Étiquette : « Nacht und Nebel »

Shoah, goulag, génocide arménien… les grandes barbaries du XXe siècle.

  • KERTESZ Imre, ‘Etre sans destin’.

    Sortie : 1975, Chez : Actes Sud (1998).

    Imre Kertész (1929-2016) est un écrivain hongrois qui a reçu le prix Nobel de littérature en 2002. De confession juive il a fait partie des convois déportant les juifs hongrois vers Auschwitz-Birkenau à partir de mai 1944, peu après l’invasion allemande de la Hongrie, dans les derniers mois de la guerre. C’est Adolf Eichmann qui a organisé les opérations. Environ 450 000 juifs sont déportés dont 80% ont été directement exécutés à leur arrivée. Si l’on ajoute les juifs exécutés directement en Hongrie par les nervis locaux pronazis ce sont environ 550 000 juif qui furent massacrés dans ce pays.

    Kertész avait environ quinze ans lorsqu’il fut raflé par la gendarmerie hongroise et embarqué pour Birkenau, puis Buchenwald où il passa l’essentiel de sa déportation. Déjà réquisitionné à Budapest pour travailler dans des usines de guerre, il croit tout simplement qu’il va faire la même chose en Allemagne et ne semble pas trop s’émouvoir d’y être expédié dans ces convois de la mort aux conditions de confort plutôt limitées… Il passera d’ailleurs une partie de son année de déportation dans un camp de tentes, annexe de Buchenwald, réservé aux travailleurs dans les usines alentour, avant d’être expédié à l’hôpital du camp pour être soigné jusqu’à ce que survienne la libération par l’armée américaine.

    Le narrateur est l’adolescent qu’il fut à cette époque, observant son environnement avec le regard étonné et naïf propre à sa jeunesse. Il montre l’incapacité du jeune homme qu’il était à concrétiser la barbarie dans laquelle il est en train de sombrer. Certes il se reconnaît moins bien traité que lolorsqu’ilivait en famille à Budapest, mais il est parfois enchanté par le paysage montagneux et fleuri des collines sur lesquelles est situé Buchenwald. Il se réjouit de temps paisibles le soir après la distribution de la « soupe ». Et en tant qu’ouvrier hongrois il veut être performant pour défendre la réputation de son pays.

    Il y a sans doute un parti-pris ironique à insister sur la naïveté de cet adolescent qui semble ne jamais vraiment réaliser ce nouveau monde de souffrance et de mort qui l’entoure. Quelques indices le mettent pourtant sur la voie, les cheminées qui crachent leur puanteur, les douches dont il entend parler et dans lesquelles du gaz remplacerait l’eau, les appels interminables qui usent sa volonté de résister et, surtout, la faim qui ronge tout sens de l’humanité et réduit ceux qui en souffrent à l’état de bête.

    Kertész était toujours vivant à la libération de Buchenwald, et même relativement bien soigné, à ses yeux, à l’infirmerie où il était traité pour diverses infections corporelles, goutant le « confort » de vrais lits et de duvets douillets. Il arrive à rejoindre Budapest, retrouve l’appartement familial occupé par d’autres qui lui ferment la porte au nez, puis se rend chez ses voisins, MM. Fleischmann et Steiner, qui lui apprennent la mort de son père en Allemagne, le remariage de sa belle-mère avec celui qui géra l’entreprise familiale durant les heures sombres, mais aussi la survie de sa mère qu’il part rejoindre à la dernière page du livre.

    Avec ces nouveaux compagnons de liberté il mène la conversation entre ceux qui sont passés par les camps et ceux qui ne les ont pas connus. Il lance une incroyable divagation sur la notion du temps en camp de concentration, celle de son destin que l’on vit « pas à pas », dans la file de Birkenau comme dans l’existence d’avant, et alors que les autres lui souhaitent de repartir de zéro, KeKertészéalise qu’il est condamné à poursuivre la vie déjà commencée et qui est la sienne propre, camp de la mort ou pas. Et dans ces pas de l’existence il y a aussi ceux des petites compromissions qu’il faut bien admettre avoir commis pour ne pas avoir à « avaler cette fichue amertume de devoir n’être rien qu’innocent. »

    Et alors qu’il prend la route pour rejoindre sa mère, il médite sur l’incontournable « piège du bonheur » :

    « Puisque là-bas aussi, parmi les cheminées, dans les intervalles de la souffrance, il y avait quelque chose qui ressemblait au bonheur. Tout le monde me pose des questions à propos des vicissitudes, des « horreurs » : pourtant en ce qui me concerne, c’est peut-être ce sentiment-là qui restera le plus mémorable. Oui, c’est de cela, du bonheur des camps de concentration, que je devais parler la prochaine fois, quand on me posera des question.
    Si jamais on m’en popose. Et si je ne l’ai pas moi-même oublié. »

    C’est une étrange vision de la déportation que nous déploie ici Imre KeKertészt le lecteur ne peut s’empêcher de se demander s’il révèle un aspect provocateur ou un regard innocent, sans doute un peu des deux et très certainement, un moyen de survie. Peut-être aussi un goût pour l’absurde comme certains autres écrivains issus de l’Europe centrale et orientale comme Kafka.

    Après la guerre, l’écrivain fut malmené par la Hongrie communiste avant de rencontrer la reconnaissance internationale à la fin des années 1980 et de recevoir la prix Nobel en 2022 pour une œuvre consacrée à la barbarie.

  • BUBER-NEUMANN Margarete, « Milena – témoignage ».

    Sortie : 1977, Chez : Editions du Seuil / POINTS P443.

    Margarete Buber-Neumann (1901-1989) fut une militante communiste allemande. Exilée en Union soviétique, sa seconde patrie, dans les années 1930, elle sera victime des purges staliniennes, condamnée à 5 ans de camp pour « activités contre-révolutionnaires ». Au bout de deux ans de goulag au Kazakhstan elle est remise par le NKVD (la police politique stalinienne) à… la gestapo dans le cadre de l’accord germano-soviétique et elle passera cinq ans dans le camp de concentration de Ravensbrück.

    Au cours de son internement par les nazis, elle fait la connaissance de Milena Jesenka (1896-1944), journaliste tchécoslovaque engagée qui fut amie de l’écrivain Kafka (1883-1924) et fréquenta le monde intellectuel et politique de Prague et de Vienne dans l’entre-deux-guerres. A priori dotée d’une personnalité charismatique Milena noue immédiatement une forte amitié avec Margarete. Ensemble elles affrontent la barbarie nazie de Ravensbrück et se promettent, si elles s’en sortent, d’écrire un livre à quatre mains pour témoigner.

    Milena meurt d’épuisement et de maladie avant la libération du camp, Margarete tint leur promesse commune et publie sa première biographie en 1977. Ce livre n’est pas centré que sur Ravensbrück (sur lequel Margarete a écrit un autre récit) mais sur la vie de Milena, happée par les suites de la première guerre, la recomposition de l’empire austro-hongrois et la montée du nazisme qui n’eut de cesse que de contester cette recomposition et notamment la création de la Tchécoslovaquie intégrant d’importantes minorités allemandes et hongroises. On connaît la suite, les accords de Munich autoriseront Hitler à envahir la Tchécoslovaquie en 1939, le vrai début de la seconde guerre mondiale…

    Milena traverse ces temps, épouse divers malotrus, aura une fille de l’un d’eux, se rapproche de Kafka, lutte pour la survie de son pays, de ses amis, juifs ou opposants politiques, voire les deux, mais elle se heurte à plus fort qu’elle et les nazis la feront taire. Elle continue la lutte au sein de camp de concentration avant d’être emportée par la maladie au cœur de la barbarie allemande du XXème siècle.

  • « Nous vous aimons, Madame » ‘Simone Veil 1927-2017’ à l’Hôtel de Ville de Paris

    La mairie de Paris organise plusieurs évènements en souvenir de Simone Veil (1927-2017), personnage politique consensuel d’une grande élévation, qui a parcouru les drames du XXème siècle sans rien abdiquer de ses principes renforcés à la terrible expérience des camps d’extermination nazis.

    La salle d’exposition de la rue de Lobau retrace la vie de Simone Veil avec photos, vidéos et documents historiques, objets marquants dont son épée d’académicienne marquée de son numéro de déportée 78651 tatoué sur son bras gauche, du nom du camp de Birkenau, les devises française « Liberté, égalité, fraternité » et européenne « Unie dans la diversité », les flammes symbolisant les fours crématoires mais aussi deux mains jointes pour rappeler la fraternité.

    Née dans une famille juive (Jacob) non pratiquante plutôt bourgeoise, enfance à Nice, vacances à la montagne ou à La Ciotat, entrée dans la clandestinité en 1944 pour échapper aux rafles anti-juives avant d’être arrêtée avec toute sa famille en mars de cette même année, le retour en en France en 1945, sans ses deux parents et son frère assassinés sur place, les études de droit, son mariage avec Antoine Veil (1926-2013) rencontré à Sciences-Politiques et l’amorce d’un long et brillant parcours dans la magistrature puis la politique. Chaque étape de cette vie foisonnante est restituée dans les salles d’exposition jusqu’à son entrée à l’Académie française où Jean d’Ormesson l’accueillera avec émotion et cette phrase partagée par beaucoup : « Nous vous aimons, Madame », puis son entrée au Panthéon avec son mari, quelques mois après son décès en 2017.

    On s’attarde sur sa foi et son expérience européennes, elle fut présidente du parlement européen en 1979, son combat pour faire voter une loi en France sur l’interruption volontaire de grossesse en 1974, et on relit avec consternation les attaques dont elle fut l’objet de la part de parlementaires conservateurs et d’anonymes, allant même jusqu’à la traiter de nazie à la tribune de l’assemblée nationale ou via des lettres anonymes d’insultes… On s’émeut devant ses témoignages de l’horreur nazie qu’elle vécut de l’intérieur qu’elle rapporte via d’innombrables cérémonies, souvenirs, visites des camps, interviews, engagements notamment à la présidence de la « Fondation pour la mémoire de la Shoah »… et dont elle parle inlassablement toujours avec cette indicible tristesse de ceux qui sont revenus de la barbarie et ne s’en sont jamais remis.

    Une intéressante exposition sur une femme politique que « nous aimons » bien sûr, et dont nous regrettons encore plus la stature quand on la compare au niveau des débats politiques actuels.

  • BUBER-NEUMANN Margarete, ‘Prisonnière de Staline et d’Hitler 1 – Déportée en Sibérie’.

    Sortie : 1949, Chez : Editions du Seuil / POINTS P1191.

    Margarete Buber-Neumann (1901-1989) fut une militante communiste allemande. Vivant avec Heinz Neumann, dirigeant du parti communiste allemand dans les années 1930, ils se réfugient tous les deux en Union soviétique à l’arrivée du nazisme en Allemagne avec nombre de membres du Kominterm, l’internationale communiste.

    Arrivés à Moscou en 1935 ils vont être victimes des procès staliniens et des grandes purges qui s’en suivirent. L’auteure raconte l’incroyable mécanique bureaucratique qui entraîna la déportation et la mort de millions de personnes. Neumann est arrêté en 1937, déporté puis porté disparu. Margaret est arrêtée en 1938, condamnée à 5 ans de camp pour « activités contre-révolutionnaires ». Au bout de deux ans de goulag au Kazakhstan elle est remise par le NKVD (la police politique stalinienne) à… la gestapo dans le cadre de l’accord germano-soviétique et elle passera cinq ans dans le camp de concentration de Ravensbrück. Quel sinistre parcours !

    Cette première partie raconte l’enferment soviétique, des interrogatoires en prison au goulag en passant par la condamnation. Car évidemment la dictature stalinienne doit faire « avouer » les « coupables » avant de les emprisonner ou de les exécuter. Le régime nazi ne s’embarrassera pas d’autant de préventions pour exterminer ses opposants ou les « races » qui lui déplaisent. On suit avec Margarete Neumann l’absurdité et la barbarie du monde concentrationnaire soviétique au cours de ce récit qui la mène de Moscou au goulag avant d’être livrée à la gestapo.

    Publiée dès 1949, son expérience du goulag soviétique sera contestée par les partis communistes européens et elle sera sévèrement attaquée par tous les intellectuels de la « cause ». On sait qu’il faudra attendre le rapport Kroutchev en 1956, et plus encore l’œuvre de Soljenitsyne à partir des années 1960, pour que le monde prenne conscience de l’ampleur de la répression soviétique qui fit des dizaines de millions de morts dans la seconde moitié du XXème siècle. Margarete Buber-Neumann fut une lanceuse d’alerte, fort peu écoutée à l’époque.

  • SCHIMMEL Betty, ‘Jamais je ne t’oublierai’.

    Sortie : 2000, Chez : Editions Fixot.

    Betty, fillette tchécoslovaque juive de 14 ans émigre en Hongrie avec sa famille modeste lorsque les nazis envahissent son pays. Elle rencontre Richard, jeune homme âgé de deux années de plus, issu d’une famille juive plus aisée et ils vivent une intense histoire d’amour adolescent deux années durant jusqu’à ce que les nazis pénètrent également la Hongrie en mars 1944. La guerre est quasiment perdue et approche de son terme en Europe mais les juifs de ce pays vont être massivement déportés et assassinés sous la férule d’Eichmann.

    Betty sera déportée avec sa mère, sa sœur et son frère à Mauthausen. Ils s’en sortiront, très abimés physiquement et moralement, à la libération du camp par les américains. Leur père et mari est alors engagé en Afrique du Nord ne réapparaîtra jamais plus après la fin de la guerre, sans doute tué dans les combats. Richard, arrêté le même jour que Betty ne sera pas déporté et poursuivra la résistance en Hongrie, avant de fuir le communisme après la guerre. L’un et l’autre se chercheront sans fin et sans succès à partir de 1945 en Europe puis aux Etats-Unis.

    En 1975 ils se rencontrent par hasard à Budapest, chacun marié de son côté, découvrent que leur amour est toujours aussi fort et qu’ils se sont cherchés durant tout ce temps. Raisonnable, Betty décide de ne pas bouleverser la nouvelle vie qui est la sienne depuis 1945 et ne donne pas suite à la volonté exprimée par Richard de démarrer une vie commune.

    Ce récit rédigé dans un style journalistique avec l’aide de Joyce Gabriel est aussi un hommage à la mère de Betty qui protégea ses trois enfants à travers la longue marche vers Mauthausen et durant le séjour dans ce camp. Il aborde aussi l’incroyable chaos que fut l’Europe post-guerre plusieurs années durant, partagée entre le communisme stalinien et le libéralisme américain. Il y eut d’immenses mouvements de populations fuyant leurs pays de naissance ou le retrouvant. Une partie significative des juifs européens survivants choisit l’exil comme la famille de Betty qui émigra aux Etats-Unis, laissant tout un passé derrière elle. Le traumatisme de la guerre s’est poursuivi encore longtemps pour ces survivants !

  • ROSSI Jacques, ‘Qu’elle était belle cette utopie ! Chroniques du goulag’.

    Sortie : 2000, Chez : le cherche midi éditeur.

    Jacques Rossi (1909-2004) est né en Pologne où il s’est engagé dans le Parti communiste polonais et le Komintern (l’International communiste). Devenu porteur de messages pour cette organisation, il parcourt l’Europe pendant l’entre deux-guerres. Alors qu’il se trouve en Espagne en 1937 pendant la guerre civile, il est rappelé à Moscou où il subira les premières purges staliniennes et fera 20 ans de goulag avant de rentrer en Pologne, puis en France dont il acquerra la nationalité et où il décèdera presque centenaire.

    Ce récit autobiographique est une succession de courts chapitres narrant les petits évènement de cette grande tragédie que furent le goulag et le stalinisme. Ce n’est pas une réflexion de fond sur l’univers concentrationnaire pas plus que sur la dictature du prolétariat, mais une espèce de journal de toutes les aberrations de ce système mortifère. Avec un sens de l’humour aigüe, Rossi nous délivre le message d’un militant qui a mis du temps à réaliser que ses profondes convictions avaient été trompée par le communisme, au prix de millions de vies broyées. Il ne fut pas le seul…

    Dans une postface touchante il revient sur les difficultés qu’il affronta pour faire la critique du communisme, lui qui pourtant avait quelques raisons de la mener, « on ne critique pas le Parti ! ». Il termine en écrivant :

    « Attention ! Ne vous engagez pas sur cette voie [celle du communisme] qui aboutit fatalement à une catastrophe économique, sociale, politique, culturelle, écologique… »

    Peut-être que, sans mes années de Goulag, j’aurais eu du mal à le comprendre.

  • SEMPRUN Jorge, ‘L’écriture ou la vie’.

    Sortie : 1994, Chez : Editions Gallimard.

    Jorge Semprun (1923-2011), militant républicain espagnol et adhérent du parti communiste espagnol, se réfugia en France avec sa famille en 1939 après la défaite des républicains face au troupes franquistes. Il rejoint alors les réseaux de résistance, est arrêté en 1943 par la gestapo puis déporté au camp de concentration allemand de Buchenwald. Il y survivra et reviendra en France poursuivre la lutte contre le franquisme en Espagne et mener une brillante carrière d’écrivain et d’intellectuel.

    « L’écriture ou la vie », paru en 1994, est le livre que Semprun n’a pas réussi à écrire après sa libération de Buchenwald en avril 1945 sur la si terrible expérience de la déportation qu’il venait de vivre. Il lui aura fallu 50 ans pour assimiler ce qui s’était passé en Allemagne pour finalement publier cette œuvre importante. Et encore, Semprun n’aborde-t-il pas directement sa vie dans le camp de la mort mais n’y revient qu’à petites touches en narrant ce qui s’est passé pour lui après ou avant.

    Après, ce sont la dizaine de jours qui se sont déroulés entre l’arrivée des troupes américaines qui libèrent officiellement le camp déjà déserté par les nazis qui ont emmené avec eux une partie des prisonniers, et son rapatriement à Paris. Il y rencontre notamment le lieutenant américain Rosenfeld, un juif berlinois exilé aux Etats-Unis lors de la montée du nazisme dans son pays, et qui y revient avec la nationalité américaine pour libérez l’Allemagne. Tous deux intellectuels de haut niveau ils vont dialoguer, en allemand, sur « l’expérience du Mal », se référant aux grands philosophes de l’humanité. Ensemble ils visiteront la maison de Goethe à Weimar pour évoquer ce pays étrange qui construit un camp de concentration sur la colline verdoyante d’Ettersberg, à deux pas de Weimar, ville qui fut un creuset culturel européen bouillonnant au début des années 1900.

    Après c’est le retour à Paris, les conquêtes féminines éphémères, les petits plaisirs comme l’achat d’un livre sans une librairie, la reprise d’une vie intellectuelle et culturelle intense, la décision de plonger dans l’oubli du camp, « …Mais qui aura été disponible, autour de nous, en ces temps-là du retour, à une écoute inlassable et mortelle des voix de la mort ?« 

    Après c’est encore la reprise de la lutte antifranquiste et la plongée dans l’internationale socialiste, puis son exclusion du parti communiste espagnol. Mais c’est aussi la réouverture du camp par l’Union soviétique pour y parquer ses opposants, Buchenwald étant situé en zone d’occupation soviétique, la future Allemagne de l’est… une pilule amère pour Semprun.

    Et après c’est, enfin, le retour à Buchenwald en mars 1992 avec deux de ses petits-enfants de cœur pour affronter ce passé morbide et y apprendre par hasard comment le déporté communiste chargé d’enregistrer les arrivants en septembre 1943 lui avait sans doute volontairement sauvé la vie en refusant de mentionner « étudiant » comme profession sur sa fiche, retrouvée en 1992. Semprun raconte alors aux siens ce qui s’est passé en ce lieu. Et il découvre aussi… que les oiseaux sont revenus sur la colline d’Ettersberg qu’ils avaient désertée lorsque le camp était en activité, et que la fumée sortant des cheminées des fours crématoires polluait toute la forêt.

    « Je ne peux pas dire que j’étais ému, le mot est trop faible. J’ai su que je revenais chez moi. Ce n’était pas l’espoir qu’il fallait que j’abandonne, à la porte de cet enfer, bien au contraire. J’abandonnais ma vieillesse, mes déceptions, les ratages et les ratures de la vie. Je revenais chez moi, je veux dire dans l’univers de mes vingt ans : ses colères, ses passions, sa curiosité, ses rires. Son espoir, surtout. J’abandonnais toutes des désespérances mortelles qui s’accumulent dans l’âme, au long d’une vie, pour retrouver l’espérance de mes vingt ans qu’avait cernée la mort. »

    Le parti de Semprun de ne pas raconter mais d’évoquer lui permet de signer un récit majeur de notre XXème siècle, passant en revue la vie intellectuelle européenne, la lutte pour la démocratie en Espagne, les grandes heures du communisme international et tout ceci en regard du Mal absolu généré par le nazisme au cœur de l’Allemagne de Goethe, de Bach et de la folle créativité de la République de Weimar. Un livre qui a été long à mûrir et à publier, mais un livre qui est venu du fond de l’âme de cet acteur des temps les plus sombres et des plus créatifs du XXème siècle. Un jalon unique et exceptionnel ce cette période !

  • KLARSFELD Beate et Serge, ‘Mémoires’.

    Sortie : 2015, Chez : Le Livre de Poche n°35809.

    Après moulte tergiversations et malgré un programme toujours très chargé pour enrichir la mémoire de la Shoah en France et poursuivre les nazis et leurs affidés à travers la planète, le couple Klarsfeld (une allemande non juive et un français juif) ont décidé, à presque 80 ans, d’écrire leurs mémoires. Le résultat est passionnant et on lit ces 1 000 pages en format poche comme un roman policier sauf que… ce n’est pas un roman mais le récit de l’engagement de la vie de ce couple pour que les crimes nazis commis contre les juifs ne soient pas oubliés, et puissent même être condamnés quand les coupables étaient encore vivants.

    Le père de Serge est mort en déportation, celui de Beate a été soldat dans la Wehrmacht, la rencontre de ce couple improbable se fait sur un quai du métro parisien en 1960 où commence leur amour et un combat qui dure toujours. Ensemble ils ont lutté contre le retour au pouvoir d’anciens nazis (le chancelier Kiesinger en Allemagne en 1968, Kurt Waldheim, secrétaire général de l’ONU puis président autrichien), ils ont traqué les nazis ayant fui l’Allemagne après la défaite pour se réfugier dans des dictatures et, parfois, collaborer avec les pouvoirs en place : Aloïs Brunner en Syrie, Mengele, Rauff ou Klaus Barbie en Amérique latine, ils sont arrivés à faire juger en Allemagne quelques criminels nazis de « haut vol » comme Liska ou Hagen qui menaient une vie tranquille en RFA.

    Serge s’est plutôt spécialisé dans le traitement de la Shoah en France : faire reconnaître l’implication des gouvernants français dans les déportations, dans les lois anti-juives, allant même parfois au-delà des espérances nazies. Grâce à un colossal travail d’exploitation des archives ils vont à la fois confondre nombre de coupables français (Papon, Leguay, Bousquet…) et retracer en le documentant le parcours des juifs français victimes de la Shoah. Car on constate avec les auteurs que tout ou presque existait dans les archives sagement conservées par différents étages de la puissance publique : les noms de ceux qui ordonnaient les déportations, les notes manuscrites de Pétain sur le premier projet de loi anti-juive poussant à l’aggraver, les convois de la mort avec dates, horaires, numéros des wagons, listes des passagers, etc. Serge a publié plusieurs ouvrages retraçant en détails les parcours brisés de ces 76 000 juifs de France victimes de la Shoah, et particulièrement ceux des enfants

    Les époux Klarsfeld ont passé 60 ans de leur vie dans les cartons d’archives, devant les tribunaux pour faire condamner les criminels nazis ou à la tête de manifestations à travers la planète pour protester contre l’impunité de certains criminels. Ils ont fait quelques séjours en prison pour avoir dépassé parfois les limites légales mais n’y sont jamais restés très longtemps. Leur incroyable ténacité leur a permis de faire changer des lois, condamner des coupables et, surtout, de soutenir et de réconforter la génération des enfants des déportés. Il n’y a guère de sujets liés à la Shoah en France où Serge Klarsfeld ne soit pas partie prenante, du Mémorial de la Shoah au discours du Vel d’Hiv du président Chirac, de la publication d’une documentation extrêmement détaillé et personnalisée sur les juifs assassinés à la politique d’indemnisation pour les orphelins.

    Le style de ces mémoires est très sobre et factuel, rien de personnel ne transparaît dans ces pages uniquement consacrées à la narration des actions menées depuis 1960. Serge et Beate se passent la plume et chaque chapitre est rédigé par l’un d’eux. On sent transpirer dans ces mémoires l’incroyable et sereine volonté qui anime ce couple et lui a permis d’atteindre nombre de ses objectifs, sans haine particulière mais juste le but irrépressible de faire reconnaître les crimes commis, d’en perpétuer le souvenir et de soutenir les fils et filles des victimes.

    Leur fils Arno (le prénom du père de Serge mort à Auschwitz-Birkenau), avocat comme son père, a pris le relais et les épaule déjà dans leurs actions depuis plusieurs années. Dans une postface à l’ouvrage, Serge constate qu’à plus de 80 ans sa tâche se termine mais que la mémoire de la Shoah exige que le combat se poursuive.

  • RUDASHEVSKI Yitskhok, ‘Entre les murs du ghetto de Wilno 1941-1943’.

    Sortie : 2016, Chez : Editions de l’Antilope.

    C’est le récit d’un gamin de 13/14 ans, juif, enfermé dans le ghetto de Wilno (aujourd’hui Vilnius – capitale de la Lituanie), qui terminera assassiné par les nazis ou leur affidés en 1943, comme la plupart des habitants de ces bidonvilles-prisons. Plutôt mûr pour son âge, il tient le journal de la vie du ghetto, celle des petits bonheurs lorsqu’il parvient à faire rentrer un peu de farine dans la maison familiale, celle des désastres lorsque la police juive du ghetto fait du zèle ou lorsque les lituaniens antisémites « pogromment » la population juive, celles des grands espoirs lorsqu’il suit les victoires de l’Armée rouge qui se rapproche… Hélas, les soviétiques n’arriveront pas assez vite pour sauver Yitskhok dont le journal s’arrête brusquement le 7 avril 1943.

    L’histoire de son manuscrit est en elle-même un petit miracle. A la liquidation du ghetto, bien que caché avec sa famille dans une « maline » (une cave murée, ou un double plafond, ou un placard masqué) ils furent trouvés et expédiés à Ponar, une forêt au sud de Wilno où les allemands et les lituaniens exécutèrent en masse près de 70 000 juifs. Après la libération de Wilno en juillet 1944, sa cousine et très proche amie qui avait survécu retourne au ghetto dans les reste de la maison de Yitskhok, y retrouve des photographies et autres petits souvenirs de sa famille et… le manuscrit de Yitskhok qu’elle confia à une organisation mémorielle juive qui le publia en 1953, puis dans une version en hébreu en 1968, en anglais en 1973.

    Evidemment, les documents-récits sur la Shoah sont toujours tragiques. Celui-ci étant le journal d’un enfant, est d’autant plus émouvant. La clairvoyance dont il fait preuve sur les hommes et femmes qui peuplent le ghetto est impressionnante. Ce qu’on imagine des conditions dans lesquelles vivaient ces gamins, cernés par la mort, les tortures et la dévastation brise le cœur.

  • LEVI Primo, ‘Les naufragés et les rescapés – Quanrante ans après Auschwitz’.

    Sortie : 1986, Chez : Gallimard

    Primo Levi revient sur l’expérience d’Auschwitz où il fut déporté une année entre février 1944 et janvier 1945 lorsque le camp fut libéré par l’Armée rouge. Il analyse dans cet ouvrage le phénomène concentrationnaire nazi avec minutie : l’organisation du camp, les traitements différenciés des déportés (les privilégiés, les « Sonderkommandos » qui géraient les fours crématoires qui étaient soigneusement éliminés pour ne laisser aucun survivant en mesure de témoigner, les kapos, les collaborateurs, les « musulmans » [dénomination choisie pour ceux qui avaient abandonné tout sentiment de survie et se trouvaient promis à une mort rapide et certaine],…).

    Il parle des comportements humains relevés face à la souffrance, l’égoïsme parfois déclenché par l’instinct de survie, la volonté de témoigner un jour qui a donné à nombre de déportés l’incroyable volonté de survivre, les petits arrangements pris avec le destin dans la situation indicible de ces camps d’extermination.

    Il revient également sur l’organisation des ghettos juifs avec ses chefs dont certains ont parlé avec les nazis pour tenter d’adoucir le sort des leurs, d’autres ont collaboré par attrait pour le pouvoir, par aveuglement sur les objectifs de l’occupant à l’encontre de la communauté juive, devant l’énormité de ceux-ci. Levi s’interroge pour savoir si l’extermination des juifs décidée par les nazis a été l’expression d’une folie collective ou le déroulement rationnel d’un plan inhumain.

    Le livre se termine avec des extraits de lettres que Levi échangeât avec des lecteurs allemands de « Si c’était un homme ». Ces lecteurs étaient des contemporains de l’Allemagne nazi, ils étaient « ceux-là ». Dans sa volonté de « comprendre le peuple allemand », d’expliquer comment ce pays a pu dériver jusqu’à l’inhumain, il correspondit parfois durant des années avec ces lecteurs qui, souvent, voulaient eux-aussi expliciter ce parcours collectif vers la barbarie.

    Un livre intéressant qui explique ce qui s’est passé mais laisse en suspens la question : « comment tout ceci a-t-il pu être possible ? »

  • GUEZ Olivier, ‘La Disparition de Josef Mengele’.

    Sortie : 2017, Chez : Editions Grasset & Fasquelle.

    Josef Mengele fut médecin au camp d’extermination d’Auschwitz-Birkenau où il pratiqua des expériences barbares « scientifiques » sur les déportés utilisés comme des animaux cobayes de laboratoires. Il réussit à se cacher en 1945 et ainsi éviter d’avoir à rendre des comptes, puis il fuit en Amérique latine comme nombre d’anciens nazis. Il est à peu près établi qu’il est mort en 1979, à 67 ans, au Brésil à la suite d’un malaise lors d’une baignade.

    Olivier Guez dit avoir consacré trois années à l’étude de la « nazi society » qui réunit, majoritairement en Amérique latine, les citoyens allemands impliqués dans les crimes de IIème guerre mondiale cherchant à échapper à la justice. Cette plongée dans ce monde post-cataclysme européen lui a permis de « romancer » la fuite de Mengele tout au long de ses années sud-américaines. Les historiens, chasseurs de nazis et autres enquêteurs lui ont d’ailleurs facilité la tâche en ayant reconstitué avec plus ou moins de certitide une grande partie du chemin criminel du médecin et sa fuite éperdue.

    Le livre se dévore comme un roman policier bien qu’il soit probablement très proche de ce que fut la réalité de Josef Mengele, celle d’un nazi impénitent et convaincu n’ayant jamais remis en cause les actes criminels qu’il commit. La réalité est aussi celle de cette communauté nazie reconstituée outre-Atlantique qui continua à bénéficier de soutiens divers, y compris venant d’Allemagne, pour refaire sa vie et échapper aux recherches. Dans le cas particulier de Mengele, sa famille détenait une entreprise multinationale de machines agricoles et, craignant un impact négatif sur le business si le fils venait à être jugé, l’aida financièrement à se cacher jusqu’à sa mort. Certains nazis furent quand même débusqués comme Eichmann (enlevés en Argentine par les services secrets israéliens) ou Barbie livré par la Colombie à la France.

    On redécouvre également la compromission des régimes sud-américains (le plus souvent des dictatures) qui ont hébergé les criminels européens (il n’y avait pas que des allemands, des collaborateurs français et belges ont également traversé l’océan, entre autres), poussant parfois le vice jusqu’à mettre à profit leurs « talents » au service de leurs dictatures…

    La vie et la fuite de Mengele c’est aussi le symbole de l’effondrement moral et politique de l’Europe entamé lors de la guerre de 1914-1918 !

  • APPELFELD Aharon, ‘Des jours d’une stupéfiante clarté’.

    Sortie : 2018, Chez : POINTS P4908 (2018).

    Aharon Appelfeld aborde dans ce roman publié en 2014 la sortie des camps de concentration par ceux qui ont survécu. Ce fut notamment son cas puisqu’il s’évada du camp de Transnistrie (frontière entre Roumanie et Ukraine) où il était prisonnier. Sa mère fut assassinée en 1940 et il retrouva son père seulement en 1957, lui aussi survivant de la Shoah.

    Theo est le héros de ce récit qui démarre après la libération du camp et alors qu’il a décidé de prendre la route à pieds, seul, pour retrouver son village en Autriche, à 300 km de là. Cette décision est tout de même un peu hésitante du fait de ses remords de laisser ses camarades de détention et de l’immense incertitude dans laquelle il se trouve sur qui il va retrouver, ou pas, dans sa famille. En cours de route il croise une rescapée qui s’avère être l’ancienne amoureuse de son père, et qui est en bien triste état. Ensemble il vont parler du passé et le fils découvrir un aspect de la personnalité de son père qu’il ne connaissait pas.
    Sur la route du retour la mère de Theo occupe ses pensées et son espoir. C’était une mère aimante, originale, artiste mais psychologiquement très fragile (sans doute « bipolaire » dirait-on aujourd’hui), qui avait du quitter sa famille pour s’exiler dans un monastère.

    Alors Theo marche vers son destin. Il croise des rescapés qui ont plutôt tendance à rester entre eux dans des camps de fortune désormais approvisionnés en vivres. Il y dort la nuit quand il ne préfère pas le bord de la route. Il rencontre d’autres marcheurs. Il est habité par ses souvenirs familiaux et hanté par ce qu’il va en rester… Le roman se termine alors qu’il va franchir la frontière autrichienne et qu’il n’est plus qu’à quelques kilomètres de son village. Chaque lecteur fera sa propre fin mais en l’espèce, le pire était probablement dans l’esprit de l’auteur compte tenu de sa propre histoire.

    Le style d’Appelfeld est lent et mystérieux. Le rythme est celui de la marche à pieds dans une nature printanière mais surtout celui du cheminement des pensées de Theo, survivant en marche vers un probable désastre. On songe à l’état d’esprit qui pouvait être celui de ces déportés survivants après leur libération. Au-delà des déportés d’ailleurs, il y eut dans l’immédiat après-guerre des mouvements massifs de population à travers toute l’Europe, les uns fuyant l’occupation soviétiques, les autres se mettant à l’abri du remodelage des frontières ou cherchant à échapper aux vengeances touchant les minorités. Ce fut une époque terrible avec son cortège de misère, de massacres et d’errements. Il a fallu quelques décennies pour s’en relever mais l’Europe ne s’en est jamais vraiment remise et débuta sa décadence à cette époque. Appelfeld consacra sa vie post-conflit à sa reconstruction personnelle qui passait par l’écriture. Son œuvre fut majoritairement consacrée au sort des juifs. Il est mort en 2018 à 85 ans. Il fit partie de la génération des derniers témoins de la Shoah, avec noblesse il en a écrit les conséquences sa vie durant.

  • « Servir ? Hélie de Saint Marc » un documentaire de Georges Mourier (2008)

    C’est l’histoire d’un vieux monsieur, Hélie Denoix de Saint Marc (1922-2013), filmé alors qu’il avait 86 ans, qui a traversé l’Histoire tragique du XXème siècle et qui revient sur les grandes étapes de ce parcours exceptionnel.

    Engagé dans la résistance, encore adolescent, durant la seconde guerre mondiale, il est dénoncé, arrêté et déporté au camp de concentration allemand de Buchenwald dont il sortira, épuisé, après avoir été confronté au mal absolu et aux comportements les pires du genre humain, y compris du côté des déportés. Il s’engage dans la Légion, pour « servir », mais aussi pour surmonter le traumatisme de l’effondrement français de juin 40. Envoyé en Indochine il succombe aux charmes de cette région, et comme beaucoup des acteurs de cette épopée, militaires et civils, à celui des femmes indochinoises, ce qu’il avoue avec un petit sourire nostalgique. Chef d’un camp situé au Nord-est du pays dans le territoire de la minorité Tho, à la frontière chinoise, il est chargé de former des maquisards qui vont soutenir le combat de la France contre le communisme. La situation militaire française se dégradant sérieusement dans cette région face à la puissance communiste chinoise, sa section est évacuée avec la majorité de ses partisans mais pas les villageois qui s’accrochent aux camions de l’armée française et que les légionnaires sont obligés de déloger à coups de crosses sur les mains. Ils seront ensuite largement massacrés par les communistes pour leur collaboration avec l’ennemi. Saint-Marc et ses hommes en sont marqués à jamais et c’est ce qu’il appellera sa « blessure jaune ».

    Il retournera en Indochine et participera aux derniers combats avant que sa compagnie ne soit transférée en Algérie en 1955. Il participe à l’expédition avortée franco-britannique de Suez. En 1961 il est commandant par intérim du 1er REP (régiment de parachutistes), il se met aux ordres (avec son régiment) du Général Challe qui lance son coup d’Etat. Cette décision, prise en 10 minutes devant Challe qui l’a convoqué est prise pour « ne pas abandonner les harkis » et renouveler ainsi sa « blessure jaune ». Ce coup ne durera que quelques jours, Saint Marc en assumera la pleine responsabilité pour dédouaner les 800 hommes qu’il a entraînés avec lui. Il sera condamné à 10 ans, il en effectuera 5 à Tulle avec les autres putschistes, avant d’être amnistié par le Général de Gaulle puis libéré. Il sera progressivement réhabilité dans ses droits civils et militaires. Multi-décoré il sera progressivement élevé dans les grades de la Légion d’honneur jusqu’à celui de grand-croix remis par le président de la République Sarkozy en 2011. Il consacre ses dernières années à rédiger ses mémoires et de différents essais historiques.

    Lire aussi : de Saint Marc / von Kageneck Hélie / August, ‘Notre Histoire 1922-1945’

    Bien sûr ce documentaire sous forme d’interview revient sur quelques-uns des problèmes moraux qui se sont posés à ces militaires durant les guerres coloniales auxquelles il a participé.

    La torture en Algérie : il est évidement moralement opposé à son principe. C’est le mal, dont il a connu la pire version à Buchenwald. Mais sur le terrain, lorsque des vies sont en jeu il ne sait pas répondre à la question portant sur « le mal pour éviter le pire ? » Pour illustrer son indécision il cite d’ailleurs le cas des bombardements alliés massifs des villes de Hambourg et Dresde qui ont permis de précipiter la capitulation allemande en 1945, alors que la victoire ne faisait plus de doutes, qui ont généré des milliers de morts civils « inutiles », mais aussi probablement accéléré la libération de Buchenwald où le prisonnier qu’il était n’aurait pas survécu encore très longtemps…

    Et puis ce problème lancinant de la collaboration avec les populations locales qui se pose immanquablement au départ des troupe étrangères, car celles-ci partent forcément un jour, qu’elles soient coloniales ou d’une autre nature… A partir du moment où une armée s’installe durablement dans un pays tiers, quelle que soit le motif de l’invasion, elle a besoin d’une collaboration locale. Ce fut le cas autrefois en France (lors de l’occupation allemande), en Indochine, en Algérie, aujourd’hui en Afghanistan, en Irak, au Sahel. Alors lorsque la troupe étrangère se retire les règlements de compte commencent. La France elle-même a épuré les collaborateurs français avec l’occupant allemand après la Libération en 1944/45, d’abord sauvagement (on parle de 100 mille exécutions sommaires) puis de façon judiciarisée. En Algérie, en Indochine où l’armée coloniale avait formé des milices locales armées (contre leurs propres peuples aux dires de ceux qui l’ont emporté), les épurations ont été encore plus violentes une fois les indépendances acquises ou les troupes d’occupation retirées. C’est la justice des vainqueurs, elle est rarement juste. Pour les sauver de la vengeance des leurs, la seule alternative aurait été, dans le cas des guerres de la France, de rapatrier sur le territoire métropolitain ces centaines de milliers de supplétifs de l’armée et de l’administration françaises. Ce n’est pas l’option politique qui a été retenue. Le sens de l’honneur d’un Hélie de Saint Marc en a été bouleversé ce qui l’a fait tomber du côté des généraux complotistes en Algérie de 1961.

    Cet homme émeut par son sens du devoir et de l’honneur, par sa traversée noble de tous les évènements tragiques du XXème siècle, sans jamais se départir d’un ton mesuré et d’une analyse tout en subtilité, se gardant bien de tout jugement définitif. Au crépuscule de sa vie, presqu’apaisé, il cite Goethe : « Il est facile de faire son devoir, il est plus difficile de savoir où il se trouve. »

  • L’Histoire revisitée par la politique

    A l’occasion du 75ème anniversaire de la libération du camp d’extermination nazi d’Auschwitz, les personnels politiques de différents pays concernés par le sujet, dont aucun n’était né durant la guerre, présentent leurs petits arrangements avec l’Histoire de l’antisémitisme européen qui connut son apogée dans ce camp.

    La Russie se collète avec ses anciens amis d’Europe de l’est que sont la Pologne, la Lituanie ou l’Ukraine, pour savoir qui a été le moins antisémite sur le thème : « c’est pas moi, c’est l’autre ». Voulant sans doute faire oublier le pacte germano-soviétique entre Ribbentrop (ministre des affaires étrangères d’Hitler) et Molotov (chef du gouvernement de l’URSS sous Staline), le président russe Poutine produit ces dernières semaines des discours incendiaires contre la Pologne qui aurait joué un rôle dans le déclenchement de la IIème guerre mondiale. Rappelons que le pacte précité permettait à l’Allemagne et à la Russie de se partager la Pologne, ce qui fut fait avec force massacres des forces occupantes qui voulaient l’une comme l’autre rayer le pays de la carte en l’annexant aux leurs. C’est d’ailleurs l’invasion nazie de la Pologne le 1er septembre 1939 qui a déclenché la déclaration de guerre de la France et de la Grande-Bretagne contre l’Allemagne. Deux semaines plus tard l’URSS prenait sa part du gâteau et envahissait la Pologne par l’est. On comprend que depuis ces évènements la relation entre Varsovie et Moscou soit méfiante.

    La Pologne de son côté a présenté une loi interdisant de mentionner tout antisémitisme d’Etat durant la période de la guerre, ce qui a provoqué un peu d’émotion en Israël et ailleurs… Le président polonais a été « interdit » de parole lors des commémorations en Israël et a déclaré :

    « Comment est-il possible que ceux qui parlent soient les présidents d’Allemagne, de Russie et de France, dont les gouvernements envoyaient alors des gens, des juifs, dans les camps de concentration »,

    tout en ajoutant que l’Etat polonais n’avait jamais collaboré avec les nazis, ce qui n’est pas faux mais ce bon exemple ne fut pas suivi par un certain nombre de citoyens et d’organisations polonais.

    C’est le grand jeu de jouer sur la subtilité entre l’action des Etats et celle de leurs citoyens. La France y a joué durant longtemps en ânonnant que « le gouvernement de Vichy n’était pas la France » jusqu’au discours du Vel d’Hiv de Jacques Chirac en 1995 qui convint que l’Etat français avait collaboré avec les nazis. Il fallut donc attendre 60 ans avant qu’un politique admette officiellement ce que les historiens avaient documenté depuis des années, ainsi que les collaborations et dénonciations individuelles.

    Aujourd’hui on assiste un peu au mouvement inverse : la politique s’évertue à défaire ce que les historiens ont démontré.

    La Russie continue par ailleurs à atténuer l’ampleur des répressions staliniennes en voulant échapper à la parité de la barbarie entre nazisme et stalinisme. Moscou fait ami-ami avec Israël sur le socle d’intérêts communs au Proche-Orient et de nombreux citoyens israéliens russophones et laïques.

    Bref, chacun se refile la responsabilité de l’antisémitisme des années 30/40 qui aboutit à la Shoah. La réalité, hélas, est bien plus sombre et beaucoup de nos pays européens et eurasiatiques furent profondément et durablement antisémites, de Moscou à Paris, de Berlin à Varsovie, en passant par l’Ukraine et les pays baltes. Les pogroms anti-juifs avaient d’ailleurs largement commencé en Europe de l’Est et en Russie au début du XXème siècle sans attendre Hitler et l’idéologie nazi. Il est troublant de voir du personnel politique s’emparer aujourd’hui de l’Histoire tragique de notre XXème siècle. Ce n’est jamais pour de bonnes raisons. Ils feraient mieux de laisser l’Histoire aux historiens et de s’occuper de la gestion des Etats aux têtes desquels ils ont été élus et où ils ont assez à faire.

  • APPELFELD Aharon, ‘Les partisans’.

    Sortie : 2012, Chez : POINTS P4357

    Aharon Appelfeld raconte dans cette fiction ce que fut sans doute une partie de sa jeunesse. C’est une histoire de partisans juifs de la deuxième guerre mondiale, réfugiés dans une forêt qui pourrait être en Ukraine ou en Roumanie. Sous la direction un peu illuminée de Kamil, ils mènent des opérations de razzia dans les villages avoisinants pour extorquer quelques vivres à des paysans majoritairement antisémites. Mais ils se donnent aussi pour mission de sauver des juifs en faisant dérailler des trains de la mort qui déportent les derniers survivants des ghettos alors que l’armée rouge soviétique est déjà aux portes de la région pour la libérer du joug nazi.

    Ils ramènent ensuite vers leur camp de fortune les malheureux, hagards, extirpés des wagons déraillés, morts-vivants sortis des ghettos qui roulaient vers les camps, et ils vont les ramener à la vie et à la spiritualité en partageant leur vie de rien mais pleine de Dieu et des souvenirs de ce peuple juif d’Europe de l’Est.

    C’est une histoire de résistance mais aussi un récit de communauté, celui d’une phalange de combattants juifs, mis au rebut de l’Humanité par l’ordre nazi qui règne encore sur cette partie de l’Europe en flammes. Ils sont unis par la nécessité de survie bien sûr, mais aussi un sens religieux qui paraît improbable en de telles circonstances. Entre deux attaques les partisans se ressourcent auprès de leur chef charismatique qui leur insufle le coté divin de leur mission sur terre : sauver les juifs.

    Aharon raconte cette aventure comme une légende, comme une allégorie. Peu soucieux d’une stricte vraisemblance il développe son idée que l’Homme ne peut survivre sans Dieu !

  • WIESEL Elie, ‘Le testament d’un poète juif assassiné’.

    Sortie : 1980, Chez : Points R39

    Elie Wiesel, rescapé des camps d’extermination et éternel penseur-témoin de la barbarie européenne, raconte par la voix de son héros (le poète juif assassiné) le drame des idéologies qui ont mis l’Europe du XXème à genoux au bord du gouffre, dont elle ne fut tirée que grâce à l’intervention du nouveau monde. Né en Roumanie, Paltiel a traversé nombre des calamités de ce siècle tragique : les pogroms antisémites en Europe de l’Est, l’installation du nazisme en Allemagne, l’exil en France dans les années 30′, l’adhésion au communisme internationaliste, la guerre d’Espagne, les procès antisémites de Moscou et, finalement son exécution dans les prisons staliniennes. Poète, il a laissé des écrits que le greffier à l’instruction de son procès détaillera à son fils muet parti refaire sa vie en Israël.

    On traverse ce siècle vertigineux avec passion et douleur car ce sont nos ancêtres, pas si anciens que cela, qui ont généré tous ces massacres en surfant sur l’espoir de peuples qui croyaient pouvoir refaire le monde. L’engagement communiste de Paltiel rappelle que les populations juives martyrisées ne furent pas les dernières à croire à ces idées, et même à chercher à les mettre en place en Israël où l’organisation de kibboutz n’était pas fondamentalement différente de l’économie de kolkhoze. Leur déception fut grande comme celle des autres peuples embarqués dans cette propagande. Israël a essayé un temps de maintenir un esprit communautaire avant de se transformer en « start up nation » guerrière et bien éloignée des idéaux de ses fondateurs.

    Ce roman fait le compte à rebours de l’effondrement moral d’un continent à travers la vie racontée de Paltiel qui parle certainement en grande partie au nom d’Elie Wiesel.

  • PRAZAN Michaël, Einsatzgruppen.

    Sortie : 2010, Chez : Seuil.

    Michaël Prazan est parti à la recherche de son passé familial. Une partie des siens a été exterminée par la machine nazie de destruction des juifs d’Europe au cours de la deuxième guerre mondiale. Documentariste, il réalise un film sur les einsatzgruppen, ces groupes de militaires allemands qui suivirent la progression de la Werchmart vers l’est lors de l’invasion de l’Union soviétique en 1941 et qui commencèrent l’application de la solution finale : l’élimination des juifs du continent européen.

    Le livre est en quelque sorte le scénario du film. Il revient sur les massacres des juifs dans tous les pays à l’est du Reich, exécutés par des soldats souvent jeunes, aidés par des milices locales qui associaient les minorités juives à l’ex-envahisseur soviétique dont ils furent « délivrés » par l’invasion allemande. Ils sont commandés par des officiers responsables et pleinement conscients de ce à quoi ils participent.

    Chacun des chapitres détaille l’horreur des méthodes, le cynisme de l’idéologie, la déshumanisation des acteurs. Ils furent l’avant-garde des camps d’extermination puisque le pouvoir nazi décida ensuite d’industrialiser le processus de mise à mort pour le rendre plus « efficace » et, surtout, moins dépendant de la « sensiblerie » de ses exécutants. En effet, ces commandos de tueurs en uniforme supportaient de plus en plus mal leurs tâches et nombre d’entre eux sombraient dans l’alcool ou la dépression.

    Prazan interviewe des rescapés et des bourreaux. Leurs mots hallucinants permettent de revenir une nouvelle fois sur cette époque terrible qui engendra le pire de l’Humanité. C’était juste le temps de nos parents ou de nos grands-parents, c’est-à-dire hier ! N’oublions pas la rapidité avec laquelle une idéologie totalitaire et raciste a pu transformer avec tant de facilité des hommes en bêtes sauvages et diaboliques.

  • MALAPARTE Curzio, ‘Kaputt’.

    Sortie : 1946, Chez : Le Livre de Poche 19/20.

    Livre en partie autobiographique, « Kaputt » est la chronique désabusée d’un officier italien pérégrinant au cœur de l’Europe centrale conquise par les allemands à partir de 1941, période où l’auteur fut lui-même correspondant de guerre dans cette région. Des conversations surréalistes avec Hans Franck, gouverneur général allemand en Pologne, des rencontres avec des soldats oustachis, soutiens croates des nazis, des soirées avec la princesse Louise de Prusse, petite fille du Kaiser Guillaume II, la pêche au saumon en Laponie avec un général allemand fou, la visite du ghetto de Varsovie avec Himmler, puis le retour dans une Italie dévastée, ce récit romancée paru en 1943 peu après le débarquement allié en Italie narre la guerre telle qu’elle est, terrifiante et pourtant si humaine.

    Malaparte, citoyen italien né de père allemand, s’engagea dans l’armée française durant la première guerre mondiale, fit partie du cénacle intellectuel qui soutint un temps la révolution sociale proposée par la fascisme italien des années 20, puis s’opposa à Mussolini qui le fit emprisonner.

    Dans « Kaputt » le héros-voyageur provoque avec finesse ses interlocuteurs nazis pour les faire raisonner au bout de leur bêtise criminelle, dans la vraie vie Malaparte participa au combat contre le fascisme, avec ses articles, ses livres et par les armes pour libérer son pays.

    « Kaputt » c’est la chronique d’une Europe qui s’effondre dans le chaos, mais écrite avec une élégance qui en accentue encore l’aspect décadent.

  • LACOUTURE Jean, ‘Le témoignage est un combat – Une biographie de Germaine Tillion’

    Sortie : 2000, Chez : Seuil.

    La vie de Germaine Tillion (1907-2008) narrée par le biographe Jean Lacouture, où l’on suit le parcours original puis héroïque de cette grande dame du XXème siècle. Ethnologue dans le massif des Aurès en Algérie dans les années 30, résistante à Paris en 1940 à l’origine du réseau « du Musée de l’Homme », arrêtée sur trahison puis déportée à Ravensbrück, elle en revient, à la différence de sa mère assassinée dans ce même camp, pour, durant les dix années suivantes, analyser le phénomène concentrationnaire avec ses yeux d’ethnologue.

    Elle revient ensuite en Algérie en mission officielle en 1954 sous le gouvernorat de Soustelle (autre ethnologue) pour développer des centres de sociaux et d’éducation dans la colonie déjà en proie à l’insurrection. Elle s’y heurtera aux ultras de l’Algérie française, y compris les militaires français, et défendra toujours avec la même conviction l’Humain contre les systèmes, concentrationnaires ou coloniaux ! Elle poursuivra ensuite ses travaux d’ethnologie avec moins de péril mais tout autant de conviction.

    Cette femme qui a connu le pire fut animée sa vie durant d’un courage jamais démenti, d’une insatiable curiosité et d’un si admirable souci de l’Homme(et en l’occurrence de la femme méditerranéenne) ! Lacouture qui l’a interrogée à de très nombreuses et régulières reprises nous raconte toute la passion qui anima cette femme. Un modèle de très grande valeur !

  • Exposition « Après la Shoah »

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    Le Mémorial de la Shoah organise une exposition sur le retour des juifs européens survivants des camps vers leurs pays d’origine ou ce qu’il en reste. A partir de cartographies, d’images, de films et autres documents d’archive, on y découvre le sort peu enviable de cette communauté au milieu du chaos européen de l’après-guerre où des millions de réfugiés vont et viennent dans un continent en ruines où déjà la guerre froide installe son rideau de fer. De gigantesques camps de transit sont installés qui sont parfois même les camps de concentration recyclés…  Parfois encore des actes antisémites et de nouveau des pogroms accueillent les survivants comme en Pologne.

    En France les survivants juifs de retour ne sont qu’une petite partie d’un flot de près de deux millions de personnes qui rentrent au pays : travailleurs du STO, prisonniers de guerre, déportés politiques, etc. Ils retrouvent, ou pas, des membres de leurs familles, leurs biens. Beaucoup veulent fuir la vieille Europe et émigrent vers les Etats-Unis, l’Australie et bien sûr aussi la Palestine quand le Royaume-Uni qui en assure le mandat les laisse entrer…

    L’hôtel Lutétia ancienne kommandantur allemande est transformé en centre d’accueil et de débriefing des déportés de retour. Michel Rocard, jeune éclaireur protestant est sur place pour aider, comme de nombreux volontaires.

    Des associations juives de secours international essayent de porter aide à ces personnes avec une attention particulière pour les enfants orphelins qui reviennent. Les gouvernements font ce qu’ils peuvent. Le sujet de la Shoah n’en est encore pas un, il ne le deviendra que trente ans plus tard. Les pays et les populations mettront des décennies à reconstruire et à assumer. Cette émouvante exposition en rappelle toute la difficulté.