Catégorie : Autres no-musique

  • « Le dernier des juifs » de Noé Debré

    « Le dernier des juifs » de Noé Debré

    Un film émouvant et délicat sur une mère et son fils juifs habitant une cité de Sarcelles peuplée de personnes plutôt issues de l’immigration africaine. Tous les habitants de confession juive ont progressivement quitté le coin qui s’est communautarisé. Belisha y mène une vie paisible et inactive, au milieu de ses potes « noirs et arabes », cachant consciencieusement à sa mère, jouée par Agnès Jaoui, qu’ils sont les derniers juifs de la cité et que si les comportements individuels de leurs voisins sont bienveillants, il n’en est pas de même du sentiment antisémite diffus qui anime la collectivité.

    Le scénario est parsemé de petits détails légers et drôles : le bureau de l’adjoint au maire qui veut faire ami-ami avec Belisha et le reçois dans un bureau aux murs décorés avec des affiches militantes pro-palestiennes, Belisha qui ment à sa mère en lui jurant que le poulet a été acheté chez le magasin casher alors que celui-ci a fermé récemment, la décoration de leur appartement avec le plastique pour protéger les coussins, la mezouzah qui empêche l’électricien musulman d’entrer faire une réparation et que Belischa faillit oublier au moment de rendre les clés du HLM, la mère qui se demande « mais où sont passés les arabes, il n’y a plus que des noirs ? », etc.

    Michael Zindel joue à la perfection son personnage de Belisha, plein de tendresse, semblant planner bien haut au-dessus des querelles religieuses, tout entier dédié à protéger sa Maman. Il ne la sauvera pas et le générique de fin démarre sur l’image de Belisha quittant la cité avec sa valise pour une destination inconnue après une émouvante scène où les voisines arabophones sonnent à la porte de l’appartement pour rendre hommage à la défunte et à son fils avec, selon la tradition, de la nourriture.

    C’est le premier long métrage de Noé Debré, scénariste reconnu, et représentant de la branche juive alsacienne des Debré, la branche parisienne « étant convertie depuis longtemps » comme il l’explique au Monde (27/01/2024). Il aborde, tout en douceur et subtilité, le dilemme de l’exil intérieur et de la communautarisation qui sévit en France.

  • « Danse Sinfonia Eroïca » sur la scène Bonlieu (Annecy)

    « Danse Sinfonia Eroïca » sur la scène Bonlieu (Annecy)

    Neuf danseurs, cinq femmes et quatre hommes (et un chien) se produisent au théâtre Bonlieu d’Annecy, sous la direction de la chorégraphe belge Michèle Anne de Mey. Une improbable tyrolienne est tendue au milieu de la scène dépouillée. Le fond musical est majoritairement composé de la symphonie Héroïque de Beethoven, parfois en alternance avec d’autres œuvres dont l’inattendu Foxy Lady interprété par Jimi Hendrix à grand renfort de feedback sur sa légendaire guitare.

    Les jeunes danseuses sont belles, leurs collègues masculins sont élégamment musclés, quatre couples se font et se défont mais, toujours, une femme reste seule. Le ballet est alternativement classique et moderne, les entrechats succèdent aux roulades hip-hop sur le sol et aux descentes en tyrolienne. A la fin de la soirée le sol est inondé à grands renfort de sceaux d’eau qui y sont projetés. Les danseurs sont torses nus, roulant des abdominaux, les danseuses sont habillées plus légèrement, tout ce petit monde se lance dans de grandes glissades arrosées, la soirée tourne au concours de T-shirts mouillés, ce qui n’est pas le moment le plus désagréable du show…

    Toute cette jeunesse est enthousiaste et souriante, professionnelle et entraînée. Même le chien courant après des balles de tennis est dans le rythme. L’idée subliminale de ce spectacle porte sans doute sur la question du couple, qui varie, se compose et se décompose au gré du temps avec toujours quelqu’un abandonné sur le bas-côté. Après cette prestation virevoltante les sexagénaires (et plus…), majoritaires dans les rangs, sortent de Bonlieu de bonne humeur.

  • L’académie française travaille

    L’académie française travaille

    L’académie française a été créée en 1635. L’article XXIV de ses « Statuts et Règlements » n’a pas changé, il stipule que :

    « La principale fonction de l’Académie sera de travailler avec tout le soin et toute la diligence possibles à donner des règles certaines à notre langue et à la rendre pure, éloquente et capable de traiter les arts et les sciences »

    C’est ainsi que l’académie a décidé que l’on disait « la » Covid et non « le » Covid. Cette décision du 07/05/2020 est documentée et justifiée mais quasiment personne ne suit cette directive, disons plutôt cette « recommandation ». On notera l’utilisation du conditionnel dans la dernière phrase : « …l’emploi du féminin serait préférable… »

    Covid est l’acronyme de corona virus disease, et les sigles et acronymes ont le genre du nom qui constitue le noyau du syntagme dont ils sont une abréviation. On dit ainsi la S.N.C.F. (Société nationale des chemins de fer français) parce que le noyau de ce groupe, société, est un nom féminin, mais le C.I.O. (Comité international olympique), parce que le noyau, comité, est un nom masculin. Quand ce syntagme est composé de mots étrangers, le même principe s’applique. On distingue ainsi le FBI, Federal Bureau of Investigation, « Bureau fédéral d’enquête », de la CIA, Central Intelligence Agency, « Agence centrale de renseignement », puisque dans un cas on traduit le mot noyau par un nom masculin, bureau, et dans l’autre, par un nom féminin, agence. Corona virus disease – notons que l’on aurait pu préférer au nom anglais disease le nom latin morbus, de même sens et plus universel – signifie « maladie provoquée par le corona virus (“virus en forme de couronne”) ». On devrait donc dire la covid 19, puisque le noyau est un équivalent du nom français féminin maladie. Pourquoi alors l’emploi si fréquent du masculin le covid 19 ? Parce que, avant que cet acronyme ne se répande, on a surtout parlé du corona virus, groupe qui doit son genre, en raison des principes exposés plus haut, au nom masculin virus. Ensuite, par métonymie, on a donné à la maladie le genre de l’agent pathogène qui la provoque. Il n’en reste pas moins que l’emploi du féminin serait préférable et qu’il n’est peut-être pas trop tard pour redonner à cet acronyme le genre qui devrait être le sien.

    https://www.academie-francaise.fr/le-covid-19-ou-la-covid-19

    Dans le même ordre d’idée, cette noble institution a émis une déclaration à l’unanimité de ses membres le 26/10/2027 concernant l’écriture inclusive :

    Prenant acte de la diffusion d’une « écriture inclusive » qui prétend s’imposer comme norme, l’Académie française élève à l’unanimité une solennelle mise en garde. La multiplication des marques orthographiques et syntaxiques qu’elle induit aboutit à une langue désunie, disparate dans son expression, créant une confusion qui confine à l’illisibilité. On voit mal quel est l’objectif poursuivi et comment il pourrait surmonter les obstacles pratiques d’écriture, de lecture – visuelle ou à voix haute – et de prononciation. Cela alourdirait la tâche des pédagogues. Cela compliquerait plus encore celle des lecteurs.

    Pus que toute autre institution, l’Académie française est sensible aux évolutions et aux innovations de la langue, puisqu’elle a pour mission de les codifier. En cette occasion, c’est moins en gardienne de la norme qu’en garante de l’avenir qu’elle lance un cri d’alarme : devant cette aberration « inclusive », la langue française se trouve désormais en péril mortel, ce dont notre nation est dès aujourd’hui comptable devant les générations futures.

    Il est déjà difficile d’acquérir une langue, qu’en sera-t-il si l’usage y ajoute des formes secondes et altérées ? Comment les générations à venir pourront-elles grandir en intimité avec notre patrimoine écrit ? Quant aux promesses de la francophonie, elles seront anéanties si la langue française s’empêche elle-même par ce redoublement de complexité, au bénéfice d’autres langues qui en tireront profit pour prévaloir sur la planète.

    https://www.academie-francaise.fr/actualites/declaration-de-lacademie-francaise-sur-lecriture-dite-inclusive

    Il est de bon ton au Café de Flore de taxer l’académie française d’être un repaire de gens âgés qui somnolent gentiment dans une enceinte bien chauffée au bord de la Seine. Ces deux recommandations picorées au hasard du site web de l’académie semblent frappées au coin du bon sens, même si écrites par des académiciens « âgés ». La lecture de la rubrique « Dire, Ne pas dire » est un délice de l’esprit et un plaisir des sens tant la réflexion sur l’usage de la langue française est une espèce de conquête de l’inutile qui laisse rêveur.

  • « Chéri Samba dans la collection Jean Pigozzi » au musée Maillol

    « Chéri Samba dans la collection Jean Pigozzi » au musée Maillol

    Délicieuse rétrospective de l’artiste congolais (ex-zaïrois) Chéri Samba, né en 1956 dans un village proche de la capitale Kinshasa qu’il rejoint dans les années 1970. D’abord peintre publicitaire autodidacte pour devantures de coiffeurs et de tous ces petits commerces qui maintiennent tant bien que mal la tête du peuple à peine hors de l’eau de cette ville tentaculaire où la misère fraye avec une incroyable frénésie culturelle s’exprimant via la musique, le dessin, la peinture, la mode… il est aujourd’hui un artiste internationalement reconnu. Il sait rendre avec talent la joyeuse confusion qui enveloppe Kinshasa, tournant parfois à la farce sanglante sous la botte de satrapes comme Mobutu ou Kabila père, qui ont vainement tenté de gouverner ce pays gigantesque et ingouvernable.

    Dans ses peintures Chéri Samba introduit humour et couleurs éclatantes mais sous leur aspect naïf ses toiles déclinent la vision qu’il a des dérives de son pays : les enfants-soldats, la bière Primus tiède dans les nuits de Kinshasa, l’argent obsessionnel, le poids de la « fraternité » à l’africaine qui transforme la masse des inactifs en véritables sangsues consommant le salaire de ceux qui travaillent et qui ne peuvent rien refuser à leurs « frères dans le besoin », les infrastructures en ruine…

    Enfant soldat (kadogo) dont un effectif important a été employé pour le renversement du dictateur Mobutu par le satrape Kabila en 1997

    Samba se met souvent en scène dans ses tableaux dénotant sans doute une petite faiblesse narcissique mais dont il joue, comme toujours, avec humour. Les « sapeurs » étant une spécialité locale, ses personnages sont représentés avec des vêtements tape-à-l’œil aux couleurs voyantes, des grosses montres et tous les ustensiles propres aux m’as-t-vu qui font la réputation de Kinshasa. Il représente son fils en enfant soldat comme ceux, nombreux, que le président Laurent-Désiré Kabila a recrutés et armés pour renverser son prédécesseur le président Mobutu après 32 ans de pouvoir. Kabila, lui, a fini assassiné trois ans après son accession à la présidence, pour être remplacé par… son propre fils ! Tous ces évènements tragi-comiques font le miel de l’inspiration du peintre dont l’œil affuté sait croquer toutes ces scènes de la vie congolaise. La plupart des toiles sont de grande taille et les couleurs flashy sont percutantes mais irréelles ; quiconque connait un peu l’Afrique centrale sait qu’elle est plus souvent sous la poussière ou la pluie que sous un ciel bleu. Qu’importe, sa peinture traduit les excès d’un pays et rien n’interdit de rêver qu’il évolue sous un ciel pur et le sourire de ses citoyens dans une ambiance optimiste et rigolarde.

    L’une des spécificités de Samba est de peindre aussi des textes sur ses toiles pour diffuser ses idées, souvent rédigés de façon aussi naïve que la peinture qu’ils illustrent. Dans une interview diffusée sur un grand écran, on voit l’artiste expliquer que c’est aussi un bon moyen pour que les visiteurs restent plus longtemps devant ses toiles, un objectif plutôt atteint.

    Samba a commencé à exposer en dehors de l’Afrique dans les années 1980 pour devenir aujourd’hui un artiste mondialement connu de l’art africain contemporain. Les quelques 50 toiles exposées au musée Maillot sont extraites de la collection d’art africain financée par Jean Pigozzi via la Contemporary African Art Collection (CAAC) avec l’aide d’André Mangin qui parcourt le continent africain à la recherche d’œuvres intéressantes.

  • « Shttl » d’Ady Walter

    « Shttl » d’Ady Walter

    Nous sommes en 1941 dans un village juif d’Ukraine soviétique au cœur duquel s’oppose les juifs orthodoxes et les juifs « soviétisés » dans l’éternel lutte entre les anciens et les modernes. Dans la tradition juive les orthodoxes défendent des comportements d’un autre âge vis-à-vis des femmes, du travail et de l’interprétation de la Bible ? Ce sont les mêmes aujourd’hui qui défendent le droit d’Israël sur la Palestine puisque le concept de « grand Israël » est mentionné dans l’ancien testament depuis 4 000 ans… Au cœur de ce village perdu une partie des jeunes a été embrigadée par l’idéologie communiste qui, outre qu’elle refuse le fait religieux, prône des concepts généralement en totale opposition avec la Bible…

    Dans le film, Mendele qui fait des études de cinéma à Moscou sous uniforme militaire revient au village pour enlever son amoureuse Yuna des griffes rétrogrades de Folie, cultivant un judaïsme hassidique particulièrement rétrograde, qui fut son ami lorsqu’ils étaient enfants et qui se prédispose à devenir le rabbin de la synagogue lorsque l’actuel, père de Yuna, quittera ses fonctions. Ils en sont là lorsque l’armée allemande entame l’opération « Barbarossa » et envahit l’ouest de l’Ukraine où est situé le village. Il s’en suit le pogrom du village représentatif de la « shoah par balles » qui précéda l’extermination industrielle mise en œuvre dans les camps nazis d’extermination. Mendele le moderne est alors tiraillé entre sa fidélité aux siens et son amoureuse. Les Allemands mettent fin à leur manière à la querelle des anciens et des nouveaux et c’est sur cet épilogue dramatique que se termine le long métrage.

    Ce film intimiste se déroule entre ce pauvre village de masures en bois et la forêt attenante. Le noir-et-blanc est utilisé pour l’année du retour de Mendele au village et la couleur est réservée à la jeunesse des protagonistes, marquant sans doute ainsi la noirceur de cette année 1941. Réalisé par le franco-ukrainien Ady Walter, le tournage du film a été effectué en yiddish en Ukraine et a été perturbé par les bruits de bottes russes qui annonçaient l’invasion de février 2022, comme une tragique confrontation entre l’histoire et l’actualité. Le massacre d’israéliens commis le 7 octobre 2023 en Israël par le mouvement religieux Hamas est venu aggraver encore la funeste cruauté de la réalité, lorsque se mêlent les ambitions de pouvoir et la haine religieuse !

  • « La chimère » d’Alice Rohrwacher

    « La chimère » d’Alice Rohrwacher

    La réalisatrice italienne Alice Rohrwacher nous livre un film basé sur un scénario un peu foutraque racontant le périple d’une bande de pieds-nickels trafiquant les pièces qu’ils pillent dans d’antiques tombes étrusques. Ils habitent dans un pauvre village au bord de la mer et d’une usine polluante qui rejette ses déchets un peu partout. Le clan vivote entre bistrot et escroqueries lorsqu’un de leur pote Arthur, anglais, sourcier, sort de prison pour les rejoindre. Ensemble ils reprennent la chasse au trésor, croisent des trafiquants plus haut de gamme qui les escroquent à leur tour et Arthur court après le souvenir de son amoureuse disparue à jamais mais dont l’image le hante jusqu’à la fin, lorsque enfermé dans un tunnel éboulé il tire le fil qui le ramène à la vie et à son amour, peut-être…

    La multitude de personnages loufoques qui se croisent dans le film en font l’intérêt et l’accumulation de situations improbables marque l’imagination sans bornes de la réalisatrice également scénariste. On se croirait un peu dans Affreux, sales et méchants d’Ettore Scola sorti en 1976 qui racontait la vie d’une famille dans un bidonville de Rome au début des années 1970. Un film un peu triste mais désopilant.

    Celui d’Alice Rohrwacher est plus social que véritablement drôle. Un film sur la débrouille à l’italienne d’une bande de joyeux drilles qui affrontent la misère car il faut bien survivre.

  • « Le Paris de la modernité, 1905-1925 » au Petit Palais

    « Le Paris de la modernité, 1905-1925 » au Petit Palais

    1905-1925, le rayonnement de Paris débordant d’activité attire les artistes de nombreux pays venus se frotter au formidable foisonnement culturel de la ville lumière. Même la période de la grande guerre de 1914-1918 ne tarit pas le flot des artistes. Il est question de culture bien sûr, mais aussi de sciences et de technique. L’exposition universelle de 1925 met en valeur les avancées françaises dans ces domaines.

    Le soleil de l’art ne brillait alors qu’à Paris, et il me semblait et il me semble jusqu’à présent qu’il n’y a pas de plus grande révolution de l’œil que celle que j’ai rencontrée à mon arrivée à Paris.

    Marc Chagall

    Sonia Delaunay, Amedeo Modigliani, Tamara de Lempicka, Picasso, les couturiers Lanvin ou Poiret, le bijoutier Cartier, Joséphine Baker, Jean Cocteau, de Montmartre à Montparnasse, Paris brille des feux de tous ces artistes qui s’inspirent les uns les autres et dont l’exposition du Petit Palais donne un aperçu des réalisations, avec même un avion exposé. Après avoir traversé tous les vestiges de cette époque, le visiteur dubitatif se demande si notre présent est bien à la hauteur de ce passé brillant.

    Un poème de Blaise Cendrars (« La Prose du Transsibérien et de la petite Jehanne de France ») illustré par Sonia Delaunay vs. Cyril Hanouna animant ses télé-réalités-poubelle, cherchez l’erreur… Mais chacun ses dérives, les Futuristes italiens clamaient en 1909 à la une du Figaro dans leur « Manifeste du futurisme » que « nous voulons glorifier la guerre -seule hygiène du monde-, le militarisme, le patriotisme, le geste destructeur des anarchistes, les belles idées qui tuent et le mépris de la femme. » Au moins ces idéologues de l’anarchie du début du XXème siècle laissèrent des œuvres à la postérité.

  • « À la cour du Prince Genji – 1000 ans d’imaginaire japonais » au musée Guimet

    « À la cour du Prince Genji – 1000 ans d’imaginaire japonais » au musée Guimet

    11ème siècle au Japon, c’est l’époque Heian, la vie culturelle à la cour de Kyoto est extrêmement riche, les caractères de l’écriture sont changés ce qui favorise la diffusion de la culture écrite, la poétesse Murasaki Shikibu écrit un vaste roman : le Dit du Genji qui déroule en 54 chapitres la vie du prince impérial Gengi à la cour. Cette fiction fondatrice inspire toujours la culture japonaise jusqu’au manga d’aujourd’hui. Ce long poème a donné lieu à des illustrations sous forme de dessins, décorations sur laque et de tissages depuis sa publication. Nombre d’entre eux sont exposés par le musée Guimet qui de plus a bénéficié d’un don de quatre rouleaux tissés par le maître tisserand Itarô Yamaguchi (1901-2007) qui voulut en fit don à la France, la patrie où a été inventé le métier à tisser « Jacquard » au début du XIXème siècle.

    Ces rouleaux, exposés dans de longues vitrines horizontales, alternent les caractères japonais de certains des chapitres du poème avec des tissages très sophistiqués et d’une grande finesse. Le maître Yamaguchi a mis trente ans à peaufiner cette réalisation poétique qui est l’œuvre de sa vie. La culture japonaise est quelque chose d’assez mystérieux pour le citoyen occidental, surtout lorsqu’elle remonte au XIème siècle. On pressent un monde extrêmement raffiné et précieux qui préserve ses traditions jusqu’à nos jours, ce qui confirme cette exposition d’un musée Guimet en pleine rénovation.

    Les cerisiers, arbres oh combien symboliques du Japon sont représentés sur dessins et tissages sous différentes formes.

    Le cerisier
    En vérité nous enseigne
    Par sa floraison
    Et par son rouge feuillage
    Que ce monde est éphémère

    Au deuxième étage est présenté l’exposition de photos « Portrait éphémère du Japon » de Pierre-Elie de Pibrac avec une galerie de personnages, figés sur de très grands formats, en couleurs ou en noir-et-blanc, avec qui généralement il dialogue préalablement pour créer le scénario des photos qui convoque l’histoire et la culture du Japon.

    Pierre-Elie de Pibrac
  • « Van Gogh à Auvers-sur-Oise – Les derniers mois » au musée d’Orsay

    « Van Gogh à Auvers-sur-Oise – Les derniers mois » au musée d’Orsay

    Le musée d’Orsay expose les dernières œuvres de Vincent Van Gogh à Auvers-sur-Oise où il arrive le 20 mai 1980 pour y passer les derniers jours de sa vie à laquelle il mettra fin en se tirant une balle dans le cœur. Il meurt le 29 juillet. Van Gogh fait preuve d’une incroyable productivité durant ces 70 jours réalisant 74 tableaux et 33 dessins, dont certains parmi les plus célèbres. C’est dire qu’il a fait plus d’un tableau abouti par jour, d’autant plus que les dernières 48 heures ont dû être moins fécondes avec une balle dans le cœur…

    Il s’installa dans l’auberge du village dont il portraitura la fille des aubergistes. Il fréquente le Dr. Gachet, psychiatre local tourné vers les arts qui l’accompagne dans les crises psychiques qu’il subit encore régulièrement. Van Gogh sort d’un internement à Saint-Rémy de Provence et affiche une personnalité manifestement très perturbée. Ses rencontres avec le docteur, qu’il portraiture également et s’inspire de son jardin pour peindre des natures mortes, n’empêchera pas son geste fatal sur le déroulement duquel subsiste encore quelques mystères.

    Eh bien mon travail à moi j’y risque ma vie et ma raison y a fondrée à moitié.

    A Théo 23/07/1890, lettre que Vincent portait le jour de sa tentative de suicide

    Ce petit village situé à une trentaine de kilomètres au nord de Paris, en pleine nature, au milieu des champs et du mode de vie rural de ses habitants a déjà inspiré les peintres avant Van Gogh. Installé au milieu des champs celui-ci peint dans l’urgence des paysages aux somptueuses couleurs : vert, bleu et jaune, dans une infinité de nuances que le tourbillon de ses pinceaux emmène bien loin dans l’imaginaire des spectateurs éberlués devant une telle maestria. Certains tableaux incluent le village et des fermes aux formes un peu biscornues avec cette notion singulière de la perspective développée par l’artiste.

    Tous ces tableaux expriment globalement de la joie ce qui ne manque pas d’étonner venant d’un artiste dont l’instabilité mentale l’a probablement conduit au suicide. Cette magie de couleurs et le côté un peu « bande dessinée » des formes représentées participent à l’immense succès de Van Gogh et de l’impressionnisme en France comme en atteste le nombre impressionnant de visiteurs qui se promènent aujourd’hui derrière leurs smartphones prenant un nombre incalculable de photos de ces tableaux devenus mythiques.

  • « Past lives » de Celine Song

    « Past lives » de Celine Song

    C’est une jolie comédie romantique que ce film tourné par la réalisatrice sud-coréenne Cecil Song. Nora et Hua Sung fréquentent la même école en Corée, ils ont 12 ans, le second est secrètement amoureux de la première qui va suivre ses parents, artistes, en émigration au Canada. 12 années plus tard, Nora est installée à New-York où elle écrit des pièces de théâtre. Un peu par hasard elle renoue avec Hua Sung devenu ingénieur à Séoul, Internet fait des miracles pour les réunir. Ils sont toujours sous le charme l’un de l’autre mais elle met fin à leurs vidéo-conférences par peur que la nostalgie du pays et de ses amours enfantines ne la submergent et elle veut réussir son intégration aux Etats-Unis. Encore 12 années plus tard, Hua Sung est de passage à New York, il est venu pour revoir Nora qu’il retrouve, mariée à un écrivain américain. Leur amour rode toujours. L’Américain, aimant, voit le risque arriver, laisse se dérouler les évènements en espérant que Nora fera le bon choix…

    Les deux acteurs sont émouvants de tact et de sensibilité. Nous sommes dans la culture asiatique, il n’y a donc pas un mot de trop, l’amour et sa souffrance sont exprimés tout en subtilité. Mais l’histoire est la même où qu’elle se déroule, quand une femme aime deux hommes il y a toujours un perdant. Quel que soit le continent, le retour d’un ex dans le paysage amoureux est souvent annonciateur de troubles. Et puis le temps et le destin font leur œuvre.

    Ce premier long-métrage de Celine Song est une réussite.

  • « Amedeo Modigliani. Un peintre et son marchand » au musée de l’Orangerie

    « Amedeo Modigliani. Un peintre et son marchand » au musée de l’Orangerie

    Le musée de l’Orangerie expose la relation partagée entre Amedeo Modigliani (1884-1920) avec un de ses marchands, Paul Guillaume (1891-1934) à travers les tableaux du premier, dont nombre de portrait de M. Guillaume qui ne détestait manifestement pas se faire portraiturer et photographier. Modigliani, italien de religion juive arrive en France en 1903, après un séjour à Venise, se lance dans la sculpture, marque un grand intérêt pour les arts africains dont il s’inspire, fréquente Montparnasse, Montmartre et s’insère dans le foisonnement de la vie culturelle qui explose à cette époque. Ses amis sont Brancusi, Utrillo, Max Jacob, Blaise Cendrars, Jean Cocteau, Diego Riviera… puis Paul Guillaume qui découvre, fortifie et monétarise son talent de peintre.

    L’Orangerie montre une galerie de portraits caractéristiques du modernisme du pinceau de l’Italien : des personnages légèrement difformes, des yeux aux orbites souvent vides mais colorées, des cous surdimensionnés, des traits taillés à la serpe, des corps alanguis, souvent posés sur une chaise, attablés ou accoudés sur un meuble. Dans les tableaux il n’y a quasiment pas d’autres objets, encore moins d’ouvertures sur l’extérieur, tout est centré sur ses modèles qui sont pour la plupart issus des écrivains et artistes parisiens. Pendant que Picasso et Braque fondent le cubisme, Modigliani, qu’ils croisent parfois au Bateau Lavoir de Montmartre sans en être proche, reste fidèle à l’Ecole de Paris qui transforme le postimpressioniste en le modernisant sans le révolutionner.

    La reconnaissance dont bénéficie Modigliani ne l’empêche pas de mener une vie dissolue. Alcool et cannabis expliquent sans doute en partie son décès à Paris à 35 ans. Son marchand Paul Guillaume décède quelques années plus tard. Une sombre histoire de détournement de sa succession dans laquelle est impliquée sa femme amène une décision de justice qui fait revenir l’essentiel de son immense collection à l’Etat français. Elle est visible à la suite de celle de Modigliani.

  • « Perfect Days » de Wim Wenders

    « Perfect Days » de Wim Wenders

    Un merveilleux film du réalisateur allemand Win Wenders pour lequel l’acteur principal Kōji Yakusho a obtenu le prix d’interprétation masculine au Festival de Cannes 2023. C’est l’histoire d’Hirayama, employé par la ville de Tokyo pour en nettoyer les toilettes publiques, tâche qu’il accomplit avec minutie, dévouement et, presque, avec plaisir. Son ordinaire est réglé comme du papier à musique : lever (tôt), repli du futon, brossage de dents et départ vers le boulot à travers les rues ensommeillées de Tokyo, déjeuner d’un sandwich dans un square avec ses amis les arbres ; puis, au retour, bain public traditionnel, repas dans un boui-boui en sous-sol dans un couloir de station de métro, complété le week-end par le pressing pour sa lessive de la semaine et le passage dans un bar dont il est secrètement amoureux de la patronne. Le soir avant des s’endormir il lit Faulkner et Patricia Highsmith.

    Il ne parle quasiment pas mais chaque matin, assis dans sa camionnette il sélectionne la cassette qu’il va écouter la journée durant ses déplacements. Adepte de l’analogique, ses cassettes de collection datent des années 1970 avec Patti Smith, Lou Reed (dont la célèbre chanson Perfect Day inspire le titre du film), le Velvet Underground avec Pale Blue Eyes, l’une des plus belles chansons d’amour jamais écrite, composée par Lou amoureux fou de Nico, Van Morisson…

    La monotonie de cette vie bien réglée, que certains pourraient qualifier d’autisme, est bien entendu troublée par les évènements de la vraie vie qui viennent bouleverser l’ordinaire de notre nettoyeur de toilettes. C’est d’abord l’incursion de sa nièce, fugueuse d’un environnement familial bourgeois lui aussi bien réglé semble-t-il, la découverte ensuite que la patronne de bar eut un mari désormais atteint d’un cancer, la gestion de l’adolescent tardif qui lui sert d’adjoint qui s’avère aussi agitée…

    Mais Hiramaya fait face avec sérénité à tous ces évènements impromptus, sûr qu’il va revenir à son existence tranquille dès que les intrus seront retournés à leurs vies déréglées. Il aime la nature, souriant chaque matin devant le soleil levant après avoir pris soin de ses bonzaïs avec tendresse. Il aime voir les gens s’agiter et il aime, surtout, sa vie paisible dont les journées en semaine sont consacrées à agrémenter l’ordinaire des gens affairés.

    Dans les interviews menées par Wim Wenders à l’occasion de la promotion de ce film, il explique la relation spéciale qu’il entretient avec le Japon et son cinéma. Pas sûr que ce balayeur de toilettes, lecteur de Faulkner et admirateur de Lou Reed, ne soit très représentatif de cette catégorie de Japonais, mais qu’importe, Wenders a réussi un film plein d’émotion autour d’un personnage, en principe inexistant, dont la sensibilité et le détachement irradient l’écran. Il y a un arrière-plan bouddhiste dans ce film délicat. La solitude heureuse peut exister, finalement !

  • « Je vous salue salope : La misogynie au temps du numérique » de Léa Clermont-Dion et Guylaine Maroist

    « Je vous salue salope : La misogynie au temps du numérique » de Léa Clermont-Dion et Guylaine Maroist

    Ce documentaire détaille quatre cas de cyberharcèlement subis par quatre personnes dans quatre pays. En Italie, par la présidente de l’assemblée nationale, aux Etats-Unis, par une élue du Vermont, en France, par une réalisatrice, et au Canada, par une enseignante québécoise.

    C’est à chaque fois une histoire un peu similaire : un déchaînement d’injures, de menaces de viol, de mort, qui s’abat soudain sur ces personnes via les réseaux dits « sociaux », pour n’importe quelle raison, qu’elles soient célèbres ou inconnues, engagées politiquement ou pas, noires, blanche ou d’une autre couleur, pour des motifs politiques ou pas, sexuels ou non, parfois juste pour le plaisir de nuire. Certaines victimes y résistent courageusement, d’autres prennent peur et cèdent pour mettre fin à la menace.

    Le cyberharcèlement se montre surtout sous son vrai jour : une avalanche de bêtise crasse déversée par des décérébrés se sentant tout puissants derrière leurs écrans, ne se cachant même pas dans l’anonymat puisque la plupart revendiquent tout à fait publiquement leurs sordides actions numériques. Ce film expose au grand jour le niveau de dégénérescence dont souffre une partie de notre société à force de publicités abrutissantes, de télévisions débilitantes, de comportements politiques infantiles, de matchs de ballon aux accents racistes ou nationalistes, de « débats » menés par Cyril Hanouna et consorts…

    Un certain nombre d’individus n’arrive pas à s’extraire de cet environnement déliquescent et libère bile et frustrations en nuisant à son prochain et utilisant la puissance du numérique. Ce n’est pas réjouissant !

  • « Le temps d’aimer » de Katell Quillévéré

    « Le temps d’aimer » de Katell Quillévéré

    Nous sommes au lendemain de la seconde guerre mondiale, Madeleine a accouché d’un garçon issu d’une liaison avec un officier allemand parti rapidement sur le front de l’Est. Elle l’élève seule en travaillant dans un hôtel de bord de mer breton où elle rencontre un jeune bourgeois atteint par la polio et à la sexualité indécise. Par la suite ils tiennent ensemble un bar à Châteauroux, ville de garnison pour GI’s américains. Un soldat se mêle à leurs ébats faisant réapparaître les tendances homosexuelles du mari de Madeleine qui l’amèneront à d’autres dérives. Pendant ce temps, le rejeton du soldat allemand se sent mal-aimé et le fait savoir avant qu’une petite-sœur ne s’annonce.

    Ce film n’est pas inintéressant sur une époque trouble pour la France, mais une telle accumulation de traumatismes et de pathologies concentrée sur les personnages rend le film un peu irréaliste.

  • « À toi de faire, ma mignonne », une exposition de Sophie Calle au musée Picasso

    « À toi de faire, ma mignonne », une exposition de Sophie Calle au musée Picasso

    Pour la célébration du cinquantième anniversaire du décès de Pablo Picasso, Sophie Calle a investi les quatre étages de l’hôtel de Salé, siège du musée Picasso. L’artiste plasticienne-photographe jongle entre les souvenirs qu’elle a gardé de sa visite du musée durant le confinement en 2020 et certains des évènements de sa vie, durant cette période ou pas, comme elle a l’habitude de les mettre en scène.

    Au rez-de-chaussée, à la place des tableaux du maître espagnol figurent les photos grandeur nature de ces mêmes tableaux qui avaient été empaquetés dans du papier kraft à l’occasion de la fermeture du musée due à la pandémie. On ne voit donc que les plis du papier, pas le tableau lui-même. Un peu plus loin, les vraies toiles sont en place mais derrière un voile qui les recouvrent et sur lesquels sont imprimés les réflexions que l’artiste a élaboré sur ces toiles qui étaient momentanément prêtées et qui lui ont été décrites par le personnel du musée. Une fois les toiles réinstallées, les commentaires écrits ont été imprimés sur le voile sur une surface qui recouvre exactement celle du tableau sous-jacent empêchant de voir celui-ci.

    Au premier étage, Sophie Calle expose des vidéos filmées à Istanbul montrant des Turcs, sans doute paysans de l’intérieur du pays, voyant la mer pour la première fois. Plus loin, des photos du musée de Boston montrent les cadres vides de tableaux qui ont été volés et dont le musée a décidé d’exposer les cadres laissés par les voleurs, Sophie demande aux visiteurs ce qu’ils voient. A des personnes aveugles de naissance elle leur demande qu’elle pour eux l’image de la beauté, l’un d’eux répond « le vert, parce que tout ce que j’aime est, me dit-on, vert : les arbres, les feuilles, l’herbe… ». A la suite d’un vol de tableaux au musée d’art moderne en 2020 Sophie Calle écrit au voleur en prison pour lui demander son commentaire artistique sur les toiles subtilisées ; il préfère le Matisse au Picasso.

    Et puis l’artiste expose son rapport à la mort sous tous ses angles. Celles de ses parents qu’elle a documentées avec force photographies et séquences vidéo, la sienne qu’elle anticipe en organisant sa succession de son vivant et l’on voit sur un écran un commissaire-priseur constituer et valoriser 400 lots composés de tout le bric-à-brac accumulé par l’artiste (à l’exception de ses propres œuvres) et… que l’on retrouve dans la pièce à côté : des photos, des animaux empaillés, des bijoux, etc.

    Sophie Calle est une personne singulière, tellement originale que l’on se demande comment lui viennent toutes les idées saugrenues qu’elle met en scène depuis des décennies, généralement centrées autour d’elle et de la disparition. Il n’y a rien de beau ni d’émouvant dans ses scénarii et installations, mais juste une volonté de donner son interprétation des petits évènements de la vie de tous les jours, de donner à les voir sous un autre jour. Pour chacun d’entre eux elle tire le fil de leur existence et amène le spectateur à les vivre à travers ses yeux. Elle est bien sûr obsédée par la mort (mais qui ne l’est pas ?), celle de ses proches (humains et animaux) est l’un de ses sujets favoris. Et ce faisant elle prépare la sienne en permanence et avec froideur, comme une œuvre d’art.

    « Sophie est tellement morbide qu’elle viendra me voir plus souvent sous ma tombe que rue Boulard. »

    (sa mère)

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  • « Mark Rothko » à la fondation Louis Vuitton

    « Mark Rothko » à la fondation Louis Vuitton

    Mark Rothko (1903-1970) est exposé à Paris par la fondation Louis Vuitton qui réunit 115 œuvres de l’artiste américain. Né Markuss Rotkovičs au sein de la Russie tsariste dans ce qui est devenu aujourd’hui la Lettonie, de confession juive, sa famille émigre à Portland aux Etats-Unis au début des années 1910 pour éviter la conscription impériale à ses fils. Rothko a suivi une éducation talmudique et approché les pogroms et persécutions antisémites de l’époque. Il adopte le nom de Mark Rothko en 1940 après avoir reçu la nationalité américaine.  

    Je suis devenu peintre parce que je voulais élever la peinture au même degré d’intensité que la musique et la poésie.

    Aspiré très tôt par le dessin il est un travailleur infatigable et va produire près de 850 œuvres répertoriées. Le début de cette exposition présente dans les premières salles un ensemble de toiles figuratives datant des années 1930, certaines inspirées par la mythologie, d’autres par des paysages urbains dans lesquels on distingue des personnages aux formes longilignes placés dans environnement fermés et étouffants, des stations de métro, des pièces aux plafonds bas… Un autoportrait est placé dans la première pièce. Assez vite il considère qu’il a échoué à représenter la figure humaine « sans la mutiler ». C’est ainsi qu’il se dirige vers l’abstraction et ses toiles de grandes dimensions qui sont devenues iconiques et sa marque de fabrique

    Et petit à petit son standard apparaît comme d’immenses tableaux colorés sur le fond desquels sont étagés des rectangles de couleurs aux contours flous. L’artiste a toujours refusé la qualité de coloriste qu’on a eu tendance à lui attribuer face à la magnificence des couleurs de ses toiles. Sombres ou lumineuses, la superposition des couleurs et des rectangles sur les fonds de ces tableaux donnent un éclat très singulier à ces œuvres. La peinture elle-même est apposée en couches rendues d’autant plus visibles que Rothko travaille la matière et fait preuve d’inventivité. Il applique d’abord une couche de colle, puis des couches de peinture mélangées à des métaux, à de l’œuf… Ces mixtures improbables provoquent sans doute des réactions chimiques plus ou moins prévisibles qui donnent un rendu un peu brumeux des couleurs, des ombres et des traces parsemant ces toiles à l’aspect mystérieux. Les bords des rectangles sont eux-mêmes diffus, comme travaillés pour ne pas être nets, un peu comme des nuages qui s’effilochent dans un ciel monochrome.

    Certaines séries sont de couleurs sombres, les « Blackforms » mais toujours merveilleusement assemblées par ce « non-coloriste » qui développait tout de même un goût exquis pour mêler les teintes idéales et harmonieuses. Il y a des verts, des bleus, des gris, on croirait le ciel atlantique un soir de tempête. La série « Black and Gray » est exposée dans une pièce où trônent des sculptures de Giacometti (sans doute des reproductions), artiste qui a inspiré Rothko. Ce sont des tableaux bi-couleurs composés d’une bande noire superposée avec une bande grise. Cette fois-ci ce ne sont pas des rectangles peints sur un fond coloré, mais deux bandes aux bords bien nets qui joignent les quatre côtés du tableau. Bien entendu, sur la dizaine de toiles de cette série il n’y a pas un noir ou un gris qui soit les mêmes.

    A ceux qui pensent que mes peintures sont sereines, j’aimerais dire […] que j’ai emprisonné la violence la plus absolue dans chaque centimètre carré de leur surface.

    Mark Rothko s’est donné la mort en 1970 un jour d’hiver dans son atelier New-Yorkais. Les hypothèses pour expliquer son geste sont un peu confuses : il était malade (atteint d’un anévrisme de l’aorte, son médecin lui avait déconseillé de continuer à peindre des toiles de grands tailles, injonction qu’il n’avait pas suivies), cigarettes et alcool n’arrangeaient pas les choses, mais peut-être surtout, une colère devant la faible reconnaissance de son œuvre dans le milieu artistique qui semblait plus excité par le pop’art naissant, le comble de la vulgarité commerciale, que par son propre travail qui lui avait demandé tant de passion, d’abnégation et d’engagement.

    Ces dernières décennies lui ont finalement rendu son honneur et son œuvre est maintenant universellement portée aux nues. Peintre de l’absolu, il réussit à déclencher une troublante spiritualité chez le spectateur par le simple étagement de rectangles dans une phantasmagorie chromatique, le flou et la méditation réunis dans la même abstraction fruit des mains d’un artiste hors du commun !

    Avec Nicolas de Staël exposé en ce moment au musée d’Art moderne, Rothko dans le bois de Boulogne, on pense à tant de ces artistes russes, exilés ou pas, qui ont aussi forgé cette vielle culture occidentale. Nabokov, Chostakovitch, Rachmaninov, Rothko, et tous les leurs, nous font souffrir d’avoir à déplorer les errements politico-militaires de la Russie d’aujourd’hui. Mais malgré la dictature étouffante, la créativité survit, c’est une bonne nouvelle !

    Le spectateur comblé se dirige vers la sortie de l’exposition Rothko en se rappelant que ce bâtiment Louis Vuitton d’aspect lourdaud et tarabiscoté est toujours aussi peu adapté à l’exposition de grands tableaux.

  • « Klimt & the Kiss » d’Ali Ray

    « Klimt & the Kiss » d’Ali Ray

    La sympathique compagnie Seventh Art Productions continue à produire des « expositions au cinéma », aujourd’hui un film consacré au célèbre « Baiser » du peintre autrichien Klimt (1862-1918). Centré sur ce tableau, l’exposition revient également sur les immenses talents de portraitistes de Klimt commentés par des historiens de l’art et spécialistes de cette époque qui nous apprennent les techniques novatrices de l’artiste mêlant les métaux à la peinture pour donner ces ensembles flamboyants au service, le plus souvent, du corps humain et de celui des femmes qui ont traversé sa vie, dont Emilie Flöge dont on suppose que leur relation fut essentiellement platonique et artistique. Par contre, on apprend qu’une quinzaine de demandes de reconnaissance en paternité venant de différents modèles passées par son atelier émergèrent après sa mort…

    L’artiste est aussi l’auteur de décors, souvent gigantesques, comme la célèbre Frise Beethoven présentée en 1902 et se référant à l’Ode à la joie du musicien (IXème symphonie). Celle-ci, peinte directement sur les murs au Palais de la Sécession, regroupement artistique monté par Klimt qui a pour objet de mettre un coup de pied dans la fourmilière du classicisme de l’art viennois. La Frise Beethoven fait parler d’elle lorsqu’elle est dévoilée, de part son modernisme et sa crudité. Elle représente l’aspiration au bonheur de l’humanité souffrante et se termine par l’union de deux amants, debout, vus de dos.

    Le Baiser donne lieu aussi à de multiples interprétations : tendresse exprimée par les visages, ou violence faite à l’amante, serrée au cou par une main de l’homme d’où, peut-être, la crispation de sa propre main sur celle de son amant, présence du vide insondable derrière la femme dont les pieds débordent sur l’abîme, masculinité symbolisée par les rectangles blancs et noirs sur le vêtement de l’amant quand celui de la femme est tacheté de fleurs, tous deux agenouillés aussi sur un tapis de fleur au bord du vide…

    C’est une passionnante analyse des tréfonds de ce tableau et d’hypothèses sur l’inspiration mystérieuse de son auteur qui se termine par le constat un peu amer de l’un des historiens sur le fait que Klimt est plutôt passé à la postérité pour le kitch de son œuvre alors qu’il fut un artiste complet et révolutionnaire.

  • « L’Enlèvement » de Marco Bellocchio

    « L’Enlèvement » de Marco Bellocchio

    C’est le film choc du cinéaste italien Marco Bellocchio (né en 1939) qui passe en revue, depuis le début de sa longue carrière, certains des traumatismes vécus par son pays. Il s’en prend cette fois-ci au Vatican en revenant sur l’histoire vraie de « l’affaire Mortara » apparue à la fin des années 1850. Un enfant juif d’une famille bourgeoise de Bologne est enlevé par l’Eglise catholique car il aurait été baptisé secrètement par la jeune fille qui le gardait et le croyait à l’article de la mort. Le gamin est amené à Rome et placé dans une institution pour jeunes juifs « convertis » qui sont élevés dans la dureté de l’enseignement catholique à l’époque et la froideur de prêtres dogmatiques. Mais l’embrigadement fonctionne et, malgré le combat des parents et de la communauté juive pour extraire le jeune Edgardo des griffes du Vatican, il va continuer dans la voie catholique et même devenir prêtre, jusqu’à vouloir convertir sa propre mère sur son lit de mort.

    L’histoire vraie a peut-être été un peu romancée pour rentrer dans le format du film mais qu’importe, on sait l’Eglise catholique capable de ce dont elle est accusée par Bellocchio. C’est le pape Pie IX qui est aux commandes à l’époque du Vatican et des « Etats pontificaux ». Il est présenté dans le film comme un dirigeant aveuglé par le dogme et « l’infaillibilité pontificale », le teint gris, sûr de son idéologie mais voyant son pouvoir divin décliner, prêt à se battre pour le maintenir quoi qu’il en coûte.

    Le film est intéressant en ce qu’il revient sur les errements des religions, capables d’enlever des enfants, oubliant toute humanité, pour les soumettre à leur volonté dominatrice. Cet évènement que l’on croirait d’un autre âge, mais ce n’était finalement qu’en 1858, fait tristement écho aux déportations actuelles d’enfants ukrainiens dont sont accusées les forces russes qui occupent une partie de l’est de l’Ukraine. Ces crimes sont relativement bien documentés et valent une inculpation devant la Cour pénale internationale (CPI) du président russe et de sa commissaire « aux droits de l’enfant », qui aurait d’ailleurs adopté l’un d’entre eux.

    Pre-Trial Chamber II considered, based on the Prosecution’s applications of 22 February 2023, that there are reasonable grounds to believe that each suspect bears responsibility for the war crime of unlawful deportation of population and that of unlawful transfer of population from occupied areas of Ukraine to the Russian Federation, in prejudice of Ukrainian children.

    https://www.icc-cpi.int/news/situation-ukraine-icc-judges-issue-arrest-warrants-against-vladimir-vladimirovich-putin-and

    La Russie s’enorgueillit d’ailleurs officiellement d’avoir procédé à une « évacuation sanitaire » de ces milliers d’enfants pour les sauver. C’est une vieille histoire, des jeunesses hitlériennes (Hitlerjungend) aux jeunesses staliniennes (Komsomol) en passant par les actions du maréchal Pétain pour embrigader la jeunesse française après la défaite de 1940, la Russie d’aujourd’hui ne fait que perpétrer la volonté des dictatures de manipuler les cerveaux de ses enfants.

    Le plus déplorable dans « l’affaire Mortara » narrée par Bellocchio est que l’église catholique se soit rendue coupable d’un tel embrigadement à une époque finalement pas si éloignée d’aujourd’hui. Outre cette défaite morale, le film montre aussi la fin d’un Vatican exerçant un pouvoir temporel sur ses « Etats pontificaux » face aux insurgés italiens républicains. C’est en 1870 que Rome est envahie et rattachée au royaume d’Italie. Depuis, le Vatican se contente de son micro-Etat autour de Saint-Pierre et d’un pouvoir uniquement intemporel. On sait depuis que l’Eglise catholique a eu à déplorer dans ses rangs d’autres méfaits contre les enfants. Les papes successeurs de Pie IX n’ont pas toujours été à la hauteur face à ces crimes. C’est un peu le problème avec le pouvoir « intemporel », on n’est responsable de ses actes que devant Dieu.

    Ce film est aussi celui du crépuscule de l’institution catholique.

  • « Immigrations est et sud-est asiatiques depuis 1860 » au Musée de l’histoire de l’immigration

    « Immigrations est et sud-est asiatiques depuis 1860 » au Musée de l’histoire de l’immigration

    Le Palais de la Porte Dorée retrace, rapidement, l’histoire des migrations est-asiatiques vers la France à travers deux salles. La première relate l’histoire de ces flux depuis 1860 jusqu’à nos jours : colonisation/décolonisation, guerres, communisme, dictatures. La seconde permet de revenir sur quelques faits divers qui ont touché la communauté asiatique en France dans les années 1990-2000, notamment la mort violente d’un des leurs lors d’une « bavure policière ». Ces évènements avaient déclenché à l’époque des manifestations de la communauté asiatique réclamant le droit de pouvoir vivre en paix en France sans être l’objet de discriminations racistes. Une petite dizaine d’écrans diffusent des interviews de citoyens d’origine asiatique parlant de leurs propres expériences en France, présentées comme plutôt bénéfiques d’ailleurs.

    L’exposition insiste sur les « stéréotypes » qui collent à la diaspora asiatique, positifs comme négatifs. L’épisode de la pandémie du Covid19 a aussi marqué la communauté, les « Chinois » étant parfois qualifiés de virus lors de cette pandémie qui a démarré en Chine. Mais globalement, ces stéréotypes sont généralement plutôt favorables ; on parle d’une bonne intégration, des succès scolaires des enfants, d’un ascenseur social qui fonctionne encore, alors faut-il vraiment s’ingénier à voir des problèmes migratoires là où il y en a finalement peu pour le moment ?

    On voit d’ailleurs dans les étages supérieures l’exposition « J’ai une famille » proposant aux visiteurs les œuvres contemporaines de dix artistes d’origine chinoise installés en France, dont celles de Yan Pei-Ming :

    Yan Pei-Ming (sa mère)

    Figure 1 – Yan Pei-Ming (sa mère)

    D’autres installations sont un peu plus obscures mais le thème général de la famille évoque celle que ces artistes ont constituée en France, poussés vers l’exil par des convictions et des talents communs.

    Transexpérience : un mot qui résume de manière vivante et profonde les expériences complexes que l’on vit quand on quitte son pays natal et que l’on va de pays en pays.

    Chen Zen
  • A l’Hôtel de la Marine

    A l’Hôtel de la Marine

    Construit en 1748 sur la Place Louis XV, qui deviendra plus tard la Place de la Concorde, le futur Hôtel de la Marine est un bâtiment dédié au Garde-Meuble royal, organisme chargé de l’achat et de l’entretien du mobilier du roi. Il est ensuite le siège du ministère de la Marine pendant plus de 200 ans (la Kriegsmarine l’a même investit durant l’occupation allemande de la seconde guerre mondiale). Après le départ de son dernier occupant en 2015, le premier étage de l’hôtel a été magnifiquement rénové dans l’état où il était lorsqu’il avait la fonction de garde-meuble royal. C’est cette partie qui est ouverte à la visite avec un audio-guide légèrement infantilisant qui recrée des dialogues entre les personnages de l’époque au fur et à mesure du cheminement dans les pièces pour expliquer la destination de celles-ci : bureau, chambre, antichambre, salle-à-manger, etc.

    Tout n’est que dorures, lustres, boiseries et meubles précieux. Toute la magnificence de l’artisanat du XVIIIème siècle s’exprime face au majestueux spectacle de la place de la Concorde avec l’assemblée nationale comme horizon. On imagine que les maris du ministère de la marine qui étaient encore présents dans le bâtiment il y a dix ans devaient s’en disputer les bureaux La pièce d’angle place de la Concorde / rue Saint-Florentin, avec vue en enfilade sur la rue de Rivoli, était sans doute affectée à l’amiral tant son exposition est superbe.

    Un magnifique bâtiment historique !