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Shoah, goulag, génocide arménien… les grandes barbaries du XXe siècle.

  • « Lee Miller » au Musée d’art moderne de Paris

    « Lee Miller » au Musée d’art moderne de Paris

    On connait mieux la photographe américaine Lee Miller (1907-1977) depuis le film biographique qui lui a été consacré en 2023 : « Lee Miller ». Passant du mannequinat à la création photographique, elle fréquente les plus grands, assistante et amante de Man Ray à Paris, elle intègre le groupe des surréalistes dans l’entre-deux-guerres, réalise des clichés de Picasso, Eluard (et sa femme Nush), Magritte, Max Ernst, Cocteau…, repart à New York puis s’installe au Caire après avoir épousé un riche homme d’affaire égyptien. La déclaration de la guerre de 1939-1945 la surprend à Londres alors qu’elle travaille pour le magazine Vogue. Elle documente le blitz puis fait des pieds et des mains pour être accréditée par l’armée américaine sur les champs de bataille continentaux, à une époque où les reporters de guerre étaient exclusivement masculins. Couvrant la guerre jusqu’à la libération des camps de concentration de Buchenwald et Dachau en 1945 elle vit des expériences traumatisantes, au contact direct des soldats sur le front, qui la marqueront pour le reste de sa vie. Elle continue de façon épisodique son activité de photographe après la guerre avant de connaître une fin de vie pénible entre maladie et addictions. C’est après sa mort que son fils Anthony va rassembler et gérer les 60 000 négatifs qui constituent d’éblouissantes et parfois tragiques archives du XX siècle.

    Le musée d’art moderne présente une belle rétrospective de l’œuvre de Lee Miller. L’époque joyeuse des débuts dans les années 1920-1930 débute par des portraits de Lee pris par les grands photographes du moment. Elle est un modèle recherché et Cocteau la fait jouer le rôle d’une statue animée dans son film « Le sang d’un poète » dont un extrait est visionnable dans la première pièce.

    Une série de ses clichés se concentre sur le pouvoir érotique de la photographie, sans doute peu exploité jusqu’ici. Une autre concerne son séjour égyptien et sa fascination pour le désert. Mais sans conteste la période la plus émouvante est celle concernant la guerre. On y voit les ruines de Londres durant le blitz et les tentatives désespérées de la population qui tente de vivre. Plus tard, arrivée en France au lendemain du débarquement en Normandie, elle photographie les champs de bataille, ou plutôt comment les combattants et les civils survivent au milieu du chaos guerrier. Il y a aussi la célèbre série prise dans l’appartement d’Hitler à Munich, et les clichés d’elle prenant un bain dans la baignoire du Führer alors qu’on vient d’apprendre son suicide dans son bunker de Berlin. Elle passe par le Berghof encore en flammes après que les SS en fuite l’aient incendié.

    Et puis, bien sûr, on en arrive à la série sur les camps de concentration, exposée dans une salle aux murs noirs précédée d’un avertissement pour les âmes sensibles. Beaucoup ont déjà vu ces clichés qui montrent les piles de cadavres, les survivants émaciés dans leur costume rayés, les regards incrédules des soldats alliés devant ce qu’ils découvrent, bref, la barbarie nazie dévoilée au reste du monde quasiment en temps réel car elle fut l’une des premières photographes à diffuser cette sordide vérité. Elle dut même insister lourdement auprès de Vogue, d’abord pour certifier la réalité de ce que dévoilaient ses photographies, ensuite pour que le magazine accepte de les publier.

    Avec cette rétrospective des photographies de Lee Miller se révèle la personnalité hors du commun d’une artiste qui a su passer avec une égale créativité de la mode au surréalisme, de la guerre aux portraits de Picasso. Sa volonté de photographier la guerre marquait son désir de participer à cette guerre, du bon côté, et pas uniquement pour y faire des photos. Elle a aussi écrit sur le terrain nombre d’articles sur cette épopée. Une photo montre d’ailleurs une machine à écrire Remington cabossée après un bombardement comme symbole du journalisme qui doit survivre quoi qu’il arrive.

    Toutes ses clichés sont en noir en blanc, pris au Rolleiflex, l’appareil emblématique de l’époque, bien moins pratique que les appareils d’aujourd’hui. Lee devait souvent développer et agrandir elle-même ses négatifs, dans une boutique de photos dans Saint-Malo sous les bombes, dans un lavabo de circonstance sur le front. Beaucoup des tirages présentés sont d’époque illustrant le grand soin qu’elle mettait dans l’agrandissement aussi important pour elle que la prise de vue dans la réussite de l’ensemble. Quelques agrandissements modernes ont dû être réalisés quand les originaux étaient trop détériorés par le temps. Intéressée par la technique elle a profité du climat plus léger des années folles pour innover dans le processus de solarisation des images dont le rendu cadrait très bien avec la folie surréaliste. Seules une ou deux photos, de mode, sont en couleurs lorsque qu’elle testa à Londres durant la guerre les pellicules Kodachrome qui venaient d’être inventées.

    Comme l’indique son fils, elle a sans doute été durablement atteinte par ce qu’elle a découvert et souffert ensuite de ce qu’on appelle aujourd’hui le syndrome post-traumatique, comme des millions de survivants anonymes de cette époque. Par son engagement personnel elle a su faire comprendre et partager avec ses clichés les origines de ce syndrome. En ceci elle a véritablement œuvré comme une exceptionnelle chroniqueuse de son temps en y sacrifiant une partie de son âme. Comment la sensibilité d’une artiste pourrait-elle subir sans souffrances pareille vision de notre barbarie ?

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    Les archives de Lee Miller

  • SNYDER Timothy, ‘Terres de sang – L’Europe entre Hitler et Staline’.

    SNYDER Timothy, ‘Terres de sang – L’Europe entre Hitler et Staline’.

    Sortie : 2010, Chez : Editions Gallimard.

    Timothy Snyder est un historien américain né en 1969 spécialiste de l’Europe centrale et orientale, ainsi que de l’Holocauste. Dans ce livre de 700 pages il mène un rapprochement entre l’histoire et la géographie, plus exactement un territoire composé, en gros, de la Pologne (dont les frontières ont été mouvantes durant le XXe siècle), des pays Baltes, de l’Ukraine et de la Biélorussie durant la période 1930-1945. Ces régions ont affronté les effets de toutes les barbaries que l’Europe a été capable d’engendrer durant ces années terribles : purges staliniennes, déportations vers les goulags soviétiques, pogroms antisémites, plans de colonisation et d’extermination nazis, famines et expulsions de populations, affamement des prisonniers de guerre soviétiques dans les camps allemands, revanches communistes après la défaite allemande, déplacements massifs de populations dans tous les sens avant, pendant et après la seconde guerre mondiale, etc. Snyder évalue le résultat de ces massacres successifs à 14 millions de morts civils hors des victimes militaires directement liées à la guerre, ni ceux victimes de l’holocauste. C’est pourquoi il a baptisé ces territoires, comme son livre : « Terres de sang ».

    L’auteur évoque dans l’ordre chronologique les tueries de masse ordonnées par les pouvoirs allemand comme par soviétique, qui se sont abattues sur ces populations durant une période de temps finalement assez courte, 15 ans, de 1930 à 1945. L’histoire commence avec les purges initiées par le régime stalinien lors de la Grande Terreur contre les citoyens soviétiques, puis les Ukrainiens volontairement affamés par la politique de collectivisation de l’agriculture, puis les Polonais exécutés par les forces allemandes et soviétiques qui s’étaient partagé la Pologne entre 1939 et 1941, puis les citoyens soviétiques (majoritairement russes, polonais et biélorusse) affamés par les Allemands après la rupture du pacte germano-soviétique, puis les millions de juifs exterminés par la nazis et enfin les représailles allemandes en Biélorussie et à Varsovie. Ce total de 14 millions de citoyens tués lors de ces massacres de masse est vertigineux, à l’image des pouvoirs qui les ont commandités et exécutés au cœur de la « vieille Europe » !

    Timothy Snyder détaille avec minutie les décisions politiques allemandes et soviétiques qui furent à l’origine de tout ces malheurs, sans affect mais avec rigueur. Il accompagne le lecteur dans sa découverte de l’indicible qui a germé dans les cerveaux pervers de dirigeants hystériques submergés par les effets mortifères de ces idéologies nées sur le sol du continent européen.

    L’Ukraine joua à son corps défendant un rôle central dans cette histoire de sang. « Purgée, affamée, collectivisée et terrorisée », Staline a soumis cette République qui nourrissait l’Union soviétique et faisait tampon avec l’Occident. Hitler l’a vu ensuite comme son grenier pouvant nourrir la « Grande Allemagne » et les territoires qu’elle avait conquis sur son flanc est. Alors lorsque les Soviétiques ont reculé en Ukraine devant l’avancée des Allemands en 1942, les populations locales ont pu croire que l’oppresseur nazi serait moins terrible que le soviétique. Mal leur en a pris, et quand les Allemands ont à leur tour reculé devant l’armée rouge après la bataille de Stalingrad les Soviétiques se sont vengés des Ukrainiens…

    Snyder relève aussi l’ironie de cette histoire sauvage de conquêtes lorsque l’Allemagne antisémite est devenue le premier pays juif d’Europe avec sa conquête des territoires à l’est (Pologne, Biélorussie, pays Baltes, Hongrie, Russie occidentale) et des nombreuses populations juives qui y résidaient. Près de 5 millions de juifs passèrent sous la coupe de l’Allemagne qui envisagea différentes possibilités de déportation de ces populations, vers Madagascar notamment, avant de décider la « solution finale » pour éliminer ceux qu’elle avait conquis. Autre effet pervers, alors que la jeunesse allemande est mobilisée par l’armée sur le front de l’Est, la bureaucratie allemande rapatrie des populations slaves pour travailler à son économie de guerre. Les soldats allemands tuent des Slaves considérés comme des « sous-hommes » afin de pouvoir importer des millions d’autres « sous-hommes » qui « faisaient en Allemagne le travail que les Allemands auraient fait, s’ils n’étaient pas occupés là-bas à tuer des « sous-hommes » ».

    La Pologne fut le pays le plus martyrisé de cette période ayant souffert à plusieurs reprises des totalitarismes soviétique, puis nazi, puis de nouveau soviétique, avec l’insoutenable point d’orgue de l’insurrection de Varsovie en octobre 1944 lorsque l’Armée rouge attendit le long de la Vistule que les forces allemandes réduisent la rébellion afin d’éviter d’avoir à le faire elle-même sur la route de Berlin.

    Ces évènements tragiques ont durablement marqué ces « terres de sang » et permettent de mieux comprendre des positions prises aujourd’hui par la Pologne, l’Ukraine ou la Russie dans un contexte de nouveau guerrier et conquérant. Cette politique de massacres de masse est qualifiée par l’auteur de « coproduction des Soviétiques et des nazis » illustrée par le plan « Molotov-Ribbentrop » de 1939. Ils furent le fruit d’idéologies qui ont emporté la raison et les lumières, justifié l’ignominie. L’Europe, la vieille Europe, patrie de Bach et Pascal, la Grande Russie qui a engendré Chostakovitch et Tolstoï, se sont réunies dans ces barbaries du XXe siècle et ne s’en sont jamais remises. C’est tout simplement une histoire terrifiante !

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  • HOESS Rudolph, ‘Le commandant d’Auschwitz parle’.

    HOESS Rudolph, ‘Le commandant d’Auschwitz parle’.

    Sortie : 1947, Chez : La Découverte Poche n°193 (2010)

    Rudolph Hoess (1901-1947) fut un officier SS dont le plus haut fait d’arme est d’avoir étendu et dirigé le camp d’extermination d’Auschwitz-Birkenau durant la IIe guerre mondiale. Il organisa la montée en puissance du processus d’extermination des prisonniers condamnés par le régime nazi, majoritairement juifs. Il fut ensuite membre de l’administration des camps jusqu’à la fin de la guerre où il continua son œuvre maléfique avant d’être arrêté, condamné à mort le 2 avril 1947 par la justice polonaise puis pendu à Auschwitz sur les lieux mêmes de ses crimes.

    Le livre a été écrit durant son emprisonnement en 1946 entre les quatre murs d’une geôle polonaise où il reconnut avoir été bien traité, ce qui ne fut pas le cas après son arrestation en Allemagne par les forces britanniques le 11 mars 1946. Caché dans une ferme allemande, il est dénoncé par sa femme sur qui les alliés exercent une forte pression pour savoir où se trouve son mari qui a été identifié come l’un des personnages clé du fonctionnement des camps d’extermination.

    La réaction du lecteur dès les premières pages est que ce livre est bien écrit. Curieusement on ne s’attend pas à une certaine fluidité littéraire de la part d’un barbare. Hoess fut manifestement bien éduqué et avait l’esprit construit. Il introduit d’ailleurs ce mémoire en revenant sur sa jeunesse au cœur d’une famille allemande catholique et ultra-rigide où la vie n’était pas franchement tournée vers la douceur et le bien-être. Il s’engage, à 16 ans, en 1914 dans l’armée impériale qui l’envoie sur le front en Orient. Au retour, après la défaite, il s’engage dans les corps francs, une milice nationaliste et plus ou moins d’extrême-droite, qui combat dans les pays baltes contre une possible invasion des bolchéviques qui ont mené la révolution en URSS. C’est au cours de cette expérience qu’il forge ses valeurs de nationalisme, de la camaraderie des armes et de l’obéissance aveugle aux ordres. Il est condamné à 10 ans de prison par la justice allemande pour le meurtre d’un militant communiste dont il s’accuse pour couvrir ses hommes.

    Libéré après cinq ans dans le cadre d’une amnistie générale, il gardera en mémoire sa connaissance fine de l’organisation d’une prison, des relations entre gardiens et prisonniers, des réseaux qui se créent entre les prisonniers eux-mêmes, expérience qui lui sera ensuite utile pour comprendre comment gérer les camps dont il sera responsable, avec un effectif limité et des milliers de prisonniers.

    Le récit décrit ensuite avec minutie les réflexions et actions de Hoess pour exécuter les instructions de son chef suprême, Himmler, à le tête des SS et responsable de la mise en œuvre de « la solution finale » visant à exterminer les juifs, mais aussi les opposants au régime, les tsiganes, les témoins de Jéhovah, les « asociaux », bref, toutes les communautés pouvant faire de l’ombre aux folies du pouvoir hitlérien. Sans trop d’états d’âme il va mettre toute son ingéniosité au service de cette œuvre mortifère. Sa plus grande réalisation sera bien entendu l’édification du camp de Birkenau, gigantesque usine de mort accolée à Auschwitz qui va permettre d’industrialiser le processus d’extermination avec une redoutable « efficacité ».

    C’est Hoess qui aurait fait afficher sur la grille d’entrée du camp la tristement célèbre slogan « Arbeit macht frei » (le travail rend libre). Il explique dans son mémoire que :

    Le travail représente pour les prisonniers non seulement une punition efficace… mais aussi un excellent moyen d’éducation pour ceux d’entre eux qui manquent de fermeté et d’énergie…

    Rudolph Hoess

    Son antisémitisme ne fait aucun doute, c’est la politique du régime qu’il soutient aveuglément, il n’a donc pas de raisons de la contester. Il ne la théorise pas particulièrement dans son mémoire, il l’applique, tout simplement. Mais il manifeste quand même quelques réserves sur le processus d’extermination qu’on lui demande d’appliquer et qui met à l’épreuve son humanité et celle de ses hommes. La construction des chambres à gaz industrielles de Birkenau est présentée aussi comme le moyen de contourner les réticences qu’affrontent mêmes les SS les plus endurcis à assassiner à la chaîne de leurs propres mains 24 h sur 24. Avec ces installations les tueries sont plus « productives » et plus anonymes.

    Au cœur de la machine SS chargée de faire « le sale boulot », Hoess a fait massacrer quand on le lui a demandé, a fourni de la main d’œuvre à l’industrie allemande quand c’était nécessaire, évacué les camps quand la défaite est devenue évidente début 1945. Il a appliqué les ordres comme on lui avait appris à le faire, sans les discuter. Comme il a été dit au procès de Nuremberg : « Hitler aurait été bien inoffensif sans des exécutants aussi doués » !

    Cette autobiographie n’est pas vraiment une justification, elle détaille froidement le chemin vers l’inhumanité suivi par le régime nazi, par conviction. Elle montre combien la barbarie est au cœur de l’Homme et peut relativement facilement prendre le dessus sur son humanité si l’intelligence est écrasée par des idéologies malfaisantes.

    Les historiens juge le récit de Hoess assez honnête, son auteur ne cherche pas particulièrement à se dédouaner comme tentèrent de le faire nombre de dignitaires nazis, mais juste à expliquer les objectifs et la réalisation des exterminations menées sous son autorité. Il fera de même en témoignant à Nuremberg ou lors de son propre procès à Cracovie. Il présente d’ailleurs la froideur dont il a toujours fait preuve, dans l’exécution de ses tâches comme dans ses témoignages ou dans son livre, comme une nécessité, un devoir. Cacher tout sentiment est ce qu’on lui a toujours commandé depuis sa plus tendre enfance. Il le fera jusqu’au bout lorsqu’il est monté sur la potence sans dire un mot.

    Ce récit plonge le lecteur dans un abyme de perplexité sur l’émergence du Mal, les méfaits de la discipline lorsqu’elle est appliquée sans discernement, l’inhumanité qui peut s’emparer de l’Humanité malgré les philosophes, les lumières, malgré l’intelligence… Hélas cette barbarie s’est de nouveau exprimée au XXIe siècle avec d’autres génocides dans les Balkans et au Rwanda. C’est une histoire sans fin !

    Hoess termine son récit par un aveu :

    Que le grand public continue donc à me considérer comme une bête féroce, un sadique cruel, comme l’assassin de millions d’êtres humains : les masses ne sauraient se faire une autre idée de l’ancien commandant d’Auschwitz. Elles ne comprendront jamais que, moi aussi, j’avais un cœur…


    Rudolph Hoess – Cracovie, février 1947

    Bien entendu la publication de ce mémoire a donné lieu à des controverses car il contient des erreurs et certaines approximations, volontaires ou pas, qui ont fait la joie des négationnistes de tous bords. Il ne s’agit pas d’un travail d’historien mais d’une biographie rédigée dans une cellule, sans aucune documentation, uniquement basée sur le souvenir, après que son auteur ait été condamné à mort. Mais l’essentiel est dit et le lecteur est en mesure de se faire une idée suffisamment précise de l’état d’esprit d’un homme qui a dirigé l’extermination de populations entières durant la Iie guerre mondiale. Les vrais historiens ont eu ensuite tout leur temps pour corriger ce qu’il était nécessaire de rectifier.

    Le commandant d’Auschwitz-Birkenau a fait l’objet d’une fascination certaine tant son dévouement à une cause barbare fut total. Nombre d’ouvrages et de films ont été écrits et réalisés mettant en exergue son personnage maléfique.

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  • SCHULMANN Florence, ‘L’oiseau de Bergen-Belsen’.

    SCHULMANN Florence, ‘L’oiseau de Bergen-Belsen’.

    Sortie : 2025, Chez : Grasset.

    Florence Schulmann est née le 24 mars 1945 dans le camp de concentration de Bergen-Belsen où sa mère avait été déportée, enceinte. La famille Schulmann est originaire de Brzeziny, près de Lodz en Pologne. De confession juive elle été largement massacrée durant la IIe guerre mondiale et peu de ses membres ont survécu à l’extermination. Son jeune frère Yaakov a été arraché des bras de sa mère par un soldat nazi alors qu’ils étaient encore dans le ghetto de Brzeziny. Personne n’eut plus jamais de nouvelles de cet enfant, même le lieu de son assassinat reste ignoré. Il avait trois mois. Son père a été déporté au camp d’Auschwitz. De façon un peu miraculeuse, Florence et ses deux parents ont pu revenir vivants en France après la guerre. Vivants mais pas indemnes bien sûr.

    Comme dans beaucoup de familles de rescapés de la Shoah, les parents Schulmann restent muets devant leur fille, désormais unique, sur les épreuves qu’ils ont traversées et auxquelles elle a participé « involontairement ». Sur son passeport était écrit qu’elle était née à « Bergen-Belsen », autour d’elle, enfant, elle disait qu’elle était de « Bergen »… en Norvège. Elle percevait la souffrance de ses parents et respectait leur besoin de silence. Ce n’est que sur son lit de mort en 1996 que sa mère lui a narré leur vraie histoire.

    Elle avait déjà entrepris une plongée dans la mémoire juive de cette époque, voyagé en Israël à 17 ans, visité Yad Vashem. Elle raconte la stupeur du douanier de l’aéroport Ben Gourion lorsqu’il découvre son lieu de naissance sur son passeport. Grâce au récit de sa mère et à ses propres recherches elle a reconstitué la vie de ses parents et leur longue descente aux enfers concentrationnaires du ghetto de Brzeziny à celui de Lodz, puis Auschwitz, puis Bergen-Belsen où sa mère fait tout pour cacher sa grossesse de peur d’être assassinée par les Nazis qui ne voulaient pas s’embarrasser de nonourrissons, puis sa naissance au milieu du charnier quelques semaines avant la libération du camp par les troupes britanniques. Des années après, lors d’une cérémonie commémorative, elle rencontre un des officiers britanniques qui a libéré le camp, apprenant qui elle était il la prit dans ses bras et la « souleva de terre ».

    Toute son enfance elle fait face au silence de ses parents, ne comprenant pas le douloureux dialogue, murmuré par eux, qui s’échappait la nuit de leur chambre alors que toujours et toujours ils revenaient vers l’enfer de cette barbarie, à Yaakov (dont elle n’apprit l’existence qu’à 7 ans), mais en préservait Florence qu’ils choyaient la journée.

    Alors quand sa fille Karine est née, les parents de Florence l’ont accueillie dans un torrent d’émotion. Malgré tout, la vie reprenait… Et, plus tard, Karine eut trois enfants en Israël où elle réside et il est sans doute plus facile de vivre, voire de partager, un tel fardeau mémoriel.

    Toute sa vie Florence a suivi le long chemin pour aboutir à ce livre émouvant qu’elle a finalement écrit à 80 ans. Après des rencontres en Israël avec d’anciens déportés, des visites à Bergen-Belsen, des recherches à Yad Vashem, au Mémorial de la Shoah, des dialogues avec des historiens, des partages avec des familles touchées par la Shoah, l’alya de sa fille Karine et, tout simplement, le temps passé, elle a rédigé cet ouvrage avec la journaliste Géraldine Meignan qui l’a aidée à « clarifier et traduire des émotions longtemps restées sous silence ».

    Le prénom juif de Florence donné par sa mère était « Feiga » qui veut dire oiseau en yiddish. Après une vie de recherches et de réflexions sur l’impact de la barbarie européenne du XXe siècle sur sa vie, « l’oiseau » s’est lancé du nid pour laisser une trace derrière lui.

    Il lui aura fallu 80 ans pour murir ce projet. Ce livre est un cri, celui d’une femme qui a approché le pire sans vraiment le vivre directement, mais qui sa vie durant eut à porter le poids mortifère du souvenir de cette terrible histoire. Elle a décidé de rompre le silence et d’écrire pour sa communauté, pour sa famille, pour ses parents, pour sa fille et ses petits-enfants et, certainement, pour elle et son mari. Elle a bien fait !

  • KIEJMAN Claude-Catherine, ‘Svetlana, la fille de Staline’.

    KIEJMAN Claude-Catherine, ‘Svetlana, la fille de Staline’.

    Sortie : 2018, Chez : Editions Tallandier & Texto

    Il n’est sans doute pas facile d’être un enfant de Staline. Il en eut trois : Iakov issu d’un premier mariage avec Ekaterina Svanidzé, soldat de l’Armée Rouge, fait prisonnier par les Allemands durant le IIe guerre mondiale et que son père refusa d’échanger avec le maréchal von Paulus qui perdit la bataille de Stalingrad. Il se serait suicidé en se jetant contre les barbelés électrifiés du camp de concentration où il était détenu.

    Deux autres enfants issus de son second mariage avec Nadejda Alliloueva : Vassili, mort alcoolique dans les années 1960 après une vie tumultueuse, et Svetlana, sujet de cette intéressant biographie.

    Ekaterina est morte du typhus quatre ans après son mariage avec le dictateur. Nadejda s’est suicidée en 1932 probablement en raison de ses désaccords politiques avec son mari. Les belles-familles de Staline ont soit été liquidées soit enfermées de longues années dans les goulags du régime.

    Svetlana (1926-2011) était l’enfant préféré de son père et la traversée de tous les drames de son pays l’a durablement perturbée. Elle a été élevée jusqu’à l’adolescence dans le douillet confort d’un appartement au Kremlin et des datchas de la nomenklatura, situation à peine dégradée par la guerre contre l’Allemagne. Elle ignorait tout des purges sanguinaires menées par son père contre ses opposants et une grande partie du peuple soviétique, ni de la barbarie de la guerre mondiale.

    Elle découvre progressivement la tyrannie du régime soviétique mené d’une main de fer par son père en sortant de son cocon protégé et en arrivant à l’université pour y mener des études d’histoire sur « recommandation » de Staline qui refuse qu’elle suive une filière de lettres. Elle s’oppose à lui sur le choix de ses maris successifs. Son premier fiancé, bien plus âgé qu’elle, a été envoyé au goulag après que Staline ait forcé à leur rupture. Son premier mari était juif ce qui poussa Staline à refuser de le voir. Ils eurent un fils, Iossif, avant de divorcer rapidement. Un second mariage avec le fils d’un militaire de haut rang dans l’entourage direct du « petit père des peuples » dura à peine plus de temps et leur donna une fille, Ekaterina. Un troisième mariage en URSS fut anecdotique.

    1953 : Staline meurt au mois de février, le monde est troublé, le communisme mondial bouleversé et Svetlana se retrouve seule avec cette terrible hérédité. Des changements politiques apparaissent en URSS mais la nature profonde du régime ne varie guère. La fille du tyran reste sous la surveillance étroite du parti compte tenu du symbole qu’elle représente, surtout à l’extérieur du pays. Elle n’est pas vraiment libre de ses faits et gestes et doit se colleter avec les survivants de la répression ou les familles de ceux qui n’ont pas survécu. Le nom de « Staline » est tout de même lourd à porter, ce n’était d’ailleurs pas le vrai nom de son père. Elle obtient de reprendre celui de sa mère, « Allilouïeva », dont elle découvre d’ailleurs le suicide qui lui avait été caché au moment des faits.

    Elle poursuit des quêtes amoureuses sans lendemain jusqu’à ce qu’elle rencontre un communiste indien soigné en URSS qui meurt à Moscou quelques années plus tard. Elle est autorisés avec un visa « de sortie » de quelques mois à accompagner le rapatriement des cendres dans son village en Inde en 1967. C’est lors de ce voyage qu’elle demande l’asile politique aux Etats-Unis d’Amérique, ennemis jurés de l’URSS. C’est la stupeur, d’autant qu’elle laisse ses deux enfants à Moscou… Quelques mois après son transfuge à l’Ouest le premier ministre soviétique dira à l’occasion de son intervention à la tribune des Nations Unies :

    Svetlana est une personne moralement instable, une malade et nous ne pouvons avoir que de la pitié pour ceux qui l’utilisent pour discréditer l’Union Soviétique.

    Alexeï Kossyguine

    Elle publie alors une autobiographie « Vingt lettres à un ami » centrée sur la vie familiale avec son père qui crée quelques remous en pleine guerre froide, puis deux autres livres dont les droits d’auteur l’enrichissent avant qu’un nouveau mari américain et endetté ne la ruine. Ils ont une fille, Olga, et divorcent. Elle continue une vie d’errance dans différents Etats américains, assaillie par la nostalgie de la Russie et le souvenir de ses enfants restés sur place avec qui les liens sont quasiment coupés. Elle est aussi ballotée, voire manipulée, entre les intérêts géopolitiques de Moscou et de Washington. Elle n’arrive plus à écrire et voit ses rêves de devenir écrivaine s’envoler, comme d’ailleurs le reste de ses illusions.

    Elle est à la dérive lorsqu’en 1982 elle décide de revenir en URSS avec sa fille américaine, tant ses enfants russes lui manquent. Le régime est ravi de cette décision, lui réattribue la nationalité soviétique en lui faisant renoncer à l’américaine. Le retour est rude. Son fils, médecin, sombre dans l’alcool. Sa fille refuse de la rencontrer. En 1986 elle obtient l’autorisation (délivrée par Gorbatchev) de revenir aux Etats-Unis où elle meurt en 2011 après ses dernières années durant lesquelles elle vivait de l’aide sociale.

    Svetlana n’a pas réussi à s’extraire de sa terrible paternité ni de la dévastation qui l’entourait. Enfant elle a sauté sur les genoux de Beria, adolescente elle a assisté à des dîners-beuveries réunissant Staline, Molotov, Kroutchev, Boulganine et toute la fine-fleur de la barbarie soviétique. De multiples mariages, des enfants avec nombre de ces maris dont certains l’ont exploitée, d’autres l’ont quittée et, sans doute le seul avec lequel elle a pu partager un peu de sérénité, l’Indien, est mort de maladie. D’ailleurs le régime soviétique lui avait interdit de se marier avec lui. Fille adorée de Staline, sans doute le seul être humain pour lequel le tyran savait manifester de la tendresse, elle a été sa vie durant le jouet d’intérêts qui la dépassaient et dont elle n’a pas su se libérer. Comment l’aurait-elle pu d’ailleurs face à un père dont l’action et l’ambition l’ont amené à diriger la mort de vingt millions de personnes ? Comment ne pas se sentir plus ou moins complice d’un père à qui elle a été attachée dans sa tendre enfance ?

    Elle a cherché toute sa vie à devenir une russe « ordinaire » puis une américaine « comme tout le monde » et elle a échoué. C’était juste impossible lorsqu’on s’appelle Staline ! Elle mena à la place une vie d’errance sentimentale, géographique, familiale et politique. Un destin émouvant face au tumulte du monde dans lequel elle fut embarquée bien contre son gré. Il est définitivement difficile d’échapper à son hérédité !

  • GRAY Martin, ‘Au nom de tous les miens’.

    GRAY Martin, ‘Au nom de tous les miens’.

    Sortie : 1971, Chez : Robert Laffont & Livre de Poche 4203

    Martin Gray (1922-2016) est un écrivain né en Pologne. De confession juive il s’est sorti vivant de la deuxième guerre mondiale qu’il commença dans le ghetto de Varsovie pour finir à Berlin sous l’uniforme vainqueur des Soviétiques.

    Commençons par la polémique : la vie de Gray a été recueillie par l’historien-écrivain Max Gallo (1932-2017) qui aurait pris quelques libertés avec la réalité, mêlant un peu de fiction avec la vraie vie de son héros sans que l’on sache vraiment si ces « imprécisions » ont été ajoutées à la demande de ce dernier ou de Gallo. Le livre de poche n°4203 s’intitule « Récit ». Le doute existe notamment sur la réalité de son emprisonnement, et donc de son évasion, du camp d’extermination de Treblinka près de Varsovie dans lequel périt toute sa famille, ce qui est malheureusement historiquement avéré. A la limite ce n’est pas d’une importance considérable tant ce qui est raconté de Treblinka l’a également été par les survivants et doit donc se rapprocher de la réalité. Cela jette seulement un petit doute sur la qualité d’historien de Gallo qui a par ailleurs été impliqué dans d’autres polémiques similaires dans certains de ses ouvrages.

    Gray a traversé les tragédies de la Pologne avec beaucoup de courage et, sans doute, un peu de chance puisqu’il en est sorti vivant, mais pas indemne. Avec les juifs de Varsovie il a été forcé de s’installer dans le ghetto constitué et muré par les Allemand à partir de 1940. Son père étant entré dans la clandestinité, Martin cache sa famille dans de faux placards de leur appartement et se lance dans des opérations d’achat-revente de produits alimentaires qu’il va chercher illégalement dans la Varsovie « aryenne » pour les revendre dans le ghetto. Il assiste impuissant au dépérissement des juifs du ghetto soumis à la sauvagerie des Allemands, mais aussi de bande de voyous polonais, antisémites ou juste profiteurs, qui cherchent à exploiter leur misère.

    Et alors que le ghetto se vide de ses habitants qui sont transférés au camp de Treblinka, ce qu’on leur présente comme une opération de « repeuplement vers l’Est », les siens sont arrêtés et embarqués dans un train pour le camp. Il décide de se joindre à eux. S’en suivent les descriptions apocalyptiques de la survie dans ces camps pour ceux qui n’y sont pas exterminés dans les chambres à gaz immédiatement après leur arrivée. Il n’y a pas de fours crématoires à Treblinka, alors les corps de ces malheureux sont enfouis dans des fosses sableuses creusées en permanence par une excavatrice dont le bruit sonorise le camp jours et nuits.

    Martin Gray aurait fait partie des « Sonderkommandos » qui charriaient les cadavres vers les fosses à la sortie du gazage. Et alors que tous les déportés ayant appartenu à ces équipes sont systématiquement exécutés pour éviter qu’ils ne témoignent un jour, il réussit à s’évader de Treblinka. C’est d’ailleurs dans le même esprit que le camp est démantelé en 1943 et transformé en ferme agricole, pour ne pas laisser de traces. Il y eut entre huit cent mille et un million de juifs polonais exterminés à Treblinka en quelques mois.

    Evadé, Gray parcourt la campagne polonaise, cachant sa religion juive par peur de l’antisémitisme toujours aigu dans le pays. Il parvient à rejoindre le ghetto où il retrouve son père avec lequel il participe aux combats de l’insurrection de ce ghetto à partir d’avril 1943, les résistants juifs polonais pressentant que les Allemands voulaient exterminer les derniers survivants. Son père meurt, il survit. Il est alors recruté par l’armée soviétique et enrôlé dans les troupes du NKVD (ancêtre du KGB/FSB) qu’il suit jusqu’à Berlin pour réaliser la vengeance de « tous les siens » en chassant les traîtres et les dénonciateurs. Après les Allemands, les Ukrainiens sont particulièrement en ligne de mire car nombre d’entre eux constituaient des équipes de tortionnaires dans les camps au service des Nazis.

    Et puis la guerre se termine, il n’est pas très enthousiaste à l’idée de poursuivre le « rêve » soviétique d’un monde nouveau dont il a déjà vu les limites. Il rejoint sa grand-mère installée à New York, y fait des affaires, s’enrichit, se marie et vient avec sa femme s’installer dans l’arrière-pays varois où sa femme, leurs quatre enfants et leurs deux chiens… meurent pris dans un incendie de forêt en 1970, après avoir vécu dix ans de bonheur total dans ce qui semblait une juste retour après la dévastation de sa famille polonaise et de « tous les siens » au cours de la Iie guerre mondiale.

    Le lecteur est ébranlé devant le sort qui s’est acharné contre Martin Gray durant ce siècle de toutes les horreurs. Un incroyable instinct de survie lui a permis de surmonter toutes ces tragédies toujours animé par une vocation : être celui qui pourra témoigner. Ainsi il a dit, parmi tant d’autres voix, ce que furent la barbarie nazie et l’antisémitisme européen au mitan du siècle. Et, après le décès tragique de sa nouvelle famille en France il a témoigné pour faire vivre le souvenir des siens et s’est engagé dans des actions bénévoles à vocation écologique, notamment contre les incendies de forêt. Une personnalité exceptionnelle animée d’une vitalité inébranlable, que même l’accumulation des malheurs n’a pas stoppée et qui lui a sans doute permis de survivre sans sombrer.

    Il est décédé en 2016 à 94 ans.

  • WORMSER-MIGOT Olga, ‘Le retour des déportés – quand les alliés ouvrirent les portes’.

    WORMSER-MIGOT Olga, ‘Le retour des déportés – quand les alliés ouvrirent les portes’.

    Sortie : 1965, Chez : Editions Archipoche (réédition 1985).

    Fille d’émigrés russes-juifs ayant fui la Russie tsariste après l’échec de la révolution de 1905, Olga Wormser-Migot (1912-2002) est une historienne française qui s’est spécialisée dans l’histoire de la déportation pendant la seconde guerre mondiale.

    Elle fut appelée juste après la libération de Paris en août 1944 au Ministère des Prisonniers, Déportés et Réfugiés pour aider, notamment, à l’accueil et à l’identification-répertoriage des déportés de retour des camps de concentration et d’extermination nazis, ainsi que de ceux qui ne revinrent jamais. Son service reçut également les familles dans l’attente, souvent insupportable, des leurs qu’elles savaient avoir été déportés mais dont elles restaient sans nouvelles, même après la fin de la guerre. C’était d’ailleurs la plus grosse part de leur activité.

    Le récit est constitué à partir du journal de l’auteure, de courts paragraphes, souvent consacrés au parcours d’un déporté mort ou vivant, anonyme ou célèbre, mais se référant aussi parfois aux ennemis : le suicide de Himmler, la fuite des responsables des camps alors que les troupes alliés se s’approchent. On parcourt ainsi ces mois entre la libération de Paris et les quelques semaines après la fin de la guerre jusqu’à ce que le rapatriement des déportés soit considéré comme clos. Des missions françaises sont organisées sur le terrain avant le 8 mai 1945 alors que les combats ne sont pas encore terminés, pour visiter les camps déjà libérés et identifier les Français, essayer de ramener quelques survivants au pays. A Paris la vie reprend mais à l’Est la guerre continue.

    Ce récit revient sur la sidération des autorités françaises et alliées alors qu’apparaissent les précisions sur la barbarie nazie. Peu de gens à l’époque étaient informés de cette réalité des camps et beaucoup, comme Olga Wormser-Migot, découvrent l’ampleur de ce désastre, pratiqué au cœur de la vieille Europe, au fur et à mesure qu’elle est dévoilée par les victimes survivantes. Il fallut s’organiser pour faire face à cette dévastation dans une France meurtrie par la guerre. Olga Wormser-Migot narre cette tâche immense au quotidien.

    Le livre retrace aussi l’angoisse indicible de l’attente, celle des familles restées en France qui s’accrochent à l’espoir de voir revenir les leurs. Mais aussi celle de déportés revenus des camps et qui sont dans l’ignorance du sort de leurs femmes, leurs enfants, leurs parents également déportés mais desquels ils ont été séparés et sont sans nouvelles. Trop souvent il faut leur annoncer qu’ils ne les reverront pas.

    Ecrit 20 ans après l’ouverture des camps, avant que les historiens ne se penchent scientifiquement sur le sujet et que la parole des déportés survivants n’émerge véritablement, ce livre a permis d’informer sur la réalité cette période si sombre de l’histoire avant que ne paraissent les grands ouvrages de référence sur la barbarie nazie et que la parole des victimes ne soient véritablement entendues. Il fallut attendre les années 1980 pour ce faire, soit 40 ans après ces terribles faits.

  • Le camp du Struthof en Alsace

    Le camp du Struthof en Alsace

    Le camp du Struthof (KL Natzweiler) a été établi en mai 1941 dans la commune de Natzweiler à 60km de Strasbourg dans le Bas-Rhin. C’était à l’époque dans l’Alsace (de nouveau) annexée par le Reich allemand. C’était un camp de concentration pour le travail, pas un camp d’extermination, mais la vie n’y était pas rose. Situé dans les pré-montagnes à 800 m d’altitude, il a été installé à cet endroit pour pouvoir exploiter la carrière de granit rose située juste à côté. Les conditions de travail y étaient très dures ce qui, additionnées au traitement sauvage des prisonniers, entraînait un taux de mortalité très élevé de 40%. Environ 52 000 prisonniers sont passés au Struthof et dans ses camps annexes, originaires de toute l’Europe, y compris d’Allemagne, et d’une trentaine de nationalité dont plus de 7 000 Français.

    Les baraques ont été construites sur un terrain en pente de 4,5 ha aménagés en terrasses. Cet environnement permettait une surveillance facilitée depuis les miradors et baraquements des SS situés en haut de la pente. C’est par là que se faisait l’accès des prisonniers hier, et, encore aujourd’hui, celui des visiteurs. Seules deux baraques de prisonniers sont toujours debout sur la terrasse du haut. Ils sont en cours de rénovation pour être rouverts à la visite le moment venu. A côté, la potence destinée aux exécutions a été maintenue en place et diffuse son image morbide pour rappeler où nous nous trouvons… En bas de la pente, deux baraques subsistent et sont visitables, l’une contenant le four crématoire et « l’infirmerie », ces deux fonctions étant complémentaires pour les Nazis qui menaient des expériences médicales sur certains détenus, l’autre étant réservée au bloc cellulaire. A côté, la fosse où était jetées les cendres des cadavres incinérés, transformée aujourd’hui en espace mémoriel et de recueillement.

    Entre le sommet de la pente et le bas, reste uniquement l’étagement des terrasses et les escaliers de pierres qui étaient montés et descendus en permanence par les déportés dans un état de faiblesse avancée. Il y avait à l’époque 14 baraques de détenus qui n’ont pas été conservées.

    En 1943 arrivent des déportés Nacht und Nebel (NN), les opposants au Reich au sein des pays occupés et de l’Allemagne, souvent des résistants à l’occupant, sorte de prisonniers politiques. Ils sont isolés des autres et connaissent un sort encore plus funeste. Beaucoup de ceux qui survécurent aux conditions de travail effroyables seront purement et simplement exécutés. Himmler avait demandé que tous les « NN » d’Europe de sexe masculin soient transférés au « KL Natzweiler », un ordre qui fut plus ou moins suivi.

    A deux kilomètres en aval de l’enceinte du camp subsistent deux bâtiments, l’un était un « L’Auberge du Struthof » qui accueillait avant la guerre les habitants de la région venus faire du ski l’hiver et profiter du bon air de la montagne l’été. Les Allemands y ont installé leur quartier général durant la construction du camp. A côté, l’annexe de l’auberge dont une pièce fut utilisée comme chambre à gaz expérimentale. Les effets de gaz de combat y furent testés sur des déportés tsiganes dont peu survécurent. Des tests de vaccin contre le typhus furent également effectués sur des cobayes humains. A côté de la chambre à gaz se trouvent encore les installations où les résidents de l’auberge déposaient leurs skis…

    A la fin de la guerre, face à l’avancée des troupes alliées, la fébrilité des Allemands les pousse à assassiner en masse les occupants du camp et ceux, nombreux, qui y arrivent. Les Américains le découvrent un peu par hasard le 25 novembre 1944, deux jours après la libération de Strasbourg. Il a déjà été vidé de ses occupants partis vers d’autres camps à l’Est au cours des sinistres « marches de la mort » où beaucoup des déportés périrent.

    Après la guerre le camp fut réutilisé quelques temps comme camp d’internement où furent enfermés des collaborateurs. Le sinistre commandant du camp, Joseph Kramer, avait été muté à Bergen-Belsen qu’il commandait en 1944. Il est fait prisonnier par les Britanniques, condamné à mort et pendu en fin 1945. D’autres dirigeants du camp, moins emblématiques que Kramer, connurent un sort similaire. En revanche, les médecins allemands ayant dirigé les expériences médicales sur les détenus ont été condamnés à de la prison, libérés avant le terme de leurs peines en 1955. Ils retournent alors en Allemagne où ils reprennent leurs activités médicales !

    En 1960 un Mémorial national de la déportation a été érigé au-dessus de l’enceinte du camp, vaste monument de 40 mètres de haut inauguré par le Général de Gaulle et autour duquel a été aménagée une nécropole regroupant plus de 1 000 tombes de déportés dont les corps ont été ramenés de différents camps européens.

    Des investissements significatifs sont réalisés dans ce lieu d’Histoire pour maintenir et transmettre la sinistre mémoire des lieux de déportation. Un Centre européen du résistant déporté a été institué qui offre l’accès à des archives nombreuses aux chercheurs. En plus de visites guidées très intéressantes et bien menées, des expositions permanentes et temporaires sont organisées dans le grand bâtiment d’accueil des visiteurs.

    Aujourd’hui, alors qu’une tempête de neige souffle à l’extérieur les visiteurs se retrouvent dans la cafétaria où une joyeuse bande de collégiens pique-niquent un peu bruyamment au point que leur responsable leur rappelle le lieu de mémoire où ils se trouvent pour leur demander un peu plus de calme, qu’il obtient d’ailleurs sans difficultés. En dépit de cette barbarie symbolisée ici au Struthof, la vie continue malgré tout, et heureusement ! Il est bien que cette jeunesse en baskets-casquettes et téléphones mobiles soit amenée ici pour, peut-être, prendre conscience de la noirceur du monde qu’elle pourra chercher à adoucir pour son propre avenir.

    Voir aussi : https://www.struthof.fr/

  • « Leni Riefenstahl. La lumière et les ombres » d’Andres Veiel

    « Leni Riefenstahl. La lumière et les ombres » d’Andres Veiel

    Leni Riefenstahl (1902-2003), actrice et réalisatrice allemande, belle et talentueuse, fut choisie par Hitler pour assurer la propagande du régime nazie, de la marche vers le pouvoir en 1933 jusque durant la IIe guerre mondiale. Elle accomplit cette tâche avec « talent » et ses films sur les grands rassemblements nazis à Nuremberg ont marqué par leur esthétique de la puissance brute, de même que le rendu de la gestuelle du Führer durant ses célèbres discours incantatoires a frappé les foules allemandes enthousiastes. Après la guerre elle se justifiera en affirmant avoir tout ignoré de la réalité du nazisme.

    A partir d’archives nombreuses le réalisateur allemand Andres Veiel trace un portrait édifiant de la cinéaste dans ce documentaire sans concession. Les interventions de Riefenstahl jusqu’à la toute fin de sa vie en 2003 (à 101 ans) montrent sa volonté de se justifier, probablement en réécrivant l’histoire en sa faveur. Très narcissique elle explique que si Staline ou Roosevelt lui avait demandé de produire des films à leur gloire elle les aurait réalisés comme elle l’a fait pour les nazis. Elle évoque accessoirement la brutalité de Goebbels qui voulut la séduire et avec qui elle partagea « plusieurs aventures ». Après la guerre, elle épouse un homme de 40 ans son cadet et continue de réaliser des films dont plusieurs reportages sur le peuple Noubas au Soudan. Par souci de justification et sans doute aussi par nombrilisme aigu, elle enregistre ou filme tous les éléments de sa vie post-guerre : conversations téléphoniques, interviews, vie conjugale et toutes sortes de rencontres médiatiques dont elle semble plutôt friande. C’est dans ces archives que pioche Veiel pour composer cet intéressant portrait, un peu effrayant.

    Narcisse du XXe siècle Riefenstahl veut se persuader qu’elle n’a pas compromis avec la barbarie nazie et cherche surtout à en convaincre le monde extérieur. Elle n’y réussit pas vraiment mais elle est probablement assez représentative de la masse des Allemands moyens qui se sont laissé aller à suivre une idéologie barbare, sans forcément y adhérer totalement. Cette indifférence a mené à la dévastation du XXe siècle et l’effondrement de la vieille Europe. Le mieux pour Riefenstahl aurait été de disparaître médiatiquement après la guerre, son narcissisme doublé d’une culpabilité, consciente ou pas, d’avoir été mêlée à de pareils évènements l’ont amenée à vouloir faire émerger sa propre vérité. Cela l’a au moins maintenue en forme puisqu’elle est porte centenaire.

  • MERLE Robert, ‘La mort est mon métier’.

    MERLE Robert, ‘La mort est mon métier’.

    Sortie : 1952, Chez : Editions Gallimard / Le livre de Poche n°688|68.

    C’est un classique de Robert Merle (1908-2004), écrit 7 ans après la fin de la 2e guerre mondiale et la libération des camps de concentration et d’extermination mis en place par l’Allemagne nazie, qu’il fait bon de relire. L’auteur a lui-même été mobilisé en 1939 comme agent de liaison avec les forces britanniques, fait prisonnier dan la poche de Dunkerque et est resté en captivité jusqu’à 1943.

    Librement inspiré de la vie de Rudolph Höss (1901-1947) qui fut commandant du camp allemand d’extermination d’Auschwitz-Birkenau et expérimenta, puis mis en œuvre la « solution finale », sous l’autorité de Himmler patron de l’armée SS. Dans ce livre, Merle imagine ce que fut la vie de Höss, son éducation rigoureuse, son sens du « devoir » et de l’obéissance, son idéologie nazie. Il s’est basé sur les mémoires écrites par l’officier SS emprisonné avant d’être pendu sur le gibet d’Auschwitz, sur le lieu même de ses crimes. Il eut également accès aux comptes-rendus des psychologues qui ont dialogué avec Höss alors qu’il était en prison à Nuremberg avant de comparaître comme témoin au procès international des dignitaires nazis dans cette ville.

    Une très importante littérature a été produite après la guerre pour tenter de comprendre comment la patrie qui avait donné naissance à Bach, Brahms et Goethe avait pu également produire l’idéologie nazie mortifère qui créa l’effondrement de l’Europe et la mort de millions de personnes dont six millions de juifs qui étaient désignés comme l’ennemi définitif de la nation allemande. Le camp d’Auschwitz-Birkenau et son commandant ont souvent servi de cadre à ces analyses tant leur cas s’est révélé paroxystique de la barbarie de ce siècle.

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    « La mort est mon métier », paru assez rapidement après la guerre, en tout cas bien avant la somme d’ouvrages, de films et d’études sur le phénomène nazi au XXe siècle, raconte simplement l’éducation rigoureuse, voire militaire, subie par le jeune Rudolph, sous l’empire d’une foi chrétienne moyenâgeuse. Engagé à 17 ans lors de la première guerre mondiale, il est passé ensuite « naturellement » dans les corps francs qui luttent contre le communisme, avant de finir encore plus « naturellement » dans les SA puis la SS en adoptant ses codes raciaux sinistres.

    Ecrit à la première personne, Höss se raconte et affirme sa détermination totale pour exécuter les ordres et sa volonté d’optimiser les « flux logistiques » des déportés pour que les objectifs d’extermination fixés par sa hiérarchie soient atteints. La déshumanisation du SS fait bien entendu froid dans le dos d’autant plus qu’elle a été confirmée dans la vraie vie, les témoignages et interrogatoire qu’il a produits brillant tous par leur glaçante indifférence face à l’œuvre de mort qu’il accomplissait. Il « faisait son devoir » en se concentrant sur « l’aspect technique de sa tâche » ne cessera-t-il d’affirmer devant ses juges admettant juste qu’il se rendait compte seulement maintenant que ce qu’il avait fait n’était pas bien. Il n’a jamais nié ses actes ni renié l’idéologie qui les avait inspirés.

    Rudolph Höss (1945 – procès de Nuremberg)

    Ce livre de Robert Merle a le mérite d’avoir été l’un des premiers à se pencher sur le sujet, en 1952. Le choix du format-roman lui a permis de synthétiser le personnage tout en faisant œuvre d’historien. Son style clinique semble correspondre à la froideur indifférente que Höss afficha sa vie durant, jusqu’aux pieds du gibet qui a mis fin à son séjour sur terre. Il ne répond bien entendu pas à la question de « comment tout ceci a-t-il été possible au cœur de la vieille Europe ? » mais il rappelle bien à propos que les dérives sont toujours possibles dès que la dictature s’empare des âmes et de la liberté des hommes.

  • « The ratlines »

    « The ratlines »

    On se souvient qu’après la reddition de l’Allemagne en août 1945, les chefs nazis qui avaient survécu ont tenté d’échapper à la justice des vainqueurs en cherchant à fuir le continent européen. Pour beaucoup la destination fut l’Amérique du Sud, mais aussi certains pays du Proche et Moyen-Orient. Alois Brunner, notamment, adjoint d’Adolph Eichmann s’est recyclé en Syrie où il aurait été conseillé d’Hafez El-Assad (1930-2000), père de l’actuel président Bachar El-Assad, pour monter ses services secrets. Il serait mort à Damas dans les années 1990 ou 2000 et serait enterré dans cette capitale. Les fuyards nazis ont bénéficié de l’aide de réseaux (dont certains liés à l’Eglise catholique) pour échapper à leur arrestation. On les a baptisés « the ratlines », les lignes des rats !

    On constate aujourd’hui que les « lignes » fonctionnent en sens inverse pour les tortionnaires du « Sud global » qui, lorsqu’ils fuient leur pays, viennent plutôt se réfugier en « Occident collectif » (expression utilisée par le pouvoir russe) où ils se sentent sans doute mieux protégés et pris en charge. C’est ainsi que Rifaat El-Assad, le frère d’Hafez, qui s’était illustré dans divers massacres lorsqu’il était militaire puis vice-président, s’est réfugié à Paris dans les années 1980 après sa tentative de coup d’État contre son frère. A la tête d’un confortable patrimoine immobilier dans l’hexagone via un réseau de prête-noms il est rattrapé par les justices de différents pays européens dont la française qui le condamne en 2021 à quatre années de prison pour biens mal acquis et saisi 90 millions d’euros de patrimoine immobilier. Pour échapper aux poursuites occidentales il est alors contraint de rentrer en Syrie où il bénéficie d’une sorte d’absolution prononcée par Bachar, son neveu.

    Lire aussi : Négociations de dupes ?

    Plus récemment, nombre de tortionnaires rwandais impliqués dans le génocide des Tutsis en 1994 sont venus se réfugier en France, dont l’épouse du président Hutu Habyarimana (assassiné au début des massacres et dont le parti avait planifié ce génocide), elle-même plutôt favorable au « Hutu-power », et qui s’y trouve toujours. On a découvert en 2020 que l’un de ceux qui avait financé les massacres, Félicien Kabuga, vivait en France sous une fausse identité avec une partie de sa famille depuis de nombreuses années. Sa famille l’y avait fait venir pour bénéficier de soins médicaux. Il a été arrêté après avoir été démasqué et n’est qu’un exemple parmi bien d’autres.

    Lire aussi : Un des leaders du génocide rwandais arrêté… en France

    On apprend aujourd’hui (Le Monde du 20/07/2024) qu’un ancien gouverneur syrien vient d’être arrêté aux Etats-Unis où il vivait sous son identité réelle depuis 2020 après avoir menti dans ses documents d’immigration pour obtenir un visa. Il a été directeur de prison en Syrie, puis gouverneur d’une province syrienne, le tout sous la présidence de Bachar El-Assad. On peut supposer que ce personnage ne récitait pas que des poésies dans l’exercice de ses fonctions… Il n’est pas précisé pourquoi il a souhaité émigrer de Syrie mais sans doute était-il devenu contestataire du régime qui n’a pas l’habitude de faire de quartiers, même en faveur de ses meilleurs ex-serviteurs lorsque ceux-ci sont tombés en disgrâce.

    Au-delà des situations particulières de criminels en déshérence, le plus fascinant dans ces affaires est leur tendance naturelle à venir s’installer dans les pays occidentaux après avoir commis des actes qu’ils savent répréhensibles au regard du droit de ces pays, profitant des largesses de ceux-ci et de leurs politiques en faveur des droits de l’homme qui rend difficile le refus d’accueil. La justice des pays occidentaux est généralement en mesure de les juger, ou de les livrer à la justice internationale, mais après un processus démocratique qui peut durer des années et, sous réserve bien entendu, de les avoir identifiés et localisés. C’est le côté sombre de l’Etat de droit qui considère tout le monde sur un pied d’égalité jusqu’à preuve juridique du contraire. Les tyrans le savent et en jouent à leur bénéfice. Un nombre infime de ceux-ci sont finalement arrêtés mais beaucoup passent au travers des mailles du filet démocratique et poursuivent une vie paisible à l’ombre du droit de leurs pays d’accueil. Grandeur et décadence de la démocratie !

  • « La zone d’intérêt » de Jonathan Glazer

    « La zone d’intérêt » de Jonathan Glazer

    C’est un très bon film réalisé par le britannique Jonathan Glazer sur la vie domestique dans la maison du commandant du camp d’extermination d’Auschwitz-Birkenau, située aux pieds du mur qui la sépare des miradors du lager. Le thème de la vie « normale » de la population allemande, y compris celle résidant aux abords de camps, alors que la « solution finale » était en œuvre a été déjà abordé de nombreuses fois. Il l’est ici tracé de façon encore plus radicale et glaçante puisqu’il ne s’agit pas d’Allemands ordinaires mais de la propre famille de l’exécutant en chef avide d’améliorer la productivité de son entreprise morbide.

    Sa femme et leurs enfants sont d’une blondeur tout aryenne et organisent des goûters autour de la piscine dans le jardin aménagé avec amour avec l’aide d’un personnel mené à la baguette, sans doute extrait du camp, sous les fenêtres grillagées du camp et des cheminées crachant nuit et jour la fumée des corps qui y sont incinérés. Et quand Höss annonce à sa femme qu’il est muté ailleurs elle se désespère de devoir quitter ce petit « paradis » composé avec tout son art de femme d’intérieur. Sa mère, par contre, venue les visiter semble comprendre ce qui se passe et s’enfuit un matin sans demander son reste.

    Le génocide qui se déroule à deux pas de la piscine n’est jamais montré, seulement évoqué par le rougeoiement des cheminées et les bruits qui proviennent de derrière les murs, des bruits de répression, des hurlements, des coups de feu. Le spectateur averti sait évidement ce qu’il s’est passé derrière ces murs et réalise d’autant mieux l’anachronisme de la cohabitation entre la petite vie de la famille du commandant Höss et l’ampleur des tueries qu’il dirige à quelques mètres de là. Il n’est pas sûr que les plus jeunes qui iraient voir ce long métrage réalisent bien précisément de quoi il s’agit.

    Le film repose la question de ce que savait, ne savait pas ou ne voulait pas savoir le peuple allemand du génocide mené par le pouvoir qu’il avait porté aux commandes du pays via des élections régulières. Cette question est d’autant plus prégnante dans le cadre encore plus particulier de la famille Höss. Les psychologues freudiens parlent de « clivage », l’existence de deux « moi », l’un qui tient compte de la réalité, l’autre qui la « dénie et la remplace par une réalité produit par son désir », un mécanisme de défense permettant « d’éviter la tension psychique que la prise en compte par la conscience aurait provoqué[1] ». Peut-être un moyen d’accepter des ordres répugnants à tout être humain, de faire primer la discipline sur l’humanité…, on sait néanmoins que certains nazis exécuteurs de la « Shoah par balles » (mise en œuvre avant la mise ne service du gazage industriel des condamnés, notamment lors des premiers mois de l’avance des troupes allemandes vers l’Est en 1941) ont rencontré certains troubles devant l’ampleur des tueries qu’on leur demandait d’exécuter.

    Ce ne fut manifestement pas le cas de la famille Höss même si toutefois sa fiche Wikipédia indique que le commandant a souffert de ce qu’on appellerait aujourd’hui un « burn-out » durant quelques mois, sans que l’on sache s’il fut provoqué par un excès de « travail » ou un excès de remords. La même fiche indique que lors de ses confessions qu’il déroula en 1946 entre son arrestation et son exécution (sur le lieu de ses méfaits) Höss révéla qu’après avoir expliqué à son épouse la nature exacte de ses activités, celle-ci se refusa physiquement à lui. Ce point n’est pas abordé dans le film qui évoque néanmoins une relation sexuelle de Höss avec une détenue, sans doute juive, et le montre se laver consciencieusement ensuite de cette « souillure ».

    Ce film aborde, sans y répondre, les insondables questions que posent toujours la représentation ou l’évocation des camps de concentration et d’extermination mis en place au cœur de la vieille Europe au mitan du XXème siècle, dont un dans l’Alsace occupée. Comment cela fut-il possible ? Un tel mécanisme de mise à mort aurait-il été possible en France ? Le peuple français aurait-il exécuté de pareilles instructions avec la même discipline ? Et moi, comment me serais-je comporté face à des ordres et des processus aussi abjects ? Chacun se plaît à répondre de façon certaine et optimiste à ces interrogations, se référant à son « niveau de civilisation », mais le comportement humain est en fait un vertigineux mystère, tout spécialement dans des conditions aussi tragiques.

    Petit détail, l’acteur jouant Höss est coiffé à la mode de l’époque, touffu sur le crâne et bien rasé derrière les oreilles… une mode qui a été reprise par les punks dans les années 1970, l’extrême droite dans les années 1980-2000 et, aujourd’hui, par les fouteballeurs et hélas, les millions de jeunes qui les vénèrent et ignorent certainement à quoi se réfère cette coiffure. Triste chose car ils n’iront sans doute pas voir le film.

    Christian Friedel dans le rôle de Rudolph Höss

    [1] Psychologueparis-7.fr/mecanismes-de-defense-clivage/


  • « Shttl » d’Ady Walter

    « Shttl » d’Ady Walter

    Nous sommes en 1941 dans un village juif d’Ukraine soviétique au cœur duquel s’oppose les juifs orthodoxes et les juifs « soviétisés » dans l’éternel lutte entre les anciens et les modernes. Dans la tradition juive les orthodoxes défendent des comportements d’un autre âge vis-à-vis des femmes, du travail et de l’interprétation de la Bible ? Ce sont les mêmes aujourd’hui qui défendent le droit d’Israël sur la Palestine puisque le concept de « grand Israël » est mentionné dans l’ancien testament depuis 4 000 ans… Au cœur de ce village perdu une partie des jeunes a été embrigadée par l’idéologie communiste qui, outre qu’elle refuse le fait religieux, prône des concepts généralement en totale opposition avec la Bible…

    Dans le film, Mendele qui fait des études de cinéma à Moscou sous uniforme militaire revient au village pour enlever son amoureuse Yuna des griffes rétrogrades de Folie, cultivant un judaïsme hassidique particulièrement rétrograde, qui fut son ami lorsqu’ils étaient enfants et qui se prédispose à devenir le rabbin de la synagogue lorsque l’actuel, père de Yuna, quittera ses fonctions. Ils en sont là lorsque l’armée allemande entame l’opération « Barbarossa » et envahit l’ouest de l’Ukraine où est situé le village. Il s’en suit le pogrom du village représentatif de la « shoah par balles » qui précéda l’extermination industrielle mise en œuvre dans les camps nazis d’extermination. Mendele le moderne est alors tiraillé entre sa fidélité aux siens et son amoureuse. Les Allemands mettent fin à leur manière à la querelle des anciens et des nouveaux et c’est sur cet épilogue dramatique que se termine le long métrage.

    Ce film intimiste se déroule entre ce pauvre village de masures en bois et la forêt attenante. Le noir-et-blanc est utilisé pour l’année du retour de Mendele au village et la couleur est réservée à la jeunesse des protagonistes, marquant sans doute ainsi la noirceur de cette année 1941. Réalisé par le franco-ukrainien Ady Walter, le tournage du film a été effectué en yiddish en Ukraine et a été perturbé par les bruits de bottes russes qui annonçaient l’invasion de février 2022, comme une tragique confrontation entre l’histoire et l’actualité. Le massacre d’israéliens commis le 7 octobre 2023 en Israël par le mouvement religieux Hamas est venu aggraver encore la funeste cruauté de la réalité, lorsque se mêlent les ambitions de pouvoir et la haine religieuse !

  • Le retour de Felix Dzerjinski à Moscou

    Le retour de Felix Dzerjinski à Moscou

    Après avoir réhabilité le drapeau rouge de l’Union soviétique pour l’armée russe, Moscou a inauguré une statue de Felix Dzerjinski (1877-1926). Il fut l’un des chefs majeurs de la révolution bolchévique de 1917 et fut chargé de mettre en place une police pour lutter contre « l’ennemi de l’intérieur ». Le moins que l’on puisse dire est qu’il s’est acquitté de sa tâche avec conscience et efficacité. Il a été l’un des organisateurs de la « terreur rouge » durant la guerre civile et a été à l’initiative de la création de la Tcheka, devenue Guepeou, l’ancêtre du KGB de sinistre mémoire, devenu FSB après la chute de l’URSS. Membre du comité central du parti communiste de l’URSS il serait mort d’une crise cardiaque à la suite d’une réunion de cette institution particulièrement agitée en juillet 1926. Une autre hypothèse parle d’un empoisonnement sur ordre de Staline.

    C’est sous son autorité que la police politique soviétique a mené sur une très grande échelle les déportations et exécutions de masse. Il est coresponsable de dizaines de millions de morts et fut l’un des piliers sur lequel Staline assis la terreur soviétique dont les conséquences sont toujours visibles aujourd’hui. Sa statue a longtemps trôné Moscou devant le siège du KGB sur la place Loubianka. Après la dissolution de l’URSS en 1991 il a été estimé plus décent de déboulonner cette statue.

    Les années 2000 voient le retour à l’idéologie soviétique en Russie comme dans certains pays de son pré-carré sur fond d’antioccidentalisme. La guerre menée en Ukraine par Moscou depuis février 2022 s’accompagne d’une féroce campagne de retour aux idées et aux pratiques d’antan. C’est ainsi qu’une copie de la statue de la Loubianka vient d’être rétablie dans un quartier plus « discret » de Moscou. Dzerjinski peut être comparé dans l’histoire au Himmler du régime nazi, le réhabiliter dans sa « gloire » est un acte qui en dit long sur la volonté de Moscou de revenir en arrière.

    Lire aussi : Retour en fanfare de la faucille et du marteau à Moscou

  • « La Musique dans les camps nazis » au Mémorial de la Shoah

    « La Musique dans les camps nazis » au Mémorial de la Shoah

    Le Mémorial de la Shoah revient sur l’utilisation qui a été faite de la musique dans les camps de concentration et d’extermination allemands durant la décennie du pouvoir nazi. Pour la patrie de Brahms et de Beethoven la musique était, bien sûr, un élément fondateur de la culture aryenne, partie prenante de l’éducation de ses enfants et de son environnement militariste. Elle a accompagné la logique des camps et a été utilisée par leurs dirigeants pour ponctuer les entrées et sorties des camps, mais aussi des séances de tortures ou d’exécutions publiques, voire des fêtes organisées par les soldats « SS » pour un anniversaire ou une célébration quelconque.

    Les prisonniers devaient aussi apprendre des chants de guerre allemands pour marcher au pas et en rythme. Une vidéo hallucinante extraite du film « Shoah » de Jacques Lanzmann (tourné à la fin des années 1970) montre l’adjoint d’un camp de la mort chantonner l’hymne du camp écrit par son supérieur et dans lequel il est question de discipline, de bonheur par le travail et de lendemains enchanteurs…

    Les déportés musiciens bénéficiaient d’un statut légèrement favorisé par rapport aux autres. Du fait de leur faible nombre, les Allemands voulaient les garder en vie afin qu’ils assurent cette fonction orchestrale, à la fois « divertissante » mais aussi marquant la discipline qu’ils voulaient imposer à leurs prisonniers. Les nazis déifiaient Wagner, Beethoven, Strauss (décédé en 1949, son hymne olympique est joué aux Jeux Olympiques de Berlin en 1936, il est acquitté en 1948 par le tribunal de dénazification) qu’ils interdisent de jouer aux musiciens juifs de ces orchestres des camps !

    Manquant d’instruments et de partitions, les nazis en commandent à l’extérieur aux frais des déportés. Une contrebasse fabriquée à Mauthausen avec les moyens du bord est exposée.

    Immuablement, nous jouons matin er soir, par n’importe quel temps, qu’il gèle, qu’il neige ou qu’il vente ; il semble impossible aux Allemands d’envisager la sortie ou la rentrée des commandos sans notre concours. Lorsqu’il y a du brouillard, les commandos ne sortent pas avant qu’il ne soit dissipé : le brouillard favorise les évasions. Nous devons alors rester de longues heures à jouer des airs divertissants jusqu’à ce que l’ordre d’attaquer nos marches soit donné.

    Simon Laks, René Coudy, Musiques d’un autre monde, 1948

    Mais la musique est aussi un moyen de réconfort pour les déportés qui s’organisent pour en jouer et en composer à l’abri des regards et des oreilles allemands, dans l’intimité de leurs baraquements sinistres. Certains des poèmes mis en musique à l’époque sont exposés et des bandes-son sont proposées. Une des chansons bouleversantes a été écrite par un des membres du commando en charge d’incinérer les corps des prisonniers assassinés et qui reconnait celui de son fils.

    Qui a visité le camp d’Auschwitz-Birkenau se souvient de cette dalle, tout juste à droite après le portique d’entrée « Arbeit mach free » sur laquelle se tenaient les « musiciens » lorsque les déportés entraient ou sortaient, et se pose toujours la même question sans réponse de savoir comment la patrie de Brahms a-t-elle pu engendrer une telle horreur ?

  • ANTELME Robert, ‘L’espèce humaine’.

    ANTELME Robert, ‘L’espèce humaine’.

    Sortie : 1947, Chez : Gallimard (1957)

    Robert Antelme (1917-1990) est un écrivain entré dans la résistance durant la seconde guerre mondiale. Arrêté en juin 1944, il est déporté à Buchenwald puis transféré dans une « annexe » du camp à Gandersheim où se situait une usine dans laquelle travaillaient et étaient détenus des déportés affectés là pour travailler. Très vite après son retour en France, Antelme écrit et publie cet ouvrage qui prend immédiatement une place marquante dans la littérature de la barbarie.

    Il décrit longuement de façon clinique l’état de dégradation extrême dans laquelle les déportés sombrent, non seulement physiquement du fait des mauvais traitements, mais aussi moralement face à la stratégie de déshumanisation appliquée par les geôliers (les Allemands) et leurs affidés : les kapos (de différentes nationalités), également détenus, souvent comme « droit commun » et à qui les Allemands délèguent les basses tâches qu’ils appliquent à l’encontre des prisonniers avec parfois encore plus de sauvagerie que leurs maîtres. Les kapos récoltent quelques avantages de leur compromission, notamment en étant moins mal nourris. Et l’on voit des égos prospérer sur la misère, les comptes se régler entre victimes du même système concentrationnaire, des égoïsmes se heurter violemment, des classes de prisonniers se créer. Dans la lutte pour la survie il n’est pas facile de rester noble.

    Antelme insiste douloureusement sur l’état de famine dans lequel étaient laissés les déportés, sans doute de façon calculée pour diminuer les risques de révolte. Il décrit sa propre déchéance jusqu’à mendier des épluchures ou voler des pommes pourries lorsque la faim était par trop intolérable.

    Ils avaient l’estomac vide, et, à défaut d’autre chose, la haine occupait ce vide. Il n’y avait que la haine et l’injure qui pouvaient distraire de la faim. On mettait à en découvrir le sujet autant d’acharnement qu’à chercher un morceau de patate dans les épluchures. Nous étions possédés.

    Dans l’usine aéronautique dans laquelle ils travaillent, les prisonniers sont encadrés par des civils dont la majorité est plutôt pronazie et appliquent leurs méthodes. Parfois une heureuse surprise émerge avec la complicité entre les prisonniers et un civil allemand, ce qui ne permet pas d’arrêter la machine indusrielle de guerre mais fait briller un petit coin de ciel bleu sur l’horizon tragique des déportés.

    Début 1945 les rumeurs du camp annoncent la fin de la guerre et, bientôt, le bruit de la canonnade de la ligne de front se rapproche de Buchenwald. Un bruit et une agitation qui réjouissent la majorité des déportés. Mais la libération n’est pas encore pour tout de suite. Les responsables du camp de Gandersheim l’évacuent avec les déportés encore valides, les éclopés sont assassinés dans le bois d’à côté par les SS et leurs kapos avant le départ. Ceux qui n’arriveront pas à suivre au cours du chemin le seront plus tard. La cohorte va marcher 15 jours pour rejoindre le camp de Dachau, traversant des villages allemands dans lesquels de bonnes familles bien nourries regardent, hallucinées, passer ces zombies en costumes rayés tout en commençant à réaliser que la guerre est en train d’être perdue. Ce voyage dantesque se termine en train d’où les déportés sont débarqués à Dachau. Le 29 avril 1945 les soldats alliés libèrent le camp, y entrent et découvrent l’indicible.

    Le grand intérêt de l’écriture d’Antelme est qu’elle décrit de l’intérieur le processus de délabrement humain qui est infligé aux déportés tout autant que sur les sévices physiques qu’ils subirent sous le joug allemand. Il est difficile de comparer les deux traumatismes, beaucoup sont morts du second, tous ont été dévastés par le premier pour le restant de leurs jours. Il y a ceux qui ont choisi le silence pour survivre, et certains qui ont décidé de parler, voir d’écrire, pour transmettre : Robert Antelme, Charlotte Delbo, Primo Levi… Ils ont fait œuvre utile pour expliquer que la barbarie peut survenir même au cœur des civilisations les plus hautes. Ces ouvrages sont des appels à la vigilance et les évènements en cours dans la guerre d’Ukraine montrent une nouvelle fois combien ils sont nécessaires.

    Le livre est dédié à sa sœur Marie-Louise, déportée elle aussi mais décédée après la libération du camp de Ravensbrück.

    Antelme fut par ailleurs marié avec Marguerite Duras de 1939 à 1947. Dans un livre bouleversant, La Douleur, elle raconte le retour de son mari en 1945 et les soins moraux et physiques qu’elle lui prodigua pour tenter de le faire revenir à la vie d’avant les camps… On y apprend aussi l’énergie du désespoir qu’elle déploya pour faire libérer Robert qui était consigné dans le camp libéré mais en quarantaine pour cause d’épidémie de typhus. Il fut « enlevé » par des camarades français rendus sur place avec cette mission et ramené chez son épouse.

    Lire aussi : DURAS Marguerite, ‘La Douleur’.

  • CHALAMOV Varlam, ‘Récits de la Kolyma’.

    CHALAMOV Varlam, ‘Récits de la Kolyma’.

    Sortie : 2003, Chez : Editions Verdier.

    Un classique de la littérature du goulag dans lequel Varlam Chalamov (1907-1982) fut enfermé à deux reprises sous Staline pour « activité trotskiste contre-révolutionnaire » pour une durée totale de plus d’une quinzaine d’années. Il ne doit sans doute son salut qu’à la mort du dictateur en 1953. Après sa libération il doit rester sur place dans l’attente de sa réhabilitation avant d’être autorisé à revenir à Moscou en 1956. Il découvre que sa femme a été poussée à divorcer pour pouvoir rester à Moscou…

    Journaliste et écrivain il va s’employer à son retour à décrire dans ses « Récits de la Kolyma » ce qu’il vécut dans cet univers concentrationnaire où lui étaient appliqués les traitements les plus rudes compte-tenu de ses « crimes ». L’édition de 2003 n’est composée que d’un choix de nouvelles qui sont bien plus nombreuses dans l’édition originale complète. Bien sûr, l’ouvrage fut censuré sous le régime de l’Union soviétique et n’a commencé à paraître localement que lors de la « perestroïka » à la fin des années 1980 après être déjà paru en Occident dès les années 1960.

    La Kolyma est une région de l’Extrême-Orient russe arctique, une zone d’extraction minière importante (particulièrement pour l’or) à laquelle étaient employés les prisonniers envoyés en nombre dans le goulag local dans des conditions climatiques dantesques. Les « Récits » sont une succession de nouvelles inspirées par ce qu’a vécu l’auteur qui réussit à survivre à ce si long enfer.

    Ces textes illustrent l’inhumanité des conditions de vie réservées aux détenus-travailleurs, destinés à mourir pour la plupart, surtout les prisonniers qualifiés de « politiques ». L’environnement n’est que froid, famine et mort par épuisement. Il n’y est finalement assez peu question de politique mais seulement de la manière dont la politique traite les hommes lorsqu’elle est menée par des dictateurs cyniques que rien n’arrête. Même si l’on sait aujourd’hui l’essentiel de ce qui s’est passé dans le Goulag, le relire sous la plume d’un de ceux qui en sont revenus et qui a trouvé le courage de l’écrire reste toujours un choc. Le style de Chalamov est parfois un peu ironique, malgré les circonstances et plutôt désabusé face à la machine concentrationnaire. Ses descriptions des sévices infligés aux travailleurs-prisonniers est effrayante et, en refermant l’ouvrage, le lecteur reste stupéfait de la capacité de résistance, de l’instinct de survie, de ceux qui en sont revenus. Pour certains, leur calvaire a duré plusieurs décennies, bien plus longtemps que celui des prisonniers des camps de concentration allemands durant la seconde guerre mondiale. La lecture de ces évènements terribles permet aussi de se rassurer sur les mérites de la démocratie contemporaine, pour ceux qui en douteraient.

    Chalamov est mort tristement en 1982, pauvre et malade, la santé brisée par sa longue détention, dans un hôpital psychiatrique de Moscou où il avait été transféré après avoir passé trois années dans une maison de retraite pour écrivains âgés où il écrivait toujours des poèmes.

    La destruction de l’homme avec l’aide de l’État n’est-elle pas la question principale de notre temps, de notre moralité, incluse dans la psychologie de chaque famille ?

    Chalamov
  • BORTCHAGOVSKI Alexandre, ‘L’holocauste inachevé, ou comment Staline tenta d’éliminer les juifs d’URSS’.

    BORTCHAGOVSKI Alexandre, ‘L’holocauste inachevé, ou comment Staline tenta d’éliminer les juifs d’URSS’.

    Alors qu’il passait les 80 ans, le romancier et dramaturge « soviétique » Alexandre Bortchagovski (né en 1913, date de décès inconnue), éplucha les archives du pouvoir soviétique sur le dossier du « Comité antifasciste juif [CAJ] » et les tentatives staliniennes d’annihiler les juifs d’URSS, en commençant par l’élite représentée au sein du CAJ. Le récit raconte cette plongée dans l’absurde sanguinaire de la dictature stalinienne lancée contre les juifs. C’est très touffu, ponctué de référence à des personnages inconnus du grand public, du côté des victimes comme celui des bourreaux (ceux-ci ayant d’ailleurs vocation à devenir à leur tour des victimes un jour ou l’autre…), Wikipédia permet d’en savoir un peu plus sur ceux qui sont le plus cités.

    L’antisémitisme de Staline et de son clan n’a pas pu vraiment s’exprimer durant la seconde guerre mondiale ni dans les quelques années qui suivirent tant l’idée même d’antisémitisme était associée à la barbarie nazie. C’est à cette époque qu’avait été créé le CAJ, en 1942, avec l’approbation de Staline afin de recueillir le soutien de la communauté juive internationale en faveur d’un soutien à l’Union soviétique dans son combat contre l’Allemagne nazie. Ce Comité joua son rôle jusqu’à la reddition allemande en 1945 puis les choses commencèrent à se gâter à la fin des années 1940 et l’antisémitisme du pouvoir russe put s’afficher de nouveau au grand jour.

    On voit alors le régime stalinien se déchaîner contre le CAJ qui représente l’élite de la population juive d’URSS et dont les membres sont accusés de « nationalisme » et de menées « antisoviétiques ». Ils sont arrêtés, torturés parfois durant plusieurs années par des « officiers-instructeurs » jusqu’à ce qu’ils signent des aveux circonstanciés, le plus souvent de vrais tissus de mensonges qu’en l’occurrence ils contesteront lors de leurs procès, ce qui ne les empêchera pas pour la plupart d’être exécutés d’une balle dans la nuque. Généralement leurs bourreaux connaîtront le même sort quelques mois plus tard à l’occasion des purges suivantes tant la machine totalitaire avait besoin de coupables à se mettre sous la dent pour perdurer.

    Rien de bien nouveau pour qui a vu le film « L’aveu » ou est familier avec la littérature du goulag, mais toujours cette incroyable constance du régime soviétique à extorquer des aveux aux contestataires du régime, même si tout le monde sait qu’ils sont montés de toutes pièces. Le mensonge et la désinformation sont érigés en mode de fonctionnement et vont générer des millions de morts.

    Au détour des pages on apprend que la fille de Staline, Svetlana Allilouïeva, a épousé un russe d’origine juive en premières noces dont elle aura un fils et… des problèmes avec son père qui voyait cette union d’un très mauvais œil. On découvre également que Molotov, celui du pacte germano-soviétique (1939) encore appelé « Ribbentrop-Molotov », du nom des deux ministres des affaires étrangères des Etats signataires, était marié avec une femme juive, communiste pure et dure, soutien du CAJ. Arrêtée en 1948 pour « trahison » elle est condamnée à l’exil intérieur au Kazakhstan et le couple est poussé au divorce. Elle sera libérée après la mort de Staline en 1953 et pourra alors se remarier avec Molotov !

    L’Histoire passe, les temps changent, les dictateurs succèdent aux autocrates à Moscou, mais la politique en Russie reste relativement linéaire. La guerre d’Ukraine déclenchée le 24/02/2022 repose sur la même volonté de puissance du clan au pouvoir, d’identiques mensonges auto-justificateurs et un similaire mépris de la vie humaine. Le résultat de cette guerre ne devrait pas grandir la Fédération de Russie qui a succédé à l’Union soviétique, hélas !

  • STEINER Jean-François, ‘Treblinka, la révolte d’un camp d’extermination’.

    Sortie : 1966, Chez : Librairie Arthème Fayard.

    Steiner, né en 1938, est le fils d’Isaac Kadmi Cohen, écrivain juif polonais assassiné à Auschwitz en 1944. Il écrit le roman « Treblinka » en 1966 (à 28 ans), époque où la connaissance de la Shoah était balbutiante. Le roman, préfacé par Simone de Beauvoir, composé à partir de nombre de témoignages de survivants et de l’histoire du camp telle qu’elle était connue dans les années 1960, déclenche alors une polémique sur le rôle que l’auteur prête aux responsables juifs dans ce camp. A peu près à la même époque, le récit publié par la philosophe Hannah Arendt « Eichmann à Jérusalem. Rapport sur la banalité du mal » fait lui aussi polémique sur ce terme « banalité du mal » qu’elle emploie à propos de l’action d’Eichmann qui n’est qu’un logisticien de la mort, et sur l’action des conseils juifs dans les ghettos et les camps. Le sujet est explosif tant il remue de souffrance et de boue !

    Dans l’univers sordide des « camps de la mort », Treblinka présente la caractéristique d’avoir subi une révolte des déportés, dont plusieurs centaines réussirent à s’évader, puis d’avoir été démantelé, le site ayant été ensuite transformé avant la fin de la guerre en un innocent domaine agricole et la plupart des archives détruites. La reconstitution de l’histoire du camp par Steiner dans son roman-récit est de ce fait sujette à discussion, surtout dans les années 1960. L’auteur reconnut d’ailleurs quelques erreurs historiques. Il semble toutefois qu’elles ne furent que de peu d’importance même si elles purent heurter la sensibilité de certains survivants.

    Il n’en reste pas moins que ce livre décrit de manière terrifiante l’implacable organisation allemande mise au service de la destruction des hommes. Les réflexions et plans d’action du commandant du camp surnommé « Lalka » par les prisonniers (1) afin d’améliorer en permanence le « rendement » de l’usine à mort dont il était responsable, l’absence totale de considération pour la vie des juifs qui n’étaient que des sous-hommes destinés à servir la productivité industrielle puis à mourir, sont retracer de façon glaçante. Tous ces éléments ont d’ailleurs été largement confirmés par la suite à l’occasion des travaux d’historiens, des déclarations des survivants comme par les procès des nazis durant la seconde moitié du XXème siècle.

    Toute la perversité de la machinerie nazie est tragiquement décrite dans l’implication qu’elle fit de certains travailleurs juifs dans l’organisation du camp : les « sonderkommandos » qui sont chargés d’accompagner les juifs sélectionnés à leur sortie du train pour être directement gazés, les dépouiller de leurs biens puis les enterrer ou incinérer leurs dépouilles, avant d’être eux-mêmes tués pour ne pas laisser de témoins ; les responsables juifs du camp (les fameux kapos), sorte d’interface entre les chefs nazis et la cohorte des déportés… Le vice est même poussé jusqu’à créer des sortes de lutte des classes entre les juifs eux-mêmes : ceux affectés au camp n°2 où se déroulent les opérations d’extermination de la masse et qui sont régulièrement « renouvellés », ceux du camp n°1 subdivisés entre le Hoftjuden (l’élite) et le prolétariat dont les Goldjuden chargé de la récupération de l’or et des bijoux des déportés gazés… Les « gardes ukrainiens » forment par ailleurs la phalange des nazis et se révèlent aussi cruels et antisémites que leurs maîtres. Ils sont redoutés de l’ensemble des déportés. Au sommet rège l’encadrement SS appliquant avec discipline et sans la moindre retenue l’idéologie hitlérienne et, in fine, mener les déportés sur l’allée menant au camp n°2 qu’ils avaient si délicatement surnommée Himmelstrasse (le chemin du ciel) !

    Le format roman donne sans doute plus de liberté à l’auteur pour imaginer les hallucinants dialogues des nazis entre eux et des juifs dans leurs baraquements. S’ils font partie de la fiction on sait aujourd’hui qu’ils sont réalistes. Notamment ceux relatifs à la préparation de la révolte de Treblinka rapportés dans le détail, au cours de laquelle une poignée d’organisateurs juifs ont monté cette héroïque opération en août 1943 de laquelle bien peu survécurent mais qui dément ainsi la théorie des juifs « se laissant mener à l’abattoir » sans réagir. Robert Merle (« La mort est mon métier » en 1952) ou William Styron (« Le choix de Sophie » en 1979), notamment, se sont aussi essayés avec talent à la fiction sur le sujet. Le roman n’est pas un mauvais média pour expliquer sans relâche ce que fut l’extermination d’une population entière, ceux qui la conçurent et l’appliquèrent.

    Evoquer le sujet de la barbarie nazie appliquée aux populations juives c’est s’exposer à la critique tant le sujet de la Shoah fut, et demeure, un sujet tragique de l’histoire européenne. Steiner le fait ici de façon neutre, son imagination littéraire ne lui ayant servi que pour retracer des conversations auxquelles il n’a pas participé. Il arrive avec précision à se mettre dans la tête des nazis comme dans celles de déportés pour expliquer ce qui les guidèrent durant ces années barbares. Bourreaux et victimes se retrouvent analysés et leurs comportements disséqués.

    Un roman-récit qui valait la peine d’être écrit et qui mérite d’être lu.


    (1) « la poupée » en raison de sa belle prestance, Kurt Frantz à l’état civil [1914-1998], condamné à la perpétuité après son arrestation en 1959

    Lire aussi : Treblinka

  • BRUCK Edith, ‘Qui t’aime ainsi’.

    Sortie : 1959, Chez : Points (2022).

    Edith Bruck est une écrivaine italienne, née en Hongrie en 1932 dans une famille juive pauvre. Elle fait partie, avec toute sa famille, des déportations massives de la communauté juive hongroise en 1944. Elle avait 12 ans lorsqu’elle fut transportée à Auschwitz-Birkenau, endura les « marches de la mort » jusqu’à Bergen-Belsen dont elle fut libérée par les troupes alliées en avril 1945.

    Elle écrit ce court récit autobiographique au début des années 1950 qui va marquer le début de sa carrière d’écrivaine qu’elle va mener en Italie dont elle a adopté la nationalité. C’est l’histoire d’une gamine aspirée dans le gouffre de l’histoire de cette région martyre du nazisme, qui raconte, finalement assez froidement, un parcours tragique d’un petit village extrêmement pauvre jusqu’aux camps de la mort.

    Il n’y a pas de pathos dans les mots d’Edith Bruck, simplement l’exposé glaçant de la vérité humaine, vue avec des yeux d’enfant, lorsqu’elle sombre dans la barbarie. Le récit raconte aussi les quelques années de l’après, la recherche désespérée d’un pays d’accueil : où vivre après Auschwitz, et avec qui ? Trois mariages échouent rapidement après leur conclusion, en Hongrie, en Tchécoslovaquie, en Israël…

    On apprend dans l’épilogue du livre rédigé par un historien qu’elle a finalement trouvé son destin en Italie où elle s’est mariée avec le frère de Dino Risi, Nello, poète, et y poursuit toujours aujourd’hui son œuvre littéraire, en amitié avec les grands poètes italiens, dont Primo Levi dont elle fut proche avant le suicide de ce dernier.