Étiquette : « Nacht und Nebel »

Shoah, goulag, génocide arménien… les grandes barbaries du XXe siècle.

  • HARDING Thomas, ‘Hanns et Rudolph’.

    HARDING Thomas, ‘Hanns et Rudolph’.

    Sortie : 2014, Chez : libre Champs.

    L’histoire contrastée de deux allemands qui se croiseront en 1945 : Hanns Alexander, juif exilé au Royaume-Uni dans les années 30 qui deviendra chasseur de nazis ; Rudolph Höss, officier SS et patron du camp d’extermination d’Auschwitz-Birkenau. Le premier arrêtera le second après la guerre alors qu’il préparait sa fuite en Amérique latine. L’auteur Thomas Harding est le petit neveu de Hanns et découvre le passé de son grand-oncle à l’occasion de l’hommage qui lui est rendu lors de ses obsèques en 2006. Il décide alors d’enquêter.

    Le livre se lit comme un thriller et  revient méthodiquement sur les faits de cette sombre période. Il analyse avec précision les parcours oh combien divergents de ces deux citoyens allemands et tente de faire comprendre comment deux hommes issus de la même cultures ont pu évoluer si différemment. Le mystère humain que représente la double personnalité d’un Rudolph Höss qui a organisé et supervisé l’extermination d’1,3 million de prisonniers à Auschwitz durant les trois années où il dirigea le camp tout en rentrant s’occuper de sa femme et ses cinq enfants le soir dans sa villa de fonction (située dans le camp lui-même), ne laisse pas d’interroger, et ce encore probablement pour l’éternité.

    Höss sera livré aux autorités polonaises, jugé et pendu dans le camp où il commit ses méfaits.
    Le livre est extrêmement bien documenté et son auteur a rencontré nombre des descendants des acteurs de cette période, et parfois même quelqu’uns des acteurs encore survivants. Il a eu accès à des documents éclairants, notamment la fille de Höss, Brigitte, exilée aux Etats-Unis lui a remis photos de famille et lettres personnelles de Rudolph, offrant ainsi un éclairage stupéfiant sur le personnage. Et l’on revient toujours sur la théorie de la « banalité du mal » développée par Hannah Arendt si bien illustrée par Rudolph Höss.

    Les annexes de l’ouvrage mentionnent toutes les sources d’information, beaucoup disponibles sur internet, sur lesquelles on peut passer ses nuits, avec intérêt et répulsion.

  • ALEXIEVITCH Svetlana, ‘La guerre n’a pas un visage de femme’.

    Sortie : 2004, Chez : J’ai Lu.

    Prix Nobel de littérature 2015 Svetlana Alexievitch écoute et raconte la vie des femmes russes engagées dans la « Grande guerre patriotique » suivant un genre qu’elle a développé pour ses ouvrages ultérieurs, celui de l’écoute des hommes et des femmes ayant participé, fait, l’évènement dont elle fait son livre.

    Celui-ci raconte la deuxième guerre mondiale telle qu’elle a été vécue par ces femmes de toutes origines, animées par la volonté de défendre la patrie. Elles furent tankistes, sapeurs, aviateurs, tireurs d’élite, infirmières… Il ne s’agit pas d’héroïnes mais de filles ordinaires qui ont fait leur devoir, et parfois bien plus, sur les fronts russes qui furent parmi les plus sauvagement destructeurs de cette guerre qui battit pourtant bien des records en la matière.

    Elles y dévoilent une vision féminine de l’horreur en l’assortissant d’une sensibilité particulière. Capables de se souvenir de fleurs écloses au milieu des morts sur une champ de bataille, soucieuses de savoir comment serait leur visage si elles étaient tuées au combat, narrant le dérèglement de leurs cycles biologiques, mais animées de la même foi en la victoire que les hommes, et souvent en Staline, afin de sauver la patrie attaquée. Des sacrifices parfois incroyables comme cette femme cachée avec son groupe de partisans dans les marécages cernés par les allemands, y  noyant son bébé pour éviter que ses pleurs ne dévoilent leur présence. Ou des gamines de 16 ans mentant sur leur âge pour être envoyées au front !

    Mais il s’agit aussi de tenter de rester humain au milieu de toute ces horreurs, d’entretenir « l’envie d’aimer » de garder une capacité d’avoir pitié. Et alors que l’Armée rouge entre en Allemagne avant la victoire finale, elles découvrent avec stupéfaction le niveau de développement de ce pays, infiniment supérieur au standard soviétique, en se demandant « mais pourquoi avaient-ils besoin de faire la guerre s’ils vivaient aussi bien ? »

    Elles parlent enfin du traumatisme post-guerre avec émotion, celles qui furent blessées physiquement bien sûr, mais aussi celles qui ne se remirent jamais psychiquement, de même que l’accueil mitigé qu’elles reçurent parfois de la population russe ayant tendance à la traiter de « filles à soldats » d’autant plus que des histoires d’amour existèrent sous les bombes, certaines éphémères d’autres immenses. Celles dont les maris, faits prisonniers pendant la guerre, firent ensuite quelques années de goulag avant de retrouver leurs familles.

    Un livre touchant comme tout ceux d’Alexandra Alexievitch qui réussit à extraire tant d’émotion de ses dialogues avec ses interlocutrices. Il permet aussi de se remémorer combien furent immenses les sacrifices du peuple soviétique durant cette guerre même si elle débuta avec le pacte germano-soviétique… rapidement oublié ! On comprend aussi mieux comment cette guerre a  fondé le peuple soviétique et la Russie d’aujourd’hui alors que les derniers témoins s’éteignent progressivement.
    On referme ce livre avec un immense sentiment de respect pour ce peuple qui a sacrifié 20 millions de ses enfants face à la barbarie nazie !

  • MODIANO Patrick, ‘Dora Bruder’.

    Sortie : 1997, Chez : Gallimard.

    Modiano part à la recherche du souvenir de Dora Bruder, une jeune fille française et juive, durant la deuxième guerre mondiale. Il ne connaît que son nom et son adresse dans un hôtel du XVIIIème, un quartier où lui-même a passé sa jeunesse deux décennies plus tard. Lentement il remonte le fil de son histoire tragiquement terminée à Auswitch, comme tant d’autres.

    De son école (catholique) à la fugue du domicile familial, de ses parents émigrés aux rapports de police, il va récolter les informations administratives concernant Dora et cette famille Bruder décimée. Il invente les morceaux qui manquent et en profite pour pérégriner dans ce Paris si familier en imaginant ce qu’il était quand Dora le parcourait.

    30 ans après son premier roman, Patrick Modiano continue à nous charmer de son style nostalgique sur l’absence et l’époque révolue du Paris de l’occupation allemande. Dans Dora Bruder se percutent avec élégance ses propres souvenirs de jeunesse, la vie trouble de son père, juif et trafiquant, durant la guerre, le tiraillement entre les origines juives de l’auteur et son éducation catholique, et le sinistre destin de la famille Bruder.

  • de Gaulle Anthonioz Geneviève, ‘La Traversée de la nuit’.

    Sortie : 1998, Chez : Seuil.

    Ravensbrück 1945 : la guerre mondiale deuxième du nom se termine mais les camps d’extermination nazis sont encore pleins. Geneviève, nièce du Général de Gaulle y est emprisonnée pour fait de résistance. Ses tortionnaires la tirent soudain de son baraquement et de son commando de travail pour l’enfermer dans un cachot individuel.

    Craignant son exécution, elle raconte les quelques jours d’angoisse alors vécus, séparée de ses camarades de combat et de douleur. Les mots sont d’une grande simplicité et débordent d’émotion. C’était la barbarie au cœur de notre vieille Europe.

    Il lui aura fallu 50 ans pour revenir sur cette expérience en 60 pages bouleversantes.

  • Le centenaire d’un génocide en Arménie

    Après des années de lutte l’Arménie a réussi à faire reconnaître le génocide de son peuple en 1915 par l’Empire ottoman (environ 1,5 millions de morts) par la quasi-totalité de la planète, excepté la Turquie qui a succédé à l’Empire accusé. Le terme génocide est juridiquement bien cadré depuis l’extermination des juifs par les nazis. On passe du massacre de masse au génocide lorsqu’il y a une véritable intention politique de faire disparaître un groupe d’hommes pour raison ethnique, raciale ou religieuse. Il semble bien que le parti des Jeunes Turcs  et ses dirigeants aient eu cette intention en 1915.

    Le pouvoir actuel turc refuse d’admettre officiellement avoir commis un génocide. Il a fallu attendre le président Chirac et son discours du Vel d’Hiv en 1995 pour que la France officielle admette sa participation aux rafles nazies en 1942 (« La France, patrie des Lumières et des Droits de l’Homme, terre d’accueil et d’asile, la France, ce jour-là, accomplissait l’irréparable. Manquant à sa parole, elle livrait ses protégés à leurs bourreaux. »). Les pouvoirs qui s’étaient succédés à Paris depuis la libération n’avaient pas varié en affirmant unanimement, de de Gaulle à Mitterrand que « Vichy n’était pas la France ». Cette fiction a été nécessaire un moment pour reconstruire la Nation puis, le moment venu, la vérité connue de tous a pu être admise. Le déni du génocide arménien est un des éléments fondateurs de la Turquie moderne. Il tombera, un jour…

    La reconnaissance par le reste du Monde n’est pas allée de soi. La chute de l’Empire ottoman après la 1ère guerre mondiale, la deuxième guerre mondiale suivie de la guerre froide, n’y ont pas aidé. Les Etats-Nations avaient autres choses à faire. La communauté arménienne s’est battue avec conviction pour atteindre ce but, qui ne l’est encore que partiellement puisque la Turquie s’y refuse toujours formellement. Cette lutte a été appuyée par du terrorisme : ciblé avec les exécutions de dirigeants turcs dans les années 20, puis aveugle avec dans les années 80 des attentats comme ceux de l’Asala (Armée secrète arménienne de libération de l’Arménie) sur l’aéroport d’Orly en France qui tue 9 personnes au comptoir de Turkish Airlines. Le chef du commando a été arrêté, fait 17 ans de prison en France puis a été extradé vers l’Arménie et on ne parle sans doute plus de ces choses-là avec Erevan.

    Evidemment il s’agit aussi de religion : l’Arménie est chrétienne depuis des lustres, a été l’alliée des croisées, à l’origine d’une très riche Histoire, se targue de culture européenne, etc. L’Occident la regarde toujours avec affection.

    Alors aujourd’hui la communauté internationale se presse à Erevan, capitale de l’Arménie pour célébrer ce centenaire. L’Arménie est devenue véritablement indépendante en 1991 après la fin de l’Empire soviétique, pour immédiatement entrer en guerre contre l’Azerbaïdjan à cause de revendications territoriales. Pays enclavé, Erevan est fâché ou en guerre avec deux de ses pays frontaliers : la Turquie et l’Azerbaïdjan ; la frontière avec la Géorgie est en partie fermée pour cause de rébellion de la minorité arménienne de ce pays, et celle avec l’Iran fait 35 km. Au cœur d’une région à forte activité sismique, l’Arménie est régulièrement l’objet de tremblements de terre dévastateurs.

    Pas facile de survivre dans de telles conditions. On se demande si cette entité n’est pas condamnée à être baladée d’empires en catastrophes au gré des hasards de l’Histoire. Elle est pour le moment dans les mains de l’Empire des créanciers multilatéraux et bénéficie de la générosité d’une nombreuse diaspora à travers la planète. Idéalement il conviendrait qu’elle se réconcilie avec au moins un de ses voisins pour assurer son développement économique… mais ce n’est pas encore vraiment d’actualité.

  • Le cinéma documentaire soviétique à la libération des camps

    ImpressionLe Mémorial de la Shoah expose un intéressant travail d’analyse historique de la filmographie soviétique de la deuxième guerre mondiale, plus particulièrement consacrée au récit des massacres commis par l’envahisseur allemand et la barbarie nazie qui s’est exprimée avec tant de sauvagerie au fur et à mesure de l’invasion vers l’Est.

    Manquant de matériel, soumis aux contraintes des besoins de la propagande soviétique, les caméramans russes sont quasiment les seuls à filmer la vérité des crimes de guerre allemands au fur et à mesure où l’armée rouge a repris du terrain vers l’Ouest après Stalingrad en 1942. Les alliés occidentaux les ont vues, mais plus tard.

    Les soviétiques ont découvert les charniers en Ukraine ou dans les pays baltes, ouverts un certain nombre de camps d’extermination, au besoin ils ont re-monté certaines scènes de libération avec des figurants quand il n’y avait pas de caméraman au moment opportun. Les images de la libération d’Auschwitz datent de deux ou trois jours après le véritable évènement.

    L’exposition explique l’ambiguïté de certaines utilisations d’images mais laissent entendre qu’il n’y a pas eu de manipulation de la vérité au-delà du fait que la judéité des victimes juives étaient cachée de même que l’engagement communistes d’autres victimes. La propagande soviétique ne voulait pas que le peuple ne se dise que cette guerre ne concernait que les juifs et les communistes, et ne se désintéresse du conflit. Pour impliquer l’ensemble de la population dans cette grande guerre patriotique, la propagande exploitait les images pour illustrer la barbarie des nazis contre les paisibles citoyens soviétiques, peu importait qu’ils soient communistes ou autre.

    La volonté soviétique était également, dès 1941, d’accumuler des preuves des crimes de guerre pour le jour de la victoire. Les nazis ont d’ailleurs pris conscience assez vite de l’énormité de leurs actes et voulut en détruire les preuves en déterrant les ossements des charniers pour les incinérer, en tuant immédiatement les prisonniers ayant participé à l’effacement de ces preuves, destruction des camps (Treblinka était revenu à l’état de forêt à la fin de la guerre…).

    Une partie de ces matériels cinématographiques a été présenté au tribunal de Nuremberg comme preuves à charge. L’exposition montre des extraits de ces films documentaires, mais aussi de fictions tournées peu après les évènements, de photos et de textes de l’époque.

  • Delbo Charlotte, ‘Auschwitz et après – II. Une connaissance inutile’.

    Sortie : 1970, Chez : Les Editions de Minuit. Le tome 2 des 3 volumes de « Auschwitz et après ». Plus personnalisé que « Aucun de nous ne reviendra », l’auteur y parle d’elle et de ses compagnes, de leur vie de tous les jours, si tant que l’on puisse parler de vie à Auschwitz ou Ravensbrück. Leur volonté à continuer de vivre encore un jour de plus, leur touchante solidarité, l’objectif de ne pas s’effondrer, de garder leur mémoire pour ne pas « se perdre soi-même ». Le texte est entrecoupé de poèmes en prose sur les morts qui s’en vont, la beauté qui se dissous, l’ignominie des conditions de la survie…
    Et puis Georges est évoqué, ce mari à qui elle eut quelques minutes pour dire adieu dans une cellule de la prison de la Santé avant son exécution, puis son propre départ vers les camps pour faits de résistance.
    Ce journal se termine sur la sortie de Ravensbrück en avril 1945 lorsque que quelques milliers de survivantes sont remises à la Croix-Rouge suédoise, la difficulté qui déjà affleure de retourner au monde d’en dehors le camps, et un dernier poème « Prière aux vivants pour leur pardonner d’être vivants » :… Je reviens/ d’au-delà de la connaissance/ il faut maintenant désapprendre/ je vois bien qu’autrement/ je ne pourrais plus vivre.
    Une lecture glaçante qui rend muet de douleur et de respect devant ces martyrs de l’idéologie nazi.

  • Grossman David, ‘Voir ci-dessous : amour’.

    Sortie : 1991, Chez : POINTS P152.

    Un roman métaphorique et complexe sur le souvenir de la Shoah. On y suit les parcours croisés, à des époques différentes, d’un gamin en Israël dans les années 50 dans une famille de survivants, d’un écrivain juif réincarné en poisson dans un banc qui erre dans les océans, et l’incroyable dialogue entre un nazi chef de camp de concentration et un détenu juif créateur de bande dessinée.

    Par ce moyen original, Grossman poursuit son parcours à la poursuite de la mémoire du grand traumatisme que fut le génocide juif durant la seconde guerre mondiale. Le livre se termine par une sélection de définitions de mots ayant un rapport avec les chapitres précédents, dont certaines permettent d’y revenir et d’en conclure l’histoire.

  • Spiegelman Art, ‘Maus’.

    Sortie : 1991, Chez : Flammarion. Spiegelman est un dessinateur de BD, fils d’un couple de juifs polonais survivants d’Auschwitz. Après le suicide de sa mère en 1968, cherchant à exorciser le passé, il fait parler son père et raconte le parcours de ses parents dans une bande dessinée émouvante où les juifs sont des souris et les nazis sont des chats. Des premières mesures anti-juives dans la Pologne des années 30 jusqu’à l’arrivée aux Etats-Unis, on passe par les camps de prisonniers des militaires polonais défaits, à la séparation familiale, la débrouille dans Auschwitz et Birkenau, la libération des camps, le fils qui ne reviendra pas, les retrouvailles avec sa femme en Pologne en 1945. Et la vie d’après aux Etats-Unis avec tout ce passif… qui nécessitera bien des thérapies.
    Tout est dit et croqué avec émotion, l’horreur n’est pas moins tragique en BD, l’Histoire est connue, hélas. Le fils rend un hommage touchant à sa famille décimée, au passé si pesant.

  • Grossman Vassili, ‘Vie et destin’.

    Sortie : 1962, Chez : Le Livre de Poche 30321. La suite (1 200 pages supplémentaires) de « Pour une juste cause » où l’on suit les pérégrinations de la famille Chapochnikov des ruines de Stalingrad en 1942 à Moscou, les aventures du commissaire politique aux armées Krymov, des champs de bataille aux cellules de la Loubianka, où l’on confronte les tireurs d’élite allemands et russes qui errent comme des loups dans Stalingrad dévastée, où l’on voit l’essence des partis totalitaires (nazi et communiste-staliniste) continuer à répandre leur venin même au cœur de l’enfer…
    Grossmann développe ici une analogie entre les totalitaismes acteurs morbides de cette deuxième guerre mondiale qui lui valut bien des critiques et l’interdiction de son livre en URSS. C’est sans doute seule la mort de Staline en 1953 qui l’a sauvé du goulag pour crime de lèse-majesté.
    Cette suite de deux romans est une œuvre majeur pour comprendre le Xxème siècle, une véritable épopée vécue par Grossmann qui était alors correspondant de guerre au plus près des combats.

  • « Le dernier des injustes » de Claude Lanzmann

    Le dernier des injustes, où Claude Lanzmann utilise des matériels qu’il avait accumulés lors du tournage de Shoah. Un film de presque quatre heures centré sur une interview de Benjamin Murmelstein réalisée en 1975. Il administra avant la guerre le bureau d’émigration des juifs de Vienne, dont il était également le rabbin, puis il fut doyen des juifs du camp de concentration « modèle » de Theresienstadt jusqu’à la libération. A ce titre il travailla avec Eichmann dans des conditions qu’il explique. Petit personnage trapu et vif, il explique, justifie, démonte, son action de l’époque qui fut très controversée après la guerre, sans passer sous silence que s’il pensait d’abord à la communauté juive du camp, il pensait aussi à son sort, sans masquer le fait que sa position de doyen impliquait également des enjeux de pouvoirs et que les juifs des camps étaient « des martyrs mais pas tous des saints ».

    Au passage il démonte la théorie d’Hannah Arendt sur la banalité du mal qui considérait Eichmann comme un simple bureaucrate du système nazi. Il qualifie ce raisonnement de « risible » et qualifie Eichmann de « démon corrompu ».

    Lanzmann fait pencher la balance en sa faveur, et à tout le moins pousse les spectateurs à la réflexion devant l’incroyable complexité de ces situations où le système nazi cherchait à s’appuyer sur la communauté juive pour l’administration des ghettos, poussant ainsi la perversité à son apogée en impliquant les victimes dans l’administration de la solution finale.

  • Grossman Vassili, ‘Pour une juste cause’.

    Sortie : 1952, Chez : Le Livre de Poche 32072. Correspondant de l’Etoile Rouge (le journal de l’armée soviétique) durant la deuxième guerre mondiale, Grossman s’y révèlera un écrivain de grande valeur. Dans ce roman (de 1 000 pages) il décrit la vie d’une famille modeste de Stalingrad alors que l’armée allemande s’approche de la ville et finalement, l’attaque. On y suit, surtout du coté russe, mais aussi un peu du coté ennemi, la destruction de Stalingrad et l’incroyable résistance de l’armée rouge face aux nazis. Certaines descriptions de combat sont hallucinantes comme l’attaque allemande contre la gare, à la fin de l’ouvrage, et font vivre l’horreur des combats urbains de Stalingrad qui ont marqué le tournant de cette guerre mondiale.
    Grossman a vécu ces moments terribles et sait les transcrire sur le papier avec talent.

  • Anise Postel-Vinay

    Le témoignage émouvant d’Anise Postel-Vinay, compagnon de camp de concentration de Germaine Tillon, interviewée ici par Laure Adler :

    Anise Postel-Vinay

  • Soljenitsyne Alexandre, ‘Une journée d’Ivan Denissovitch’.

    Sortie : 1962, Chez : Robert Laffont Pavillons Poche. Le livre fondateur de l’œuvre de Soljenitsyne qui révèlera un des géant de la littérature du XXème siècle. On y découvre l’univers concentrationnaire stalinien peint avec humour et dérision, ce style qui siéra si bien au maître russe tout au long de sa carrière. Clin d’œil de l’Histoire, ce premier roman sera publié en URSS sous Khrouchtchev avant d’être interdit par les gérontocrates qui lui succèderont. 200 pages pour découvrir les petites et grandes misères du goulag, il n’y a pas de critique politique ouverte mais juste la description de la vie du camp. L’ironie permanente qui imprègne le style réduit sans doute l’aspect terrible de cet environnement pour celui qui ne connaît pas l’Histoire soviétique, mais lui donnera peut-être l’envie d’en savoir plus.

  • « Lénine, Staline et la musique » à la Cité de la Musique

    Passionnante exposition à la Cité de la musique sur la musique du temps des soviets, ou comment l’idéologie communiste a tenté, avec un certain succès, d’asservir l’art musical à la glorieuse épopée de la dictature du prolétariat. Prokofiev, Chostakovitch, et bien d’autres…, exilé après la révolution d’octobre sont finalement revenus en Union Soviétique, et pour ce faire, ont du compromettre quelque peu avec le système, c’était une question de survie. Alors Prokofiev a écrit des opéras rendant hommage aux ouvriers et aux kolkhozes : Le pas d’acier, Cantate pour le vingtième anniversaire d’Octobre, Chosta est d’abord condamné comme ennemi du peuple suite à la création de son opéra Lady Macbeth en 1936 (La Pravda publie un article Le chaos remplace la musique), en réchappe de peu, compromet lui aussi pour survivre et reçoit le prix Staline en 1941 après avoir commis quelques œuvres plus dans la ligne du parti (Le Boulon), écrit sa 7ème symphonie en 1941 sous les bombes allemandes à Leningrad, après la mort de Staline (une heure après celle de Prokofiev) laisse de nouveau libre cours à sa créativité démesurée et une inspiration désespérée, compose et compose encore, voit tomber Khrouchtchev, n’a plus la force de lutter, adhère au Parti, voit arriver Brejnev et meurt épuisé en 1975 laissant un œuvre colossale qu’aucune idéologie ne sera parvenue à briser.

    De Staline et ses successeurs il ne reste déjà presque plus rien, même plus le souvenir de la terreur, seulement la mémoire de l’immense sacrifice de la grande guerre patriotique. L’armée rouge créée par Trotski n’effraie plus grand monde, la jeunesse russe ne sait déjà plus ce que fut le goulag, mais l’âme russe a survécu et l’andante du 2ème concerto pour piano de Chostakovitch (dédié à son fils) fait vibrer nos sens comme mugit la bise dans les grands bois de bouleaux de la taïga sans fin. L’essentiel est préservé, un peuple s’effondre, mais son génie musical le fera se régénérer. La Russie est éternelle !

  • Soljénitsyne Alexandre, ‘L’archipel du Goulag (tome 1)’.

    Sortie : 1973, Chez : .

    La description par le menu détail de l’univers concentrationnaire soviétique dans lequel tout le monde est ou sera « coupable ». L’explication d’un système à nul autre pareil où le « coupable » doit signer ses « aveux » et où tout est bon pour les obtenir au nom du parti du Peuple. Le récit trace une vaste fresque de la répression et des procès, des années post révolution jusqu’à l’après deuxième guerre mondiale (l’auteur a été arrêté par la police politique sur le front quelques mois avant la victoire). On y chemine de camps en cellules, de train de prisonniers en fourgons pénitentiaires à travers ce si vaste pays que l’on croirait tout entier dédié à la répression. Malgré le coté effrayant des descriptions, le style de Soljénitsyne est plein d’un humour grinçant et d’une vision cynique du système soviétique qu’il a grandement contribué à faire connaître et à combattre de l’intérieur.

  • Anonyme, ‘Une femme à Berlin’.

    Sortie : 2002, Chez : FOLIO 4653. Un journal quotidien tenu 3 mois durant par une jeune femme, sur la chute de Berlin fin avril 1945 et les premiers moments de l’occupation soviétique. Les petits arrangements pour survivre dans une ville dévastée, les viols en série par l’armée vainqueur, les derniers soubresauts du parti nazi qui ne génèrent que l’indifférence de la population blottie dans les caves pour se protéger des vague de bombardiers alliés, les rumeurs sur les méfaits de l’armée allemande qui se diffusent dans les gravats, le retour de soldats des fronts… Bref, le récit froid et hallucinant de l’effondrement d’une nation symbolisé par les ruines de la ville et la vengeance des vainqueurs. Publié une première fois au milieu des années 50 et plutôt mal reçu en Allemagne, il est ensuite republié en 2002, selon le désir de son auteur, toujours anonyme, après sa mort. Un témoignage unique.

  • Beevor Antony, ‘La chute de Berlin’.

    Sortie : 2002, Chez : . Dernier épisode de la 2ème guerre mondiale en Europe, la chute de la capitale du Reich narrée par l’historien vulgarisateur Beevor. On y voit la folie des derniers dirigeants nazis, Staline qui attise la compétition entre ses généraux pour aboutir au plus vite, l’Union Soviétique qui manipule les alliés occidentaux, les civils allemands écrasés sous les bombes et la vengeance de l’armée rouge, les militaires allemands décimés partagés entre le jusqu’auboutisme et la reddition, bref on y découvre l’ultime soubresaut d’une Europe défaite qui ne s’en remettra plus.

  • Mendelsohn Daniel, ‘Les Disparus’.

    Sortie : 2006, Chez : . Daniel Mendelsohn, juif new-yorkais, né en 1960, part à la recherche d’une branche de sa famille massacrée par les nazis en Europe centrale entre 1941 et 1942, qui n’avait pas pu/su émigrer aux Etats-Unis à temps comme le reste de la famille Jager. Au contact des rares survivants juifs de ce petit village de Pologne, Bolechow (devenu ukrainien par la suite), qu’il retrouve à travers la planète, il reconstitue les dernières années de Shmiel, sa femme et leurs quatre filles dans une Pologne livrée à la barbarie. Un retour émouvant sur un passé douloureux que la génération américaine de Shmiel ne semblait pas vouloir/pouvoir faire remonter à la surface. Les multiples entretiens menés avec les rares survivants juifs de Bolechow et leurs descendants, des voyages dans le village lui ont permis d’approcher de ce qu’a du être la fin des Jager. Et c’est aussi l’occasion de revenir sur l’antisémitisme local, la police juive, l’action des justes et surtout la fin définitive de l’existence des juifs en Europe centrale.

  • « Katyn » d’Andrzej Wajda

    « Katyn » de Wajda ce soir au cinéma : l’histoire sordide du massacre de 12 000 officiers polonais dans la forêt de Katyn en territoire soviétique, ou comment les barbaries nazie et soviétique se sont cumulées pour dépouiller la Pologne. Le film démarre sur la vision saisissante de populations civiles fuyant au milieu d’un même pont, les nazis arrivant d’un côté et les soviétiques de l’autre, se poursuit sur l’exécution des officiers et se termine sur l’après-guerre où la Pologne socialiste dénie la responsabilité du grand frère soviétique alors que la Pologne réelle sait bien qui est coupable. En suivant le parcours de quelques familles polonaises le film insiste sur le drame humain plus que sur l’analyse historique que le spectateur est censé connaître.

    Ce drame est une conséquence du pacte Molotov-Ribbentrop signé ci-dessus sous l’œil goguenard de Staline (cf. photo, Molotov est en train de signer, Ribbentrop est en arrière-plan à droite de Staline). Pour Hitler les slaves sont des sous-hommes, pour Staline la Pologne est un non-sens historique et géographique, tous deux conviennent du dépeçage du pays toute affaire cessante. La gestapo et le NKVD collaborent allègrement et se livrent l’une à l’autre des Polonais suspects, des russes en cavale, afin d’émasculer le pays en le débarrassant de ses élites. Un peu par hasard, les 12 000 officiers polonais tomberont dans les mains soviétiques. Staline estime qu’ils représentent un obstacle à l’instauration du socialisme éclairé en Pologne, les fait exécuter d’une balle dans la nuque en 1940 et ensevelir dans les charniers de la forêt de Katyn. Le père de Wajda était l’un d’eux. Dans le même temps le NKVD exécute d’autres nationalistes et contre-révolutionnaires polonais, voire ukrainiens et biélorusses. On parle en tout de 15 à 22 000 exécutions relatives à la décision du politburo de mars 1940 (signée notamment par Staline, Beria, Molotov).

    Alors que les Allemands attaquent l’URSS en 1941, ils découvrent les charniers et cherchent en s’en disculper en accusant les juifs et les bolchéviques. Au procès de Nuremberg, les soviétiques arrivent à faire inclure ce massacre dans l’acte d’accusation sans pour autant qu’il ne soit cité dans le jugement final. Il faudra attendre 1990 pour que Gorbatchev reconnaisse la responsabilité soviétique et présente ses excuses à la Pologne. Quel siècle !