu. La ville décrite comme le « musée de la mélancolie et de la ruine de toute chose » est propice aux observations un peu glauques qu’affectionne Cartarescu qui narre par le menu détail à longueur de pages les observations qu’il fait de lui-même, de ses maux, de ses faiblesse. Cela tourne souvent autour de choses pas toujours très esthétiques : le cheminement des poux dans ses cheveux, ses passages à l’hôpital ou chez le dentiste, il est question d’organes malades, de boyaux verdâtres, d’excroissances humides… Il y a une manifeste autosatisfaction à insister sur ce qui ne va pas dans le corps, une fascination sans borne pour l’intérieur mystérieux de notre enveloppe corporelle, ce qui suinte, ce qui coule, ce qui est malade, ce qui provoque douleurs et interrogations… C’est un peu morbide sans être dramatique.

    L’auteur ajoute une touche de science-fiction dans la vie que mène son héros dans Bucarest, entre l’école où il travaille, sa maison « en forme de navire » qui abrite un « solénoÏde » provoquant la lévitation de ses habitants lorsqu’il est activé, l’usine en ruines entre les deux endroits réunis par un tramway bringueballant. Il mélange les évènements ordinaires de la vie sans éclat d’un professeur de roumain qui fait ses courses, aime sa collègue de physique, partage sa fascination pour la mathématique avec son collègue en charge de cette discipline, et les phénomènes surnaturels qu’il observe au hasard de pérégrinations imaginaires, comme pour ensoleiller cette morne vie.

    Le délire dans lequel s’enferme parfois le double romancé de l’auteur est dans l’air de l’époque d’une Roumanie où le satrape Ceausescu et son épouse guignolesque voulaient emmener le pays qu’ils dirigeaient, au-delà des réalités, vers un avenir radieux pour l’Homme communiste nouveau. Au bout d’un temps qui fut très long, le délire pour la Roumanie s’est heurté à la vraie vie et les Ceausescu ont été sommairement exécutés en 1989. Celui du héros, de son amoureuse Irina et de leur fille se termine dans la vision théâtrale de l’envol de la ville de Bucarest toute entière happée par les cieux d’un monde nouveau qui accueillera le bonheur des tourtereaux :  » Nous resterons là-bas pour toujours, à l’abri des terrifiantes étoiles ».

    L’imagination débordante de l’auteur est fascinante mais parfois un peu longue, le roman faisant 800 pages… Le lecteur s’autorise à survoler les derniers chapitres car il faut bien en finir !

  • ELGEY Georgette, ‘Toutes fenêtres ouvertes’.

    Georgette Elgey (1929-2019) a écrit en 1973 « La Fenêtre ouverte » qui raconte, 30 ans après, comment sa famille a été dénoncée à l’occupant allemand en 1942 par de « bons français » pour ses origines juives. Georgette avait 13 ans, grâce aux actions généreuses de personnes raisonnables, grâce aussi sans doute un peu à la providence, la jeune fille et sa proche famille furent préservées et survécurent jusqu’à la défaite allemande.

    En 2017, au crépuscule de sa vie, elle publie « Toutes fenêtres ouvertes » qui raconte un autre combat mené par sa famille, celui du procès en paternité mené par sa mère contre Georges Lacour-Gayet dont elle tomba amoureuse, lui ayant 72 ans et elle 27. Il s’ensuivit l’arrivée de Georgette que son père refusa de reconnaître. Sa mère, Madeleine, soutenue par sa grand-mère Marthe, va lancer une action judiciaire pour forcer le vieil homme à reconnaître son « œuvre », utilisant même Georgette alors âgée de 4 ou 5 ans pour la lancer à la poursuite de son « père » à la sortie de son immeuble… Elles le font non seulement pour éviter à Madeleine, déjà mère d’une jeune fille issue d’un premier mari violent et cupide dont elle divorcera rapidement, de devoir élever seule sa deuxième fille, mais également par sens moral.

    Après avoir retrouvé dans une cave une vieille malle emplie de documents familiaux Georgette s’attelle à reconstituer ce que fut la vie de sa mère, et plus généralement de sa famille, avant et après sa naissance. Il s’agit bien sûr de l’amour irraisonné de Madeleine, étudiante en histoire, pour son maître de près de 40 années plus âgé qu’elle, il s’agit surtout de la folle témérité de cette femme pour un combat (judiciairement perdu) afin que sa fille porte le nom de son géniteur, il s’agit aussi de la vie d’une famille de la grande bourgeoisie, familière des dirigeants politiques, des intellectuels et des artistes de son époque. La lâcheté d’un homme et le drame de la guerre vont venir bouleverser cette famille et servir de fil conducteur à cet ouvrage écrit alors que Georgette est devenue elle aussi une historienne reconnue auteure d’une histoire de la IVème République en six volumes qui fait encore autorité. Elle sera journaliste, éditrice, conseillère technique du président François Mitterrand, entre autres fonctions.

    Ce combat d’une vie menée par sa mère, qui se poursuivit contre les enfants de Georges qui ne voulaient pas entendre parler de mêler leur nom à celui d’une famille aux origines juives, force le respect mais laisse songeur tant son résultat aurait été hasardeux, même si la Justice avait penché en faveur de Madeleine et Georgette. Il est des situations où la lutte et l’action, même motivées par l’amour, restent sans force face à la lâcheté. Il sera clôturé par Georgette qui, à 70 ans, sera contactée par un petit neveu de sa famille paternelle avec laquelle elle renouera de façon apaisée.

    Ce livre est un vibrant hommage à ses mère et grand-mère, femmes d’honneur et de volonté. Il leur est d’ailleurs dédicacé.

    « La fenêtre ouverte » est ajoutée à la fin du volume pour ceux qui ne l’auraient pas lu.