Catégorie : Notes de lecture

  • DRIEU LA ROCHELLE Pierre, ‘Gilles’.

    Sortie : 1939, Chez : Editions Gallimard / Le Livre de Poche 831-832

    C’est le roman majeur de Drieu la Rochelle, écrivain tant critiqué pour ses faits de collaboration durant la IIème guerre mondiale, qui s’est donné la mort en mars 1945 plutôt que d’avoir à rendre des comptes à la Justice devant laquelle il était convoqué.

    Les pérégrinations du héros sont en grande partie autobiographiques et certains des personnages sont inspirés de personnes réelles : Aragon est Galant, André Breton est Caël et Drieu est Gilles. Revenu blessé de la première guerre mondiale, Gilles erre dans les salons de la bonne société parisienne à la recherche de réconfort féminin (également susceptible de l’entretenir) et d’engagement politique sans vraiment savoir de quel côté pencher, entre communisme et fascisme. Il promène sa morgue désabusée dans un Paris qui n’a jamais cessé ses activités mondaines durant la Grande guerre, ignorant plus ou moins que ses enfants se faisaient massacrer à quelques centaines de kilomètres plus à l’est.

    Alors une fois terminée cette guerre mortifère, ceux qui l’ont vécue se noient dans l’oubli du foisonnement festif et intellectuel du moment dans la capitale. Gilles se marie et divorce une fois, accompagne la mort par cancer de sa deuxième épouse, multiplie les maîtresses, abandonne toutes ses femmes, comprend qu’il n’aime pas l’amour, s’essaye à la politique mais le cœur n’y est pas. Entre nihilisme et désœuvrement cette petite bande de parisiens trop gâtés et, pour certains, dévastés par la guerre, mène sa barque dans un monde bourgeois et superficiel, sans véritables émotions.

    Dans l’épilogue du roman, Gille crapahute en Espagne au temps de la guerre civile. On comprend qu’il est du côté des « blancs » de Franco, contre les rouges, sans doute plus l’effet du hasard que de ses véritables convictions. Commencé dans les tranchées de Verdun le roman se termine 500 pages plus tard dans celles de la guerre civile d’Espagne. Gilles revient à la guerre qui fut finalement la seule situation qui l’a véritablement motivé et animé.

    Le style de Drieu est riche et brillant, décrivant merveilleusement ce que l’on sait de la France de l’entre-deux guerres qui annonçait déjà le renoncement intellectuel des années 30 puis le désastre militaire de 1940 avant les années sombres de l’occupation allemande qui engendra dans doute plus de lâcheté que d’héroïsme… Drieu la Rochelle fut l’un des symboles marquants de cette époque. Il rêva avec le socialisme, compromit avec les surréalistes et le mouvement Dada, pêcha avec le fascisme et se perdit dans la collaboration. A la libération ses amis Aragon et Malraux (que Drieu avait protégés durant l’occupation), notamment, tentent de l’aider. Il refuse l’exil, il préfère la mort.

    « …il avait cédé aux avances de Berthe. Il lui donnait son dernier feu. Une conscience désespérée ne l’empêchait pas de paraître encore passionné. En fait, il l’était plus que jamais, d’une passion détachée et sans espoir. De nouveau jaloux, anxieux, tendre, férocement, follement lubrique. L’arbre de la science et l’arbre de la vie ne faisaient plus qu’un seul arbre d’orage, éperdument secoué par un tourbillon final ; il engloutissait dans ses racines, semblait-il, tout ce qui restait de suc dans les parages. »

    Au sujet de Berthe l’ultime conquête de Gilles

    En 2012 ses œuvres sont publiées dans la bibliothèque de la Pléiade. L’écrivain eut ses faiblesses qu’il eut le courage de solder par le suicide. L’œuvre mérite de ne pas être oubliée.

  • de BALZAC Honoré, ‘Modeste Mignon’.

    Sortie : 1844, Edition : Le club français du livre – 1954.

    Le roman fait partie de la « Comédie Humaine », partie « Etudes de mœurs au XIXe siècle/ Scènes de la vie privée ». Ecrit en 1844 au retour de Balzac d’un séjour à Saint-Pétersbourg chez sa bonne amie la comtesse polonaise Hanska à qui il est dédié :

    « … à toi, qui es encore la Beauté, cet ouvrage où ton amour et ta fantaisie, ta foi, ton expérience, ta douleur, ton espoir et tes rêves sont comme les chaînes qui soutiennent une trame moins brillante que la poésie gardée dans ton âme, et dont l’expression quand elle anime ta physionomie est, pour qui t’admire, ce que sont pour les savants les caractères d’un langage perdu. »

    De Balzac

    Situé en 1929 sous le règne de Charles X, c’est l’histoire d’une jeune femme, Modeste Mignon, fille d’un marchand du Havre aux fortunes diverses, elle cherche l’amour sous la stricte surveillance de sa famille. Elle croira l’avoir trouvé mais sera victime d’une escroquerie sur l’identité de l’élu. Une fois dévoilée la tentative de substitution d’identité, son père décidera d’organiser un concours à la loyale entre les trois prétendants, reçus au Havre, y compris l’escroc, pour laisser à Modeste la liberté de choisir celui qu’elle veut véritablement épouser.

    Balzac nous plonge alors dans ce ballet de personnages et de sentiments. Il y a l’amoureuse transie mais aussi manipulatrice à ses heures, les trois prétendants : le poète, son secrétaire et le noble, le notaire et son clerc bossu, le père revenu de Chine, sa femme inquiète, la belle-mère aveugle… On croise les anciens soldats de Napoléon, la bourgeoisie satisfaite autant que la noblesse survivante.

    Tout ceci se passe il y a deux siècles, les manières sont empesées, les rituels sont affectés mais les mœurs et les sentiments sont éternels, et tellement bien racontés par Balzac que ce roman est autant un livre d’Histoire qu’un traité de psychologie.

    Et puis quel style littéraire ! Le problème avec la Comédie humaine (90 ouvrages) est qu’il en reste juste 89 à découvrir si l’on veut vraiment faire le tour de cette œuvre gigantesque.

  • NIMIER Roger, ‘Les enfants tristes’.

    Sortie : 1951, Chez : Editions Gallimard / Le Livre de Poche 1332-1333

    Roger Nimier (1925-1962) est un écrivain précoce post-deuxième guerre mondiale, critique littéraire, scénariste de cinéma (notamment pour Louis Malle), éditeur courageux, il défend les œuvres de Céline, Maurras, Brasillach, Morand à une époque où ils étaient condamnés par tous…

    « Les enfants tristes » est son troisième roman publié en 1951 qui raconte les déambulations d’un jeune homme issu de la bourgeoisie, qui grandit avec son époque de l’entre-deux guerres aux années 50′. Olivier Malentraide traîne sa morgue à travers une société dont il voudrait s’extraire par ses qualités d’écrivain. La guerre de 39/45 lui offre l’occasion de bouleverser l’ordinaire de sa vie et l’ennui de son existence dont il reprendra le cours ordinaire à son retour à une vie civile, voire civilisée, partagée entre la séduction des femmes dans les salons et les émotions littéraires intérieures. Il y a sans doute beaucoup de l’auteur dans ce personnage.

    Nimier développe le style des écrivains de cette époque : précis et un peu désabusé , inutile mais plutôt brillant.

    « Les amitiés ne sont jamais que des rencontres de fantômes. Chacun n’est qu’un enfant solitaire qui tient, à dix ans de distance, les ficelles d’une marionnette brillante. Ces pantins peuvent se saluer, s’embrasser, croire que tout est arrivé. Inutile. Rien n’a beaucoup changé. On est seul. »

    Il refuse manifestement l’utilisation des anglicismes et parle de : foutebôle, coquetelle, fleurt, poulover, piceupe… Son roman est ponctué d’accidents de voiture et d’avion. Il décède le 28 septembre 1962 au volant de son Aston-Martin. Une fin très… Nimier. Sa fille Marie a repris le flambeau littéraire et écrit des romans, des scénarii et des chansons.

  • CHOW CHING Lie, ‘Concerto du fleuve jaune’,

    Sortie : 1979, Chez : Robert Laffont – Opera Mundi & J’AI LU 1202.

    La suite du « Palanquin des Larmes« , Chow Ching Lie quitte Hong Kong, ses deux enfants et sa famille pour venir suivre les cours de piano de l’Académie Marguerite Long à Paris. Munie de peu de moyens, elle n’évite pas de se faire happer par des gens plus ou moins fréquentables de la communauté chinoise locale. Elle va même se remarier avec l’un d’eux par dépit (?) ce qui provoque le rejet de sa famille chinoise car très contraire aux traditions locales s’agissant d’une veuve.

    Une fois primée (1er prix) par l’Académie Long, il faut bien vivre et chercher à devenir indépendante d’un mari dictateur alors elle se lance dans le commerce d’objets chinois importés pour, enfin, pouvoir accueillir ses deux enfants avec elle à Paris.

    Quelques voyages en Chine en pleine révolution culturelle maoïste lui font comprendre qu’une partie de sa famille a eut à souffrir de son fait puisqu’elle était considérée par les gardes rouges comme une social-traître à la solde des capitalistes…

    Et puis la musique la reprendra et elle se lance dans le projet de monter le Concerto du fleuve jaune au théâtre des Champs Elysées avec un orchestre, ce qu’elle fera le 01/12/1973 avec dans l’assistance, une délégation de l’ambassade de Chine populaire.
    Ce deuxième épisode de la vie de cette chinoise recyclée en Europe est un peu moins intéressant que le Palanquin des Larmes car finalement son combat pour la survie à Paris est moins exceptionnel que celui de sa jeunesse à l’époque de la Grande Marche, question d’environnement sans doute. Elle a d’ailleurs moins de choses à raconter et dérive régulièrement vers la narration de longues légendes chinoises. Qu’importe, son parcours reste incroyable et ses sentiments à l’égard de son pays natal mitigés. Profondément chinoise et boudhiste, elle porte un jugement indécis sur le maoïsme qui, au-delà de ses dérives autoritaires qu’elle n’a pas vécues en direct, a sorti son pays du moyen-âge. Le Concerto du fleuve jaune est d’ailleurs une œuvre écrite par Shi Shin Haï durant la révolution culturelle plus ou moins à la gloire de celle-ci. Elle se serait réinstallée à Shanghai a ville natale où vivent ses deux enfants qui ont fait leurs études entre Londres et Paris. Quel parcours !

  • MURAKAMI Haruki, ‘Au sud de la frontière, à l’ouest du soleil’.

    Sortie : 1992, Chez : Belfond, 2002 (traduction française).

    Hajine raconte ses conquêtes féminines depuis son enfance jusqu’au quarantenaire qu’il est devenu aujourd’hui à Tokyo. Deux d’entre elles vont réapparaître après trente années d’absence et bouleverser l’ordinaire de sa vie de père de famille. Leur retour est nimbé de mystère et de tragique. Finalement Shimamoto-san disparaîtra de nouveau et poussera Hajine à retourner à sa famille, peut-être…

    L’auteur (né en 1949) a publié nombre de romans à succès et s’exprime ici à travers le personnage de Hajime sur la mélancolie du temps qui passe, l’amour parfait inatteignable et autres sujets éternels. Son style romantique mêle le Japon moderne des cités gigantesques aux montagnes désertes et enneigées telles que les imaginent ceux qui n’y sont jamais allé. Un roman qui se lit vite.

  • SWAIN Jon, ‘River of time – Mémoires de la guerre du Vietnam et du Cambodge’.

    Sortie : 1995/2019, Chez : Random House 1995, Editions des Equateurs 2019.

    C’est un nouveau récit de reporter de guerre sur les conflits du Vietnam et du Cambodge. Celui-ci n’apporte rien de bien nouveau sinon que son auteur avait choisi de retourner à Phnom Penh en 1975 pour assister à la prise de la ville (et du pays) par les Khmers rouges, à ses risques et périls. Comme d’autres, il s’est alors réfugié à l’ambassade de France avant d’en être évacué vers la Thaïlande.

    De Lucien Bodard à Michael Herr, beaucoup a déjà été dit, écrit et filmé sur ces guerres sordides et les traces mortifères qu’elles ont laissées au coeur des peuples impérialistes qui les ont menées et perdues.

    Comme beaucoup d’autres Jon Swain a été fasciné par cette région et… par les guerres qui y sévissaient. Cette vie dans les années 70-75 où il sautait d’un hélicoptère à un halftrack pour suivre les combats avant de goûter le repos du guerrier dans les bras d’une congaï ou au bout d’une pipe d’opium, lui a manqué le reste de son existence. Une histoire d’amour avec une franco-vietnamienne qu’il n’a pas pu éviter de briser, vient pimenter le tout. Ce récit est intéressant.

  • CHEMAM Mélissa, ‘En dehors de la zone de confort, de Massive Attack à Banksy’.

    Sortie : 2016, Chez : Edition Anne Carrière.

    Mélissa Chemam, journaliste, a plongé dans l’histoire de Bristol et de ses artistes pour nous raconter l’extraordinaire explosion musicale et culturelle qui transcende cette ville située à 250 km à l’ouest de Londres. Cité portuaire au passé esclavagiste honteux, peuplée d’une forte communauté antillaise et africaine, elle a connu un passé rebelle et continue à se révolter de temps à autres. Depuis le mouvement d’émancipation des populations noires dans les années 60′, elle est à l’origine d’une formidable explosion culturelle basée sur ce joyeux mixage humain. Mélissa nous emmène au long de ce brillant parcours bristolien en suivant l’histoire du groupe Massive Attack et du graffeur Banksy, deux des plus belles réussites artistiques de la ville.

    Un groupe de potes, Robert Del Naja (3D, d’ascendance italienne), Grant Marchall (Daddy G, originaire de la Barbade aux Antilles), Adrian Thaws (Tricky) et Andrew Vowles (Mushroom) traînent chez les disquaires et dans les bars de la ville plutôt qu’à l’école, bricolent des sound systems, vivotent en faisant les DJs dans des soirées arrosées et, surtout, laissent leur imagination les porter. Ils ont été fascinés par l’énergie débridée du mouvement punk, qui s’éteint en ce début de la décennie 80′, et qu’ils mélangent avec l’amour du reggae et du dub que leur ont insufflé leurs amis jamaïcains. Ils ne sont pas musiciens, 3D est graffeur-peintre et couvre les murs de Bristol de ses œuvre (embarqué parfois par la police pour ses dessins qui choquent la bourgeoisie locale). Ils montent le collectif The Wild Bunch (L’Equipée Sauvage) qui se transformera en Massive Attack (attaque massive d’avant-garde) à la fin des années 80′. Leur premier album s’intitule Bleu Lines sort en 1991 et sonne comme un coup de tonnerre dans l’univers musical européen.

    L’arrivée au pouvoir de Margaret Thatcher, les guerres au Moyen-Orient, forgent l’engagement politique du groupe qu’il ne cessera d’afficher. Robert Del Naja se sent particulièrement concerné par l’histoire et la responsabilité britanniques dans cette région, leurs shows diffusent nombre de messages sur ce conflit et l’activisme néfaste des Etats-Unis qui a pris la suite de celui de Londres.

    Ils collaborent avec toute une bande bristolienne qui gravite les uns autour des autres et qui invente de Trip-Hop, sorte de fusion entre le psychédélisme (le trip) et le hip-hop (le rap naissant) qui fait fureur à l’époque. Leur musique est mélancolique et urbaine, leurs paroles mystérieuses (majoritairement écrites par 3D) et minimalismes. Ils aspirent toutes les inspirations qu’ils trouvent pour inventer le « bristol sound ». Massive Attack est un collectif à géométrie variable qui se transforme progressivement de sound system en véritable groupe avec des instrumentistes et des voix variées et renouvelées. Ses prestations scéniques deviennent progressivement un spectacle époustouflant, sombre et total.

    Pointilliste à l’extrême 3D met un temps infini à transformer ses idées en sons et images. Il recherche toujours le travail collectif et affronte quelques déceptions au hasard des pérégrinations de ses acolytes. Au moins Horace Andy, chanteur reggae jamaïcain légendaire, est embarqué sur tous les disques et toutes les tournées, les autres vont et viennent mais le son est toujours celui de Massive Attack dont Robert Del Naja est le sorcier. Le groupe produit également des clips vidéo musicaux très originaux et novateurs, ainsi que de nombreuses musiques de films et séries.

    Les artistes orbitant autour de Bristol sont légion. Portishead (du nom d’une ville toute proche) marque aussi son empreinte dans le paysage. Les musiciens s’échangent et s’influencent. Les producteurs aussi. Tricky (le mauvais garçon de la bande) qui participe aux deux premiers disques avant de partir vivre sa vie musicale en solo. Martina Topley-Bird (ex-épouse de Tricky), revenue en force et en beauté sur l’album Heligoland et la tournée qui s’en suit. Neneh Cherry née à Stockholm et rapidement installée à Londres, après avoir collaboré avec les Slits croise la route des Massive Attack dont elle épouse le premier producteur et pour laquelle 3D signe quelques titres. Il y en bien d’autres tant ce groupe inspire à tous l’envie de travailler avec lui.

    Autre enfant de Bristol, Banksy n’est jamais bien loin non plus. Admirateur de Robert lorsque celui-ci n’était que grapheur de rue, il est resté très proche du collectif et a mené sa barque depuis. Son ironie un peu désespérée et son engagement politique l’ont toujours fait voguer dans l’univers des Massive…

    C’est un beau livre, pour initiés ou ceux qui veulent le devenir, sur ce groupe et la fantastique histoire d’une bande d’adolescents multiculturels qui ne connaissaient rien à la musique mais dont la curiosité et la créativité leur ont permis de synthétiser le son de notre époque : nostalgique, urbain et politique. Depuis vingt ans ils sont les têtes chercheuses de ce Trip-hop qui est l’âme de Bristol.

  • BRUNNER Vincent, ‘Sandinista ! 12 décembre 1980, The Clash fait sa révolution.’

    Sortie : 2019, Chez : Le Castor Astral / « A Day in the Life ».

    Au début des années 90′ un adolescent s’étant initié au groupe britannique The Clash avec des rééditions, découvre, dix ans après sa sortie, Sandinista ! le triple album vinyle du groupe sorti en 1980. Il se fait alors la promesse d’écrire un jour un livre sur cette œuvre révolutionnaire du rock. En 2019, Vincent Brunner respecte sa promesse en racontant l’histoire de ce disque et des douze mois de la vie des quatre Clashs durant sa réalisation entre la Jamaïque, New-York et Londres.

    6 faces, 36 morceaux, des influences musicales multiples : punk, rock, reggae, dub, ska, rap, rockabilly, des messages politiques révolutionnaires variés (la guerre, la drogue, les inégalités…), des invités nombreux : Mickey Dread (1954-2008, pape du reggae jamaïcain), Norman Watt-Roy (bassiste de Ian Dury), Ellen Folley (chanteuse « fiancée » de Mick Jones, guitariste du groupe), Tymon Dogg (musicien violoniste pote de Joe Strummer (1952-2002, chanteur-guitariste du Clash), Mickey Gallagher (claviériste de Ian Dury, et dont les enfants chantent une version de Career Opportunities, un classique punk du groupe), et d’autres. Cet album intelligent marqua un moment clé dans l’histoire du rock ou comment l’énergie punk pouvait être recyclée dans un rock plus subtil et ouvert.

    L’enregistrement du disque démarre à Kingston en Jamaïque compte tenu de l’attachement du groupe pour le reggae, et particulièrement celui de Paul Simonon, le bassiste, élevé dans le quartier jamaïcain de Londres. Hélas, les Rolling Stones sont passés par là quelques mois auparavant et ont distribué de l’argent un peu partout pour avoir la paix dans ce pays en voie de développement soumis à une violence politique aigüe. Le Clash n’a pas les moyens de faire de même et de toute façon un tel comportement serait contraire à ses principes. Après l’enregistrement d’une seule chanson (Junco Partner) au studio Channel One de Kingston ils sont obligés de quitter la place rapidement sous la pression des gangs et racketteurs locaux.

    Après avoir laissé quelques illusions à Kingston, le groupe écrit et enregistre la suite de l’album à New York, ville mythique pour les quatre britanniques qui, tous révolutionnaires qu’ils s’affichent, restent fascinés par cette cité créatrice et sordide à l’époque par certains aspects. Ils vont y rester plusieurs mois, Joe se consacrer aux textes, Mick à la musique, Topper (Headon, le batteur) à ses addictions pendant que Paul est absent car tourne un film au Canada sur feu Sex Pistols.

    Le groupe est arrivé aux Etats-Unis déjà fort d’une certaine réussite commerciale (l’album London Calling a été très bien reçu) et du succès de ses tournées frénétiques qui lui ont donné une certaine aisance financière. Les musiciens sont logés dans de bons hôtels et profitent aussi de la vie sociale new-yorkaises pour des rencontres variées

    Le résultat est magique, le groupe se bat avec CBS pour que le triple album soit commercialisé à un prix acceptable pour ses fans, le disque sort dans les bacs le 12 décembre 1980. L’accueil de la critique est mitigé. Le groupe organise alors une tournée avec des résidence dans différentes villes : 15 jours au Bond International Casino de New York en mai 1981 avec des rappeurs et du hip-hop en warmup, de Niro, Scorsese, Ginsberg… dans les spectateurs, 8 concerts au théâtre de Mogador à Paris deux mois plus tard où se pressent notamment Rachid Taha (Carte de Séjour qui collaborera ensuite avec Mick), Manu Chao (La Mano Negra), Jean-François Bizot (fondateur du magazine Actuel et de Radio Nova), MC Solaar et, notamment, votre chroniqueur.

    Après ce fantastique et novateur album, le Cash sortira Combat Rock qui rencontra un franc succès commercial (Rock the Casbah, Should I stay or Should I Go). Un dernier album Cut the Crap est commercialisé après que Mick et Topper aient été virés. Joe dissout alors The Clash et ce fut bien ainsi. Il meurt brusquement en 2002 à 50 ans d’une malformation cardiaque qui n’avait jamais été diagnostiqué. The Clah restera un groupe majeur du rock du XXème siècle dont Sandinista ! fut l’œuvre la plus originale.

  • ALBERTINE Viv, ‘De fringues, de musiques, de mecs’.

    Sortie : 2014, Chez : Libella – 10/18 5419.

    Viv Albertine est la guitariste britannique cocréatrice du groupe punk féminin The Slits (Les Fentes…) créé à Londres à la fin des années 70′. Née en 1954 en Australie mais revenue très jeune au Royaume-Uni avec ses parents et sa sœur, elle évoque ses souvenirs et nous fait vivre l’enfance d’une gamine anglaise issue d’une famille moyenne, aspirée par la musique et la révolution punk. Plus intéressée par la vie des rues et des salles de concert que par l’école, elle voit éclore Bowie, les Sex Pistols, King Crimson, Patti Smith, se passionne pour Lennon, Zappa, Cream, Syd Barrett, Lou Reed… et tous les autres. Elle vit au cœur de l’ouragan du punk à Londres, nihiliste et créatif. Le tableau sera complet en ajoutant le sexe (plutôt beaucoup) et la drogue (plutôt modérément)

    Les fringues et le look sont (déjà) une préoccupation majeure. Les punks ont produit une mode plutôt voyante et provocante, une des caractéristiques du mouvement. Tout ce petit monde dès qu’il a quelques pounds de coté s’habille dans la boutique de fringues « SEX » tenue par Vivienne Westwood (toujours en activité), la compagne de Malcom McLaren, l’un des initiateurs et animateurs du mouvement.

    Avec Viv on retrouve tous les acteurs de cette période magique, so british. Elle est la fiancée de Mick Jones (The Clash), monte un premier groupe avec Sid Vicious (The Sex Pistols), fréquente les squats, Malcom McLaren, John « Rotten » Lydon… Avec ses copines elles montent The Slits dans lequel elle tient le poste de guitariste et d’organisatrice. Les quatre filles ne connaissent ni la musique ni les instruments (comme d’ailleurs la plupart des musiciens punks de l’époque), mais qu’importe, elles ont le feu sacré, de l’énergie à revendre, et puis elles travaillent un peu le sujet pour être à la hauteur de leurs collègues masculins. Ari « Up », la jeune chanteuse allemande a un charisme et un enthousiasme sans limite, la joie de la scène fait le reste. Le groupe tourne, publie deux ou trois disques puis se disperse avec l’extinction du mouvement.

    1980 : la fête est finie, Mme. Thatcher gouverne le Royaume, les survivants retournent progressivement à une vie « normale », le rock se professionnalise mais l’étincelle punk a allumé un brasier qui ne s’éteindra plus et qui inspire encore nombre de ses acteurs.

    Viv travaille maintenant dans le cinéma, se marie, après moulte difficultés donne naissance à une fille, affronte un cancer, divorce, remonte sur scène pour une gig avec les éphémères New Slits, enterre nombre de ses amis (Ari « Up », Polly Styren, Malcom McLaren) puis 30 ans après la fin des Slits entame une carrière solo plus apaisée où elle chante ses compositions en s’accompagnant à la guitare. Installée à Londres, elle se consacre désormais à l’écriture.

    Les historiques du punk, du moins ceux qui ont survécu, ont maintenant atteint l’âge où l’on écrit ses mémoires. Celles de John Lydon (marié avec la mère d’Ari « Up ») parue en 2015 comme celles aujourd’hui de Viv Albertine montrent que le mouvement punk ne fut pas seulement sordide et mortifère, image bien facile retenue par le commun des mortels, mais s’est surtout avéré comme un fantastique incubateur de musique nouvelle, énergique et joyeuse auquel se réfèrent encore les plus grands.

  • MORRISON Toni, ‘Beloved’.

    Sortie : 1987, Chez : Christian Bourgeois Editeur – 10/18 n°2378

    Un roman étrange et douloureux écrit pat Toni Morrison (1931-2019), prix Nobel de littérature 1993 qui a consacré toute son œuvre à dire l’histoire et la condition des noirs aux Etats-Unis d’Amérique : esclavage, guerre de sécession, émancipation, lutte pour les droits civiques, toutes tes étapes tragiques d’une condition qui n’a pas encore véritébalement atteint l’égalité avec les autres citoyens américains.

    Basé sur une histoire réelle, celle d’une ancienne esclave, Seth, qui préfère tuer sa fille bébé, Beloved, plutôt que de la laisser vivre dans un monde dominé par les blancs, le roman se compose d’une suite de tableaux décrivant ce temps de l’esclavage et du début de son abolition, centré sur la vie de Steh et de ceux qui l’entourent. Il y a de l’humanité, de la cruauté et le temps qui passe sur une histoire terrible.

    Le scénario est complexe, le lecteur un peu perdu dans les évocations et les flashbacks mais le fil du récit est clair, celui du mal apporté par l’Homme. Le style de Toni Morrison poétique et éthéré est en harmonie avec la trame mystérieuse de son récit. Ce roman dépasse l’histoire bouleversante de Seth pour poser une œuvre majeure sur la condition de l’esclavage et ses suites.

  • CRITCHLEY Simon, ‘Bowie – philosophie intime’.

    Sortie : 2014, Chez : La rue musicale.

    Professeur de philosophie, le britannique Simon Critchley écrit ce court essai sur la relation intellectuelle qu’il a partagée avec David Bowie, sans jamais avoir rencontré celui-ci. Né en 1960 il est de la génération des fans qui ont été bousculés par Ziggy Stardust et fascinés par la personnalité multiple de cet artiste hors du commun.

    Avec un retour sur les paroles marquantes des chansons de Bowie, l’auteur plonge dans les mythes et les utopies bowiennes, qui furent aussi un peu les siennes : la confrontation permanente entre la réalité et la fiction (des personnages successifs qu’il jouât), la destruction et la création, le chaos et le rien, la nostalgie et le désir…

    L’auteur parle de lui et de nous à travers les étapes brillantes de la vie musicale de Bowie. Il interprète ses mots à l’aune de ses propres connaissances et convictions. L’artiste n’a jamais beaucoup épilogué sur ses pensées intimes, mais on l’a sut toujours curieux de son environnement intellectuel. Son imagination a fait le reste et la puissance de son œuvre réside aussi dans l’inspiration sans limite qu’elle provoque chez ceux qui l’aborde. C’est le propre des grands !

  • MORRISON Toni, ‘Home’.

    Sortie : 2012, Chez : Christian Bourgeois éditeur & 10/18 n°4776.

    Franck Money revient aux Etats-Unis après avoir servi le drapeau lors de la guerre de Corée. Nous sommes donc au mitan des années 50′. Evidemment il ne s’est pas passé que de jolies choses dans cet intermède chaud de la guerre froide, et Franck n’est pas le dernier à avoir dérivé.

    Avant cette guerre lointaine il y eut une jeunesse en Géorgie dans une Amérique ségrégationniste. Après il y a le sauvetage de sa sœur pris dans les rets d’un docteur Mabuse qui la précipite aux portes de la mort, puis le retour en Géorgie dans une Amérique toujours ségrégationniste.

    Les personnages de Toni Morrisson traînent leurs souffrances à travers l’Amérique profonde, de petits boulots en bagarres familiales, de bourgs perdus en dinners enfumés. Tout est tragique dans ces tranches de vie mais n’empêchent pas la rédemption de Franck qui va tirer sa sœur du gouffre où elle est presqu’enfouie. Ca n’est écrit nulle part mais cela transparaît partout : Morisson parle de la condition des noirs !

  • FOURNIER Alain, ‘Le Grand Meaulnes’.

    Sortie : 1913, Chez : Emile-Paul frères & Le Livre de Poche 1000.

    C’est le livre du romantisme absolu écrit au début du XXème siècle. Inspiré par une passion folle et non aboutie éprouvée par l’auteur pour une femme, cette histoire est restituée dans l’environnement mystérieux d’un petit village rural de Sologne.

    Des écoliers à l’orée de leur vie d’adulte découvrent l’amitié et l’amour. Meaulnes va vivre une rencontre improbable dans un château de conte de fées. Au milieu d’un bal d’enfants costumés il croise un rêve, Yvonne de Galais, la fille du maître des lieux. Son ami François (le narrateur), éperdu d’admiration devant l’indépendance et l’originlité de Meaulnes va l’aider à réaliser ses rêves et réparer ses péchés.

    Cette quête irréelle est narrée dans un style poétique qui retranscrit magnifiquement l’atmosphère ouatée de brume et d’hiver des collines boisées où elle se déroule. Le romantisme de la situation en fait un des romans qui a marqué des générations successives de jeunes lycéens et étudiants au XXème sièle. Pas sûr que ce ne soit toujours le cas !

  • CHOW CHING Lie, ‘Le palanquin des larmes’.

    Le récit de l’incroyable vie de Chow Ching Lie, née en 1936 à Shanghai dans la Chine des seigneurs de guerre et du trafic d’opium. Elle vécut la Chine féodale du début du XXème siècle, la guerre sino-japonaise, la guerre civile entre les soldats de Mao et ceux de Tchang Kaï-chek, l’instauration du régime communiste, les persécutions à l’encontre des « droitistes » auxquels sa famille et sa belle-famille furent assimilés.

    Elle raconte aussi les traditions locales contre lesquelles aucune rébellion ne vainc. Fiancée à 13 ans contre sa volonté, mariée à 14, elle finira par abdiquer devant la pression des familles et même par éprouver un peu d’affection pour ce mari malade qui décèdera relativement jeune en 1962, lui laissant deux enfants. Elle alternera par la suite entre Hong-Kong où sont exilés ses beaux-parents, et Shanghai où est restée sa famille.

    Elevée dans la tradition chinoise mais sur un mode plutôt occidental, elle découvre le piano très jeune et le travaille avec passion au point d’être repérée par les autorités communistes qui, à cette époque, en acceptent encore la pratique. En 1965, poussée par une amie premier violon de l’orchestre symphonique de Hong-Kong, elle rejoint l’école de Marguerite Long à Paris pour parfaire sa formation de soliste. En 1968 elle part chercher ses enfants et la famille s’installe définitivement en France où elle a entamé une carrière de pianiste professionnelle.

    Ce récit recueilli par Georges Walter est frappant par sa description de la Chine pré-maoïste où s’affrontent un monde capitaliste sauvage avec des traditions ancestrales qui placent la femme plus bas que terre. Lie raconte toute la hargne qui fut la sienne pour s’opposer à son sort de gamine « vendue » à 13 ans malgré le niveau d’éducation relativement élevé de sa famille. Le palanquin fleuri est l’espèce de chaise à porteurs empruntée par la fiancée pour rejoindre la demeure de son futur mari. Pour Lie, ce sera le « palanquin des larmes ». Elle reconnaît à Mao d’avoir cherché à faire évoluer le sort de la femme chinoise parmi les premières mesures prises après sa victoire contre Tchang Kaï-chek.

    Avec Lie on plonge au cœur de la vie à Shanghai où cohabitent la plus extrême richesse avec la misère et la maladie, où les affairistes ne sont jamais très éloignés des gangs, où le pouvoir traite avec les comptoirs occidentaux pour se répartir les richesses d’un pays colonisé. C’est un mélange de « Tintin et le lotus bleu » et des récits hallucinés de Lucien Bodard sur son enfance dans le Sichuan où son père était consul de France. L’instauration de la République populaire de Chine en 1949, sous l’égide de Mao Tsé-toung, mettra un terme à l’ouverture de la Chine. Les étrangers retournés chez eux, le pays se recentrera sur lui-même et vivra au rythmes des illusions et des chimères d’une féroce dictature. Relativement préservée pour elle-même et ses enfants, Lie verra des membres de sa famille restés à Shanghai subir arrestations et camps de travail pour affronter la rééducation réservée aux « droitistes ». Même loin de son pays natal, elle garda pour toujours l’amour de ses racines, cherchant sans doute à ne conserver que les bonnes traditions dans ses souvenirs, elle qui vécut de l’intérieur les gigantesques et tragiques soubresauts de la Chine au cours du XXème siècle.

  • WEST Morris, ‘L’ambassadeur’.

    WEST Morris, ‘L’ambassadeur’.

    Sortie : 1965, Chez : Librairie Plon.

    L’histoire à peine romancée d’un ambassadeur des Etats-Unis au Vietnam à l’époque du président Diem (chrétien, il porte le nom de Cung dans le roman) que ses généraux (bouddhistes), appuyés semble-t-il par les forces américaines obscures, vont déposer et tuer. Il sera remplacé par une junte militaire qui n’évitera pas la reconquête du Vietnam du Sud par les troupes communistes du Nord, ni la retraite politique et militaire américaine. L’ambassadeur ainsi peint est Henry Cabot Lodge.

    Outre les sales histoires de barbouzes et de supplétifs, inévitables dans ce genre de situation néocoloniale, M. West dresse la tableau des états d’âme d’un diplomate poussé à recommander et appliquer des solutions politiques avec lesquelles il n’est pas forcément d’accord et qui peuvent déclencher des cataclysmes et des morts. On peut imaginer que, comme dans le roman, la main de M. Cabot Lodge ait tremblé au moment de prendre les décisions, ou peut-être pas…

    En quelques chapitres bien sentis il ébauche aussi l’impossible réconciliation entre l’Orient et l’Occident et l’inanité à vouloir imposer de l’extérieur des principes et des stratégies à des peuples qui n’en veulent pas, ou qui ne les comprennent pas forcément.

    Diem a été assassiné en 1963, le roman a été publié en 1965, évidemment le lecteur d’aujourd’hui connaît la suite de l’histoire qui ne fut pas en faveur des Etats-Unis obligés de se retirer du pays en 1973 après y avoir laissé 50 000 morts dans une guerre qui en fit probablement 1,5 millions chez les vietnamiens. La partition du pays en Nord communiste et Sud libéral ne tint que jusqu’en 1975 date à laquelle le Vietnam fut réunifié par la force sous la bannière communiste.

    Malgré tout, l’engagement occidental (majoritairement américain) a endigué la progression du communisme en Asie, puis, plus tard, sur le reste de la planète. Quelque-part, dans les coulisses du pouvoir américain, des présidents se sont succédés à la Maison-Blanche et ont décidé ce que devait être la raison d’Etat, même au prix de guerres dévastatrices. Aujourd’hui, le Vietnam et la Chine n’ont plus de communiste que le patronyme de leur parti unique. De façon inattendue, la retraite politique et militaire des Etats-Unis n’a pas empêché les pays vainqueurs, le Vietnam mais aussi la Chine et la Russie, d’adopter rapidement et sans vergogne les grandes lignes du système capitaliste mais sous leur propre souveraineté. C’est la morale de cette triste histoire.

  • HUREAUX Yanny, ‘Le pain de suie’.

    Sortie : 1999, Chez : Editions Jean-Claude Lattès.

    Inspiré de faits réels, ce roman raconte l’histoire d’une famille d’agriculteurs des Ardennes en 1915, alors que les « verts de gris », autrement dit l’armée allemande, occupent de nouveau ce territoire français. Après la guerre de 1870 et sa défaite de Sedan c’est la deuxième fois que le grand voisin prend ses aises dans l’Est de la France et cela fait un peu beaucoup pour le bon sens paysan de cette famille Titeux dans son hameau des Emouchet…

    Les jeunes ont été mobilisés, il ne reste sur place que les seniors, les femmes et les enfants qui doivent continuer à faire tourner la ferme. Les allemands réquisitionnent à tour de bras : le matériel, les bêtes, les grains… et veulent « civiliser » ces paysans avec les lois de la « Grande Allemagne ». Il faut survivre. C’est alors que deux militaires français sont déposés par aéroplane derrière les lignes. Ils seront cachés par les Titeux qui les aideront dans leur mission d’espionnage. L’affaire se terminera mal pour le patriarche et sa fille Jeanne-Marie.

    80 ans plus tard, le journal de cette dernière sera publié, y inclus les lettres écrites à son fiancé au front qui, lui, survivra au massacre de cette première guerre industrielle mondialisée. Ces lignes écrites par un journaliste-écrivain du cru sont émouvantes en ce qu’elles font partager la vie, les sentiments et les réactions de ces paysans du début du Xxème siècle confrontés, une nouvelle fois, à la barbarie européenne. Hélas, ce ne sera pas la dernière !

  • SEPULVEDA Luis, ‘Yacaré – Hot Line’.

    Sortie : 1998, Chez : Editions Métailié.

    Deux courtes nouvelles de l’écrivain chilien Luis Sepulveda qui a connu les geôles du régime Pinochet après une condamnation à 28 ans commuée en une peine d’exil suite à l’intervention de différentes organisations de défense des droits de l’Homme.

    Depuis cette sombre période, Sepulveda a consacré son œuvre à ses combats pour la démocratie, l’écologie et les droits des populations d’origine indienne. Il est question de ces luttes dans ces deux nouvelles et le militantisme. L’une se déroule à Santiago dans une société post-Pinochet où une partie de la population n’a pas complètement tourné la page de l’ère Pinochet. L’autre se déroule à Milan et aborde le trafic d’animaux sauvages qui alimente la consommation occidentale en produits de luxe.

    Plus que des nouvelles ce sont des fables, menées tambour battant par des personnages hauts en couleurs. Ou comment un écrivain de talent peut diffuser ses idées en quelques pages !

  • RUSSIER Gabrièle, ‘Lettres de prison précédé de « Pour Gabrielle » par Raymond Jean’.

    Sortie : 1970, Chez : Editions du Seuil

    Peu de gens se souviennent, ou savent ce que fut, l’affaire Gabrielle Russier. Eventuellement certains on vu le président Pompidou sur des images d’archives citer partiellement un poème d’Eluard à la fin d’une conférence de presse alors qu’il était interrogé quelques jours après le suicide de Gabrielle Russier le 01/09/1969.

    Gabrielle était une professeure agrégée de lettres, trentenaire, divorcée mère de deux enfants, qui vécut une histoire d’amour avec l’un de ses élèves, mineur. Bien que Mai-68 soit passé par là, la rigidité des mentalités est loin de s’être assouplie et les parents du jeune homme portent plainte. Gabrielle est emprisonnée deux fois pour quelques semaines à Marseille pour détournement de mineur. Elle est condamnée à un an de prison avec sursis mais le parquet fait appel. Ne comprenant son « crime », elle perd progressivement pieds, en prison puis en maison de repos. La dépression prend le dessus jusqu’à sa mort volontaire.

    Le prologue écrit par l’un de ses professeurs d’université explique ce qui paraît incompréhensible aujourd’hui : l’empêchement d’une histoire d’amour par deux personnes consentantes. Après avoir relaté ce qui les a rapproché, les études de lettres, l’agrégation, il décrit très factuellement mais avec beaucoup de tristesse la lente descente aux enfers de Gabrielle dont l’issue était à craindre.

    Les lettres publiées après sa mort montrent son courage pour essayer de s’en sortir, ce qu’elle doit aux siens, mais aussi la progression du désespoir. Ecrites de prison où d’une maison de repos, elles mêlent les soucis quotidiens échangés avec sa voisine qui s’occupait de ses deux enfants, son chat, sa voiture chez le garagiste… et l’incompréhension devant l’acharnement que la société déploie pour empêcher cet amour et briser sa personne.

    De Christian, l’être aimé, on ne dit rien. Lui-même à sa majorité livrera une unique interview sur cet amour empêché, avant de replonger dans l’anonymat et ne pas en ressortir.

    Cette histoire émut l’intelligentsia de l’époque et elle fut retracée, notamment, dans le film « Mourir d’aimer » (avec une bande originale signée Charles Aznavour) dans lequel Annie Girardot fit pleurer la France entière. Juste une histoire stupide et tragique !

    Interview Pompidou (INA) : https://m.ina.fr/video/I00016723

    La citation de Pompidou (auteur par ailleurs d’une anthologie de la poésie française) créa elle aussi la polémique car Eluard avait écrit ce poème en hommage aux femmes tondues en 1944/45 à la libération pour complaisance avec l’ennemi. L’assimilation de Gabrielle à ces victimes fut certes accrobatique, mais avec un peu d’imagination on peut sans difficulté en reporter toute l’émotion sur ce drame Russier. Le voici en entier :

    COMPRENNE QUI VOUDRA

    Comprenne qui voudra
    Moi mon remords ce fut
    La malheureuse qui resta
    Sur le pavé
    La victime raisonnable
    À la robe déchirée
    Au regard d’enfant perdue
    Découronnée défigurée
    Celle qui ressemble aux morts
    Qui sont morts pour être aimés

    Une fille faite pour un bouquet
    Et couverte
    Du noir crachat des ténèbres

    Une fille galante
    Comme une aurore de premier mai
    La plus aimable bête

    Souillée et qui n’a pas compris
    Qu’elle est souillée
    Une bête prise au piège
    Des amateurs de beauté

    Et ma mère la femme
    Voudrait bien dorloter
    Cette image idéale
    De son malheur sur terre.

    Paul Eluard – 1944
  • ROY Jules, ‘Adieu ma mère, adieu mon cœur’.

    Sortie : 1996, Chez : Albin Michel

    Jules Roy (1907-2000), écrivain et officier français, né en Algérie, raconte dans ce court ouvrage un retour dans son pays natal, décidé sur un coup de tête, en plein cœur de la décennie terroriste des années 90′, pour aller se recueillir sur la tombe de sa mère et de sa famille à Sidi-Moussa près d’Alger. Escorté par les forces de sécurité locales compte tenu de sa notoriété, il déposera des roses au cimetière mais ne pourra retourner dans son village natal de Rovigoni ni à L’Arba où vécut sa mère, trop dangereux. Il pourra quand même faire un rapide pèlerinage à Blida, la ville de ses premiers émois, mais toujours encadré par les « ninjas » roulant à tombeau ouvert pour éviter les terroristes du GIA qui mettent l’Algérie (et un peu la France) à feu et à sang au nom de Dieu.

    Ce livre est un touchant dialogue avec sa mère et un retour sur le temps où l’Algérie était un département français, contre toute réalité. Sa mère était l’archétype de ces pieds noirs, considérant les arabes comme des paresseux et s’attribuant les mérites d’avoir viabilisé le pays. Jules, jeune officier tirailleur algérien reste séduit par l’Action française et le maréchal Pétain jusqu’en 1942 où il rejoint le Royaume-Uni où il combattra dans la Royal Air Force. Après la libération il poursuivra avec la guerre d’Indochine avant de démissionner de l’armée en 1953 (il est alors colonel) pour protester contre les méthodes de l’armée. Il se consacre désormais pleinement à la littérature (il a déjà reçu le prix Renaudot en 1946 pour « la Vallée heureuse »). Ami de Camus et d’Amrouche, il dénonce publiquement la guerre d’Algérie et ses atrocités.

    En évoquant la dure vie menée par les colons français, sa famille, et leurs sentiments qu’il ne partage pas bien entendu, ce livre est une sorte de psychothérapie-réconciliation avec ceux qui restent les êtres aimés de son enfance. Il ne justifie pas leur idées mais les expliquent. Se référant à cette Algérie sanglante des années 1990′, il admet que les jugements à l’emporte-pièce de sa mère avaient un fond de réalisme mais ces pieds-noirs ne savaient pas voir que l’indépendance du pays était inévitable et d’ailleurs souhaitable, et que la colonisation fut globalement un désastre même si nombre de situations individuelles étaient humaines, voire bénéfiques pour tous. L’illusion de la cohabitation fit long feu et se termina dans la barbarie. Il est des moments historiques où l’intérêt général doit primer sur les intérêts particuliers. Ce fut la raison pour laquelle Jules Roy pris fait et cause pour l’Algérie, contre les idées de sa famille.

    Ce ne fut qu’un des multiples déchirements que généra la colonisation. Jules Roy, avec son style emporté sait le restituer avec tout l’amour qu’il n’a cessé de porter aux siens et ce dernier hommage à sa maman l’atteste avec émotion, car, comme Camus, il a toujours « …préféré sa mère à la justice » !

  • CHARLES-ROUX Edmonde, ‘Nomade j’étais – Les années africaines d’Isabelle Eberhardt’.

    Sortie : 1995, Chez : Editions Grasset & Fasquelle.

    Edmonde Charles-Roux signe une magnifique biographie d’Isabelle Eberhardt, exploratrice du désert et d’absolu, journaliste et écrivain, fille illégitime d’une femme issue de la noblesse russe et d’un père arménien-anarchiste. Elle passe son enfance à Genève puis suit sa mère qui s’installe à Annaba (l’ancienne Bône), la grande ville de l’est de l’Algérie. Nous sommes à la fin du XIXème siècle, l’Algérie est colonisée par la France qui y pratique un traitement différencié des populations selon qu’elles soient musulmanes ou d’origine métropolitaine. Isabelle y découvre la réalité du système colonial, guère brillante.

    La biographie raconte les années 1900 à 1904. Elle meurt en octobre 1904, emportée par la crue d’un oued dans le village où Lyautey était installé pour lutter contre la rébellion marocaine. Ils ont sympathisé, beaucoup parlé ensemble. On dit qu’ils furent amants.

    Isabelle parle arabe, s’est convertie à la religion musulmane et devenue membre d’une des nombreuses confréries secrètes locales au sein desquelles se mêlent religion et maraboutisme, voire, parfois, lutte anticoloniale. Elle fuit consciencieusement le monde européen et colonial pour s’intégrer aux populations arabes. Elle étudie leurs modes de vie et le Coran et, pour cela, crapahute à travers le pays. Fascinée par le Sud saharien, elle partage la dure vie des caravanes et s’exile dans des villages de bout du monde pour assouvir son besoin d’absolu.

    Bien sûr, la plupart de ces territoires sont militaires et nécessitent des autorisations administratives pour les fouler. Elles seront l’occasion de rencontres avec certains officiers français, mystiques et lumineux, fascinés par le Sahara, qui vivent leur expérience du désert comme une communion, bien loin des bassesses de la colonisation.

    Isabelle attise la méfiance des responsables coloniaux, civils et militaires, frisant parfois la paranoïa. Le plus souvent habillée en homme, membre d’une confrérie musulmane, une vie affective agitée avec des « indigènes », de nationalité russe ; et si elle utilisait ses relations locales pour participer à la rébellion anti-française ? Elle commettra des imprudences en laissant entraîner dans diverses affaires de complot. Elle sera explusée d’Algérie puis y reviendra après avoir acquis la nationalité française suite à son mariage avec Slimène, un sous-officier « indigène » de l’armée française.

    Malgré un mode de vie des plus austères, Isabelle écrit pour laisser des traces de sa passion pour le désert et ses habitants. A la fin de sa vie elle est journaliste pour un journal algérien alternatif ce qui assure à son couple un petit revenu mais son grand-œuvre est constitué des nouvelles qu’elle écrit sur cette Algérie qu’elle vénère. Ces nouvelles et des extraits de son journal ayant survécu à cette vie d’errance seront publiés bien après sa mort.

    Ce fascinant personnage d’Isabelle Eberhardt ne pouvait qu’intéresser Edmonde Charles-Roux, rebelle elle aussi à sa manière. Son style est romanesque. Avec des phrases courtes et ciselées elle sait diffuser ce parfum d’aventure qui rend le lecteur impatient de tourner la page. Ce n’est pas un roman, à peine un récit, c’est un riche mais mince aperçu de ce que fut l’incroyable vie d’une aventurière partie à la poursuite de ses rêves d’intégration dans le monde arabo-musulman et de son combat contre la colonisation. Le combat était juste et l’Algérie fut indépendante des décennies plus tard. Sa tentative d’intégration dans une communauté locale complexe, si loin des normes occidentales, fut plus délicate (elle fut victime d’une tentative d’assassinat), mais ne la découragea point. Elle semblait avoir trouvé un semblant d’équilibre dans sa vie professionnelle, son couple et sa fascination pour le Grand-Sud et ceux qui le peuple. Hélas, l’oued d’Aïn-Sefra en décida autrement le 21/10/1904 et emporta cette espérance et Isabelle qui la portait.